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5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 19:10

Les pasteurs de Pury à Lyon et Pasche à Lille

Le spécialiste des Justes de France, Lucien Lazare, résume ainsi l’engagement du pasteur de Pury : « Suisses l’un et l’autre, Roland et Jacqueline de Pury ont animé avec une audace stupéfiante la résistance spirituelle et humanitaire des protestants lyonnais. Leur foyer du quartier de la Croix-Rousse abritait non seulement leurs huit enfants, mais un cortège toujours renouvelé de fugitifs, juifs pour la plupart. […] Avec Pierre Chaillet, à la tête de l’Amitié Chrétienne, Roland de Pury a favorisé la symbiose entre les résistants des deux communautés chrétiennes lancées dans l’aventure du sauvetage de juifs ».

La résistance a commencé très tôt. Lyon avait été occupée par l’armée allemande du 19 juin au 6 juillet 1940. La Wehrmacht partie, la population lyonnaise était surtout soulagée de ne pas faire partie de la zone occupée. Dans ce contexte, le pasteur de Pury allait tenir, le dimanche 14 juillet 1940 dans son temple de la rue Lanterne, un sermon d’une rare audace, dont des phrases circuleraient rapidement dans la communauté protestante de Lyon.

Sermon du pasteur de Pury du 14 juillet 1940

« […] Je sais bien qu’après un tel carnage, la France peut bien se reposer et dire : j’ai fait ce que je pouvais. Oui, elle avait le droit de déposer les armes. Mais non pas, non jamais de consentir intérieurement à l’injustice. Et il y en a beaucoup qui, pour souffrir un peu moins, sont prêts à ce consentement. […]

Mieux vaudrait la France morte que vendue, défaite que voleuse. La France morte, on pourrait pleurer sur elle, mais la France qui trairait l’espoir que les opprimés mettent en elle, mais la France qui aurait vendu son âme et renoncé à sa mission, nous aurait dérobé jusqu’à nos larmes. Elle ne serait plus la France. […]

Déjà les gens ne se demandent plus si cette guerre était juste. Ils regrettent de l’avoir faite parce qu’ils l’ont perdue. […]. Mais alors c’est la victoire qui donne raison ? Et la défaite qui donne tort ? C’est le succès qui détermine la vérité ? Est-ce là ce que vingt siècles de christianisme ont enseigné à la France ? Est-ce là ce que la vérité clouée sur une croix nous enseigne ? Si la France, parce qu’elle est défaite, se met à douter de la justice de cette lutte qu’elle a menée, et si par conséquent elle étouffe sa mission de justice, alors elle est pis que morte, elle est décomposée, elle est prête pour toutes les infamies. […] Est-ce que toute la repentance de ce pays va consister à regretter la seule chose qu’il n’ait pas à regretter ? […]

Roland de Pury a continué à tenir des sermons très courageux. Dès octobre 1940, il prit en outre des initiatives de sauvetage avec le concours des mouvements de jeunesse d’inspiration protestante, regroupés dans la CIMADE, pour lesquels il assurait aussi un lien avec la Suisse. De plus, le pasteur offrit sa maison, son temple, sa paroisse pour héberger des membres de la Résistance, des Juifs ou des passeurs qui convoyaient des enfants du Chambon vers la Suisse. De Paris, on envoyait aussi au couple des enfants pour qu’ils passent en Suisse.

Roland de Pury

Roland de Pury

Le 30 mai 1943, dimanche de la confirmation, deux agents de la Gestapo arrêtèrent Roland de Pury et l’emmenèrent au fort de Montluc, prison de la Gestapo. Il apprendrait plus tard que son arrestation était motivée par l’aide qu’il apportait à la Résistance, en l’occurrence au mouvement Combat. Il fut enfermé. Le cardinal Gerlier et le pasteur Boegner demandèrent en vain sa libération. Avec des petits bouts de crayons conservés au risque de se faire fusiller, le pasteur écrivit un Journal de cellule dont une première édition parut en Suisse avant la Libération de la France ; une édition complète fut publiée en 1981.

Journal de cellule du pasteur de Pury

« Vers le 20 juin. Ah ! Tu me fais durement saisir que c’est là justement tout le problème de notre destinée : esclavage ou liberté. […]

31 juillet. Quand, à 7 heures, le sergent a passé avec sa main pleine de crayons rendus, j’ai eu la force de ne lui donner que le centième inutilisable qu’une jeune femme m’avait passé à l’interrogatoire, et de garder les autres. […] Plus que mes crayons cachés, c’est cette vision de l’après-midi, cette espèce de tableau dantesque qui me donne une sensation épouvantable de la captivité. Est-ce que j’y suis vraiment ? Est-ce que je suis, moi, pris là-dedans, ou suis-je envoûté par la lecture de Dostoïevski ? L’horreur de la situation me tombe dessus. J’étouffe. O Seigneur, quand m’ouvriras-tu la porte ? […]

Jeudi 9 septembre. On perd de vue le rivage. On s’installe dans l’absence. On meurt lentement à cette douleur qui vous fait crier les premiers temps. Le sens même de la vie s’endort. On est comme une matière plastique qu’il faut forcer dans un moule. Cela fait mal à hurler. Et puis, peu à peu, on prend la forme : la forme du prisonnier. Rien à signaler. Je suis de plus en plus replié sur moi-même. Tellement surveillé qu’il m’est impossible d’échanger quelques paroles et de renouer quelques liens. […]

Dimanche 3 octobre. Le garçon d’à côté a pleuré, gémi, appelé, frappé toute la nuit. L’étage entier n’a pas dormi. En ouvrant la porte ce matin, on l’a trouvé gisant, presque hors de sens. Il a fallu se mettre à trois pour le faire sortir. Beau travail ! « O Homme que fais-tu de ton frère ? » »

En définitive, Roland de Pury et d’autres Suisses capturés par les Allemands furent échangés fin octobre 1943 contre des espions nazis faits prisonniers sur territoire suisse. Il ne retourna à Lyon qu’après la Libération.

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