Chapitre II
Jeune fille et jeune femme
Monsieur Necker et sa famille avaient fait un premier séjour au bord du Léman en 1783. louis-François Guiguer, seigneur de Prangins, notait dans son
journal :
« Jeudi 25 septembre 1783, Prangins. – M. Necker (dont je laisse aux autres à vanter la juste
célébrité, puisque je connais si bien ses vertus d’homme privé, et que c’est elles qui m’ont intéressé à sa gloire) dînera demain à Rolle. M. Reverdil, auquel je m’adresse pour savoir sa
marche, m’apprend qu’il sera le soir à Nyon, mais que sont temps est pris, sans qu’il puisse me servir à rien de lui offrir Prangins pour le soir de demain.
« Vendredi 26 septembre 1783. – Mme de Prangins, Mme Rentz, Charles et moi, nous faisons promenade en voiture ; eux
rentrés, je vais à Nyon dans cette même voiture, à l’auberge où M. Necker n’est pas arrivé, mais on l’attend. – M. Reverdil (et Mme Favre, sa sœur, amie intime de Mme
Necker dès son enfance) montent dans mon carrosse, et nous nous acheminons au petit pas sur la grande route, au devant d’eux.
« Nous les rencontrons près de la Lignière. Nous changeons de voiture ; je laisse Mme Necker aux Reverdil, elle paraît émue par
la joie et très sensible. M. et Mlle Necker restent dans la leur où ils m’attendent. J’en ai eu un plaisir très vrai, qui tient de la joie, ce qui m’est garant qu’il a conservé de
l’Amitié pour moi. Il me semble qu’un homme qui a de la célébrité doit s’en reposer bien heureusement, quand il retrouve, chez les amis qui l’ont été de lui avant cette gloire, l’amitié qu’ils
lui avaient vouée… L’Amitié est bien ferme et bien saine, quand la supériorité ne la blesse pas.
« Je les ai laissé souper à leur auberge, parce que leur convenance les détermine à ne la pas quitter ce soir.
« Si je loue M. Necker d’avoir parlé devant moi à Mlle sa fille des visites de devoir, de respect et
d’amitié qu’elle avait à faire à ses tantes près de Nyon, le lendemain, c’est parce que je me crois bien sûr qu’il n’a pas eu besoin de penser que cela dût être loué.
« Samedi 27 septembre 1783. – M. Necker et Mlle sa fille qui sont beaucoup ensemble, viennent nous
voir après dînée. Mlle est naturelle, vive et gaie. Elle aime son père, c’est ce qui se voit. Son père, si l’on cherchait un peu profond, trouve là sa plus douce jouissance de
société.
« Arrive ensuite Mme Necker qui cherche et qui aperçoit toujours comment elle peut dire à chacun ce qui l’oblige ; c’est là, me
semble-t-il, ce qui sert le mieux à être la bien venue. Ce que j’ai dit là, tout le monde l’a dit chez nous. Pour moi, je suis resté persuadé qu’elle prend intérêt à moi et à ma famille. Nous
les désirons pour nos voisins à Coppet. Sur quoi, on nous répond que Coppet n’est point à vendre ; et M. Necker ajoute que, s’il l’eût été, sans doute il l’eût acquis (ce qu’en vérité je
regarderais comme un bonheur pour ses ressortissants). »
Depuis longtemps, les Necker pensaient acheter une résidence en Suisse. En 1776, ils se renseignaient sur la terre de Prangins près de Nyon ;
mais la famille Guiguer ne voulut point se défaire de cette seigneurie qu’elle possédait depuis un demi-siècle. Alors déjà M. Necker discuta « les prétentions de M. de Coppet ». Si
Coppet n’était « point à vendre » en automne 1783, sept mois après il était vendu, et M. Necker en devenait le baron. Il ne tarda guère à rendre visite à ses sujets. – Du journal de
M. de Prangins :
« Lundi 31 mai 1784. – On demande à Coppet mes canons pour recevoir leurs Seigneurs, M. Necker qui vient d’acquérir le château de M. de
Thélusson, mineur, dont on a prouvé au jugement des tribunaux de France qu’il est intéressant de vendre ses terres en Suisse, pour acquérir des terres en France.
« Ce qu’il y a de très certain, c’est que j’applaudis à l’acquisition que notre pays fait d’un homme tel que M. Necker. Je m’attends qu’il
justifiera la haute idée que j’ai de lui, et qu’il aura l’habileté de faire du bien, habileté sans laquelle la distribution des plus grosses sommes d’argent courrait grand risque de faire
autant de mal que de bien. Le bruit était en Italie que le comte de Haga* retournerait à Paris pour assister aux noces du seigneur suédois, qu’il nomme ambassadeur en France, avec
Mlle Necker. »
*Pseudonyme du roi de Suède, voyageant incognito.
Première nouvelle du mariage de Germaine Necker avec le baron de Staël ; après de longues négociations, de puissance à puissance, entre le roi de
Suède et M. Necker, ce mariage de convenance devait se conclure enfin, au début de 1786… Pour l’instant, le nouveau baron de Coppet fête son investiture. Du journal de M. de
Prangins :
« Lundi 31 mai 1784. – Seconde demande de M. le châtelain de Coppet qui voudrait habiller trois hommes en
cavaliers, et emprunter les habits des miens ; mais assurément, ni lui, ni moi, n’avons le droit de mettre sur pieds ne troupe de cavalerie. – Pendant, refusé. »
m. le châtelain de Coppet, qui ne faisait pas fi, on le voit, de l’appareil féodal, aimait le confort autant que la pompe. En attendant que son castel fût
habitable, il alla s’établir, avec sa femme et sa fille Louise-Germaine qui avait dix-huit ans, au château de Beaulieu, tout près de Lausanne. On imprimait dans cette ville son fameux ouvrage
De l’administration des finances de la France. Tout en corrigeant ses épreuves, le ministre en disponibilité
recevait les hommages de ses voisins lausannois. Le corpulent Gibbon, le laid prince Henri de Prusse, d’autres étrangers plus séduisants, rencontraient sur la terrasse de Beaulieu l’élite de la
société vaudoise. Le journal inédit de M. de Prangins nous engage à passer une journée dans cette maison de Beaulieu dont les fenêtres, sous les toits de tuiles brune, regardaient le lac, les
montagnes, au-delà des vergers doucement inclinés.
« Mardi 6 juillet 1784. – Le même cabriolet que la veille est attelé de deux autres chevaux, pour nous conduire, mon frère et moi, son cocher,
d’abord par Morges, à Lausanne. – Mon frère y prend de l’argent, et je me défais de ma poussière extérieure et intérieure. De là un fiacre tout semblable à ceux de Londres, nous conduit à
Beaulieu par les très mauvais rues-précipices de Lausanne. Cette maison est une campagne très agréable appartenant à M. Mingard. – Elle est actuellement habitée par M. Necker, pour
quelques mois. Une visite d’aussi loin pour un seul dîner est presque un hommage : je le rends de grand cœur, et je ne sais pourquoi l’Amitié refuserait de respecter un homme de bien qui a
mis sa gloire et employé son génie aux plus grands objets : le gouvernement d’une Nation entière qui le bénit…
« Après avoir été reçus par M. Necker comme nous nous attendions à l’être, nous l’avons laissé libre avant le dîner. Le célèbre abbé Raynal (or, le nom
célèbre n’emporte aucun jugement de nous, si ce n’est qu’il est très connu), demeure dans un autre corps de logis où l’on nous conduit ; je l’ai reçu à Prangins, ce journal en rend compte.
Il dit honnêtement qu’il s’en souvient… Le reste de la conversation nous endoctrine beaucoup, et pourrait nous instruire sur un grand nombre d’objets, si nous avions le temps et l’art de tirer
parti du vieux jaseur – vieux en effet de 74 ans ou quelque chose de plus.
« M. de Bonstetten que j’ai connu enfant à Genève, jeune homme à Aubonne pendant le baillage de M. Tscharner son beau-frère et que voici marié et père de
famille : mais ma mémoire ne m’est pas fort utile, parce qu’elle réveille infiniment peu la sienne.
« Allons dîner ; Mlle Necker paraît. Elle est telle que l’année passée, vive et gaie, spirituelle, et n’ayant pas besoin pour être agréable de
se tenir sur la réserve. Mme Necker paraît plus tard, parce qu’elle est malade et languissante. Elle n’en est pas moins animée et cette activité même doit la fatiguer beaucoup et
l’affaiblir. Elle nous reçoit comme des gens qu’elle aime à voir. Monsieur Guibbon arrive, et nous allons dîner ; l’abbé Raynal assiste au dîner. M. Guibbon est un Anglais connu par ses
ouvrages et son esprit, vivant à Lausanne pour quelques années encore, qu’il emploie à un écrit historique sur des temps que nous connaissons très mal. Personne n’a moins l’air d’annoncer sa
célébrité, et de se presser d’être l’homme aimable… Je ne sais pourquoi, sans qu’il ait parlé plus qu’aucun autre, son avis a toujours dominé ; c’est peut-être qu’il n’a point dominé
lui-même, et que chacun peut croire, s’il le veut, qu’il avait à part soi le même avis.
« M. Necker fait faire de loin des fenêtres, etc., à son château de Coppet, et comme elles sont toutes délabrées, l’argent ne suffit pas pour les fermer, il
faut quelque temps. M. du Châtel fait travailler. Je n’espère point M. et Mme Necker de longtemps pour passer seulement une semaine à Coppet. Encore une soirée où paraît le vieux
d’Hermenches, sur le même cheval que la veille*. Nous partons, après avoir fait de notre journée l’usage que nous nous en étions promis, ce qui n’arrive pas si souvent que l’on pense. Le
cabriolet est venu de Lausanne où nous l’avions laissé et nous redescendons au lac vers le midi, par un chemin charmant, dans une contrée habitée et cultivée partout, meublée de maisons de
campagne, ornée et couverte de beaux arbres et d’épaisse verdure. Et puis Morges, et puis la fraîcheur et la tranquillité d’une belle soirée après une journée brûlante et l’incommodité de la
poussière. Le pas des chevaux se ralentit, et nous voilà, me semble-t-il, retournant des champs à nos femmes qui vont nous donner une bonne salade et de doux propos ; à quoi elles ont su
pourvoir. »
*Constant d’Hermenches, oncle de Benjamin Constant ; né en 1722, il mourut en 1785. La veille, l’auteur du journal avait fait, au château de
Saint-Saphorin, un « dîner très bon et doucement gai. » « Sur le soir, ajoute-t-il, un vieux beau, dont je ne veux dire que le nom, et que je n’avais jamais vu que de loin, M.
d’Armanches (sic) est arrivé sur son cheval. Mais pour nous refaire est arrivé M. d’Arruffens (de Mestral). Il me semblait que je lui devais de la reconnaisance parce qu’il me délivrait. »
Homme à bonnes fortunes, le hautain d’Hermenches devait bien finir en « vieux beau ».
Avec ses remarques minutieuses, sa pointe de défiance à l’endroit des beaux parleurs, et, pour finir, cette note de poésie bucolique, cette page est bien de notre
vieux pays et de ce vieux temps. – Le 1er septembre 1784, M. de Prangins écrit qu’on lui emprunte ses canons « pour recevoir à Coppet M. Necker faisant son entrée ».
Décidément, le nouveau baron se plaisait aux prises de possession solennelles. On imagine sa fille Germaine, descendant de carrosse dans la cour d’honneur avec ses parents ; on voit d’ici
son sourire à demi-railleur à l’ouïe des rustiques compliments de bienvenue, et le regard d’admiration qu’elle pose sur le visage majestueux de son père, cependant que Mme Necker,
grande, un peu gourmée, tire frileusement un voile sur son visage inquiet.
A Beaulieu, Germaine Necker avait donné des soirées musicales et littéraires, reçu des madrigaux, écrit des lettres laborieusement spirituelles aux beaux esprits
de l’endroit. Gibbon la trouvait mal élevée, vaine, mais il appréciait son bon naturel et son esprit qui, déjà, l’emportait, et de beaucoup, sur sa beauté… A Coppet, la brillante héritière
subit d’abord l’empressement des voisins, châtelains et bourgeois de Nyon, de Rolle, vieux amis de sa mère Suzanne Curchod. – Du journal de M. Prangins :
« Samedi 4 septembre 1784. – Nous faisons visite à Coppet. Les Seigneurs pour cette fois-ci sont arrivés, et je
l’affirme. Mes trois Dames et moi formons une carrossée, et M. Renz, en « wisquey » ramènera M. Reverdil, M. Saladin de Crans et Madame, son fils aîné et sa Dame s’y rencontreront
avec nous.* »
* En janvier 1785, M. de Prangins reçoit de M. Necker, par l’intermédiaire de son homme de confiance, du Châtel, un exemplaire de l’Administration des fiances.
Il lit cet ouvrage, avec avidité, en admire le style « très beau, très fort, très simple, quoique plein d’images… » et conclut : « Je l’aurais désiré pour témoin invisible
de l’effet que sa lecture a produit sur nous. Elle est telle que je suis décidé à pressentir l’opinion de ceux qui parleront de cet écrit, avant que de prêter l’oreille, de peur de souffrir
trop si la froideur dans leur jugement était en contradiction avec mon enthousiasme ».
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