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4 novembre 2017 6 04 /11 /novembre /2017 17:26

Sainte-Hélène, fin décembre 1815

Elbe n’était qu’une toute petite principauté, mais l’Empereur y avait sa Cour, sa Garde, ses calèches, et surtout, on y parlait italien, tandis que Sainte-Hélène n’est qu’une vaste prison. J’ai appris à m’y retrouver : la ville de James Tonne, la plaine de Deadwood, avec ses baraques sur lesquelles flotte le drapeau britannique.

La citadelle de High-Knoll où l’on tire chaque jour deux coups de canon, un pour le lever et l’autre pour le coucher du soleil. Le mont le plus élevé de l’île, m’a dit une sentinelle, est le « Acteon-Pike ». La seule région accueillante est la Fischer-Valley. Le pire, c’est qu’il y a partout des uniformes rouges. A quatre miles, un muret de pierres sèches délimite la première enceinte. L’Empereur peut s’y promener sans contrainte pendant la journée, mais sitôt le coup de canon de High-Knoll, les sentinelles s’installent autour de la maison : interdiction de sortir.

 L’Empereur a le droit, durant la journée, de se promener dans la « Twelve Miles Enceinte » mais il rencontrera à chaque pas des patrouilles dont la mission est de ne pas le perdre de vue. S’il veut sortir à cheval au-delà de l’enceinte, par exemple dans la vallée des géraniums, il doit en faire la demande au gouverneur et se faire accompagner d’un officier anglais, souvent Sir Georges Bingham (Major-General Sir George Ridout Bingham (1777–1833). J’aurai la permission de me rendre une fois par semaine dans la petite ville de James Tonne, à environ deux heures de marche, mais c’est Cipriani, le premier valet de chambre qui prendra l’habitude de s’y rendre chaque matin pour faire les achats. L’une des seules distractions est d’apercevoir dans le lointain les voiles des navires qui viennent du Cap ou d’Europe.

Le lieutenant O’Shea qui parle très bien le français nous a expliqué qu’à cause des alizés, les bateaux doivent faire le tour de l’île avant de jeter l’ancre dans le port de James Tonne. Les Anglais se sont arrangés pour pouvoir constamment surveiller l’Empereur. Ils sont hantés par l’idée d’une évasion. Ils ont installé, au bout de la pelouse, une sorte de sémaphore qui communique par signaux avec Flagstaff : voir apparaître sur le mât un carré bleu signifierait la disparition du « général » !

La vie s’organise : en dehors des Chinois qui portent leur costume national et leur drôle de chapeau pointu, tout le monde doit obéir au cérémonial exigé par l’Empereur : le Grand Maréchal Bertrand est en habit, culotte de nankin blanc et bottes noires. Il laisse ostensiblement son habit entrouvert sur le devant pour que l’on aperçoive, sur son gilet blanc, le cordon de la Légion d’Honneur. Messieurs de Montholon et Gourgaud porteront l’uniforme de général et M. de Las Cases qui, à bord du « Bellérophon », arborait son uniforme d’officier de marine, est maintenant en civil.

Je sais, par la femme de chambre des Montholon, que toutes les dames d’Honneur ont préparé de grandes toilettes et exhiberont leurs bijoux. Marchand, Cipriani, Aly et moi, nous porterons la tenue correspondant à nos fonctions, mais, à l’extérieur, je coiffe souvent avec fierté mon bicorne. Le Grand Maréchal nous a fait part de nos traitements : Marchand recevra 12.500 francs par an. Nous l’appelons Monsieur.

Il nous fait sentir sa supériorité. Cipriani est seul à lui tenir tête. Quand il sort d’un entretien en patois corse avec l’Empereur, il fait un petit sourire en coin vers Marchand. Moi, je recevrai 10.000 francs, autant que Cipriani, que Aly, Lepage et Pierron, le pâtissier. (Je crois que Cipriani qui dirige le service de table comme maître d’hôtel et qui se rend tous les jours à Jamestown pour les achats, s’arrange pour toucher de belles commissions.)

Santini touche 1750 francs, Rousseau, 5000, et les frères Archambault qui s’occupent du dressage, de l’entretien de la voiture impériale et des harnais, comme ils le faisaient à Paris et dans l’Ile d’Elbe, toucheront chacun 2500 francs. J’estime donc que je suis privilégié, parce que MM. de Las Cases, Montholon et Gourgaud recevront chacun 20.000 francs et que Gentilini, le valet de pied, ne touchera que 2500 francs.

L’Empereur a reçu dans la salle de billard M. de Porteous, le Conservateur des Jardins de la Compagnie des Indes. Il a évoqué le gouvernement direct pratiqué dans les petits cantons montagnards de la Suisse et a critiqué la représentation proportionnelle dont parlait le gentleman anglais, lui prouvant que les votes des partis vaincus, fussent-ils de la moitié moins un, seraient annulés et que, par conséquent, faire la loi et voter l’impôt appartiendraient à la moitié plus un, ce qui en fait, ne représenterait que le tiers ou même le quart des électeurs votants.

Il dit que l’Europe a besoin d’un empereur car, sans cela, les lumières disparaîtront au milieu des guerres civiles et des guerres étrangères… Tôt ou tard, il faudra satisfaire des désirs de nationalité.

Il dit encore :

« Quant à l’Orient, il n’attendait qu’un homme !... Vous ne savez pas tous les dangers dont vous avez été menacés par mes armes !... J’aurais pu aussi débarquer en Louisiane, remonter le Mississipi et bouter les Anglais hors du Canada qui serait redevenu français. »

Il y a six Chinois à l’écurie, trois à la cuisine, deux à l’argenterie. En tout, j’en ai compté 42. L’un de ces chapeaux pointus est chargé de ramasser toute la journée du bois sec afin que l’eau chaude de la baignoire impériale soit en permanence à la bonne chaleur.

A Paris, je ne croyais pas en la médecine, mais je croyais en Corvisart. Quand il vint me voir pour la première fois, j’étais jaunâtre, très maigre, je toussais beaucoup, j’avais des maux d’estomac ; on a prétendu que j’avais la gale, transmise par un cantonnier qui fut tué à mes côtés lors de l’affaire de Toulon. L’autre docteur en qui j’avais confiance, c’était Barthez qui avait soigné mon père. Après le couronnement, j’ai fait de Corvisart un grand personnage qui régnait sur un médecin ordinaire, quatre médecins consultants, un premier chirurgien, quatre chirurgiens consultants plus des pharmaciens, plus un chirurgien accoucheur de l’Impératrice, plus un médecin et un chirurgien des Enfants de France… Le baron Corvisart, membre de l’Institut, régnait encore sur des chirurgiens-dentistes, bandagistes, oculistes et même un chirurgien pédicure.

A suivre

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