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27 septembre 2014 6 27 /09 /septembre /2014 16:12

 

 

   Et Goethe écoute attentivement, de la bouche de l’hôtesse, le récit détaillé de la vie du saint, d’après les légendaires. Il nous le donne en effet, dans ses lignes principales, tel qu’il est transcrit dans la Légende dorée de Voragine. Alexis, noble romain du IVe siècle, fiancé à une belle jeune fille, ayant fait vœu de chasteté, quitta son épouse le jour du mariage, passa en Syrie et, après avoir distribué toute sa fortune aux pauvres, s’installa parmi la foule des mendiants à la porte de l’église d’Edesse. Il subsista ainsi longtemps d’aumônes, puis, revenu en Italie, il vécut pendant dix-sept ans dans la maison de son père, accueilli en mendiant, inconnu de tous et maltraité parfois par les domestiques, témoin chaque jour de la douleur de ses parents et de sa femme inconsolables. Un jour, on trouva ce mendiant mort sous l’escalier, et les parents reconnurent en lui leur fils unique… et la femme, son mari.

   À un endroit particulièrement pathétique de la vie de saint Alexis, l’hôtesse, écrit Goethe, « ne put retenir ses larmes plus longtemps, et ses deux filles qui, pendant son récit, s’étaient pendues à sa robe, regardaient fixement leur mère. Je ne puis, disait-elle, me figurer une situation plus pitoyable et aucun martyre plus grand que ce saint homme endura chez les siens et par sa libre volonté. » A la fin du récit, l’hôtesse assura de nouveau, en s’essuyant les yeux, qu’elle n’avait jamais ouï histoire plus digne de pitié, et Goethe nous assure qu’il en fut lui-même fort ému et qu’il lui prit aussi « une grande envie de pleurer » qu’il réprima avec beaucoup de peine.

   Après dîner, poursuit-il, je cherchai la légende dans le P. Cochem (l’auteur de la vie des saints qu’il avait feuilleté dans la chambre de l’auberge) et je trouvai que la bonne femme avait conservé toute la vérité purement humaine de l’histoire et oublié parfaitement toutes les insipides applications de cet écrivain. »

   Que faut-il penser de l’anecdote ? Elle n’a rien que de très vraisemblable. Un tel ouvrage prenait place nécessairement dans les bibliothèques, généralement bien fournies de nos vieilles auberges, et c’est même tout ce qui subsiste d’intéressant de l’héritage du passé. Le Père Cochem, dont parle Goethe, est Martin von Cochem, de l’Ordre des capucins, originaire de la ville de Cochem, où il est né vers 1630. Ce religieux connut une grande célébrité, tant par son zèle de prédicateur que par ses écrits. On lui doit de nombreux ouvrages, parmi lesquels une vie des saints, transcrite en allemand d’après Voragine, qui parut en 1705. Les ouvrages de ce capucin ont connu à l’époque une grande diffusion populaire.

   Curieux de tout, Goethe aimait, non seulement les anciens hagiographies, mais aussi les vies de saints moins parés de merveilleux. De Naples, ce protestant date de belles pages sur saint Philippe de Néri. Barrès a dit sur Goethe, homme du Nord, a aimé dans le Midi sa lumière, et catholique protestant, a voulu y retrouver la sérénité païenne ». En fait, lors de son voyage dans la Péninsule, en 1786, ce Prince de l’intelligence est à la recherche, en plus des trésors d’art et d’histoire, des souvenirs d’un passé illustre, des traces qu’y ont pu laisser les anciens dieux, et les saints du culte nouveau.

   Il semble s’être beaucoup plu pendant cet après-midi passé à l’auberge de la Croix Blanche de Münster. « Nous allons souvent à la fenêtre, écrit-il, et nous observons le temps qu’il fait, car nous sommes maintenant fort disposés à interroger les vents et les nuages. Les premières heures de la nuit et le silence universel sont les éléments dans lesquels l’œuvre de l’écrivain réussit le mieux, et je suis persuadé que, si je pouvais et devais séjourner quelque temps seulement dans un lieu tel que celui-ci, tous mes drames commencés seraient forcément achevés l’un après l’autre. » A cette époque, Goethe avait en chantier Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso et le Chevalier d’Egmont.

 

Jacques-de-Voragine.jpg

 

GTell, Chateaubriand et Goethe en Valais, photo Internet.

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