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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 16:42

Ce nom seul soutenait encore les survivants. Wilna était la base de l’armée. Vivres, vêtements, armes, munitions, ambulances, s’y trouvaient à profusion. Une quinzaine de mille hommes de troupes fraîches y stationnaient aussi. L’Empereur espérait donc que l’armée pourrait s’arrêter là, se rétablir en quelques mesure, se réorganiser en tout cas. Mais il ne laissa pas d’instructions suffisamment précises ; et comme il n’avait pas accoutumé ses lieutenants à prendre – en matière administrative surtout – les initiatives nécessaires, rien ne se fit avec ordre et suivant un plan. Au lieu d’être un refuge, Wilna fut un gouffre sinistre.

Un brin de petites histoires dans la grande Histoire. [12]

La masse confuse des fuyards y arriva le 8 décembre. Tous se ruaient vers la seule porte de Minsk, afin d’être les premiers sous l’abri des murailles. On s’entassa, on s’écrasa, on se battit furieusement, tout comme aux ponts de Stoudianka, dans les dernières heures du passage. Cette mêlée dura tout un jour.

Quand cette foule extraordinaire pénétra dans la ville, les habitants, saisis d’étonnement et de peur, fermèrent leurs maisons, leurs boutiques. C’étaient partout des cris et le pire désordre. Impossible d’endiguer ce torrent, de contenir cette horde famélique. La circulation est suspendue, les officiers absolument débordés. Tout le monde veut du pain, du vin, des chaussures, des vêtements, un gîte surtout, car l’hiver est au paroxysme ; et personne ne délivre de subsistances sans formalités régulières, personne ne peut préparer des quartiers. Les Russes sont d’ailleurs tout proches.

Ainsi la foule remplissait la ville de clameurs et de tumulte. Les uns furieux, les autres suppliants tentaient d’obtenir quelque chose et partout ils étaient repoussés. Alors ils se jetèrent sur les magasins de l’intendance et les saccagèrent. Puis ce fut le tour de la ville. Beaucoup, réprouvant ce désordre ou disposant de quelque avoir, achetaient des Juifs, à des prix de famine, des vivres et de l’eau-de-vie. Buvant jusqu’à la plus complète ivresse, un grand nombre jonchaient les rues et périssaient misérablement, souvent dépouillés, tués même, par les Juifs inhumains, qui n’épargnaient pas les blessés. Des centaines finirent ainsi.

D’autres, blessés ou prisonniers, ne recevaient aucun soin, à peine un peu de pain, heureux encore de n’être pas à la merci des cruels Cosaques. Ce fut douze jours plus tard, après l’arrivée du tsar Alexandre, qu’on s’occupa d’eux enfin. Mais dans l’intervalle, les hôpitaux étaient devenus d’épouvantables charniers. Dans le couvent de Saint-Basile, raconte Chambray, on avait entassé un grand nombre de prisonniers. Ils furent sans feu, sans eau, sans paille et sans secours d’aucune espèce. Chaque matin des soldats de corvée jetaient les cadavres par les fenêtres. Puis de nouveaux venus remplaçaient les morts. Six mille cadavres étaient en tas dans les cours et les escaliers. Jamais vainqueurs ne poussèrent aussi loin que les Russes l’oubli de toute humanité.

Chez les Lithuaniens, au contraire, on rencontra des traits de bonté et de dévouement, comme il y en eut dans l’armée. Ce sont là quelques lumières sur ce sombre tableau. Bégos raconte comment il fut aidé et secouru à plusieurs reprises, entre autres par un pâtissier grison de Wilna ; et Schaller fut sauvé de la mort par de braves Lithaniens. Plusieurs autres Suisses, échappés par miracle au désastre, rapportent des faits analogues.

Quand les Russes furent sous Wilna, Ney, une fois de plus, livra bataille avec trois mille Bavarois de Wrede, qui furent des plus héroïques. D’abord contenu, l’ennemi força l’entrée de la ville, qu’il fallut abandonner en hâte, le 10 décembre.

En ce moment les plus rapides des fugitifs touchaient déjà Kovno. Le reste, de plus en plus pitoyable, s’échelonnait sur les jours suivants. Pendant cette étape, beaucoup furent pris ou périrent ; car les Russes s’acharnaient toujours plus âprement à leur proie. Ce qui restait encore de la Grande Armée n’étaient que des débris, - un homme sur douze ou quinze, peut-être, de ceux qui avaient franchi le Niémen en triomphe, moins de six mois auparavant. Depuis quarante jours ils résistaient au plus terrible hiver ; depuis cinquante-cinq ils marchaient tout le jour et bivouaquaient la nuit. En tout il restait peut-être vingt-cinq mille hommes, dont à peine un millier de combattants, et pas même dix canons. « Mais l’héroïsme, dit Thiers, de quelque nature qu’il soit, est la consolation des grands désastres. » Or jamais peut-être, dans l’histoire, sur un tel désastre n’avait rayonné tant d’héroïsme.

Quatre cents Suisses à peu près, isolés, ou par petits groupes, ou par pelotons infimes escortant leurs aigles dont aucune ne fut perdue, parvinrent aussi à Kovno. Plus de cinq cents autres avaient disparu, dans la dernière décade, si l’on comprend dans le total le bataillon Bleuler, mentionné plus haut, ainsi que les hommes partis avec lui, du dépôt de Wilna, à la rencontre de l’armée. À Kovno, les scènes de pillage, d’ivrognerie et de mort se renouvelèrent. « L’horreur fut à son comble, » dit Rösselet, de Douanne. Mais le salut était proche pour la plupart des survivants.

Passé Kovno, on rentrait en Prusse. En traversant ce pays, à l’aller, nos régiments s’y étaient comportés avec une discipline exemplaire. Ils avaient laissé partout un bon souvenir, et pour eux la population fut admirable de haute humanité. Un maître de poste, tué par des soldats, au cours d’une altercation, sans doute, gît étendu sur son lit. Dans la même chambre sa femme et sa fille ne gémissent point : elles soignent des blessés. « C’est la volonté de Dieu, » disent-elles ; et pour se résigner à leur malheur, elles soulagent ceux d’autrui.

À Marienbourg, en particulier, où se réunissaient les débris du 2e corps, les Suisses furent accueillis avec dévouement et eurent une semaine de répit. Mais plusieurs de ceux qui avaient passé Kovno ne parvinrent pas jusque-là. Les Cosaques avaient trop tôt franchi derrière eux la frontière prussienne. Les plus favorisés avaient équipé des traîneaux et s’étaient ainsi soustraits à la poursuite par une marche plus rapide. D’autres, que le danger ne galvanisait plus, las de lutter, échouèrent dans les hôpitaux des villes prochaines et furent pris, ou périrent encore en chemin.

Puis vint une marche interminable sur Kustrin, Berlin, Magdebourg, Mayence, pour rejoindre en France les dépôts régimentaires. Bien peu en furent capables jusqu’au bout. Un an après leur départ joyeux et confiant, au nombre de huit mille (sans les renforts successifs), ils rentraient quelques douzaines, - mutilés, hâves, usés de fatigues surhumaines. Mais le nom suisse était couvert de gloire, et nos soldats, comme ils y étaient résolus, avaient donné la preuve qu’ils n’avaient pas dégénéré de leurs ancêtres.

Pour nous, qui suivons en pensée ces hauts faits d’armes et ce courage, gardons fièrement l’exemple et la gloire de ceux qui écrivirent de leur sang les dernières pages de notre histoire héroïque, ces pages dignes de Sempach et de Marignan. Et sachant que la valeur militaire, le sentiment de l’honneur et de la fidélité ne peuvent découler que de sources profondes, gardons toujours confiance en notre brave peuple.

10 août 1912

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Published by G.Tell
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