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3 août 2017 4 03 /08 /août /2017 15:51

Une autre catégorie de pionniers, sont les bâtisseurs, les hôteliers architectes.

Nous avons vu que l’hôtellerie naissante touchait à tout : transports, confort, sports, innovations techniques, politique et finance.

 

Mais son premier souci et sa grande passion fut l’architecture. Pas d’hôteliers, nous parlons des grands, qui ne passèrent des nuits blanches penchés sur des plans, en proie à la fièvre de l’architecte.

 

Ce furent donc souvent des autodidactes. Certains avaient du talent, d’autres n’en avaient pas. Tous subissaient le goût de l’époque. Ce genre d’aventure était possible : la profession d’architecte était moins bien définie qu’aujourd’hui. Il était encore dans les mœurs de construire soi-même sa maison.

 

L’homme d’action et d’imagination pouvait imposer, s’il avait le tempérament d’un bâtisseur, de folles constructions qui ne seraient pas toujours autorisées de nos jours par la Commission des sites.

 

D’ailleurs à l’époque même, certains voyageurs sensibles critiquaient l’esthétique des grands hôtels. Adolphe Joanne, guide aussi objectif qu’un guide peut l’être, dans son Itinéraire de la Suisse 1889, au chapitre Gornergrat, note sèchement : « Gornergrat. Altitude 3156 m. Hôtel Belvédère : construit de façon à faire le plus grand tort au paysage. » (Remarque qui apparemment laisse froid Seiler et Cie qui figurent en belle place dans les pages publicitaires du même guide.)

Ce que l’on peut remarquer à propos d’esthétique, c’est d’abord l’extrême conventionnel fin de siècle qui régnait dans l’architecture. Cette époque semble avoir fixé, comme on fixe dans un dictionnaire le sens d’un mot, ce que devait être une gare, une école, une mairie, la maison du garde-barrière, un kiosque à musique, une caserne, une banque. Oui, tout s’est passé comme si quelque mystérieux fonctionnaire, obscur mais tout puissant, dans un dictionnaire illustré, avait représenté une fois pour toutes et dans ses détails, le modèle de ces bâtiments, surtout s’ils sont à vocation publique. Ainsi, l’architecte ou l’amateur n’a plus qu’à recopier, décalquer le patron, considéré comme seul schéma convenable. Il faut absolument, n’est-ce pas, qu’une gare ressemble à une gare (mais qu’est-ce qu’une gare ? pourquoi est-ce obligatoire pour prendre un train d’entrer dans un monument, immensément prétentieux ? et obscur ? glacé, inconfortable ?), une prison à une prison (sinistre, avec une vilaine couleur ; pourtant ce sont les honnêtes gens, ceux qui sont dehors, à qui l’on inflige le détestable gris-vert de cette prison). Voilà, c’est comme ça dans toutes les villes, et peut-être à toutes les époques : la salle de fêtes doit être gaie, le tribunal doit être triste, pour ressembler à « un vrai » tribunal.

 

Et l’hôtel, justement ? A quoi doit-il ressembler ? Après avoir beaucoup réfléchi, le mystérieux fonctionnaire dont nous parlions a dû se dire qu’il ne pouvait ressembler à une auberge de campagne, puisqu’il devait pouvoir accueillir trois cents personnes, et des personnes plutôt riches. Il a donc imaginé qu’il fallait en faire un palais. Avec un peu de franglais, c’était le Palace Hôtel.

Chaque visiteur n’était pas prince de sang, mais enfin pouvait s’imaginer l’être. En bref, ces hôtels devaient être des théâtres, dont l’hôtelier serait le directeur, les employés de zélés machinistes, les rôles d’acteurs restant dévolus à la clientèle, qui jouerait toujours le même rêve fastueux de loisirs et d’opulence.

 

Des hôteliers devenant par la force des choses architectes, il y en a des dizaines, et parmi eux de très ingénieux. Plus rare, mais plus représentatif du tempérament helvétique, est l’architecte qui devient hôtelier. (De même que l’on dit : « Les études de droit mènent à tout, à condition d’en sortir », on pourrait dire en Suisse que « tous les métiers mènent à l’hôtellerie, à condition d’y entrer. »)

Le meilleur exemple d’architecte de talent, c’est Bernhard Simon. Encore un chevrier (vraiment l’hôtellerie doit beaucoup aux chèvres), mais de Suisse orientale, celui-là. C’est un Glaronnais. Il naît en 1816, dans le village obscur de Niederurnen. Son destin d’artiste, de grand concepteur, nous pourrions dire d’urbaniste, mot inconnu à son époque, après mille pérégrinations à travers l’Europe, viendra trouver son achèvement dans son canton natal, à Bad Ragaz, grande station thermale, alimentée par les eaux antiques et voisines de Pfäfers, mentionnées dès le VIIe siècle, oubliées puis redécouvertes autour de l’an 1000 par les chasseurs, les pèlerins et les moines.

 

Au risque de nous répéter (mais c’est l’histoire qui se répète, et les hommes), figurez-vous que lui aussi rêve par-dessus ses montagnes et se retrouve à Lausanne (comme Zuffrey et comme Ritz). Décidément, Lausanne est un lieu de rêve. C’est bien évident : c’est un nœud ferroviaire. Avant de prendre le train, le jeune Simon se fait un bagage : le français, le dessin, les mathématiques, qu’il se paye comme apprenti maçon et dessinateur dans les bureaux municipaux.

Le bagage constitué, Simon prend le train pour Paris, mais sa destination finale est la Russie. Pourquoi ? Les biographes disent : il n’avait que cette idée en tête. (Ou les biographes ignorent la vraie raison ou ils ont au contraire raison.)

 

Après avoir manqué divers bateaux, il parvient à Saint-Pétersbourg et s’attaque à élargir son bagage : apprendre le russe en travaillant comme contremaître chez un architecte.

 

Sa première chance est un concours. Il s’agit d’un asile d’aliénés. Le prix que lui décerne l’Académie impériale des Beaux-Arts équivaut à un diplôme d’architecte, et lui donne librement le droit d’exercer le métier sur tout le territoire de la Sainte Russie. Bernhard Simon succombe sous les commandes, les projets, les propositions de toutes sortes. Malheureusement, la noblesse russe n’ayant pour ses dettes qu’indifférence et mépris, le jeune architecte de Glaris, dans ses habits de cérémonie et ses bottes élégantes, ne vit que de pain et de thé.

 

Sacrifiant ses petits gains à l’allure plutôt qu’à la nourriture, de grands personnages finissent par le remarquer. La princesse R. parle de lui avec enthousiasme au comte T. qui lui confie un grand programme de constructions dans ses propriétés. Simon travaille dans un temps record. Cela se sait. On en parle. En une année, il construit une douzaine de palais pour la haute aristocratie pétersbourgeoise et moscovite.

Bernhard Simon

Bernhard Simon

Tout marche si bien que ce Glaronnais, qui n’a pas encore 30 ans, doit faire venir deux de ses jeunes frères pour l’aider. Il se met dans la poche, en une seule année, un million de francs or.

 

Nommé membre de l’Académie impériale, insigne honneur pour un étranger, il épouse la fille d’un riche commerçant allemand. Son ascension est complète. Il semble destiné à finir ses jours en Russie.

 

C’est un héritage qui le ramène à Saint-Gall. Son oncle Fridolin, qui l’a encouragé dès ses débuts à Lausanne, l’institue légataire universel. (Que ce soit cela ou autre chose, l’intéressant, c’est que tous les aventuriers suisses, ou presque tous, ont un solide fil à la patte qui les relie au pays.)

 

En 1855, donc, âgé de 39 ans, Simon règle ses affaires en Russie et s’installe à Saint-Gall, où on lui confie l’administration des chemins de fer en construction. Ce poste est tenu par lui avec une extrême rigueur. On dit que pas une station, pas un aiguilleur ne pouvait se sentir à l’abri d’une inspection à l’improviste, de jour comme de nuit. Simon est un chef redoutable. Malheur au négligent. Malheur surtout à l’ivrogne, dont les distractions pourraient coûter la vie aux premiers voyageurs.

 

En 1860, Simon s’attaque à l’urbanisme. Il y a quelque chose de visionnaire chez lui. Il voit tout en très grand (est-ce l’expérience russe de ses débuts ?). trop grand souvent pour ses compatriotes. C’est aussi un novateur qui balaie avec pas mal d’insolence les petites traditions locales. Simon est un homme qui n’a cessé d’effrayer les notables, timorés et tièdes, qui, n’osant pas choisir et risquer, préfèrent les solutions mesquines à force d’être raisonnables. Toute proportion gardée, si l’on considère les plans tracés par Bernhard Simon, il y a quelque chose d’un Nicolas Ledoux : monumental, osé, personnel, et pourtant, malgré la démesure orgueilleuse, dépourvu de la cuistrerie et de la redondance si chère aux bâtisseurs de l’époque.

Il travaille d’abord à un plan de rénovation et d’aménagement de la ville de Saint-Gall, qui, par son audace, fait très peur aux autorités. En 1861, le formidable incendie de Glaris lui donne l’occasion, unique dans une vie d’architecte, de tracer le plan d’urbanisme d’une ville nouvelle. Un plan moderne, volontaire, qui reste valable aujourd’hui.

 

En 1868 (et c’est maintenant seulement que l’hôtellerie entre en jeu) Simon propose d’acheter la concession des domaines de Bad Ragaz, comprenant les bâtiments et l’exploitation des eaux, contre l’engagement d’en faire une grande station thermale moderne. Ses plans sont d’une audace extrême.

Tout y est conçu vingt fois, cent fois plus grand, plus luxueux qu’aucune station de ce genre en Europe. C’est un Versailles pour rhumatisants.

 

Autorités et populations sont complètement dépassées. Epouvantées même. C’est un tollé général. Simon, probablement mécontent, ramène son projet à des dimensions plus modestes. A peine les travaux commencés, l’inondation du siècle noie les chantiers. A l’indignation générale, l’architecte-ingénieur-urbaniste ordonne sans autorisation la destruction du remblai du chemin de fer pour permettre l’écoulement des eaux et sauver son chantier. Ce fait divers dépeint assez bien le tempérament du personnage. L’inauguration a lieu en 1870. L’hôtel s’appelle le Quellenhof. Simon s’est admirablement entouré. Joseph Kienberger est un grand directeur ; il l’a engagé plusieurs mois à l’avance et l’envoie, avec Bally, un médecin très célèbre aussi, faire la tournée des capitales. Publicité parlée : organisation de conférences, de rencontres, avec le monde de la médecine et de l’hôtellerie, avec le « grand monde » aussi. A l’ouverture, Bad Ragaz est plein. Désormais toute l’Europe vient s’y remettre de ses fatigues. Dix ans avant sa mort, en 1900, Bernhard Simon remet ses biens à ses trois fils, qui tous les trois œuvreront dans l’hôtellerie. Tant mieux pour cette industrie, dommage pour l’architecture.

Grand Hôtel Quellenhof

Grand Hôtel Quellenhof

Les pionniers de l’hôtellerie en Suisse

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