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10 novembre 2017 5 10 /11 /novembre /2017 17:42

Sainte-Hélène, octobre 1816

Il n’est question depuis hier, que de superstitions !

Nous avons aperçu l’Empereur perdu dans la contemplation des nuages… Il a dit au comte Bertrand : « Je cherche des Signes. Le ciel nous envoie parfois des prémonitions. »

L’Histoire rapporte bien des faits de ce genre : on a cru voir des glaives, des chocs d’armées. Il y eut des pluies de cendres et des pluies de crapauds, mais le ciel de Sainte-Hélène est trop bas et j’y cherche en vain les images que je distinguais jadis quand, étendu sur le dos, je respirais l’odeur de mon maquis corse, te souviens-tu, Cipriani ?

A Longwood, chacun avait une anecdote ou une brique à apporter à l’édifice, et tous s’accordaient à dire que jamais ils n’avaient connu un être plus superstitieux que Napoléon !

Combien de fois, alors qu’il était Premier Consul, raconta le comte Bertrand, s’est-il rendu chez Mme Lenormand ? Elle lisait dans les cartes, interrogeait les astres, interprétait les lignes de la main. Plus d’une fois, nous l’avons vu revenir soucieux de chez elle. Elle lui annonçait les victoires, déconseillait certains jours.

Mme Lenormand et Napoléon

Mme Lenormand et Napoléon

L’Empereur lui-même ne s’en cachait pas et il se justifiait : nul plus que lui n’avait dévoré les ouvrages de l’Antiquité :

  • Tous, parmi les plus illustres, qu’ils soient empereurs, philosophes, poètes ou écrivains, étaient superstitieux : de Plaute à Virgile, de Sénèque à Apulée, tous, les généraux comme les magistrats romains, les décemvirs et les sénateurs croyaient à la jettatura !
  • Quiconque, disait la loi, « abbia mormorato parole superstiziose… » sera condamné à la peine capitale. (il murmura des mots superstitieux) Cicéron parlait d’une certaine Titinnia qui réussissait par la jettatura à faire taire les plus célèbres orateurs au temps de Jules César ; Jules César qui ne montait jamais dans son char avant d’avoir prononcé des paroles cabalistiques, Jules César qui portait toujours sur lui une amulette de Vénus Armée avant de partir en guerre. Quand il avait à prendre une grave décision, il envoyait une délégation à Cumes pour interroger la Sybille. Gengis Khan, tandis qu’il dormait avec Abica (sic), son épouse, fut visité par un incube. Moimême, j’ai eu bien des songes prémonitoires… !

J’ai aperçu plusieurs fois ce mystérieux scarabée que Bonaparte avait reçu en Egypte et qu’il avait toujours gardé comme amulette, jusqu’à ce qu’il l’offrit… avant son départ pour la campagne de Russie. J’ajoute deux petites choses : j’ai vu pâlir l’Empereur parce qu’un jour, en rentrant de promenade, le général Gourgaud avait jeté son couvre-chef sur le petit lit près de l’entrée, et j’ai entendu, une fois, pendant que je servais le café à Elbe, l’Empereur taquiner la princesse Borghèse en disant : « Toi, Paoletta, tu crois encore à la Befana qui apporte des cadeaux, mais méfie-toi de la Strina : il ne faut jamais se moquer des sorcières ! »

Quant à Marchand qui a tenté de planter au nord, du côté le mieux exposé à Sainte-Hélène, de la menthe et du basilic, il s’est arrêté parce que l’Empereur le regardait et lui donnait des conseils :

« Sais-tu qu’en temps de guerre, les Grecs évitaient de prendre de la menthe à cause de ses vertus aphrodisiaques… Hélas, aujourd’hui dans cette île… ! Quant au pistou, basilic, on assurait, en Corse, que pour que la plante pousse, il fallait la planter en prononçant des injures et des malédictions. »

Ah ! ajoute l’Empereur. Et puis fais bien attention au pêcher qu’a planté Noverraz… Sur cette île de malheur, il ne peut pousser qu’un péché véniel ! Ici, les péchés mortels nous sont interdits. Je me suis parfois disputé avec mon oncle Faesch, Son Eminence a eu de la peine à me convaincre que la gourmandise rivalisait avec le meurtre ou l’orgueil, en tout cas je ferai mes compliments à Porteous pour sa pelouse. Ma petite amie Betsy vient y cueillir alentour des fleurs de la passion, des fuchsias et des héliotropes. Pour la table de la salle à manger, arrange-moi un beau bouquet de callas… Pour des raisons que tu comprendras, je ne veux pas avoir dans ma demeure un bouquet de lys blancs. Je laisse ça à mon pâle successeur en France… Pour moi les lys portent malheur !

A suivre

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