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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 17:42

En juillet, Lutz parvint à faire accepter aux Hongrois une autre mesure, plus audacieuse et décisive encore que les passeports de protections : les maisons protégées (Schuthäuser). A Budapest, la concentration des Juifs, prélude à leur déportation, avait été engagée. Porteurs ou non de lettres de protection, ils avaient été placés dans des maisons à étoile jaune, cibles évidentes en cas de rafles. Lutz s’adressa au ministère hongrois des Affaires étrangères. Il demanda des maisons pour y loger les titulaires de lettres de protection suisses. Il en obtint 72 aux alentours de l’avenue Pozsonyi, qui pouvaient abriter environ 15'000 personnes, chiffre élevés plus tard à 76 maisons et 17'000 personnes. Restait bien sûr à assurer le maintien de l’immunité diplomatique. De jeunes Juifs (des Chalutzim, ou pionniers) surveillaient jour et nuit les entrées des immeubles, avertissaient Lutz ou ses collaborateurs aussitôt que des nazis ou leurs complices hongrois menaçaient de s’en prendre à leur habitants.

Des diplomates d’autres pays neutres multiplièrent aussi les efforts de sauvetage. Suédois, Espagnols et Portugais reprirent l’idée des lettres de protection. Raoul Wallenberg arriva à Budapest le 9 juillet 1944. Sur insistance américaine, Stockholm l’avait envoyé en Hongrie avec la mission de sauver le plus de Juifs possible. Wallenberg entra en contact avec Lutz. Peu après, il obtint 31 ou 32 maisons protégées pour la Suède, à proximité des maisons suisses. Quelques maisons furent aussi octroyées aux Portugais, aux Espagnols et au nonce apostolique, Angelo Rotta, le plus résolu des chefs des missions diplomatiques à Budapest.

Après l’arrivée au pouvoir des Croix-fléchées et le retour d’Eichmann, la sécurité que pouvaient procurer les lettres de protection se trouva encore plus incertaine. Le 18 octobre déjà, le nouveau ministre hongrois de l’Intérieur, Vajna, annonça que les lettres et autres documents de protection n’étaient plus reconnus par la Hongrie et que tous les Juifs devaient rejoindre immédiatement les maisons à étoile jaune. Les neutres et le CICR protestèrent. Le 29 octobre, grâce semble-t-il au ministre des Affaires étrangères, les documents furent à nouveau reconnus, à la condition toutefois que tous les porteurs de lettres soient regroupés dans des maisons protégées avant le 15 novembre ; dès cette date, ces maisons constituèrent le ghetto international. A partir du 18 novembre, Gertrud Lutz apporta quotidiennement du thé et d’autres formes de soutien aux habitants de ce ghetto.

Au vu du nombre de documents distribués et des faux qui n’avaient pas manqué de faire leur apparition, le nombre de porteurs de lettres dépassait celui des places disponibles. La police hongroise organisa des rafles à partir du 21 novembre et évacua des centaines de Juifs.

Autre menace, les rafles opérées pour alimenter le contingent de travailleurs forcés obtenu par les Allemands pour des travaux de défense de Vienne. Ces rafles jetèrent des milliers de personnes affamées vers une briqueterie au Nord-Ouest de la ville, camp provisoire d’où elles étaient envoyées en direction de l’Autriche en colonnes de 1'000 personnes.

C’est alors que Lutz reçut un ordre machiavélique du ministre hongrois de l’intérieur. Dans cette briqueterie, il devrait identifier les lettres de protection falsifiées dont les détenteurs seraient contraints à la marche forcée. L’existence de ces falsifications était d’autant moins un secret de polichinelle que, sur certaines lettres, le mot « Suisse » contenait une faute d’orthographe. Ceux qui possédaient une lettre non falsifiée pourraient retourner à Budapest. Dans le cas où Lutz refusait, tous seraient déportés. C’est avec son épouse Gertrud qu’il dut exécuter cette tâche inhumaine.

Gertrud Lutz

Gertrud Lutz

Cette marche forcée en plein hiver fit des milliers de morts, tombant d’épuisement au bord de la route ou froidement abattus, malgré les efforts redoublés de Raoul Wallenberg, de Friedrich Born, le délégué du CICR, et de Carl Lutz, qui distribuaient secours et lettres de protections.

Le Bureau d’émigration de la légation de Suisse et la Maison de verre

À l’origine, les lettres de protection délivrées par Lutz étaient destinées aux détenteurs d’un certificat palestinien. Ces documents étaient établis par l’Agence juive pour la Palestine et devaient être contresignés par les autorités britanniques. Le bureau de Budapest de l’Agence et son directeur exécutif, Moshe (ou Miklos) Krausz, collaboraient donc étroitement avec Lutz et sa division des intérêts étrangers. Après le 19 mars 1944, ce bureau se vit contraint à fermer ses portes. Selon un arrangement passé avec Lutz, le bureau fut hébergé dans les locaux mêmes de l’ancienne légation des Etats-Unis et ses quelques 30 collaborateurs reçurent des laissez-passer suisses. L’office prit le nom de Bureau d’émigration.

À côté des collaborateurs de Lutz et de Krausz, des jeunes Juifs ont joué un rôle indispensable et souvent décisif dans le sauvetage de dizaines de milliers de Juifs de Hongrie. Ces jeunes pionniers – ou Chalutzim – ont rempli les fonctions d’informateurs, d’agents de liaison, de surveillants des maisons protégées et, enfin, de ravitailleurs. Environ 200 d’entre eux tombèrent sous les coups ou les balles des nazis et des Croix-fléchées. Maillons indispensables, les Chalutzim avaient leur quartier général dans la cave de l’ancienne légation des Etats-Unis et Lutz leur donna des papiers d’identité suisses. L’un de ces pionniers – Alexander Grossman – s’établit en Suisse après la guerre, il allait rédiger la première biographie de Lutz.

La foule qui se pressait chaque jour devant le Bureau d’émigration de la légation de Suisse pour tenter d’obtenir des lettres de protection obligea à explorer de nouvelles voies pour éviter des représailles allemandes à l’égard d’un bâtiment américain que la Suisse s’était engagée à protéger. La solution s’appela Maison de verre. Ce bâtiment avec de larges vitres se trouvait dans le même quartier, rue Vadász, et appartenait à Arthur Weisz. Lutz lui proposa de travailler dans le Bureau d’émigration et de reloger celui-ci dans la Maison de verre, qui deviendrait une annexe de la légation de Suisse, bénéficiant de son immunité diplomatique. L’industriel Weisz, qui n’avait plus d’emploi, accepta avec reconnaissance. Le ministère hongrois donna son feu vert à la solution.

Le 24 juillet, le Bureau d’émigration déménagea à la Maison de verre. Après la prise du pouvoir par les Croix-fléchées, ce bâtiment de trois étages avec cour intérieure devint rapidement un abri pour persécutés. A la fin du mois d’octobre, ils étaient déjà 800 à s’y entasser. Un immeuble adjacent ainsi qu’un troisième bâtiment dans le même quartier (rue Wekerle) s’ajoutèrent à la Maison de verre et plus de 4'000 personnes y trouvèrent refuge. La situation était effroyable : les Chalutzim tentaient de ravitailler les milliers de locataires de la Maison de verre et à l’origine il n’y avait qu’un cabinet de toilettes. Quant à l’ancienne légation des Etats-Unis, place de la Liberté, elle a abrité jusqu’à 130 personnes, y compris des chefs de la communauté juive de Budapest et des Juifs américains.

La Maison de verre à Budapest

La Maison de verre à Budapest

Carl et Gertrud Lutz dans la briqueterie d’Óbuda

« Des centaines de détenteurs de sauf-conduits avaient déjà été amenés à la briqueterie et il fallait contrôler d’innombrables papiers d’identité. Pour nous, c’était indubitablement la tâche la plus pénible jamais entreprise. Un jour, ma femme et moi nous restâmes debout quatre heures dans la neige et la glace, à l’intérieur de la briqueterie infâme d’Óbuda, à accomplir la triste tâche de trier les sauf-conduits. Nous assistâmes à des scènes déchirantes. Cinq mille malheureux étaient debout, en colonne, grelottants, tremblants, affamés, portant des petits baluchons d’effets personnels, et me montraient leurs papiers. Je n’oublierai jamais leurs visages épouvantés. La police devait intervenir constamment parce que les gens déchiraient presque mes vêtements en plaidant leur cause. C’était le dernier sursaut de leur volonté de vivre, avant de céder à une résignation qui se terminait habituellement par la mort. Pour nous, nous étions torturés mentalement de devoir trier ces documents. Nous vîmes des êtres humains frappés avec des fouets à chiens. Nous-mêmes étions menacés ouvertement si nous intervenions. »

À suivre : Les Justes suisses [16.4]

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