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30 juillet 2017 7 30 /07 /juillet /2017 15:08

L’histoire de l’alpinisme dépasse le cadre du récit, contentons-nous de savoir que la manie de conquérir des sommets est d’abord une manie britannique. Les Anglais ont été les premiers à découvrir les Alpes, tout étonné de satisfaire leur soif d’exotisme et de performances, pétries de beaucoup de vanité nationale, si près de l’Angleterre. Ce fut une véritable invasion de lords et de gentlemen, à tel point que certains endroits ont été faits par eux, et que, politiquement, beaucoup de liens ont été noués entre la Suisse et l’Angleterre pendant toute cette période. Des liens de sympathies « entre insulaires », pourrait-on dire, et qui tiennent toujours.

Autre aspect bien important pour l’histoire de montagne, et singulièrement celui de Zermatt, c’est l’apport publicitaire fourni pat l’Angleterre. L’Empire est le plus important, le plus solide du monde. L’orgueil britannique est démesuré. L’Anglais veut être, puisqu’il se considère comme supérieur, le premier partout. Les exploits sportifs sont repris par les gazettes comme des triomphes nationaux. De même, beaucoup d’inventions sont présentées comme des brevets anglais (il y en a des quantités, à tel point que les Français, notamment, se mettent à les haïr encore davantage). Il paraît donc inconcevable à l’Angleterre de ne pas placer un sujet de Sa Gracieuse Majesté dans chaque première des Alpes.

Le Mont-Rose est atteint en 1855. Dès lors, le tourisme à Zermatt se développe autour d’une longue bataille pour le Cervin. Une bataille qui laisse beaucoup de morts sur le terrain. Alexandre Seiler facilite autant qu’il peut l’accès à Zermatt. La publicité se faisant toute seule, ses problèmes sont l’accès et l’accueil. Chemin de fer, agrandissements et multiplication d’hôtels, engagement de personnel, de muletiers, achat de bétail et de denrées pour nourrir tous ces conquérants, additionnés de curieux et de promeneurs de petite montagne, qui viennent pour le Riffelberg et le Gornergrat, ou, comme supporters, assister aux escalades, par le truchement d’un télescope, de la terrasse du Monte-Rosa.

Le Cervin, Cervino, Matterhorn

Le Cervin, Cervino, Matterhorn

Le Cervin est un personnage, comme la Tour Eiffel. C’est sans doute la montagne dont la silhouette est la plus connue. Il a été peint, gravé, photographié, filmé et reproduit par milliers de gens, décrit aussi par tant de voyageurs, sous toutes ses faces.

 

[Pour être dans le juste, et s’identifier aux lieux, qui nous plongent en 1864, le Cervin ne peut pas être comparé à la Tour Eiffel qui n’est pas encore érigée.]

En 1855 presque tous les quatre mille sont tombés. Seul résiste le Cervin. Trente fois, des Italiens, des Anglais, des Suisses, des Allemands et des Français ont dû battre en retraite, depuis cinq ans. Seul Carrel, l’Italien de Breuil, s’est approché du sommet à quelques centaines de mètres, à plusieurs reprises. Parfois seul, parfois accompagné de l’Anglais Whymper, avec lequel, en principe, il doit donner l’assaut final.

 

L’enjeu touristique est de taille. Si le Cervin attire amateurs et curieux, à cause de son invincibilité, les Seiler savent bien qu’il en attirera cent fois davantage, le jour où il sera prouvé que son ascension est possible.

Les gens de Breuil, sur le versant italien, font le même raisonnement, avec l’espoir bien sûr que c’est de chez eux et non de Zermatt que partira la cordée victorieuse. C’est aussi ce que pense Whymper, avec tous les Zermattois, qui sont persuadés que la voie par le versant italien est plus facile. L’Anglais prépare cette ascension durant cinq ans. En juillet 1865 (le fameux vendredi 13 auquel Whymper tenait tant), trahison de Carrel. On apprend qu’il a formé secrètement une cordée. Il est parti sans son associé, de Breuil, poussé par son gouvernement qui tient à une victoire italienne. Whymper est furieux. Il improvise un assaut par une voie qui apparaît beaucoup plus difficile, celle qui part de Zermatt. Ce sera la grande chance des Seiler et des Zermattois.

Les habitants suivent l’événement avec passion. D’autant plus que deux guides du village, le père Taugwalder et son fils, font partie de l’expédition. On connaît la suite. Le versant suisse était beaucoup plus facile que prévu. Whymper arrive le premier. Au début de la descente, le jeune Hadow, mal équipé, glisse et entraîne dans une chute mortelle lord Douglas, Hudson et Croz.

La victoire devient une tragédie.

 

Observons quelques détails aux aspects cyniques démontrent que le sport et l’hôtellerie, à leurs débuts, furent souvent le résultat d’échanges froidement cruels entre visiteurs, habitants et aubergistes.

 

D’abord Carrel, qui trahit son ami Whymper en essayant de lui souffler la victoire. Ensuite Whymper, parvenu au sommet, qui persuade Michel Croz, ce bon montagnard de Chamonix, de faire rouler dans le vide des blocs de rochers sur le versant italien pour annoncer la victoire à la cordée adverse qu’ils aperçoivent en contrebas. Pas très sport, pour un Anglais ? Puis Seiler, sur la terrasse du Monte-Rosa, criant « Hourrah ! » pour la vieille Angleterre, l’œil braqué sur son télescope, mais faisant taire le second fils Taugwalder qui lui signale à l’oreille qu’il vient de voir une curieuse avalanche, tout près du sommet, une avalanche qui pourrait bien être… Enfin les Traugwalder, qui, à peine remis de leur terreur après la disparition des quatre compagnons, se concertent en patois, pour demander à Whymper de bien vouloir déclarer, en arrivant à Zermatt, et plus tard aux journalistes anglais, qu’ayant perdu leur client, lord Douglas, ils ont risqué leur vie sans même avoir été payés. Comme Whymper, très étonné, assure aux Taugwalder qu’il reprend personnellement la dette de son malheureux ami, les Taugwalder le remercient mais insistent en disant que si les Anglais lisent dans les journaux que les Taugwalder sont d’innocentes victimes de la catastrophe et qu’ils n’ont pas été payés, il viendront en masse les prendre pour guides, que ce sera pour eux la prospérité… etc… etc. Whymper, qui vient de se conduire si peu noblement, est indigné, furieux, bouleversé par tant de cynisme.

En arrivant à Zermatt, Alexandre Seiler I suit Whymper dans sa chambre.

  • Qu’estil arrivé, Monsieur ?
  • Je suis revenu avec les Taugwalder, répond laconiquement l’Anglais.
  •  

L’hôtelier comprend. Il éclate en sanglots, puis organise une colonne de secours.

 

Zermatt est à la une des gazettes du monde entier. Côté clientèle, les Seiler n’ont plus de soucis à se faire.

 

La fascination du Cervin n’a jamais faibli depuis cette époque.

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