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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 15:47

 

   Nous voici à la cascade, la grande attraction de la route. Le nom est ignoble, la chose ne l’est pas, note Bordier en 1772. Il pourrait être intéressant de recueillir tout ce qui a été écrit sur la Pissevache, depuis les temps lointains où les voyageurs émerveillés lui octroyaient généreusement une hauteur de 800 pieds, et assuraient que les petites truites remontaient cette masse d’eau, jusqu’aux épanchements romantiques. Goethe s’en approcha tout près, pour mieux jouir du spectacle. Sa renommée ne lui paraît pas usurpée. « Assez élevée, elle lance d’une crevasse de rocher une masse d’eau fumante dans un bassin où elle se brise et se disperse au vent en écume et en poussière. Le soleil parut et rendit le spectacle doublement animé. En bas, dans la poussière humide, on observe çà et là un arc-en-ciel, à mesure qu’on marche, tout près devant soi. Si l’on s’élève davantage, on jouit encore d’un plus beau phénomène : quand les flots rapides, écumants, du jet supérieur touchent dans leur passage tumultueux les lignes où l’arc-en-ciel se forme pour notre œil, ils s’embrasent et se colorent, sans que l’on voie paraître la figure continue d’un arc, et, à cette place, brille une flamme changeante, qui passe et revient sans cesse. Nous grimpâmes tout auprès, nous nous assîmes à côté, et nous désirâmes de pouvoir passer à cette place des heures et des jours. Cette fois encore, comme bien souvent dans ce voyage, nous comprîmes qu’on ne peut sentir et goûter les grandes choses en passant. »

   Ils gagnèrent ensuite un hameau – Miéville ou la Barmaz -. Une troupe de joyeux soldats y campaient, qui semblent avoir fait ample connaissance avec le Lamarque* ou le Coquempey** de l’année. Les deux illustres voyageurs y burent aussi un verre de vin nouveau, et qui n’était pas encore éclairci. « On dirait, à le voir, écrit Goethe, de l’eau de savon, mais je le bois plus volontiers que leur vin (le nôtre) acide d’un an et de deux ans. Quand on a soif, on se trouve bien de tout. » il avait également pris du nouveau la veille, à la Grand’Maison.

 

* et ** Vins de Martigny.

 

    La cluse de Saint-Maurice, par le resserrement extrême des montagnes, le frappe comme elle a frappé bien d’autres voyageurs. Il est intrigué aussi par l’ermitage du Scex, agrippé à son rocher, el il forma le projet d’y monter. Puis, pendant que le duc allait se promener en direction du pont, à la rencontre de ses équipages partis de Bex, « et pour voir la pays plus avant », Goethe se décida à casser la croûte, avant de continuer. Où s’arrêta-t-il pour manger sur le pouce ? Il est difficile de le savoir. Les voyageurs du XVIIIe siècle sont fort avares de renseignements sur les auberges. En 1805, nous trouvons à St-Maurice, la Croix-Blanche et l’auberge de l’Hôtel de Ville, de réputation déjà bien assise. L’archéologue et voyageur Cambry, en 1788, cite l’auberge de l’Ourse, où il logea et dont la fenêtre s’ouvrait sur une belle perspective. La ville passait pour assez bien bâtie ; quant à la rue principale, fort longue, « un ruisseau d’eau vive, plus gros que celui de la grande rue de Berne, écrit Bordier en 1772, l’arrose dans toute sa longueur et court dans un large canal de marbre ». En réalité, ce canal était formé de dalles d’un beau calcaire.

   Goethe est content de la bourgade où, dit-il, « on pourrait rester assis des jours entiers, dessiner, se promener et, sans être las, s’entretenir avec soi-même. Si j’avais à conseiller quelqu’un sur la manière de se rendre en Valais, je lui dirais de commencer par là. » Il s’achemine à son tour vers le pont « étroit, léger, d’une seule arche, jetée hardiment » et monte même sur un monticule, en face (Chiètre), pour jouir de la vue, et du pittoresque du château. Il revient au bourg, suivi bientôt par le duc qui avait rencontré ses équipages sur la route de Bex, et pris les devants, monté cette fois sur son cheval brun. Luis aussi avait admiré le pont. Il est beau, dit-il à Goethe, « et d’une construction si légère qu’il donne l’idée d’un cheval franchissant un fossé ». Bientôt, de Wedel et les équipages les rejoignent à Saint-Maurice. La caravane est maintenant au complet et rentre en partie de nuit à Martigny, où elle arrive vers 21 heures. Le même soir, Goethe écrit à Mme de Stein : « Nous sommes revenus à cheval, et le chemin nous a paru plus long au retour que le matin, où nous étions attirés d’un objet à l’autre. Et puis, je me sens tout à fait rassasié pour aujourd’hui de réflexions et de descriptions ; cependant, en voici deux belles, que je veux encore fixer bien vite dans le souvenir. Nous avons passé devant la Pissevache, le crépuscule étant déjà très avancé. Les montagnes, la vallée et même le ciel étaient obscurs et sombres. La cascade grisâtre, tombant avec un sourd murmure, se distinguait de tous les autres objets ; on n’apercevait presque aucun mouvement. L’obscurité était devenue toujours plus grande ; tout à coup, nous vîmes la crête d’une très haute montagne embrasée comme le bronze fondu dans le fourneau, et une rouge vapeur qui s’en exhalait. Ce phénomène étrange était produit par le soleil du soir éclairant la neige et le brouillard qui s’élevait de sa surface. »

 

GTell, Chateaubriand et Goethe en Valais

 

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