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24 janvier 2018 3 24 /01 /janvier /2018 18:53

Comment vous expliquer certaines particularités de notre pays, quand on n’est pas historien et que j’essaie par mes moyens de le faire quand-même. Je cherche pour cela de l’aide, principalement des livres, vieux ou récents, qui parlent de l’histoire suisse d’une façon ou d’une autre, mais toujours à intéresser mes suiveurs.

Les bouquinistes et brocanteurs sont ma principale source des ouvrages que j’utilise. Dernièrement, un petit livre intitulé : « L’histoire SUISSE en un clin d’œil » a attiré mon regard. Une fois lu, j’ai appris certaines choses que j’ignorai et pour le reste, c’était du déjà vu et déjà publié sur le blog.

Le livre en question est écrit par une journaliste (Joëlle Kuntz) et non par un historien, mais cela n’empêche pas Jean-François Bergier, historien, de préfacer ce petit livre. Voici ce qu’il en dit :

« Ce petit livre est écrit par une journaliste de talent, soucieuse de faire comprendre la Suisse, ce pays petit, mais si compliqué, à ceux qui viennent la visiter. De l’expliquer à travers les étapes de sa construction, c’est-à-dire son histoire. De montrer comment ce pays s’est forgé une âme, des cultures politiques, une prospérité qui doivent beaucoup à ses voisins mais qui lui confèrent son identité singulière. La journaliste a fait confiance aux historiens en s’entourant de leurs livres. Et l’historien que je suis est séduit par la lecture qu’elle en a faite, ingénieuse, libre et volontiers provocante. »

Je tire de ce livre le passage que l’auteur consacre à Berne.

Berne

La tête politique de la Suisse

Un œil sur l’Histoire

Si Zurich est le poumon de la Suisse, Berne en est la tête. La tête politique tout au moins. Berne a « fait » la Suisse. Elle en est la puissance centrale, au sens géographique et historique. République aristocratique installée dans une boucle majestueuse de l’Aar que le dernier des ducs de Zähringen, Bertold V, a choisie en 1191 pour y fonder une ville, Berne manie dès l’origine l’art politique et militaire. D’abord pour accroître ses propres domaines et devenir le plus grand et le plus redouté des cantons dans l’ancienne Helvétie. Ensuite pour accroître l’influence des Confédérés auxquels elle s’est jointe en 1353. La politique est ce que Berne sait le mieux faire. Presque à l’exclusion du reste. Il était fatal qu’elle devînt la capitale de la Confédération en 1848, malgré le violent désir de Zurich de remplir ce rôle. Cinq cents ans de métier l’y avaient préparée.

On peut se rendre à cette évidence par le regard de l’Anglais William Coxe qui parcourt la Suisse en 1776 en relatant au fur et à mesure ses observations politiques à un correspondant à Londres. (Publiées ensuite sous forme de livre, puis traduites en français par Ramond de Carbonnières qui n’hésite pas à y mettre son grain de sel, ces observations perspicaces seront l’une des sources auxquelles puisera Napoléon pour connaître la Suisse.)

Coxe expose longuement la Constitution du canton de Berne telle qu’elle lui a été expliquée. On comprend à travers le rapport qu’il en fait que c’est une œuvre si complexe, nécessitant tant d’attention et de soins de la part des parties engagées qu’elle ne peut se pratiquer qu’avec une disponibilité totale, exclusive d’autres activités, et à plein-temps.

Passons sur le fait bien connu que cette Constitution ne concerne que les familles aristocratiques. Le système dans lequel elles s’intègrent comporte le Grand Conseil des Deux-Cents, 299 membres au maximum, la puissance souveraine, « la plus absolue et la moins limitée dont les aristocraties suisses fournissent l’exemple », dit Coxe. Contrairement à Fribourg ou à Soleure où les bourgeois sont parfois convoqués, à Berne, « les citoyens ne s’assemblent jamais pour quelque cause que ce puisse être ». L’exécutif est représenté par un Sénat de 27 membres, à la tête duquel sont deux avoyers, les chefs de la République, élus en son sein, de même que les principaux magistrats – deux trésoriers et quatre bannerets. Les deux sont élus à vie mais doivent être reconfirmés chaque année dans leur charge. L’un règne une année puis, à Pâques, cède son autorité à l’autre. L’avoyer régnant « ne donne jamais son avis qu’il n’en soit requis, et n’a de voix que lorsque les suffrages sont également partagés ».

Les quatre bannerets, l’avoyer non régnant, le plus ancien des deux trésoriers et deux membres du Sénat composent un Conseil secret dans lequel sont traitées les affaires de la plus haute importance. Le Conseil des Deux Cents garde la haute main. « On voit ce corps souverain dans un état d’activité constante, et exerçant, indépendamment du Sénat, son autorité suprême. »

L’accès au Sénat est sophistiqué. Lorsqu’une place devient vacante, les 26 membres restants procèdent à l’élection de son remplaçant par tirage au sort en autant d’étapes nécessaires pour que ne restent en lice que quatre candidats. « À ces quatre candidats, on fait tirer quatre balles, dont deux sont d’or, et deux d’argent. Ceux auxquels les boules d’or viennent à échoir sont de nouveau proposés au Conseil souverain, et la pluralité des voix prononce entre eux. Pour être éligible, il faut avoir été dix ans membre du Grand Conseil, et être marié. »

L’élection du Conseil des Deux-Cents n’est pas moins alambiquée. Sur les quelque 80 membres à remplacer tous les dix ans, une cinquantaine de nouveaux sont directement désignés par le privilège des avoyers, magistrats et autres officiers, selon une procédure précise. Les autres sont à élire parmi les candidats qui ont exercé une fonction de bailli dans les districts ou baillages, fonction très lucrative et par conséquent très recherchée.

L’édifiant exposé de William Coxe permet de capter au moins trois phénomènes propres au canton de Berne, qui ont partiellement déteint sur l’actuelle Confédération. La répartition des charges, dans un cercle aristocratique restreint qui refusait le pouvoir d’un seul, s’est opérée institutionnellement autour de l’idée d’égalité des ayants droit. Cette égalité a été par le rôle donné au sort, par l’importance du contrôle et par le respect de la tradition. Il en est résulté une mécanique complexe dont la bonne maîtrise conférait du prestige politique dans la petite société concernée par son exercice.

Coxe note avec admiration l’existence d’une institution appelée « État extérieur », copie miniature du Grand Conseil où les jeunes gens se forment aux disciplines de la politique. « Cet établissement remarquable peut être considéré comme un collège politique pour la jeunesse de Berne. » Elle y acquiert la connaissance parfaite de la Constitution, et les discussions politiques qui s’y tiennent la mettent « en état de rendre de véritables services à sa patrie ».

L’aristocratie bernoise est ainsi tout entière une « classe politique », fermée aux non-inscrits de naissance – l’accès à la bourgeoisie est clos en 1651 – ainsi qu’aux étrangers, ce que regrette le géographe de Louis XVI, François Robert, qui visite la Suisse peu après Coxe : « L’intervalle immense qui ne sont que le peuple jette de la tristesse sur la ville et empêche d’en rechercher le séjour. Les étrangers viennent la voir, et ils s’en retournent. »

Le spectacle physique de la ville aristocratique n’est cependant pas décevant. L’esthétique urbaine découle de l’histoire politique : égalitarisme affiché des constructions résidentielles serrées les unes contre les autres le long des rues ; évidence de l’aisance, teintée de modestie ; rien de haut, rien de grand, mais du mobilier urbain agréable à voir et pratique – fontaines, horloges – ajouté à une parfaite salubrité générale qui dit le soin pour l’espace public. Berne est bien nourrie, grâce à des greniers bien organisés, elle est bien logée, mais contrôlée, surveillée, limitée.

Un œil sur l’Histoire

À Berne, il est honteux de faire du commerce, de l’artisanat ou de l’industrie. « On y trouve, il est vrai, quelques manufactures de toiles et de soieries, note Coxe, mais elles ne sont la ressource que de ceux qui n’ont point la possibilité d’être admis dans le Conseil des Deux-Cents car les familles qui peuvent avoir part aux affaires publiques croiraient déroger si elles s’occupaient de quelque branche de commerce. » Elles mettent donc leurs capitaux dans la terre, tout en s’étonnant, comme le fait la Chambre de commerce créée en 1687, du retard que les industries lucratives mettent à s’installer dans la ville.

Un œil sur l’Histoire

Avec l’esprit politique, l’esprit militaire. Le Conseil secret est l’un des organes les plus au fait de la situation internationale et des rapports de force entre les cours européennes. Il s’agit non seulement de gérer le prêt des troupes mercenaires mais de parer aux menaces sur la Cité. L’avoyer et le Grand Conseil s’occupent de préparer l’armée, à laquelle il est honorable d’appartenir comme officier. En 1721, l’infanterie bernoise compte 6 régiments d’artillerie, soit 13 200 hommes, 8 de fusiliers (9600 hommes), le régiment vaudois dit « de secours de Genève » (1014 hommes) et 118 compagnies de troupes territoriales (21 000 hommes). À la fin du XVIIIe siècle encore, elle compte près de 80 000 hommes astreints au service, armés et régulièrement convoqués pour des exercices. C’est près d’un cinquième de la population.

Mais quand les armées du Directoire révolutionnaire français arrivent devant Berne, le 5 mars 1798, sous la direction des généraux Schauenburg et Brune, cette armée ne peut rien, ne fait rien. La Confédération s’écroule dans sa partie la plus solide et la plus amie de la France. Le peuple n’accueille pas volontiers l’envahisseur, mais il ne regrette pas l’aristocratie.

L’Ancien Régime a vécu, même s’il reviendra pour un tour de piste après le Congrès de Vienne. Il n’empêche : il suffit de regarder aujourd’hui les mœurs politiques de la Confédération, les modes d’élection de ses « conseillers fédéraux », répliques des avoyers d’antan, la répartition des pouvoirs entre les cantons, l’organisation de l’administration, pour se persuader qu’un gros morceau de la culture politique ancienne de Berne s’est transmis dans la culture politique de notre temps. Cette cité-État n’a pas seulement fait la Suisse territorialement, elle l’a faite culturellement. C’est à Berne qu’on a le sens de l’État, c’est à Zurich qu’on a le sens du marché.

Lors de la construction des chemins de fer, autour des années 1860, l’industriel zurichois Escher, premier président du Parlement helvétique, les voulait privés. Le tribun bernois Stämpfli les voulait d’État. Escher l’a emporté, ils ont été privés. Puis ils ont fait faillite et l’État les a nationalisés. Le Bernois Stämpfli a gagné au second tour. Les discussions sont très semblables de nos jours. Zurich n’a pas besoin de la Suisse. Mais Berne ne se pense qu’avec la Suisse.

Voilà un éclairage qui fait du bien, avec des mots précis et non noyés dans des dates et des noms en nombres, un écrit journalistique compréhensible. Ce qui est éclairant, c’est que la démocratie suisse, renommée et ancienne, dit-on, ne l’était pas du tout à Berne. Ni dans les cantons où régnait l’aristocratie des grandes familles. L’illusion des trois suisses mains levées démocratiquement, a fait illusion un moment. Comprenez-vous que même à la suite de 1848, à la création de la Suisse moderne, il n’était toujours pas question que le peuple puisse participer à la vie politique, seul était autorisé les hommes riches et établis.

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