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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 17:49

Friedrich Born et la protection des enfants

A côté de l’armée Rouge, des acteurs diplomatiques, des pionniers et autres résistants juifs, les acteurs humanitaires ont également joué un rôle très important dans le sauvetage des Juifs de Budapest. Dans le domaine humanitaire, si une institution pouvait se doter de moyens d’envergure en raison de son statut, c’était bien le Comité international de la Croix-Rouge. Certes, le rôle traditionnel de délégué du CICR, celui que lui conféraient les Conventions de Genève de 1929, consistait à protéger et à assister les prisonniers de guerre et les civils ennemis internés. Au sens strict, cette mission excluait les victimes de la Shoah, persécutés raciaux. Il y a près de vingt ans déjà, l’historien Jean-Claude Favez a consacré une brillante étude au dilemme auquel le CICR fut confronté durant la Seconde Guerre mondiale : dans une Europe longtemps dominée par le Reich, apporter un soutien trop visible aux victimes qui en avaient le plus besoin – les Juifs – n’empêcherait-il pas de secourir d’autres victimes, pas nécessairement menacées dans leur vie mais auxquelles des conventions internationales exigeaient qu’il apporte un secours ? Le Reich ne tirerait-il pas prétexte que le CICR s’occupe trop des Juifs pour lui interdire de s’occuper des prisonniers de guerre et des réfugiés civils sur les vastes territoires qu’ils contrôlait, entraînant des représailles alliées, réduisant le CICR à l’impuissance et minant durablement sa crédibilité ? Longtemps, l’institution genevoise s’est attachée à ne pas sortir de sa mission stricte.

Les instructions données au premier délégué envoyé en Hongrie, Jean de Bavier en octobre 1943, allaient encore dans ce sens. Sur place, de Bavier prit toutefois clairement conscience des menaces qui pesaient sur la grande communauté juive. Le 18 février 1944, il écrivait à la Centrale : « Un problème d’une extrême gravité risque de se poser ici en cas d’occupation allemande. Il s’agit du sort des huit cent mille israélites hongrois qui vivent en Hongrie. En ayant à l’esprit ce qui se passe en Allemagne et dans les territoires occupés, il serait urgent que vous m’indiquiez sous quelle forme une protection pourrait leur être offerte afin d’atténuer les maux qui les menacent. Je vous serais reconnaissant de toutes les instructions à cet égard afin de ne pas abandonner cette population. » Le message ne parvint toutefois à Genève que le 14 mars 1944.

L’occupation allemande, le 19 mars, entraîna un changement de délégué. Le Bernois Friedrich Born, très bon connaisseur de la Hongrie où il représentait depuis plusieurs années l’Office suisse d’expansion commerciale, succéda à un Jean de Bavier qui ne maîtrisait pas l’allemand. Arrivé à Budapest en mai, il réclama lui aussi des directives nouvelles : « L’idée d’assister impuissant et désarmé à ces événements funestes m’est presque insupportable ».

Friedrich Born

Friedrich Born

De fait, Born allait beaucoup s’engager en faveur des Juifs de Budapest, particulièrement après l’arrivée au pouvoir des Croix-fléchées. Sa délégation comptait jusqu’à 250 personnes, pour l’essentiel du personnel local. La synthèse de ses activités, un rapport de juin 1945, comporte 68 pages bien serrées. On peut toutefois dégager trois actions principales : les secours matériels, les lettres de protection et surtout les foyers et hôpitaux. Et une attention toute particulière portée aux enfants.

Avec l’accord, âprement négocié, du gouvernement hongrois, Born et ses collaborateurs portèrent secours aux Juifs déportés dans les camps de concentration de Kistarcsa et de Szarvar, ainsi que dans les ghettos de la capitale. Des organisations de secours, principalement américains, fournirent les fonds nécessaires à l’achat de vivres, de vêtements et de médicaments qu’il s’agissait ensuite de distribuer. Cette tâche revint en particulier à la section A de la délégation du CICR, section créée en septembre 1944 et dont le seul mandat consistait à protéger et à secourir les Juifs persécutés. Born plaça à sa tête Otto Komoly, président de l’Organisation sioniste hongroise, les Croix-fléchées allaient l’abattre début 1945.

Friedrich Born et son équipe vouèrent une attention toute particulière au sauvetage des enfants dont les parents avaient été déportés ou restaient introuvables. Contre les bandes de Croix-fléchées et contre les Allemands, il ne suffisait pas de leur porter secours dans les ghettos, les camps, les foyers ou les hôpitaux. Il fallait encore leur assurer une protection aussi solide que possible. La solution la plus fiable, que Born réussit à obtenir après de nombreuses démarches, consista à faire reconnaître par les autorités hongroises un statut d’exterritorialité pour les établissements où ces enfants se trouvaient regroupés. Toute personne souhaitant y entrer devait présenter un laisser-passer délivré par la délégation du CICR.

Born obtint la reconnaissance de ce statut non seulement pour des établissements existants mais aussi pour ceux que lui et son équipe mettraient sur pied. Il installa ainsi un hôpital pédiatrique de fortune dans un collège abandonné et lui annexa une petite maternité. Des familles mirent gratuitement à disposition des maisons pour créer des foyers pour enfants. En juin 1945, Born fit état de plus de 150 établissements placés sous la protection du CICR : foyers, hôpitaux, cantines populaires, dépôts de vivres, appartements de Juifs travaillant en collaboration avec la délégation. Parmi eux, on comptait 60 foyers hébergeant 7'000 enfants.

Cette protection restait malgré tout précaire. Lors de la création du grand ghetto en novembre 1944, ordre fut donné d’y confier également les Juifs des foyers et hôpitaux placés sous la protection du CICR. Born parvint à éviter que la mesure s’applique à certains de ses protégés. Il réussit également à faire ressortir 500 enfants du grand ghetto. Victoires certes partielles, mais combien importantes.

Des bandes de Croix-fléchées s’attaquèrent aussi à des hôpitaux protégés. Born dut intervenir personnellement pour faire respecter le statut d’exterritorialité de ces bâtiments. Malheureusement, et quelques jours seulement avant l’arrivée des troupes soviétiques, il ne put empêcher le pire. Une bande massacra sauvagement les malades et le personnel soignant de l’hôpital juif situé rue Varosmajor. Le carnage fit 154 morts.

A partir de septembre 1944, Born délivra également des lettres de protection du CICR, 30'000 au total selon son rapport. Il les distribua à ses collaborateurs juifs, puis à tous ceux qui pouvaient se prévaloir d’un lien quelconque avec la délégation du CICR, ainsi qu’à des détenteurs d’un certificat palestinien.

À suivre : Les Justes suisses [16.6]

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