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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 16:52

La guerre « sèche »

Les armes économiques et la propagande, auxquelles aura recours la guerre totale, ne répandront pas de sang, mais ne seront pas moins efficaces.

Pour ce qui est des moyens de contrainte économiques, leur efficacité varie du tout au tout suivant que le sort nous jette du côté d’un des belligérants ou bien que nous puissions demeurer neutres. On sait que notre situation revêt un caractère grotesque du fait que nous voulons rester neutres, mais qu’un agresseur nous rangera très probablement du côté de ses adversaires. Le dernier cas peut être évité, notamment si nous pouvons repousser l’attaque par nos propres moyens et arriver à conclure aussitôt la paix. Il serait concevable qu’une armée encore en état de se battre soit refoulée sur notre territoire et, poursuivie par l’adversaire principal, soit obligée de se rendre à nous. Nous aurions ainsi défendu avec succès notre neutralité et nous pourrions aussi la conserver au cours des hostilités ultérieures.

Mais si une invasion nous jette dans le camp des puissances périphériques, c’est-à-dire des puissances qui, appuyées sur la mer, ont une navigation libre, nous pourrions espérer ne pas être dans une situation économique plus mauvaise que la leur. Si le sort nous place aux côté des puissances centrales, qui ne peuvent couvrir leurs besoins en matières premières et en produits agricoles, nous partagerions leur misère. Toutefois, on ne peut se contenter de dire l’Allemagne est au centre, la France à la périphérie. Cela dépendra beaucoup plus du groupement des puissances en cas de conflit. Si, par exemple, la Russie combattait aux côtés de l’Allemagne, ce serait un colosse périphérique. D’autre part, une combinaison Allemagne-Italie, nonobstant les mers qui baignent leurs côtes, deviendrait « centrale » contre un bloc Angleterre-France-Russie. Enfin, une combinaison des Etats de l’Axe Berlin-Rome avec l’Espagne et contre l’ancienne Entente devrait être considérée comme périphérique. Ces considérations montrent à quel point la situation politique internationale peut influencer notre position en cas de guerre et à quel point des événements comme ceux d’Espagne ou d’Abyssinie doivent être l’objet non seulement de nos sympathies, mais encore de notre raisonnement. Nos journaux en parlent souvent avec une maladresse qui laisserait souvent croire qu’ils n’ont que des sympathies.

Du groupement des puissances, d’une part, et de l’efficacité des blocus qui en découleraient, d’autre part, dépendrait essentiellement le ravitaillement du front et de l’arrière. L’influence déprimante que le mauvais ravitaillement peut exercer sur l’opiniâtreté de la résistance et sur la force combattive, nous l’avons vue pendant la guerre (14-18), d’une façon qui a souvent éveillé la pitié de nous autres neutres. L’œuvre humanitaire de la Suisse, qui a accueilli plusieurs milliers d’enfants pour les remettre de leurs misères, nous a permis de connaitre cet épouvantable aspect de la guerre totale. L’appareil digestif de beaucoup de ces enfants devait être – parfois sous la surveillance d’un médecin – réhabilité à supporter la nourriture. Leur estomac faisait grève et ne pouvait conserver ni lait, ni compote de pommes, ni même une soupe à la semoule. L’état de santé de cette jeune génération de la guerre menaçait de devenir une catastrophe, tandis que les pères montaient la garde dans les tranchées – ou pourrissaient sous terre. Et ils n’ont pu supporter le fardeau moral que leur imposait la guerre totale. Le blocus économique sera une des armes terribles de la guerre future.

Il ressort donc de ces considérations que nous risquons d’éprouver les effets du blocus économique, en tout cas partiellement, même si nous pouvons, au cours d’un conflit, conserver notre neutralité. Espérons que l’ouverture des hostilités ne nous trouverait pas dans une situation analogue à celle où nous avait mis la dévaluation du franc. [Vous pouvez lire ici une histoire de notre monnaie forte.]

Mais, parallèlement, il se fait encore une campagne de propagande, qui utilise la presse à imprimer, la T.S.F., l’agent secret, et qui s’exerce aussi bien dans la tranchée qu’à l’intérieur du pays. Ses assertions pénètrent partout, promettant, persuadant la vérité ou l’erreur, séduisant ou menaçant. Cette campagne attaque le moral du peuple et de l’armée, la foi en la cause que l’on défend, la confiance qu’on a en ses concitoyens et en son pays. Elle joue de tous les sentiments et de toutes les dispositions. En un mot, elle tente d’infecter le peuple et l’armée, de les dégoûter de la guerre et de la défense nationale.

On pourrait supposer que cela n’arrivera pas chez nous, parce que nous aimons tous également notre pays. Cependant nous nous rappelons encore, le cœur serré, ce que nous avons vécu au temps du fameux « fossé » entre Romands et Alémaniques, lorsque le vieux conseiller national Bühlmann disait à la grande assemblée réunie le 20 février 1916 à l’Ecole de Cavalerie de Berne : « Les instigateurs doivent savoir que nous ne souffrions pas plus longtemps ces manigances. Nous devons leur montrer clairement que nous ne permettrons pas qu’on dépeigne notre Conseil fédéral comme de la canaille, notre général et notre chef d’état-major général comme des traîtres, comme des prétoriens à la solde de l’étranger, ainsi que les appelle une affiche apposée ces jours derniers sur les murs de Genève. Nos amis Romands ont le devoir d’empêcher des excitations aussi insensées… On ne doit plus entendre, non plus, les Suisses-Allemands être traités de « Boches » en Suisse romande… »

Telle était la disposition des esprits au moment où le général von Falkenhayn soupesait s’il devait attaquer Belfort ou Verdun, ce qui pouvait, dans le premier cas, placer la Suisse dans la sphère de vastes opérations. Quarante-huit heures après le discours précité, l’enfer de Verdun commençait. La lutte des belligérants autour de l’âme des neutres avait déchiré la nôtre. L’armée seule était restée le refuge du sentiment suisse. Elle restait debout, tandis que notre âme nationale était divisée.

Nous ne devons pas négliger le danger de la propagande, car rien n’est plus à craindre qu’un ennemi qu’on sous-estime. Mais comment lui tiendrons-nous tête ? A cette propagande qui, au travers d’un front solide, passe par ondes invisibles dans chaque maison, dans chaque tranchée ? Pourra-t-on brider les sentiments par des règlements de police ? Il n’y a qu’une ressource contre cet ennemi, non pas des interdictions, mais une grande et belle liberté que nous devons entretenir en temps de paix : un grand et profond amour de la patrie.

Demain des commentaires sur ce qui est dit ci-dessus.

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Published by G.Tell
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