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6 août 2017 7 06 /08 /août /2017 16:17

 

LES PIONNIERS SUISSES DANS LE MONDE ET L’ÉCOLE DES BÉDOUINS

Il faudrait, pour y voir clair, établir un tableau généalogique sur une carte géographique. C’est bien compliqué. Les hôteliers épousent des hôtelières ; ils fondent ici et là quelques grands établissements, retournent au pays ; leurs descendants repartent. S’ils n’étaient pas Suisses, mais Corses ou Siciliens, nous dirions que c’est une maffia. Plus gentiment, dans les brochures de l’Office national suisse du tourisme, on dit que c’est une grande famille. Nous le croyons volontiers puisque beaucoup sont apparentés. Ce préambule pour dire que l’histoire des hôteliers suisses à l’étranger se dessine comme une sorte de ronde, où l’on voit des descendants des Seiler au Caire ; des Badrutt à Jérusalem ; d’Alexandre Emery, le fondateur de la Riviera vaudoise, à Nice et à Evian ; des Kraft, neveux du bâtisseur de l’Hôtel des Bergues de Genève, à Florence ; un gendre de Bucher-Durrer, l’étonnant « Signor Subito », nommé Henri Wirth, à Rome. Il y en a d’ailleurs tellement que nous ne saurions les énumérer tous ici.

 

De cette armada de fondateurs d’hôtels, il faut retenir quelques grands capitaines. En tête Charles Baehler, dont le nom se situe à l’origine de l’historique « Ecole des Bédouins ».

Cette expression désigne le centre naturel d’apprentissage, de stage que devint, pour les hôteliers suisses, le Moyen-Orient, de Jérusalem à Assouan, et ceci de 1890 à 1952.

Tout commence en 1889, lorsque débarque au Caire Charles Baehler, un jeune aventurier, originaire de Thoune et qui n’est âgé que de 21 ans. Sa formation n’a rien de très original. Il exerce la profession de comptable dans une maison d’épicerie en gros. Mais sous les apparences modestes d’un jeune commis, Baehler cache une formidable ambition. C’est un joueur (il le restera toute sa vie), un risque-tout, et un meneur d’hommes. Le pur hasard, dit-on, le fait rencontrer M. et Mme Shepheard, directeurs du Shepheard British Hôtel, le plus luxueux palace d’Egypte. Il est engagé pour réorganiser et moderniser l’aspect financier de l’affaire. Les Anglais, qui règnent en maîtres sur cette partie du monde, bien qu’inventeurs du tourisme par leur passion des voyages, ne sont apparemment pas formidablement doués pour l’hôtellerie. Le canal de Suez est ouvert depuis vingt ans. De riches voyageurs internationaux découvrent les charmes antiques du pays. Un trafic intense règne aux bords du Nil, mais l’accueil est précaire. Charles Baehler, d’une génération qui ne doute pas des bienfaits du colonialisme et de la solidité des empires, se rend compte que la grande pyramide, Louxor et Karnak, Assouan, Jérusalem, Alexandrie, valent bien pour le dépaysement Zermatt, Interlaken ou Lucerne.

Bien vu de la famille Shepheard, il cherche à s’installer à son propre compte. Il lui faut un capital. Il l’obtient sur un coup de dés. Passionné de chevaux, il joue tout son avoir à la loterie des courses irlandaises, et gagne deux fois de suite le gros lot de l’Irish Sweepstake : un demi-million de francs or. Comme le Shepheard vient de changer de main, il en prend la gérance et la direction, le transforme ; il fonde une société. Sa technique consiste, au début, non pas à construire du nouveau, mais à louer de vieux hôtels, bien placés, et à les transformer. En quelques années, Charles Baehler et sa société, dont il est naturellement le patron, contrôle 80% de la capacité hôtelière égyptienne.

 

Il s’agit bien d’une de ces réussites comme on en voit dans les colonies, plus aisée et plus rapide que celle d’un Seiler, obligé à se battre, à convaincre, à ruser avec ses concitoyens comme dans toute démocratie.

Charles Baehler

Charles Baehler

Les hôtels Égyptiens

Les hôtels Égyptiens

Shepheard British Hôtel

Shepheard British Hôtel

Les pionniers de l’hôtellerie en Suisse

Il règne en potentat. Très élégant, il est propriétaire d’une écurie de course, et d’une résidence en Suisse : un faux château à créneaux et mâchicoulis, au bord du lac des Quatre-Cantons, où il élève une meute de chiens Saint-Bernard.

 

Durant ses séjours annuels en Suisse, il ne s’occupe pas que de jeux et de chiens ; il parcourt le pays en tous sens pour engager du personnel, nous dirions aujourd’hui des cadres. C’est ainsi que l’Egypte devient l’école naturelle de l’hôtellerie nommée plus tard « Ecole des Bédouins ». C’est une formation très différente de celle que l’hôtellerie suisse peut donner. La clientèle est plus cosmopolite, plus riche encore peut-être. Déjà les Américains remplissent les hôtels. Le maniement du personnel indigène exige tout un apprentissage. De plus, ces stages sont faits sous l’autorité d’un grand patron extrêmement rigide et précis, surnommé par les populations le « roi non couronné d’Egypte ».

Passeront par cette école beaucoup de grands noms de l’hôtellerie suisse : Charles Müller qui, par le caractère et l’allure, succède naturellement à Charles Baehler. C’est un citoyen d’Aigle. Et Louis Suter, de Montreux, qui finira sa carrière au Cathay de Shangaï, Elmiger, neveu de Hans Pfyffer d’Altishofen, Joseph II Seiler, fils d’Alexandre II, qui passe à Assouan, au King David de Jérusalem, avant de terminer moins « exotiquement » comme directeur du Buffet de la Gare de Bâle. Anton Badrutt-Töndury, de Saint-Moritz qui, après le Moyen-Orient, se retrouvera directeur de l’Engadiner Kulm.

 

L’empire des Bédouins s’écroulera définitivement en 1952. Les émeutes populaires éclatent au Caire. La foule s’attaque au Shepeard, et y boute le feu. Tout l’hôtel flambe avec ses collections, ses tapis, ses archives et ses livres d’or. De cette époque, il reste un album personnel sauvé in extremis par un « Bédouin », Fred Elwert de Zurich.

Le Shepheard aujourd’hui a été reconstruit, mais les souvenirs qu’il évoquait ne sont plus vivants que dans cet album, rempli d’étonnantes signatures allant de Kipling à Churchill. Il reste aussi un autre document : les souvenirs d’Anton Badrutt, édités sous forme de plaquette (Freuden und Leiden des Hetelberufes) où il raconte sa vie comme directeur des Upper Egyptian Hotels de 1921 à 1934. Pour ceux qui s’intéressent à cette époque politiquement fort compliquée, il y a là une foule de détails sur les intrigues anglo-égyptiennes, les tentatives russes de fomenter des grèves chez les employés soudanais de Louxor, et Badrutt, pas du tout neutre, bien que Suisse, faisant coffrer les meneurs par le gouverneur de province, et communiquant (Oh ! oh ! voilà qui n’est pas beau !) le nom des rebelles à toutes les chaînes d’hôtels et à la Compagnie de navigation sur le Nil. Bref, on voit dans ce témoignage le paisible citoyen helvétique qui, ayant épousé l’Empire, puisqu’il en a colonisé une des industries, celle du tourisme, en épouser par la force des choses les inconvénients.

Ce type d’hôtelier baroudeur, qui héritait du côté batailleur de Charles Baehler ne pourrait plus s’exprimer aujourd’hui à l’étranger. Ce genre d’aventure appartient au passé.

 

[Il est très étrange de ne rien trouver ou très peu sur Charles Baehler, par des sites Internet en français, par contre, en Anglais il y en a beaucoup. Il faut croire qu’il laissa une forte impression aux yeux des « Maîtres du monde » de l’époque.]

 

Un site nous parle de Baehler. (En anglais.)

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