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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 17:06

Du Niémen à la Duna

À la naissance du roi de Rome, en 1811, Napoléon s’écriait, plein d’orgueil paternel : « Les grandes destinées de mon fils s’accompliront ! » Tout le monde partageait cette illusion ; et cependant l’astre de l’Empereur s’apprêtait à pâlir.

En mai de cette même année, Masséna évacuait le Portugal après sa grave défaite à Fuentes de Onor. Le futur vainqueur de Waterloo, Wellington, envahit à son tour l’Espagne qui se débat avec acharnement sous l’étreinte française. Et les armées de l’Empereur s’usent dans une sauvage guerre de partisans ou au siège des places fortes.

Mais si la toute-puissance de Napoléon reste en échec dans la péninsule, c’est dans les immenses plaines russes que devait sombre la fortune du nouveau dieu de la guerre.

Après la paix de Tilsitt, en 1807, une très vive amitié avait paru animer l’un pour l’autre Alexandre et Napoléon. La divergence des intérêts politiques l’eut bientôt affaiblie et réduite à néant. En acceptant pour la Russie les rigueurs du blocus continental destiné à ruiner l’Angleterre, le tsar imposait à son pays un fardeau écrasant, bientôt odieux à tous. En revanche, il comptait sur la France pour réaliser de vastes plans en Finlande, en Pologne, sur le Danube. Il espérait aussi partager avec Napoléon la suprématie en Europe. Or celui-ci ne pouvait consentir à un tel partage. Et s’il abandonnait au tzar la malheureuse et vaillante Finlande, il le surveillait par contre avec vigilance du côté de la Pologne. Les Turcs, eux, se défendaient seuls contre les entreprises des Russes.

Le tzar éprouvait donc un vif ressentiment à l’égard de Napoléon, qui l’avait en somme leurré de belles promesses. Son irritation fut au comble, lorsqu’après des annexions nouvelles et de plus en plus arbitraires, Napoléon eut mis la main sur l’Oldenburg après en avoir chassé le duc, beau-frère d’Alexandre. Celui-ci protesta, mais en vain. Puis il rouvrit partiellement la frontière russe au commerce anglais et frappa de taxes très élevées certaines marchandises françaises (décembre 1810)

La rupture était dès lors inévitable. Les deux colosses allaient se mesurer, suivant un mot de Chateaubriand.

Dès 1811, un grand branle-bas de troupes met l’Europe en émoi. On pressent une lutte gigantesque, dont l’ampleur effraye, semble-t-il, les adversaires eux-mêmes. Ils négocient longuement, tout en poussant leurs préparatifs. Par moments, on croit voir l’orage se dissiper. Mais dans les premiers mois de 1812 la guerre devient certaine.

Un brin de petites histoires dans la grande Histoire. [1]

La Prusse d’abord, l’Autriche ensuite, concluent à contrecœur une alliance avec la France. Leurs sympathies vont au tzar ; mais pour finir leurs craintes l’emportent. Cependant l’empereur François Ier fait savoir à Alexandre qu’il ne sortira pas d’une complète passivité, et le roi Frédéric-Guillaume III assure celui-ci qu’il reste son ami sincère. Les dures nécessités de la politique qu’ont-elles à voir avec les sentiments ? De son côté, pour avoir les mains libres, Alexandre faisait la paix avec la Suède et la Turquie.

Dans « l’armée des vingt nations », la plus formidable que le monde eût jamais vue, acheminée par Napoléon vers le Niémen pendant l’hiver et le printemps 1812, les Français étaient en minorité. Presque tous les peuples de l’Europe occidentale et centrale avaient dû fournir leur contingent. Ainsi les Suisses. En vertu de la capitulation militaire du 8 mars 1812, qui avait remplacé celle du 27 septembre 1803 (imposée ensuite de l’Acte de médiation), nos soldats formaient quatre régiments de 3000 hommes, à 3 bataillons de 6 compagnies, - grenadiers, centre et voltigeurs. Tous portaient l’habit rouge, distinctif des Suisses depuis longtemps. À chaque régiment était attachée une compagnie d’artillerie à pied.

Le premier de ces régiments, sous le commandement du colonel Raguellly, de Flims, avait été formé en 1805, presque uniquement des débris des anciennes demi-brigades helvétiques. Il avait dès lors fait campagne en Haute et Basse Italie, et s’y était vaillamment comporté dans maintes circonstances. À l’origine, plus du quart de ses officiers étaient vaudois, dont le colonel en second Réal de Chapelle, les chefs de bataillon Jean Dufresne et Louis Clavel. Napoléon, écrivait à son frère Joseph, roi de Naples, rendait aux Suisses ce témoignage : « Ce sont de bons soldats, et qui ne vous trahiront pas. » Ce régiment, réuni à Reggio, sur le détroit de Messine, quitta la Calabre en juillet 1811, pour être acheminé pendant l’hiver vers le Niémen, par le Simplon et Besançon. C’était six ou sept cents lieues de route. [600 lieues 2896 kilomètres, 700 lieues 3379 km]

Les 2e, 3e et 4e régiments suisses furent formés en 1806 sous le commandement des colonels de Castella (Fribourg), de May (Berne) et Perrier (Estavayer). Le recrutement en fut difficile, et Napoléon y fit incorporer, de façon passagère, il est vrai, des prisonniers de guerre prussiens. Par la suite, quand ces régiments eurent été décimés à plusieurs reprises par les meurtrières campagnes de Portugal et d’Espagne, et que l’impôt du sang se fit sentir plus lourdement en Suisse, les autorités cantonales recoururent à l’incorporation forcée, par mesure administrative, des vagabonds, libertins et fainéants en état de servir. On graciait même certaines catégories de délinquants, à condition qu’ils prissent du service. On continuait d’autre part à enrôler des nationaux d’autres pays, qui ambitionnaient de servir parmi les Suisses, ou qui se trouvaient chez nous en rupture de ban.

Napoléon, qui savait le tort causé aux Suisses par le contact avec ces éléments, écrivait au ministre de la guerre, Clarke, en janvier 1813 : « Autant j’estime à leur valeur les Suisses, autant je méprise toute la canaille étrangère qu’ils accueillent dans leurs rangs. » Mais à qui la faute, s’il fallait recourir à ces moyens pour remplir les vides, - sans d’ailleurs qu’on y pût réussir ; car ces éléments tarés ou étrangers désertaient facilement. À la fin de 1811, les régiments suisses ne comptaient, sauf le premier, qu’une moyenne d’à peine 2000 hommes.

À suivre…

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Published by G.Tell
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