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30 novembre 2016 3 30 /11 /novembre /2016 16:43

La découverte de l’Alabama

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Au cours d’incursions, limitées par sécurité à une quinzaine de minutes, les plongeurs-démineurs de la Circé réalisent un film vidéo du site. On y découvre l’épave très ensouillée, cernée par une dune de sable. Un plan sommaire mais suffisamment explicite est également dressé, où figurent des canons, des ancres, une cheminée, des assiettes éparpillées à même le fond et des débris de tissu émergeant des sédiments. Dans sa partie haute, le gisement sur lequel personne n’ose encore mettre le nom d’Alabama, dépasse d’à peine trois mètres du fond de sable et, chose curieuse, une grande partie de l’épave apparaît recouverte d’un épais tapis de coquilles de moules vides.

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La découverte reste à peu près secrète et le dossier est confié avec l’aval de la Direction des recherches archéologiques sous-marines du ministère de la Culture, au commandant Guérout. Ce dernier, bien connu pour ses précédentes campagnes de fouilles sous-marines (en particulier sur l’épave génoise de Villefranche, la Slava Rossilli à l’île du Levant, la flûte La Baleine à Port-Cros ou le vesseau Le Patriote en Egypte), s’attache avant tout à déterminer l’identité de l’épave retrouvée. Il analyse la répartition et les caractéristiques des objets découverts sur le site : la coque en bois, les fragments de mâts, le charbon, la cheminée et la claire-voie, les pièces d’artillerie et surtout trois assiettes manufacturées dans les ateliers du Stafforshire. Pas de doute, en décembre 1984, on en est sûr : l’épave retrouvée est bien celle de l’Alabama !

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Dans le microcosme de l’archéologie sous-marine, la nouvelle de la découverte, vite éventée, fit rêver. À soixante mètres sous la surface, loin des effets ravageurs de la houle, le navire pouvait s’être relativement bien conservé.

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Le commandant Guérout, homme de passions, décida alors de consacrer l’essentiel de son énergie et de son temps à ce qui peut devenir le projet-phare de la décennie en matière d’archéologie sous-marine « industrielle ». Pour l’ancien pacha du Triton, le bâtiment de plongée profonde de la Royale, l’opération Alabama doit pouvoir jouer le rôle d’une vitrine du savoir-faire français en matière d’intervention sous la mer tout en dynamisant les énergies. L’approche ici se veut rigoureuse, objective, scientifique : pas d’appropriation privée du produit des fouilles, pas de surenchère médiatique. Le Titanic a divisé Français et Américains. L’Alabama peut les réconcilier. Des deux côtés de l’Atlantique, des liens se nouent. De ces contacts s’ébauchent peu à peu les contours d’un projet fou : renflouer l’Alabama !

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Dès l’automne 1987, se constitue à Washington une équipe scientifique composée de chercheurs français, américains et anglais. Une autre, de droit français, se crée à Paris sous la présidence de Mme Ulane Bonnel, de l’Académie de Marine, présidente de la Commission française d’histoire maritime, à la double nationalité, française et américaine. Parmi les membres fondateurs : M. William Wright, le descendant de Raphael Semmes…

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Certes, les outrages de la mer et du temps, sans même évoquer les dégâts occasionnés par le feu du Kearsarge, peuvent irrémédiablement condamner ce qui n’est encore qu’une idée motrice. C’est pourquoi depuis le début du mois de mai 1988, des plongées d’observation ont lieu lors des « créneaux » laissés par le courant, à seule fin de dresser un « état des lieux » aussi précis que possible tout en recourant aux techniques les plus fines de la vidéo photogrammétrie. S’il se révèle à l’issue de cette première campagne de documentation que la carène, les structures du navire peuvent subir les contraintes d’un renflouement et si le montage financier l’autorise, rien n’interdit d’imaginer alors un jour prochain le retour en surface de l’Alabama. L’industrie du sauvetage est coutumière du miracle et en la matière les vrais obstacles relèvent plus de l’économique que de la technologie. Exemple parmi d’autres, en 1966, la firme hollandaise Van den Tak renflouait de cinquante-deux mètres de profondeur un cargo danois de quatre mille deux cents tonnes (plus de quatre fois l’Alabama), le Martin S, coulé au large du Groenland, contrée sans grand-chose à envier au Cotentin pour la violence de ses dépressions.

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Alabama [2]

Plongée dans le mythe

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Mardi 24 mai 1988. À soixante mètres sous la surface, tâtonnant dans la nuit liquide, le cerveau déjà embué par les premiers effets d’une ivresse des profondeurs toujours menaçante, nous découvrons enfin, les yeux écarquillés, l’épave fameuse à laquelle nous avons tous tant rêvé depuis dix ou quinze ans. L’Alabama ! Ce seul mot résonne dans nos têtes alors qu’avec des gestes précautionneux, nous nous déhalons plus que nous ne nageons le long d’un bordé émergeant du sable où naguère Semmes et les siens avaient dû s’accouder à plus d’une reprise pour mieux toiser l’ennemi…

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L’épave nous semble très vaste et, comme une maison hantée, n’a d’abord que des mystères à offrir. À ce stade des explorations et compte-tenu de la profondeur, il est exclu de vouloir la reconnaître d’un coup, de la poupe à l’étrave. Les faisceaux de nos lampes révèlent un peu partout un extraordinaire fouillis d’objets où, dans des trous d’ombre, l’éclat du bronze et du cuivre palpite comme de l’or.

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Au centre du gisement, la cheminée, absolument intacte, pointe vers la surface. Trois plongeurs pourraient s’y tenir à l’aise. Ici et là, des canons basculés appuient de tout leur poids sur ce qui est peut-être le pont supérieur. Nos palmes soulèvent des nuages et la faible visibilité nous oblige à dérouler des filières, précieux fils d’Ariane qu’il ne faut quitter sous aucun prétexte. Là-bas, dans le noir, un vieux chalut déploie patiemment ses pièges… Mais l’air de nos bouteilles s’épuise ! Les minutes filent, trop rapides. À la quatorzième, alors que nous voudrions tant rester, il faut remonter. Impérativement. S’arracher à la torpeur, à l’ivresse qui gagne malgré le froid, à l’hypnose peut-être d’une véritable incursion dans l’Histoire. En surface, tandis que sur la côte les contreforts lointains de La Hague s’estompent dans un camaïeu de gris et de coulées fauves, les mots s’avèrent impuissants à décrire les sensations ressenties. Nous savons seulement que ces premières plongées sur l’Alabama marquent le début d’une grande aventure.

Une épave fascinante et convoitée, par Patrice Enault. (L’auteur de ce texte a participé à une campagne de plongée sur l’épave du navire.)

Bibliographie : Charles Grayson Summersell : CSS Alabama, Builder, Captain, and Plans : the University of Alabama Press. Cet ouvrage présente une bibliographie très complète sur le sujet.

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[Commentaires : Voilà, c’est fini pour vous et moi, des aventures autour du CSS Alabama, navire corsaire réputé. Le sujet est bien vaste au regard des livres et des sites Internet qui nous parlent de ce navire devenu mythique. Après la découverte et les premières plongées, il est apparu qu’un renflouement était exclu. Reste les objets qui ont valeurs de témoignage et pouvant, bien sûr faire le bonheur d’un musée. Je vous donne un lien permettant de voir quelques objets retirés des fonds obscursObjets

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Vous aurez suivi l’Alabama de Liverpool à Cherbourg en passant par Genève. Vous aurez peut-être remarqué le nom du capitaine Semmes, qui est un palindrome. Vous aurez rêvé de navigué dans les mers chaudes à la poursuite de navires, de combats épiques, tous cela à la lecture du premier Arbitrage de l’Alabama, Genève 1872.]

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