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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 17:44

La Fête de 1955

La Fête des Vignerons de 1927 avait soulevé un tel enthousiasme que tous ceux qui l’avaient vécu espéraient revoir une Fête dans un laps de temps relativement court, que l’on croyait pouvoir fixer à 15 ou 20 ans.

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Cet espoir fut réduit à néant par la malice des temps. Le mauvais génie qui pousse certains chefs de gouvernement à vouloir imposer leur esprit de domination au-delà des frontières de leurs Etats, pour faire, soi-disant, le bonheur des peuples, n’a abouti qu’à un nouveau conflit mondial. La guerre éclata en 1939 et ensanglanta le monde jusqu’en 1945, épargnant miraculeusement notre pays, une fois de plus.

Force fut d’attendre des années meilleures, c’est-à-dire une période de paix et de prospérité, pour songer à mettre sur pied une nouvelle Fête des Vignerons.

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Entre-temps, la Confrérie des Vignerons était demeurée fidèle à son but de soutenir la culture de la vigne en récompensant les vignerons méritants. D’autre part, d’importants changements étaient intervenus à la tête de la noble Confrérie.

M. Emile Gaudard, abbé-président, qui avait été le premier à présider à l’organisation de deux Fêtes, celles de 1905 et de 1927, décédait le 20 août 1941. Ce fut une grande perte pour la Confrérie des Vignerons, à laquelle M. Emile Gaudard avait su, par sa forte personnalité, donner un renom particulier dès sa nomination comme abbé-président en 1899.

M. Emile Gétaz, alors vice-président, lui succéda. Lorsque la paix fut revenue, le nouvel abbé-président s’attacha à faire certains préparatifs en vue d’une future Fête. C’est ainsi qu’une commission, désignée à cet effet, choisit, en 1947, deux enfants de Vevey, M. Carlo Hermmerling, musicien réputé et compositeur, et M. Géo H. Blanc, écrivain et poète, pour préparer une partition musicale et un livret.

Les remous de la guerre de 1939-1945 se prolongèrent et certains pays furent longs à panser leurs plaies. Enfin, en 1952, les Conseils décidèrent de fixer la date de la Fête pour l’été 1955, sous réserve de ratification par l’assemblée biennale de 1953. M. Emile Gétaz – qui avait alors 85 ans – ne pouvait assumer la tâche de présider à l’organisation d’une manifestation d’une telle envergure, pour raisons de santé et d’âge, demanda à être libéré de ses fonctions d’abbé-président. En lui octroyant le titre d’abbé-président d’honneur, le Conseil de la Confrérie désigna, pour lui succéder, M. David Dénéréaz, jusqu’alors vice-président ainsi que syndic de la ville de Vevey, personnalité fort connue sur le plan local et cantonal.

M. Alfred Loude, conseiller, président des Tribunaux de Vevey et Lavaux, fut appelé à la vice-présidence.

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M. Emile Gétaz décédait quelques mois plus tard, le 28 mars 1953, soit peu avant l’assemblée générale biennale du 23 mai 1953, où fut ratifiée, à l’unanimité et avec enthousiasme, la décision des Conseils d’organiser la Fête des Vignerons en août 1955.

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Dès lors, et comme par le passé, le miracle de la Fête s’accomplit. Ce miracle qui fait que tous les habitants de Vevey et des cités environnantes – quelles que soient leurs convictions politiques ou religieuses – s’unissent pour préparer avec ardeur la Fête à venir.

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Les Conseillers et Rière-Conseillers de la Confrérie, choisis comme présidents des divers comités, constituèrent la Commission centrale qui eut de nombreuses séances sous la haute et compétente présidence de M. l’abbé-président David Dénéréaz. Son fils, Me Philippe Dénéréaz, avocat, assumait les fonctions de secrétaire ad hoc de la Commission.

Malgré leur enthousiasme, les membres de la Commission centrale eurent quelque inquiétude lorsque fut établi le budget, qui prévoyait des dépenses pour 3 millions de francs environ.

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Avait-on vu trop grand ? Malgré un large dépassement de ce premier budget, l’avenir prouva, heureusement, le contraire.

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D’emblée les préparatifs de la Fête s’avérèrent importants. Les comités comptèrent environ 200 personnes de Vevey et d’autres localités du canton, qui œuvrèrent bénévolement pour la réussite de la Fête.

Pour la première fois, on institua des services permanents pour la propagande et l’information. Ceux-ci prirent une ampleur particulière, étant donné le développement de la presse, illustrée ou non, de la radio et du nouveau mode d’information que créait la télévision, alors à ses débuts dans notre pays. Pour la première fois aussi, on institua une commission juridique, réunissant des avocats de Vevey, sous la présidence du vice-abbé, M. Alfred Loude. A noter qu’une commission dite « des tempêtes » fut mise sur pied, pour décider du renvoi éventuel du spectacle après avoir pris contact avec les services météorologiques. Bien entendu, il fut décidé de prendre une assurance contre la pluie, sage mesure lorsqu’il s’agit de l’organisation de spectacles en plein air. Ce sont là de petits à-côtés des préparatifs de la Fête. Nous les donnons à titre anecdotique, comme nous signalons également que la Commission centrale s’est penchée sur le cas de savoir si une assurance contre les risques de guerre devait également être conclue. En effet, une certaine tension internationale aurait pu nuire à la venue d’étrangers à la Fête des Vignerons. La prime peu élevée demandée par la grande compagnie anglaise, à laquelle s’était adressé le comité des finances, fut jugée de bon augure par les membres de la Commission centrale qui renoncèrent à cette assurance.

Le nombre des figurants qui répondirent à l’appel des Conseils s’éleva à environ 4000, dont 900 enfants, soit le double environ de ceux qui participèrent à la Fête de 1927.

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Pour soutenir chanteurs et danseurs, il fallait une musique d’harmonie, ensemble convenant mieux qu’un orchestre, par ailleurs difficile à recruter en plein été. C’est la musique de la Garde Républicaine, de Paris, dirigée par son chef, François-Julien Brun, qui fut choisie. Le Grand Chœur, composé de quelque 400 chanteurs et chanteuses de Vevey et de toute la région sous l’obédience de la Confrérie des Vignerons, fut constitué.

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Pour la direction artistique de la Fête, il fallait une personnalité du monde théâtral ayant l’habitude de créer de grands spectacles et de manier des foules d’acteurs. Le choix des Conseils se porta sur M. Maurice Lehmann, administrateur de la réunion des Théâtres lyriques nationaux de Paris. Au moment de sa désignation, M. Lehmann s’occupait plus spécialement de l’Opéra de Paris et avait donné une ampleur scénique très remarquée à certaines œuvres alors en vogue.

Le peintre, c’est-à-dire le décorateur et le créateur des costumes de la Fête fut désigné en la personne de M. Henri R. Fost, de Paris également, qui avait créé les costumes de nombreux opéras et opérettes à grand spectacle sur les scènes importantes de la capitale française et à Lausanne.

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M. Oscar Eberlé, un Zurichois, spécialiste très compétent de grandes fêtes folkloriques de notre pays, fut appelé comme metteur en scène.

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MM. Maurice Lehmann, Henri R. Fost, Oscar Eberlé furent dénommés, avec Carlo Hemmerling et Géo-H. Blanc, les « Cinq Grands » de la Fête de 1955.

Fête des Vignerons [14]

Ces « Cinq Grands » furent secondés pour la préparation du spectacle par de nombreux collaborateurs auxquels la presse d’alors rendit un hommage mérité. C’est ainsi que M. Robert Mermoud, professeur de musique à Montreux, était chef des chœurs. Il eut pour adjoints MM. A. Jomini, J. Burdet, H. Jacot, G. Reymond et C. Guignard. Ce furent des aides précieux à Carlo Hemmerling qui assumait la direction musicale pendant la direction de Nicolas Zwereff. Les ballets folkloriques avaient pour chef M. Charles Weber avec la collaboration de M. H. Esseiva, Mme G. Défago, M. R. Perrin, M. P. Tornier et Mme Jacqueline Farelli, cette dernière comme assistante de la mise en scène. M. Jean-Luc Balmer, qui était alors en stage au Théâtre de Soleure, fut un précieux trait d’union entre MM. Lehmann et Eberlé pour la mise en scène des groupes de figurants notamment, ainsi que des enfants.

Si la musique de la Garde Républicaine fonctionnait à titre d’ « orchestre », l’Harmonie municipale de Vevey, « La Lyre », était la musique d’honneur. Un groupe de Fifres et Tambours de Bâle figurait également à la Fête de 1955. Notons la participation de l’excellent « Ensemble romand de musique » de La Tour-de-Peilz, mentionnés également au « Livret officiel de la Fête » sans compter les nombreuses formations musicales de la région et au-delà qui participèrent aux cortèges.

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En 1955, il y eut non seulement des solistes du chant, mais également des solistes de la danse. Ces derniers furent choisis parmi les danseurs de l’Opéra de Paris. C’est ainsi que se produisirent, au cours de divers ballets, Nina Vyroubova, première danseuse étoile, Michel Renault, premier danseur étoile, et Max Bozzoni, premier danseur étoile.

Toutes les divinités représentées à la Fête eurent leur grand prêtre soliste. Les voici dans l’ordre des saisons : Paul Sandoz, baryton du Théâtre de Bâle, grand prêtre de Dionysos et vieux berger, Charles Jauquier, ténor, le Semeur, Ernest Botiaux, ténor du Théâtre de San Carlo de Naples, et Nata Tüscher, soprano des Théâtres de Bâle et Zurich, grande prêtresse de Cérès ; Roger Cochard, ténor gruyérien, l’armailli, et Ernest Blanc, baryton de l’Opéra de Paris, grand prêtre de Bacchus.

[Commentaires : La contribution de Paris saute aux yeux à la lecture des ensembles et artistes qui furent engagés pour cette Fête de 1955. À l’origine, seuls les habitants de Vevey faisaient la Fête, puis avec le temps on élargissait au canton, puis au pays et enfin plus loin, hors des frontières du pays. Est-ce une surenchère de vanité ou une nécessité afin d’assurer la pérennité de la Fête des Vignerons ?]

On a conservé pour le spectacle de 1955 le thème immuable du jeu des saisons, selon le plan établi pour les fêtes antérieures. C’est ainsi que précédées par la troupe d’honneur, les saisons ont fait leur entrée dans l’ordre suivant ; hiver, printemps, été et automne. Le spectacle se terminait selon une tradition remontant au XVIIIe siècle, par un « hymne » consacré aux « bienfaits du travail de la terre et aux félicités de la paix ». Quelques innovations furent apportées : ainsi pour la première fois apparut un dieu d’hiver ou « Bacchus » hivernal, appelé Dionysos, selon la tradition grecque. L’auteur et le compositeur firent également intervenir le gel et les ennemis de la vigne dans des scènes dansées et chantées.

La construction des estrades et la mise en scène subirent d’importants changements. Pour la première fois dans l’histoire des Fêtes des Vignerons, s’inspirant d’un croquis de M. Eberlé, le comité des constructions envisagea l’édification d’un immense amphithéâtre sur la place du Marché, avec un vaste escalier scénique, côté lac, plaçant ainsi les spectateurs en face de la grandiose toile de fond constituée par les Alpes de Savoie. Des tours furent construites au nord, à l’est et à l’ouest, et l’escalier scénique avait à son sommet trois portiques de taille pour abriter les divinités traditionnelles du printemps, Palès, de l’été, Cérès, et de l’automne, Bacchus.

Autre innovation importante : la technique de l’éclairage ayant fait des progrès depuis 1927, il était possible de donner des représentations le soir. Ceci permit à bon nombre de gens à qui leurs occupations ne permettaient pas d’assister à une représentation de jour, de venir admirer les Fêtes de Vevey. Toutefois, de l’avis des traditionalistes et de ceux qui cherchent la communion entre les acteurs et les spectateurs, les représentations de jour furent plus prenantes.

M. Emile Gétaz, dans ses conclusions sur les Fêtes des Vignerons, écrivait en 1940 les lignes suivantes :

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Il n’est pas inutile de noter ici que, plus l’éloignement entre les Fêtes est grand, plus la tâche du comité chargé de la propagande est ardue. Avec le nombre croissant de manifestations nouvelles venues, il faudra faire sonner la grosse cloche de la réclame pour rappeler et relever combien les mérites de notre Fête dépassent tous les autres. C’est pourquoi, entre temps, il ne faut rien négliger pour remémorer et faire revivre la Fête des Vignerons et son incomparable prestige.

Les comités de propagande et de la presse ne tardèrent pas à se rendre compte de la véracité de ces lignes et la Commission centrale se rallia à leur point de vue quand ils proposèrent certains moyens « hors cadre » pour frapper un grand coup et les quelques 160 000 à 170 000 spectateurs qu’il fallait pour remplir les estrades.

Il y eut, bien entendu, la cérémonie de la Proclamation, à laquelle on donna un éclat tout particulier. Elle se déroula à Vevey et à La Tour-de-Peilz le 27 mai 1955. On y vit pour la première fois, dans les rues de nos cités, plusieurs figurants portant les costumes de la Fête.

Mais il fallait davantage. Et, à part de nombreux articles dans les journaux, de reportages photographiques, cinématographiques, radiodiffusés ou télévisés, à part des prospectus en couleurs, des affiches et des vitrines de magasins, on décida d’organiser une « proclamation hors les murs ». C’est ainsi qu’un train spécial, avec des groupes costumés, partit un beau matin de juillet pour Berne, Zurich et Bâle, pour orienter nos confédérés sur l’importance de la Fête. Dans chaque ville de grandioses réceptions furent organisées. Ce fut un succès !

Un personnage légendaire, qui fait partie de la tradition veveysanne, le « Messager boiteux », joua un rôle important dans la propagande de la Fête. Celui qui l’incarna, M. Samuel Burnand, de La Tour-de-Peilz, troqua la prothèse qu’il portait, à la suite d’un accident, contre une jambe de bois. Ancien champion de marche, M. Burnand parcourut, dans son costume, des kilomètres, avec son « pilon », pour annoncer la Fête prochaine. Il fut reçu par le général Guisan, dans sa propriété de Pully et se rendit notamment à Bâle et en France : mais sa plus héroïque tournée fut celle qui le conduisit à Berne. Il porta au Président de la Confédération, alors M. Max Petitpierre, un message des Conseils de la Confrérie invitant le Conseil fédéral à la première représentation. Il parcourut ensuite triomphalement le trajet Berne-Vevey, par Fribourg, à pied, reçu partout avec enthousiasme.

Samuel Burnand

Samuel Burnand

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