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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 15:22

 

   Après avoir pris quelque nourriture, et sans même se reposer de cette longue course à pied, les deux illustres visiteurs s’en vont voir les sources, dont la composition chimique semble avoir intéressé Goethe. « Cette eau n’a pas la moindre odeur sulfureuse, aux lieux où elle jaillit ; où elle passe, elle ne dépose pas la moindre parcelle d’ocre, aucun métal, aucune terre ; comme une eau pure, elle ne laisse derrière elle aucune trace. »

   Les bains de Loèche étaient alors en pleine vogue. On y venait de la Suisse alémanique par le sentier de la Gemmi, que des mineurs tyroliens avaient amélioré quelques années auparavant. La société qu’on y trouvait était nombreuse et intéressante et les eaux passaient pour faire des cures remarquables. Le voyageur anglais Coxe y lia connaissance en 1772 avec différents baigneurs venus de Berne et du Jura, qui l’invitèrent à venir les voir plus tard chez eux. « Ces invitations, écrit-il, sont toujours caractérisées par cette franchise ouverte et naturelle qui est particulière aux Suisses ». Ceci nous remet dans l’ambiance du temps. Le site lui-même était admiré, et je fais la constatation que le terme de romantique a été appliqué, l’une des toutes premières fois dans la langue française, à ce paysage célèbre de Loèche-les-Bains, par le traducteur de Coxe, Ramond de Carbonnières, vers 1780. Ce vocable illustre à a pour père Jean-Jacques Rousseau. Le mot est d’origine anglaise, mais jusqu’à Rousseau, les traducteurs d’ouvrages anglais le rendaient par pittoresque ou romanesque. Il semble avoir eu une genèse laborieuse, avant d’obtenir un droit rayonnant de cité dans la langue française. On peut discuter si d’obscurs traducteurs français ont transcrit romantic par romantique en 1776 déjà, mais c’est bien la célébrité de Rousseau, lequel l’utilise pour la première fois dans une phrase des Rêveries (1777) sur les beaux rivages du lac de Bienne, qui l’a fait définitivement triompher.

   Puis Goethe et le duc s’acheminent à pied « à travers des roches écroulées et le gravier répandu dans les intervalle », vers la base de la Gemmi qui leur semble tout près. « Si la saison ne nous pressait pas tant, nous ferions probablement demain la tentative de gravir cette remarquable montagne, mais pour cette fois, il faut nous contenter de la vue. » Pendant qu’ils suivaient le sentier à travers les pierriers, les nuages envahissent peu à peu le vallon. Le poète nous laissa de ce spectacle nouveau une intéressante description, dont les échos se retrouvent dans les récits de maints voyageurs dans la suite, qui veulent avoir éprouvé à Loèche les mêmes impressions que le Maître de Weimar.

   « Comme nous revenions, nous avons observé les habitudes des nuages qui, en cette saison, sont très intéressantes dans cette contrée. Jusqu’à présent, le beau temps nous a fait oublier que nous sommes au mois de novembre. Au reste, comme on nous l’avait annoncé… l’automne est ici fort agréable. Cependant, les soirées hâtives et les nuages qui annoncent la neige nous rappellent quelquefois que la saison est avancée. Ce soir, les merveilleux mouvements qu’ils se donnaient étaient d’une beauté extraordinaire. Comme nous revenions du pied de la Gemmi, nous avons vu de légers brouillards s’élever, avec une grande rapidité, de la gorge d’Inden. Ils reculaient, ils s’avançaient tour à tour, et en montant, ils parvinrent enfin si près de Loèche, que nous vîmes bien la nécessité de doubler le pas, pour éviter de nous voir, à la nuit tombante, enveloppés dans les nuages. Enfin nous sommes arrivés heureusement à la maison, et tandis que j’écris ces lignes, les nuages se résolvent effectivement en neige fine et jolie. C’est la première que nous voyons tomber, et, quand nous pensons à notre chaud voyage d’hier, de Martigny à Sion, aux treilles encore assez bien feuillées, nous trouvons le changement fort soudain. Je suis allé à la porte de la maison ; j’ai observé quelque temps le manège des nuages, qui est d’une grande beauté. À proprement parler, il ne fait pas encore nuit, mais ils couvrent le ciel par intervalles, et produisent l’obscurité. Ils montent des abîmes jusqu’aux plus hautes crêtes des montagnes ; attirés par elles, ils semblent s’épaissir, se condenser par le froid puis tomber sous forme de neige. On éprouve dans ces hauts lieux une solitude inexprimable… Les nuages qui s’entassent ici, et tantôt couvrent les énormes rochers et les enveloppent d’une silencieuse et impénétrable obscurité, tantôt en laissent voir quelques parties, comme des fantômes, donnent à ces lieux une vie triste… Les nuages, phénomènes atmosphériques si remarquables pour l’homme dès son enfance, nous sommes accoutumés, dans la plaine, à les considérer comme une chose purement étrangère à la terre ; on les regarde seulement comme des voyageurs, des oiseaux de passage, qui, nés sous un autre ciel, venus de telle ou telle contrée, ne font chez nous qu’une apparition momentanée… Mais ici on s’en trouve enveloppé à l’instant qu’ils se forment, et nous sentons la force secrète, éternelle de la nature courir mystérieusement dans toutes nos fibres… En présence de tous ces objets, on désire pouvoir s’arrêter plus longtemps et passer plusieurs jours dans ces lieux. Même si l’on se plaît à faire des observations de ce genre, le désir devient plus vif, à la pensée que chaque saison de l’année, chaque heure du jour, chaque état de l’atmosphère doit produire de nouveaux phénomènes, tout à fait inattendus… L’homme qui a vu ces grands objets de la nature, et qui s’est familiarisé avec eux, lorsqu’il sait conserver ses impressions, les associer avec d’autres sensations et d’autres pensées qui lui viennent… possède une provision d’assaisonnements dont il peut relever la partie insipide de la vie, et donner à toute la durée de son existence une agréable saveur.

 

Loeche-les-Bains--vers-1880-.jpg

Loèche-les-Bains (vers 1880)

 

 

GTell, Chateaubriand et Goethe en Valais.

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