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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 17:42

Carl Lutz : lettres, passeports et maisons de protection

Carl Lutz arriva à Budapest avec son épouse Gertrud le 2 janvier 1942. Le couple s’était connu aux Etats-Unis et fut envoyé en 1935 au consulat de Suisse en Palestine. Lutz rejoignit la capitale hongroise pour une mission précise, déjà remplie en Palestine depuis 1939 : assurer la protection d’intérêts étrangers. Des pays en guerre n’entretiennent plus de relations diplomatiques, mais la nécessité de protéger des biens et des citoyens se trouvant sur territoire ennemi demeure. Cette mission est confiée à un Etat tiers, appelé dès lors Puissance protectrice. Durant la guerre, la Suisse assura quelque 200 mandats de représentation d’intérêts étrangers. Dans le cas de Budapest, Lutz eut à protéger les intérêts d’une dizaine d’Etats en guerre avec la Hongrie depuis décembre 1941. Carl Lutz établit son bureau dans le bâtiment de l’ancienne légation des Etats-Unis, situé place de la Liberté (Szabadság tér) à Pest ; il fit du bâtiment de l’ancienne légation de Grande-Bretagne, sur la colline de Buda, sa résidence privée.

Dans le contexte de la Shoah, la représentation des intérêts britanniques prenait une importance toute particulière. En effet, la Grande-Bretagne exerçait un mandat sur la Palestine, territoire qui constituait de fait pour les Juifs une des rares possibilités d’immigration, et surtout la plus attrayante dans une perspective sioniste. Une possibilité pourtant tragiquement limitée : en 1939, les Britanniques avaient fixé à 75'000 le quota de juifs autorisés à y immigrer dans les cinq ans. L’Agence juive pour la Palestine, qui disposait de bureaux dans plusieurs pays, organisait cette immigration. Avec Carl Lutz, elle parvint à envoyer environ 10'000 enfants juifs vers la Palestine de 1942 à mars 1944, en majorité des enfants dont les parents avaient été déportés. Lutz contribua à obtenir pour eux les autorisations nécessaires des Britanniques, des Hongrois et des pays de transit.

A leur arrivée en mars 1944, les Allemands ordonnèrent la fermeture des frontières. Lutz protesta auprès de Veesenmayer contre l’impossibilité faite aux détenteurs d’une autorisation d’immigration en Palestine (certificat palestinien) de quitter le pays. Environ 8'000 Juifs se trouvaient dans cette situation. En attendant leur départ, Lutz avait remis des lettres de protection (Schutzbriefe) attestant leur statut et destinées à prévenir toute mesure contre eux, comme la déportation ou le travail forcé. Veesenmayer déclara qu’il acceptait le principe de les laisser partir. Il demanda à Lutz de régler les aspects pratiques avec son adjoint Eichmann, qu’il présenta comme le responsable des questions d’ordre technique, telles que transports et horaires.

Timbre suisse en l'honneur de Carl Lutz (1999)

Timbre suisse en l'honneur de Carl Lutz (1999)

De longues négociations débutèrent. Avec Eichmann qui déclara qu’il n’avait pas d’instruction de Berlin. Avec les Hongrois dont Lutz obtint finalement, fin juillet, les autorisations d’émigration. Une nouvelle fois avec Eichmann ensuite, à qui il demanda d’organiser le transport des 8'000. L’Allemand lui proposa un marché diabolique : les 8'000 pourraient partir à la condition que Lutz renonce à porter secours à d’autres Juifs en leur distribuant des lettres de protection. Le Suisse demanda à réfléchir, ce qui signifiait un refus. En fin de compte, les 8'000 ne sont jamais partis.

En effet, la fabrication et la distribution des lettres de protection avaient considérablement augmenté. Des dizaines, voire des centaines de Juifs se pressaient chaque jour devant les bureaux de Lutz dans l’espoir d’obtenir ces précieux documents. Fin juillet, lors d’une visite à Berne, Gertrud Lutz rapporta que 40'000 lettres de protection avaient été délivrées, les déportations ayant conduit son mari à étendre aux familles les effets des documents initiaux. En effet, Carl Lutz négociait avec les Allemands le départ non plus de 8'000, mais de 40'000 personnes, tentant de faire admettre que le chiffre communiqué à Veesenmayer se référait à des familles et non à des personnes (les certificats palestiniens étaient effectivement établis pour tous les membres d’une même famille).

Autre idée ingénieuse développée par Lutz, les passeports de protection suisses (Schutzpässe). Il s’agissait à l’origine d’une banale mesure administrative, ces documents collectifs étant établis pour assurer le transit par la Roumanie des titulaires d’un certificat palestinien. Ces passeports contenaient les noms et photos des porteurs d’une lettre de protection, alors que la lettre précisait que les coordonnées de son titulaire avaient été intégrées dans un passeport collectif. Le premier passeport fut établi le 29 juillet. Avec la fabrication de lettres de protection qui n’étaient plus couvertes par les certificats palestiniens, les passeports allaient offrir une sécurité supplémentaire aux personnes munies de lettres. En effet, ces lettres portaient toujours un numéro entre 1 et 8'000 pour ne pas éveiller les soupçons des Allemands et des Hongrois. Le texte restait inchangé et rappelait que son titulaire avait été inscrit dans un passeport collectif, ce qui indiquait qu’il était destiné à rejoindre la Palestine. Les passeports collectifs ne quittant jamais le bureau de Lutz, Allemands et Hongrois ne pouvaient pas procéder aux vérifications.

Combien y eut-il de lettres de protection suisses ? On n’en connaîtra jamais le nombre exact. Le 28 août 1945, un article de la Basler Nationalzeitung avança le chiffre de 80'000, chiffre que Lutz confirma peu après et que son biographe Theo Tschury a finalement retenu.

[C’est quand même beaucoup plus que La Liste de Schindler, non ?]

À suivre : Les Justes suisses [16.3]

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