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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 17:14

Un duel en mer

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La fatidique carrière de l’Alabama ne prit fin que vingt-deux mois après son évasion d’Angleterre. Usé par sa tumultueuse course, il entrait, le 11 juin 1864, dans le port de Cherbourg pour y faire relâche. Une correspondance particulière du « Journal de Genève » notait que « le fameux corsaire du Sud* avait subi de grave avaries ; en revanche, poursuivait le journal, il paraît avoir fait des prises considérables, et l’on prétend même que sa dernière campagne a produit pour chaque matelot une part de 60 000 francs. Si cela est exact, que doivent être les parts des officiers ? »

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*Les Nordistes avaient tendance à considérer l’Alabama comme rien d’autre qu’un navire pirate ; les Sudistes prétendaient qu’il s’agissait d’un navire de la marine de guerre régulière de leur État. Les neutres l’ont généralement qualifié de corsaire, bien que l’on puisse se demander si, techniquement, il correspondait tout à fait à la définition du corsaire.  Rappelons seulement que, jusqu’à la guerre de Sécession, les États-Unis n’avaient pas adhéré à la « Déclaration de Paris » (1856) abolissant la course ; cette circonstance permit à l’Alabama et à ses émules de faire relâche dans des ports neutres sans être considérés comme hors-la-loi. Néanmoins, le fait que les équipages étaient à majorité britannique et qu’ils recevaient des parts de butins, le fait surtout que Semmes brûlait en haute mer les bâtiments capturés après un simulacre de jugement, nous permettent de taxer ce navire comme étant, au moins de facto, un corsaire.

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Le capitaine Semmes demanda au préfet maritime de la région la permission de mettre son navire sur cale pour y effectuer quelques réparations. Le cas étant douteux du point de vue de la neutralité française, des instructions furent demandées à Paris. Mais voici que le croiseur USS Kearsarge, en patrouille dans la Manche, fit son apparition. L’Alabama avait jeté l’ancre à l’intérieur de la digue de Cherbourg ; le Kearsarge se posta en dehors de celle-ci, surveillant son adversaire ; chaque soir, il tirait des bordées un peu au large puis revenait, vers dix heures, à très petite distance de l’Alabama.

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Les autorités françaises craignirent de voir le bassin de Cherbourg devenir le théâtre d’un combat naval : en octobre 1863, un incident armé avait déjà failli se produire dans le port de Brest entre le Florida et le Kearsarge. Quant au capitaine Semmes, il se lassa de cette provocation renouvelée quotidiennement par le commandant du croiseur fédéral, Winslow, son ancien camarade d’études : il fit savoir publiquement qu’il sortirait de la rade de Cherbourg le dimanche matin 19 juin, entre 8 et 10 heures.

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Ce jour-là, « la digue, les mâts des navires dans le port militaire et dans la rade, les hauteurs environnant la mer étaient, dès huit heures, complètement couverts de monde », relatait le correspondant particulier du « Journal des Débats ». Une dépêche parue au « Journal de Genève » précisait qu’un « train de plaisir » avait amené mille cinq cents curieux de la capitale française. Notons que le peintre Edouard Manet prit place à bord d’un voilier pour admirer de près l’impressionnante scène et la fixer sur une toile.

 

Combat naval, tableau d'Edourd Manet, Musée des Beaux-Arts Philadelphie

Combat naval, tableau d'Edourd Manet, Musée des Beaux-Arts Philadelphie

Les deux navires étaient de force à peu près égale. L’Alabama était armé de huit canons. Le navire fédéral n’en avait que sept, mais de calibre supérieur ; il était, en outre, protégé par un blindage fait de grosses chaînes ; enfin, c’était là un véritable vaisseau de guerre, tandis que son adversaire n’avait remporté que des victoires faciles contre de pauvres navires de commerce sans défense. L’envoyé spécial du « Journal des Débats » poursuivait ainsi son récit : « Sorti de la rade à 10 heures et surveillé de loin par la frégate cuirassée Couronne, qui devait empêcher que le combat n’eût lieu dans les eaux françaises, l’Alabama mit aussitôt le cap sur le Kearsarge, dans l’intention sans doute de s’accrocher à lui et de monter à l’abordage. Par une manœuvre habile, le navire fédéral s’éloigne à toute vapeur, et quand il voit le navire confédéré lancé à sa poursuite, il s’arrête et lui envoie sa première bordée. Alors a eu lieu un tournoi maritime des plus brillants. Les deux navires, tournant sans cesse dans une ellipse fort restreinte, sont passés sept fois en travers l’un de l’autre, se lâchant chaque fois des bordées presque à bout portant. À la septième passe, un boulet, ayant pénétré dans la machine de l’Alabama, qui n’était point garantie par un blindage, y a occasionné de tels ravages que nous, spectateurs de la digue, nous croyions, en voyant la fumée s’échapper avec une intensité insolite, que l’incendie était à bord du corsaire confédéré ; la marche par la vapeur devenant impossible pour lui, l’Alabama fut obligé de déployer ses voiles et de chercher à rentrer dans la rade, abandonnant un combat désormais par trop inégal. Le Kearsarge se mit à sa poursuite, parvint à lui couper le passage, et l’on s’attendait avec anxiété à voir la lutte recommencer de plus belle, lorsqu’on vit le navire fédéral cesser le feu tout d’un coup et hisser son pavillon au grand mât en signe de victoire. Les boulets du vaisseau fédéral avaient presque tous pénétré dans la coque du corsaire confédéré, tandis que ceux de ce dernier, passant par-dessus les bastingages, avaient été ricoché et se perdre dans la mer. » (« Journal des Débats », 22 juin 1864.)

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Réclamations américaines

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Un dernier épisode de l’odyssée de l’Alabama entra dans le contentieux anglo-américain. Un riche anglais, venu en yacht sur la scène du combat, recueillit à son bord une partie de l’équipage en détresse. Le ministre C. F. Adams s’en plaignit à lord Russell, lui faisant valoir que le Kearsarge avait été ainsi spolié du prix de sa victoire : les marins corsaires auraient dû normalement périr dans les flots ou être faits prisonniers !*

*Douze marins de l’Alabama périrent en mer à la suite du combat ; les survivants furent recueillis par de petits bateaux français, par les canots du Kearsarge et par le yacht britannique Deerhound.

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Cette plainte était la dernière d’une longue série. Dès l’été 1862 et au fur et à mesure que les sinistres exploits de l’Alabama avaient été enregistrés, le State Department avait présenté des réclamations au Foreign Office. Elles avaient pour but de préserver les droits de son pays à une future compensation pour dommages subis par la faute des Anglais. Elles avaient aussi pour objectif immédiat de faire pression sur le Gouvernement britannique pour l’amener à empêcher la sortie de nouveaux Alabamas des chantiers navals anglais. Car le 290 avait à peine quitté ses cales de Liverpool que l’agent Bulloch signait un autre contrat avec la firme Laird pour le lancement de nouveau bâtiments, de conception plus audacieuse que les précédents. Il s’agissait de deux cuirassés au caractère militaire absolument évident. Ils étaient conçus pour la guerre d’escadre et non pour la guerre de course, comme l’avaient été le Florida et l’Alabama. Un puissant éperon d’acier sur leur proue attirait l’attention des spécialistes : cette particularité leur paraissait peu utile pour le combat naval proprement dit mais pouvait se révéler efficace contre les vieux bateaux de bois qui maintenaient étroitement le blocus des ports sudistes. L’opinion publique et la presse des États-Unis, elles, s’émouvaient de la mise en chantier de ces forteresses flottantes qu’elles prétendaient destinées à ravager les villes sans défense de leurs côtes.

Cette fois, Russell prit une mesure énergique ; la construction des deux cuirassés achevée, il les acheta d’autorité pour le compte de l’État.*

*Cette mesure n’était pas tout à fait légale et posa un réel cas de conscience à l’homme d’État anglais ; mais le risque était trop pressant : « Il serait inutile de faire remarquer à Votre Excellence » qu’en cas de livraison de ces navires à la Confédération, « c’est la guerre », lui avait annoncé C.F. Adams, le 5 septembre 1863.

[Bien entendu, les Anglais ne voulaient pas d’une guerre avec les Américains. Bien que l’Empire était la plus grande puissance du moment, que pouvait-on réellement connaître des forces et de la volonté des Américains ?]

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