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10 mai 2018 4 10 /05 /mai /2018 16:44
Les pouces aux bretelles

Frédéric Fauquex, l’ancien et regretté président du Conseil des Etats, commandant magistral et majestueux des Cent-Suisses à la Fête des Vignerons de 1955, propriétaire-vigneron à Riex, jouait à merveille le rôle que lui suggéraient les trains spéciaux commis au retour triomphal d’un conseiller fédéral vaudois nouvellement élu, de quelques parlementaires portés aux fauteuils présidentiels des deux Chambres.

Il profitait de l’obscurité passagère du tunnel de Chexbres pour revêtir la cape rouge et blanche de l’huissier. Au moment éblouissant de la sortie, face au théâtre du Léman et du vignoble de Lavaux, il proclamait alors d’une voix d’airain, le bicorne à la main, devant l’officialité politique qui n’attendait que cet instant :

- Messieurs, je vous présente le Pays de Vaud !

Aux yeux des Suisses alémaniques, l’entier du canton s’identifiait ainsi à l’un des plus beaux paysages du monde.

- Faudrait pas qu’il exagère, le Fauquex de Riex, avais-je entendu murmurer : du beau côté du tunnel, on est encore « sur Puidoux ».

Les Vaudois révèlent l’exacte mesure de leur horizon par cette interrogation fondamentale et rituelique :

- On est sur qui ?

Ils abandonnent sans façon les latitudes et longitudes aux capitaines au long cours et accordent leur estime aux artilleurs qui font se croiser les coordonnées de la Carte nationale au 1 :25 000, à distance tactique et possible du bistrot le plus proche. Mais savoir « sur qui on est » procède de l’ouverture du compas la plus universelle qui soit, parce que tout bonnement encore inscrite dans l’entendement humain. On a même vu des pompiers rebrousser chemin : un peu plus et ils volaient le feu qui avait pris la fantaisie de dévorer le toit d’une ferme, hors les frontières communales : mille regrets, mais l’incendie n’était pas « sur eux ».

Les ressortissants de Puidoux éprouvent une joie secrète à initier les gens du dehors à la plus exacte dimension de la géographie locale :

- Attention, messieurs-dames ! Le Dézaley est tout entier sur nous comme, du reste, le lac de Bret. Le tunnel, soi-disant de Chexbres, aurait meilleure mine à s’appeler plus justement le tunnel de Puidoux.

Puidoux embrasse le Léman jusqu’aux limites lacustres de la Savoie.

Les Treytorrens, le Clos-des-Moines, celui des Abbayes, la Tour-de-Marsens, la Crochettaz, c’est encore Puidoux. Une tranche des Moulins de Rivaz et même le Signal de Chexbres sont « sur Puidoux ».

J’ai vu Marcel Dubois, conseiller national et syndic, esquisser le geste rassurant des pouces aux bretelles. Lui, le propriétaire.vigneron de Marsens-Dézaley, l’œil sulfaté au grand bleu d’avoir tant regardé le lac, ajoute encore :

- On a même un pâturage à 1000 mètres, au Mont Chesau.

Ne lui disputons pas les 17,70 mètres de la vérité topographique. Ça aurait mauvaise façon. Il suffit de savoir que les 982,30 mètres du Mont Chesau se justifient à la vaudoise : en pleine chaleur des moissons, on se sent suffisamment à la hauteur et assez au frais pour avoir l’idée de manger la fondue. N’est-ce pas la preuve des hautes altitudes ?

Les Vaudois entrevoient le bonheur dans la description d’une maison où tout y serait : jardin gras de ses choux et poireaux avec un tournesol aussi large que le gâteau aux pruneaux, le jour du Jeûne, dans le coin des fleurs et des courges ; le vin à la cave, bien entendu ; le bois de chauffage accumulé en mosaïque du côté bise ; blé et provisions au grenier.

La commune de Puidoux en rejoint l’image. Point besoin, comme à L’Abbaye, de se jumeler avec Yvorne pour inviter son vin à prendre l’air de la Vallée. Au retour, le vacherin descend à Yvorne. A Puidoux, les produits s’échangent dans les limites naturelles à l’homme, c’est-à-dire courtes.

Les séances de la municipalité illustrent la diversité de « sur Puidoux ». Un de ces Messieurs parle comme un amiral des planches à voile qui encombrent le lac de Bret, ce qui n’a pas empêché un pêcheur de capturer un brochet énorme. Si la nature avait doté le monstre d’une beau-boire, il mettait à sec d’une seule golée.

Le deuxième municipal rend hommage au temps. Les pâturages se sont bien refaits avant l’estivage et les blés presseraient même d’être rentrés.

Le vignoble prédit, une fois de plus, que l’on va « contre » le millésime du siècle. On le sait, dans leur for intérieur, les Vaudois souhaiteraient que l’événement se répète chaque année.

Marcel Dubois, le syndic, convient qu’à ses débuts parlementaires au Grand Conseil la réputation des vins de la commune précédaient d’une bonne longueur sa renommée politique. Son prédécesseur, Raymond Chaubert, quant à lui, démontrait, durant les séances trop longues, que le sommeil était aussi une opinion.

Personne n’osait lui sonner la diane, sous la forme d’un coup de coude :

- Il faut le laisser récupérer.

A deux heures du matin, le député-boulanger pétrissait le pain des gens de Puidoux.

Et le parlementaire-boulanger de se réveiller :

- Avec le blé moissonné sur la commune, s’il vous plaît !

Puidoux n’a pas éprouvé le besoin d’inventer le fédéralisme, ni de le napper d’une sauce doctrinale. C’est son fait géographique. La graine de maison a été semée claire, en petits quartiers. Ils enracinent au sol des noms comme Cremières, En Loche, En Paully, vers la Chapelle, la Vulpillière, Chauferossaz, le Nanciau. Le Flonzaley était même célèbre aux Etats-Unis, naguère, mais pas à la façon du château de Chillon ou de l’aspect pointu du Cervin. C’était l’appellation contrôlée d’un fameux quatuor animé par un Vaudois nommé Pochon. [Quatuor Flonzaley]

La fête du 1er Août illustre avantageusement le fédéralisme local, Feux et discours officiels « remuent », année après année, en sept lieux différents du territoire. Une fois la fête officielle achevée, chacun des hameaux pique son point de braise dans la toile communale. Les verres se croisent entre voisins pour la plus grande gloire de cette patrie « unie dans la diversité » : les fleurs oratoires du 1er Août prospèrent partout.

Marcel Dubois était encore municipal des eaux quand il invitait sur la terrasse de la Tour-de-Marsens un Suisse alémanique malheureux de n’avoir pas su dire, lors d’un concours télévisé, que le Dézaley se trouvait sur Puidoux et non pas du côté de Rivaz ou de Cully. On lui fit suivre du regard et de l’index les frontières légitimes et éternelles qui placent en principauté l’un des vignobles les plus pentus du globe :

- Voyez, là-bas, la petite vallée du Flon, la chute des Moulins de Rivaz ? Au levant, le Dézaley ne va pas plus loin. Ça s’apprend du reste, rien qu’en dégustant. Au couchant, c’est aussi simple : vous apercevrez les toits d’Epesses, puis les terres un peu sombres du Calamin qui font bordure.

Chez les Vaudois, les détails expliquent l’essentiel.

Marcel Dubois avait invité l’hôte venu d’une Berne lointaine à suivre du regard un chemin ondulant comme une vipère, celui de la Dame, l’un des seuls à retrouver l’horizontale sur la butte géologique du Dézaley :

- Avant la Réformation, la Cathédrale, soit la Dame de Lausanne, était tenue en grande vénération. On se regroupait sur le chemin pour la contempler de loin, faute de participer aux célébrations. Les temps ont changé. Depuis, un énorme sucre de béton oblitère l’horizon. On l’appelle le CHUV. Il a réduit les proportions pythagoriciennes de la Cathédrale. On ne débaptisera pas, pour autant, notre fameux chemin.

Marcel Dubois souhaiterait que les fromages de la commune se différencient, comme les vins, par des terroirs distinctifs :

- Nous goûterions ainsi du Chez-les-Conne, du Rueret, du Chesau et du Dalay.

On a souri aimablement à cette idée :

- Dis-nous donc, syndic, n’est-ce pas en train de repoutzer la lune ?

Si on pouvait la rendre plus brillante encore, la municipalité serait la première à dire qu’elle est aussi « sur Puidoux ».

Texte de Jean-Pierre McDonald, tiré de : « Les promenades romandes de Monsieur Pencil, dessin d’André-Paul Perret. IRL Imprimeries Réunies Lausanne S.A. 1984

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