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La débâcle de 1818

En 1805, Jean de Charpentier, directeur des mines de sel de Bex, avait visité cet endroit ; au pied de la cascade, il avait vu de nombreux blocs de glace éparpillés. En 1811, Venetz parcourut aussi la région : la situation n’avait guère changé. Mais de 1811 à 1818, il y eut une série d’années froides, avec des neiges abondantes ; tous les glaciers avaient beaucoup augmenté.

(Souvenez-vous que : Le «petit âge glaciaire », qui a marqué l'Europe occidentale entre 1550 et 1850, correspond à une extension de la banquise Arctique (sur la Terre de Baffin ) et à une avancée des glaciers en montagne. Auparavant, l'Europe du Nord, le Canada et, semble-t-il, l'Asie orientale ont connu un épisode chaud entre 900 et 1000 : c'est l'époque de la conquête du Groenland (le «pays vert », où les Vikings cultivèrent des céréales).

Le front de celui de Giétroz, arrivant au bord du rocher, s’avançait dans le vide ; dès lors, de grosses masses de glace se détachaient et tombaient au fond de la vallée où les fragments, mélangés à la neige des avalanches, se ressoudaient et formaient un glacier régénéré, en forme de cône, qui barrait la vallée. Cette année-là, la rivière s’était creusée un tunnel sous la glace ; tout alla bien jusqu’en 1817. (Pour rappel, le barrage de Mauvoisin et donc le lac, n’existaient pas encore.) Le tunnel fut obstrué au début du printemps un lac commençait à se former, quand le passage fut dégagé, le lac en formation se vidât sans qu’il en résultât un dommage dans la vallée.

Au commencement d’avril 1818, des paysans, étant montés dans leurs mayens de Fionnay et de Bonatchesse, constatèrent que la Dranse avait un débit minime ; ils montèrent jusqu’à l’oratoire de Mauvoisin, d’où ils découvrirent la grande masse de glaces éboulées et une partie du lac qui se formait. L’alarme fut donnée dans la vallée.

Mais ce n’est que le 8 mai que le conseil d’Etat nomme François Indermatten, Grand Châtelain du district de Viège, et François Delacoste, membre du tribunal du dixain de Monthey, comme commissaires du gouvernement, revêtus des pouvoirs du conseil d’Etat. Il charge l’ingénieur Venetz d’étudier la situation et d’entreprendre des travaux éventuels. Si on a laissé passer un mois avant d’agir, c’est probablement parce que l’enneigement de la région ne permettait pas d’y travailler.

Le 12 mai, Venetz et plusieurs messieurs de Martigny, Sembrancher et Bagnes montent au Giétroz. Venetz évalue la masse d’eau accumulée à 1700 millions de pieds cubes environ ; cette masse à 7200 pieds de longueur, 648 de large et 180 de profondeur. L’eau monte de 1 à 5 pieds par jour, suivant la température. (Le pouce valait 0,027 mètres, le pied 0,32 mètres et la toise 1,94 m.)

Venetz examine le cône de glace dont la hauteur au sommet atteint 456 pieds, et 290 à sa base, contre les rochers de Mauvoisin. Il se demande comment a été obstrué le tunnel sous le cône de glace qui laissait passer les eaux de la Dranse les années précédentes ; si le bouchon est formé par de la neige et des blocs de glace, il risque de se désagréger et de céder sous la pression des eaux du lac : ce serait la catastrophe.

Si c’est le glacier lui-même qui, grâce à sa plasticité, s’est affaisé, il pourrait résister à la pression. Il semble bien qu’il en était ainsi, car on sait aujourd’hui qu’à une centaine de mètres de profondeur la glace a une plasticité suffisante pour s’opposer au maintien de l’ouverture d’une galerie. Que faire pour empêcher ou du moins atténuer une débâcle ? Venetz doit prendre seul une décision ; ses compagnons ne se rendent pas compte du danger : l’importance de la barre les rassure.

Creuser une galerie au point le plus bas du glacier ? Connaissant la montée journalière du niveau du lac, Venetz calcule qu’on pourrait abaisser le niveau de sortie de deux mètres, en faisant travailler 50 ouvriers. De plus, l’eau circulant dans la tranchée produirait une fusion de la glace et l’approfondirait graduellement ; ainsi le lac se viderait sans faire trop de mal. Mais la solidité du barrage s’en trouverait diminuée ; et puis, quel danger de faire travailler des hommes sous la menace constante des chutes de glace du Giétroz, des avalanches et des pierres dévalant des pentes si abruptes du Mauvoisin ! Le site est majestueux, mais effrayant. Il décide néanmoins le travail et écrit au Grand Bailli.

Le 13 mai, les commissaires envoient leur protocole au Grand Bailli : ils croient qu’il n’y a pas de danger que le barrage soit emporté, sa masse est trop grande. Parmi les moyens proposés pour éviter ou du moins atténuer une débâcle il y a le tunnel sous-glaciaire, ils disent qu’on avait eu l’idée d’utiliser des pompes ; celle de Sembrancher était déjà à Lourtier ; on l’a renvoyée. D’autres avaient proposé de construire une barrière dans la gorge, en aval du glacier, pour retenir les eaux. Elle n’aurait pas pu être construite assez vite et on n’aurait pas pu lui donner une solidité suffisante. Les commissaires se rallient au projet de Venetz de creuser une galerie au point le plus bas du glacier.

Le 13 mai, Venetz commence la tranchée à 54 pieds au dessus de la surface du lac ; sa longueur aura 608 pieds, sa profondeur 6 pieds, sa largeur 4 pieds. Il était prévu 50 ouvriers, partagés en 4 équipes. Un puits serait creusé au centre, ce qui permettrait d’y installer 2 équipes. On coupait la glace avec des haches. Les débris étaient enlevés avec de petits traîneaux. Dans le puits, la glace était remontée avec des paniers. Les ouvriers logeaient aux mayens de Bonatchesse.

Dans la soirée du 14 et le 15 jusqu’à midi, il tomba deux pieds de neige ; le temps était si mauvais que, sur 32 travailleurs, on ne put en conserver que 5. Il en revint : on avait augmenté le prix des journées. Plusieurs se tenaient en dehors de la tranchée pour porter secours aux autres en cas d’accident.

Le 16 mai, le Doyen Bridel de Montreux se rend au glacier. Le trajet entre le plateau de Mauvoisin et le glacier était très dangereux ; ce jour-là, la neige s’éboulait continuellement. Il trouve Venetz, occupé à ses mesures, et lui communique ses observations. C’est pour éclairer l’opinion publique, égarée par des rapports faux ou exagérés, que Bridel a entrepris cette excursion ; sa relation a été publiée. (Course à l’éboulement du glacier de Giétroz et au lac de Mauvoisin, 16 mai 1818, Vevey.)

Le 18 mai, il tomba une grosse masse du glacier du Giétroz ; un bloc enleva le bonnet d’un ouvrier, déchira l’habit d’un autre, sans les blesser. Le même jour, le président Gard, de Bagnes, demande une contribution financière aux dizains inférieurs. Venetz lui annonce qu’il a congédié les Italiens, trop mal habillés et trop petits, peu accoutumés à ce genre de travail. Il termine ainsi son message :

« La France aux Français, l’Allemagne aux Allemands, la montagne aux montagnards ». les Bagnards tenaient à profiter seuls de cette occasion de travail, malgré ses dangers. Le même jour encore, le président de Martigny, Morand, écrit au conseil d’Etat pour dire ses craintes au sujet du manque de solidité du barrage, formé d’un mélange de glace et de neige, et aussi ses craintes que la tranchée ne soit pas terminée à temps. Le renvoi des ouvriers étrangers l’inquiète.

Le 20 mai, une nouvelle commission est nommée ; siégeant en permanence au Châble, elle est composée de Gard, président, Gross et Ribordy. Afin d’aviser la population en cas de débâcle, on place des signaux avec deux gardes devant surveiller jour et nuit : ce sont des bûchers qu’on allumera en cas de danger ; ils sont disposé sur différents points de la vallée de Bagnes, visibles de l’un à l’autre, jusqu’au Mont-Chemin et à la tour de la Bâtiaz. La fumée et les flammes seraient un avertissement efficace, sauf en cas de brouillard. On sonnerait le tocsin dans toutes les localités.

à suivre...


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Jeudi 22 octobre 2009
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