L’esprit de Coppet
A Coppet, le paysage n’exerce pas sur le voyageur, sur l’habitant, un empire indiscret, il ne force pas l’admiration. Il n’est pas, comme dans les Alpes ou sur le
coteau de Montreux, l’éclatant décor d’une idylle pathétique, d’un drame à grandes effusions. La nature déploie, en vastes plans horizontaux, une beauté claire, un peu monotone. Elle entoure
l’homme et ses demeures sans les enserrer ni les dominer. Elle se tient là, toujours présente, jamais voyante ou tumultueuse, comme une confidente qui vous offre une distraction, mais vous aide
mieux encore à suivre votre pensée, à lire dans votre cœur.
Coppet se tient au bord de la terre, que ses petits bourgeois cultivent, au bord du Léman qui nourrit ses pêcheurs. Ce lac est un large fleuve, souvent gris sous la
brume d’automne ou quand la « bise noire » chasse devant elle les nuages et les vagues serrées et dures, souvent bleu comme un golfe dont les eaux rejoignent la grande mer latine. Les
Alpes en demi-cercle dessinent un vaste horizon, bandes dentelées, vertes, grises et bleues, déroulées à a marge du ciel. Le Mont Blanc lui-même abdique, se dissimule derrière un humble chaînon.
Rien n’encombre, rien ne tyrannise cette nature ouverte ; les vents passent librement ; l’esprit souffle où il veut.
L’esprit de Coppet…
C’est l’esprit de Mme de Staël, un peu contraint parfois, mais aussi nourri, aiguillonné par ces gens qui l’entourent dans son château, ses proches, ses
amis, ses hôtes. Elle les charme, les inspire, les gouverne. Mais, femme par le cœur et par les nerfs, femme aussi par l’intelligence, quoi qu’on ait dit de son cerveau viril, elle a besoin de
ces hommes distingués, de leur attention. Grande artiste de la parole improvisée, elle a besoin d’une idée qui la soutienne, d’un premier mot qui la mette en mouvement. Femme de lettres, elle a
besoin de consulter ces historiens, ces hommes d’Etat, ces économistes, ces érudits, de leur emprunter les faits, les linéaments de systèmes, le canevas qu’elle est capable d’éprouver et de
couvrir d’une originale broderie mais que, femme du monde, formée dans les salons et par la conversation, elle ne saurait tisser par ses propres moyens.
Ses hôtes sont-ils toujours selon son cœur ? – Une reine subit sa cour et l’étiquette. La châtelaine accepte son milieu ; malgré ses incartades qui
scandalisent les prudes et qui amusent les indulgents et les blasés, elle tient trop à la société, elle est trop femme de salon pour repousser tous les fâcheux, pour éviter les contradicteurs,
les adversaires. A son insu, dans les troubles de la Révolution et la persécution de l’Empire, il lui arrive, nous l’avons vu, de donner asile à un traître, de réchauffer un serpent à son foyer.
Mais la bonté d’un cœur qui comprend parce qu’il aime lui fait parfois ouvrir sa porte à des femmes qui ne sentent point comme elle, à des hommes qui servent des causes et des intérêts qu’elle
déteste.
Ceux-là cependant sont des corps étrangers, ils passent au château, ils n’y demeurent guère. Les habitués, les amis sont des sujets ou des associés, liés à la
châtelaine par un tacite contrat. Ils font acte de présence et d’audience ; ils possèdent ce fonds de distinction et de manières sans quoi il n’y a pas d’accueil dans une maison noble ;
on ne leur pardonnerait pas d’être dénués de sensibilité, de rester de glace quand la châtelaine s’émeut, de sourire quand elle pleure et répand sa souffrance en paroles enflammées.
« J’ai toujours été la même, vive et triste, dit-elle à son lit de mort ; j’ai aimé Dieu, mon père, et la liberté. » Un mot dirigé contre une de ces
trois divinités serait le blasphème qui fait chasser le profane du temple, le péché contre le Saint Esprit pour lequel il n’y a pas de pardon. Ces trois idoles cependant ne sont pas sur le même
autel. Dans le tourbillon de Coppet, il put arriver qu’un malavisé vantât le despotisme, qu’un imprudent mît en doute l’excellence ou l’existence d’un Dieu. On n’imagine pas qu’aucun s’y soit
risqué impunément à parler de M. Necker avec sévérité, avec irrévérence !
L’esprit de Coppet est libre. Il n’est pas anarchique. Il n’est révolutionnaire que dans la mesure où il était naturel et raisonnable d’approuver les indéniables
conquêtes d’une Révolution, cruelle, aveuglée, mais inévitable et féconde. A Coppet on critique ; il arrive qu’on rie et qu’on raille, parce que la société polie ne se passe pas du rire et
des pointes satiriques. Mais quand la châtelaine s’est défaite, par la souffrance et la maturité, des prétentions et des dédains qui choquèrent certains témoins de son orageuse jeunesse, quand
elle est pleinement elle-même et qu’elle donne le ton, l’esprit de Coppet est le contraire du dénigrement, du persiflage, de la négation. Il invente peu. Il conserve avec prudence plus d’éléments
de l’édifice politique et littéraire qu’il ne le croit lui-même. Avec ces matériaux éprouvés par le temps, il reconstruit. C’est l’honneur de la châtelaine de Coppet et de son cercle, au milieu
des écroulements et des reconstructions téméraires et factices comme l’Empire universel de Napoléon, d’avoir fait œuvre positive et d’avoir fait œuvre généreuse.
Un poète admirable mais trop calculateur peut affirmer aujourd’hui que l’enthousiasme n’est pas un état d’âme d’écrivain. L’auteur du Traité des passions,
de Corinne et de l’Allemagne n’ouvre évidemment pas la voie à Mallarmé ni à Paul Valéry. L’intelligence chez elle, si elle n’est pas galvanisée par l’étincelle du génie, obéit
trop facilement peut-être aux appels impérieux du cœur. Mme de Staël se soumet à l’enthousiasme ; elle agit, elle pense, elle écrit sous l’impulsion de cette vague. Son esquif en
est ballotté, comme il est secoué par les coups de la destinée. La vague dans le cœur… le vague à l’âme… le vague dans l’esprit et dans les récits… ? – Il faudrait le don du style, le génie
des rythmes et des images pour que l’enthousiasme de cette grande passionnée produisît une œuvre d’une beauté aussi durable que celle de l’enchanteur Chateaubriand. Mais si, quand nous lisons ses
ouvrages, cette ferveur aujourd’hui parfois nous laisse froids, convenons que plus d’une de ses pages en est encore toute chaude et tout éclairée. Convenons surtout que son intelligence, animée
par cet enthousiasme parfois importun, a su de mieux en mieux se servir de ce bouillonnement intérieur, canaliser cette source confuse, la clarifier et la diriger. Dans l’Allemagne,
malgré des illusions, des erreurs d’information et de perspective, dans les Considérations sur la Révolution française, l’intelligence s’affirme plus encore que la sensibilité
généreuse.
L’esprit de Coppet tient un juste compte des faits d’expérience. Il n’a rien de chimérique. Il a peu de fantaisie. Il est abstrait, comme les maîtres de
Mme de Staël, les idéologues du XVIIIme siècle. C’est pourquoi Napoléon déteste cet esprit et persécute cette femme, lui le grand réaliste visionnaire. Mais n’oublions pas
que les idéologues étaient des sensualistes, que leur spéculation rationnelle se fondait en dernière analyse sur la connaissance de la nature telle que nos sens la perçoivent. La dame de Coppet
croit aux idées, à leur puissance. Elle croit que ce sont les institutions, les lois, qui font les hommes, et qu’un esprit juste, armé de bons principes, est capable à lui seul de gouverner et
d’organiser. Intellectualiste, elle n’est pourtant pas cérébrale. Elle a plus d’intuition que de logique. Elle ne construit pas ses ouvrages en suivant la chaîne du raisonnement. Elle applique au
livre qu’elle compose les habitudes de la conversation. Elle parle les chapitres de l’Allemagne avant de les jeter sur le papier, toute animée encore des suggestions, des contradictions,
du magnétisme de son grand partenaire Benjamin constant, de Schlegel, de Sismondi, de tant d’autres interlocuteurs.
Son tempérament, qui dirige d’une manière si capricieuse et si despotique à la fois son cœur et sa vie de femme, ne laisse pas de marquer aussi son esprit. Sa prose
n’a pas cette résonance matérielle, ne retient pas ce goût de chair que nous apprécions dans les ouvrages des sensuels, des gourmands qui savent écrire. Elle est trop calviniste, trop entraînée à
l’échange brillant des paroles, au débat des idées, trop entichée de politique, de théories. Mais la chaleur de son tempérament gagne son esprit par le moyen de l’enthousiasme. Chez cette
hypocondre, souvent déprimée, parfois révoltée, éclatant en imprécations, en plaintes, dès que la société résiste à ses caprices ou que la destinée gêne ses multiples passions, la vitalité
profonde du corps et de l’esprit soulève tant de tristesses, brise tant de résistances, s’exprime en optimisme, en confiance dans le progrès, en amour de l’humanité. Car l’ardente effusion de son
enthousiasme n’est pas un vain épanchement. Mme de Staël croit à la mission des société humaines, parce qu’elle dirige, dans sa maison, une société et qu’elle se veut capable d’agir
sur la forme et la destinée des Etats. Elle a foi dans la puissance de la pensée, parce que les idées sont dociles à sa parole souveraine et qu’elle voit ses auditeurs enchantés se rendre à ses
raisons. Elle sait le prix de l’amour et de l’espérance, parce qu’elle éprouve la brûlure de la passion et la souffrance du désir qui ne trouve pas ici bas son assouvissement.
Le philosophe Ballanche, pour distraire son amie Mme Récamier des assiduités de Chateaubriand, avait imaginé de la faire collaborer à un ouvrage sur
Coppet et sur la châtelaine récemment disparue. L avait tracé l’ébauche de cette étude et en expliquait ainsi l’idée maîtresse à la belle Juliette :
« Coppet, dans cette donnée, serait le berceau de la société nouvelle. Cette frontière des idées allemandes et des idées françaises, des sentiments allemands et
des sentiments français, serait aussi la frontière des idées anciennes et des idées nouvelles, des sentiments anciens et des sentiments nouveaux… C’est là aussi que l’on trouvera la fin du règne
classique et le commencement du règne romantique. Le personnage de Mme de Staël aura alors toute son importance historique. Nous finirons par avoir une peinture assez complète et vraie des temps
singuliers où nous vivons. »
Temps singuliers que ceux où Louis XVIII remplaçait Napoléon sur le trône de France, temps presque aussi troublés que ceux où nous vivons. On avait faim, et l’esprit
comme le corps cherchait anxieusement l’entretien et les certitudes. On se sentait sur la frontière de deux époques, bien peu de gens ayant la naïveté de croire que le retour des Bourbons
restauraient vraiment une tradition brisée par les plus grands bouleversements. A Paris, on assistait à l’avènement d’un temps nouveau. Mais à Coppet, on se sentait loin de Paris, à la périphérie
des pays français, et l’expression de frontière y prenait sa pleine signification, géographique, politique, morale et littéraire.
Les nationalismes peuvent considérer les frontières comme des marches de combat, exposées aux invasions de l’esprit étranger, comme des zones vulnérables. Mais qui
s’enferme au cœur d’un pays et s’enveloppe dans la tradition nationale comme d’une robe fourrée, n’échappe pas au progrès du temps, n’est pas à l’abri de ces
fièvres de croissance, de ces crises de renouvellement qui trouvent leur germe dans les organes profonds et non seulement dans les contagions extérieures. Il arrive que le mal ronge un corps
politique et social dans ses œuvres vives et que le soulagement, la guérison, lui vienne du dehors, par le courant des échanges de peuple à peuple, par le contact avec des voisins, sinon plus
sains, mais différents. Un changement d’air guérit les affaiblis, un paysage nouveau distrait les obsédés.
« L’échancrure de Genève et de Coppet », dénoncée naguère sur le mode indigné par les polémistes d’Action française, n’a pas été fatale à la France. Elle a
permis, entre la France, les pays germaniques et l’Italie, des échanges bienfaisants pour tous. Bienfaisants parce qu’ils furent pacifiques : les guerres naissent de l’ignorance et des
préjugés, non d’une meilleure connaissance mutuelle. Bienfaisants parce que féconds. Le romantisme, en France, en Italie, n’a pas corrompu la pureté nationale. Il a mis fin à un classicisme
exténué ; sur ces ruines, il a semé, il a fait fleurir des œuvres magnifiques. Il faudrait avoir le goût de la mort et de la corruption pour reprocher aux précurseurs du romantisme d’avoir
préparé cette renaissance sur un sol épuisé. Il faudrait surtout se boucher les yeux pour ne pas voir ce que les historiens impartiaux de la littérature reconnaissent tous aujourd’hui. Les
influences étrangères n’ont été en en France qu’une des causes du romantisme, qui prolonge ses racines vigoureuses dans le sol national. D’ailleurs le temps écoulé montre que l’école romantique a
beaucoup moins innové qu’elle ne le pensait, qu’elle a renouvelé le goût sans rompre vraiment la tradition.
Si Mme de Staël écouta la leçon de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Allemagne, la leçon de la Suisse, elle ne fut ni la première, ni la seule. Française de
langue et d’éducation latine, élevée à Paris par son père Genevois et sa mère Vaudoise, Coppet qui n’a rien que de romand ne put nullement la germaniser. A sa suite et à son exemple, les
romantiques français demandèrent aux lettres et aux sensibilités étrangères des lueurs suggestives. Ils empruntèrent tout au plus aux peuples voisins ce grain de ferment qui leur était nécessaire
pour ranimer leurs facultés amorties, pour égaler de nouveau leurs forces instructives à leur raison raisonnante, et pour rentrer ainsi dans le courant profond de l’humanité, dont chaque peuple à
son tour s’écarte quand il donne dans l’excès de son génie.
Coppet est le berceau d’une société nouvelle, la maison natale d’un esprit nouveau. Cet esprit est un modernisme, qui surprit, effraya, par son souffle libéral, par
son ouverture de pensée et de cœur, les partisans de l’ancien régime et des façons de penser périmées. Pour le XIXe siècle du progrès mécanique, du pétrole et des chemins de fer, pour les
lecteurs de Baudelaire et de Verhaeren, Coppet est un milieu vieillot ; pour notre jeunesse aviatrice et surréaliste, il serait une catacombe encombrée de momies. Pour nous qui ne survolons
pas le monde à grand bruit de moteur et qui aimons, à l’écart des routes ravagées par l’auto, prendre les sentiers verts et les chemins du passé, Coppet nous parle d’une voix éloquente encore
mais assourdie, nous offre, en images estompées, le spectacle d’un groupe plein de distinction, qui sut mettre l’intelligence et l’art dans la passion comme dans les affaires de l’esprit.
Coppet, c’est une société et une élite. Mais le salon de Mme de Staël, en son château comme à l’ambassade de Suède à Paris, ne réunissait pas l’élite d’un
seul Etat. La plupart de ses hôtes sont des français, des Genevois, des Suisses ; mais il en vient de plus loin, et toute nation civilisée entretient des représentants chez cette
ambassadrice, des agents bénévoles auprès de cette médiatrice. Coppet, c’est la société des élites européennes.
Rare produit de l’esprit multiplié par la bienveillance, réussite unique peut-être, et dont le seul défaut fut de ne pas se prolonger, de ne pas survivre à celle qui
avait opéré cet enchantement. Les nations de l’Europe et de l’univers civilisé ont-elles besoin d’une magicienne puissante comme la châtelaine de Coppet pour se rapprocher, s’entendre, s’estimer,
pour échanger des valeurs favorables à l’intelligence, à la beauté, et non seulement des marchandises, ou des bombes qui portent la ruine et la mort ?
1929-1943
FIN
Pierre Kohler, Madame de Staël au Château de Coppet, troisième édition revue, édition SPES. 1943
Voir les commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : Au château de Coppet
Vendredi 19 octobre 2007
5
19
/10
/2007
17:24
Derniers Commentaires