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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 17:13

En revenant, Napoléon donna lui-même au maréchal Oudinot l’ordre de se porter en avant, qui fut exécuté aussitôt. L’amiral Tchitchagov, renforcé pendant la nuit, attaquait sur toute la ligne. Contre les huit ou dix mille hommes affamés d’Oudinot et de Ney, il avait au moins trente mille combattants. Dès neuf heures, la forêt fourmillait de tirailleurs russes. La plupart tiraient fort bien et visaient surtout aux officiers. Le maréchal Oudinot ne tarde pas à être blessé, une fois de plus, et remet son commandement à Ney. Le général Candras est tué. Sur la droite où le combat fait rage aussi, Legrand est blessé. De même les généraux Amey, Claparède, Dombrovski, d’autres encore. Le commandant Blattmann tombe d’une balle en pleine poitrine. « Ce serait très joli, si nous étions à la maison, » avait-il dit plaisamment quelques jours plus tôt en agrafant la croix d’honneur qu’on venait de lui remettre ; « mais d’ici-là il y aura bien des shakos vides ! » Et le sien fut un des premiers…

Les Suisses répondent de leur mieux à ce feu meurtrier. Ils ne maintiennent leurs positions qu’avec les plus grands efforts et tout leur monde sur la ligne.

En se prolongeant, la situation devenait critique, car les cartouches commençaient à manquer. Déjà l’on en dépouillait les blessés et les morts, et derrière la ligne de feu plusieurs centaines d’hommes s’étaient retirés, qui ne voulaient pas inutilement s’exposer aux balles ennemies.

Le général Merle était à cheval, deux cents pas en arrière. Legler l’aperçoit, court à lui, expose le fait et demande s’il faut refouler les Russes à la baïonnette.

- Oui, c’est ça, mon ami. Allez, courez et criez en mon nom qu’on cesse le feu et qu’on culbute l’ennemi à la baïonnette ! Je vous ferai tenir des cartouches.

D’autres officiers suisses avaient eu la même idée, et d’un irrésistible élan, parfois battant la charge eux-mêmes, comme le capitaine Rey, de Lausanne, ou traînant de force un tambour sur le front, comme Legler, ils entraînent superbement leurs hommes droits aux Russes, qui reculent de toutes parts.

Mais un régiment de cavalerie les charge à son tour, suivi de masses d’infanterie. Les Suisses sont ramenés sur leurs positions premières, où ils trouvent des munitions. Ils avaient cependant déjà forcé les cavaliers à tourner bride, et chargeant à nouveau l’infanterie, s’étaient ainsi dégagés.

Cependant les Russes font un nouvel effort. Une puissante colonne s’avance, à couvert des bois, entre la route et la Bérésina, en tournant la gauche de la division Merle. Mais ce général a vu le danger, et aussitôt les 600 cuirassiers de Doumerc font à travers bois une charge impétueuse, culbutent la colonne russe et prennent quinze cents ou deux mille prisonniers, dont beaucoup sont blessés. Amenés derrière la ligne de combat, ces pauvres diables se voient aussitôt dépouillés des vivres de leurs havresacs par les Suisses mourant de faim.

Après ce coup de balai des cuirassiers, une courte pause s’établit. On distribue des munitions en abondance, on respire un instant. Ney envoie les Polonais en avant-ligne et sur la gauche.

Renforcés toujours, les chasseurs russes reparaissent partout sous-bois, et le combat en tirailleurs recommence, ardent et meurtrier. Les Polonais tiennent ferme sous ce feu. Puis, décimés, ils plient et sont repoussés sur les Suisses. Ceux-ci rentrent sans hésiter en première ligne. Quand le feu est trop intense, ils forment leurs colonnes, et à grands cris foncent à la baïonnette sur les Russes, toujours d’un seul et même irrésistible élan. Sept fois en tout ils chargèrent ainsi.

Chaque fois les Russes reculent sous le choc sanglant et rude : on croit avoir déblayé la place. Mais les voici qui reparaissent, acharnés dans leur effort. Et cela dure jusqu’à la nuit noire, sans qu’ils puissent gagner du terrain. Sur la droite, devant Legrand et Maison, leur insuccès est le même. Enfin ils se retirent sur Stakhov.

Sur l’autre rive, le maréchal Victor combattait avec autant de bravoure contre des forces très supérieures aussi. Il ne reculait devant Wittgenstein que dans la mesure où il le fallait pour rompre le combat et acheminer à leur tour ses troupes vers les ponts. Là défilaient toujours des troupes d’hommes ignorants de toute la vaillance et de toute l’abnégation déployées par moins de vingt mille braves pour les protéger.

Que de sang abreuvait la neige au loin sur les deux rives ! Que de Suisses en habits rouges étaient tombés ce jour-là sur la terre ennemie pour maintenir la foi jurée et l’honneur de leur nom !

Témoin des hauts faits de nos frères, le général Merle se plut à les reconnaître hautement. Les trouvant réunis à leurs bivouacs de la forêt, au soir de la chaude bataille, il contempla leur petit nombre avec émotion. Trois cents braves étaient là, dont une centaine de blessés, et c’était tout ! Le 4e régiment n’avait plus trente hommes valides, dont un seul de la compagnie des voltigeurs.

Uniformes des Suisses.

Uniformes des Suisses.

« Braves Suisses ! s’écria le général, tous tant que vous êtes, vous méritez la croix d’honneur. Vous vous êtes trop distingués pour ne pas devenir l’objet d’un rapport spécial. Je soutiendrai de tout mon crédit vos droits aux récompenses conquises. »

Quarante-deux décorations pour officiers et seize pour sous-officiers furent annoncées, de la part de l’Empereur, sur le champ de bataille même. Mais par suite de circonstances malheureuses, le décret de Napoléon ne reçut pas une entière exécution. [La remise d’une décoration sur le terrain ne suffisait pas, encore fallait-il que le Journal officiel de l’Empire publie, noms et médailles distribuée pour être pris en compte.]

Le lendemain, le maréchal Ney fit lire un ordre du jour de félicitations et de remerciements aux officiers et aux soldats du 2e corps. Puis les Suisses se préparèrent à quitter ces lieux. Auprès des feux mourants, leurs camarades trop grièvement blessés pour suivre, et qui restaient abandonnés aux Russes et au ciel plus impitoyable, leur dirent un dernier et émouvant adieu. C’était peu de minutes avant que le général Eblé ne fit détruire les ponts de Stoudianka, au-delà desquels étaient restés, surtout par leur faute, des milliers de traînards dont le sort fut épouvantable.

À suivre…

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Published by G.Tell
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