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Au château de Coppet

L’esprit de Coppet
 
 
A Coppet, le paysage n’exerce pas sur le voyageur, sur l’habitant, un empire indiscret, il ne force pas l’admiration. Il n’est pas, comme dans les Alpes ou sur le coteau de Montreux, l’éclatant décor d’une idylle pathétique, d’un drame à grandes effusions. La nature déploie, en vastes plans horizontaux, une beauté claire, un peu monotone. Elle entoure l’homme et ses demeures sans les enserrer ni les dominer. Elle se tient là, toujours présente, jamais voyante ou tumultueuse, comme une confidente qui vous offre une distraction, mais vous aide mieux encore à suivre votre pensée, à lire dans votre cœur.
Coppet se tient au bord de la terre, que ses petits bourgeois cultivent, au bord du Léman qui nourrit ses pêcheurs. Ce lac est un large fleuve, souvent gris sous la brume d’automne ou quand la « bise noire » chasse devant elle les nuages et les vagues serrées et dures, souvent bleu comme un golfe dont les eaux rejoignent la grande mer latine. Les Alpes en demi-cercle dessinent un vaste horizon, bandes dentelées, vertes, grises et bleues, déroulées à a marge du ciel. Le Mont Blanc lui-même abdique, se dissimule derrière un humble chaînon. Rien n’encombre, rien ne tyrannise cette nature ouverte ; les vents passent librement ; l’esprit souffle où il veut.
L’esprit de Coppet…
C’est l’esprit de Mme de Staël, un peu contraint parfois, mais aussi nourri, aiguillonné par ces gens qui l’entourent dans son château, ses proches, ses amis, ses hôtes. Elle les charme, les inspire, les gouverne. Mais, femme par le cœur et par les nerfs, femme aussi par l’intelligence, quoi qu’on ait dit de son cerveau viril, elle a besoin de ces hommes distingués, de leur attention. Grande artiste de la parole improvisée, elle a besoin d’une idée qui la soutienne, d’un premier mot qui la mette en mouvement. Femme de lettres, elle a besoin de consulter ces historiens, ces hommes d’Etat, ces économistes, ces érudits, de leur emprunter les faits, les linéaments de systèmes, le canevas qu’elle est capable d’éprouver et de couvrir d’une originale broderie mais que, femme du monde, formée dans les salons et par la conversation, elle ne saurait tisser par ses propres moyens.
Ses hôtes sont-ils toujours selon son cœur ? – Une reine subit sa cour et l’étiquette. La châtelaine accepte son milieu ; malgré ses incartades qui scandalisent les prudes et qui amusent les indulgents et les blasés, elle tient trop à la société, elle est trop femme de salon pour repousser tous les fâcheux, pour éviter les contradicteurs, les adversaires. A son insu, dans les troubles de la Révolution et la persécution de l’Empire, il lui arrive, nous l’avons vu, de donner asile à un traître, de réchauffer un serpent à son foyer. Mais la bonté d’un cœur qui comprend parce qu’il aime lui fait parfois ouvrir sa porte à des femmes qui ne sentent point comme elle, à des hommes qui servent des causes et des intérêts qu’elle déteste.
Ceux-là cependant sont des corps étrangers, ils passent au château, ils n’y demeurent guère. Les habitués, les amis sont des sujets ou des associés, liés à la châtelaine par un tacite contrat. Ils font acte de présence et d’audience ; ils possèdent ce fonds de distinction et de manières sans quoi il n’y a pas d’accueil dans une maison noble ; on ne leur pardonnerait pas d’être dénués de sensibilité, de rester de glace quand la châtelaine s’émeut, de sourire quand elle pleure et répand sa souffrance en paroles enflammées.
« J’ai toujours été la même, vive et triste, dit-elle à son lit de mort ; j’ai aimé Dieu, mon père, et la liberté. » Un mot dirigé contre une de ces trois divinités serait le blasphème qui fait chasser le profane du temple, le péché contre le Saint Esprit pour lequel il n’y a pas de pardon. Ces trois idoles cependant ne sont pas sur le même autel. Dans le tourbillon de Coppet, il put arriver qu’un malavisé vantât le despotisme, qu’un imprudent mît en doute l’excellence ou l’existence d’un Dieu. On n’imagine pas qu’aucun s’y soit risqué impunément à parler de M. Necker avec sévérité, avec irrévérence !
L’esprit de Coppet est libre. Il n’est pas anarchique. Il n’est révolutionnaire que dans la mesure où il était naturel et raisonnable d’approuver les indéniables conquêtes d’une Révolution, cruelle, aveuglée, mais inévitable et féconde. A Coppet on critique ; il arrive qu’on rie et qu’on raille, parce que la société polie ne se passe pas du rire et des pointes satiriques. Mais quand la châtelaine s’est défaite, par la souffrance et la maturité, des prétentions et des dédains qui choquèrent certains témoins de son orageuse jeunesse, quand elle est pleinement elle-même et qu’elle donne le ton, l’esprit de Coppet est le contraire du dénigrement, du persiflage, de la négation. Il invente peu. Il conserve avec prudence plus d’éléments de l’édifice politique et littéraire qu’il ne le croit lui-même. Avec ces matériaux éprouvés par le temps, il reconstruit. C’est l’honneur de la châtelaine de Coppet et de son cercle, au milieu des écroulements et des reconstructions téméraires et factices comme l’Empire universel de Napoléon, d’avoir fait œuvre positive et d’avoir fait œuvre généreuse.
Un poète admirable mais trop calculateur peut affirmer aujourd’hui que l’enthousiasme n’est pas un état d’âme d’écrivain. L’auteur du Traité des passions, de Corinne et de l’Allemagne n’ouvre évidemment pas la voie à Mallarmé ni à Paul Valéry. L’intelligence chez elle, si elle n’est pas galvanisée par l’étincelle du génie, obéit trop facilement peut-être aux appels impérieux du cœur. Mme de Staël se soumet à l’enthousiasme ; elle agit, elle pense, elle écrit sous l’impulsion de cette vague. Son esquif en est ballotté, comme il est secoué par les coups de la destinée. La vague dans le cœur… le vague à l’âme… le vague dans l’esprit et dans les récits… ? – Il faudrait le don du style, le génie des rythmes et des images pour que l’enthousiasme de cette grande passionnée produisît une œuvre d’une beauté aussi durable que celle de l’enchanteur Chateaubriand. Mais si, quand nous lisons ses ouvrages, cette ferveur aujourd’hui parfois nous laisse froids, convenons que plus d’une de ses pages en est encore toute chaude et tout éclairée. Convenons surtout que son intelligence, animée par cet enthousiasme parfois importun, a su de mieux en mieux se servir de ce bouillonnement intérieur, canaliser cette source confuse, la clarifier et la diriger. Dans l’Allemagne, malgré des illusions, des erreurs d’information et de perspective, dans les Considérations sur la Révolution française, l’intelligence s’affirme plus encore que la sensibilité généreuse.
L’esprit de Coppet tient un juste compte des faits d’expérience. Il n’a rien de chimérique. Il a peu de fantaisie. Il est abstrait, comme les maîtres de Mme de Staël, les idéologues du XVIIIme siècle. C’est pourquoi Napoléon déteste cet esprit et persécute cette femme, lui le grand réaliste visionnaire. Mais n’oublions pas que les idéologues étaient des sensualistes, que leur spéculation rationnelle se fondait en dernière analyse sur la connaissance de la nature telle que nos sens la perçoivent. La dame de Coppet croit aux idées, à leur puissance. Elle croit que ce sont les institutions, les lois, qui font les hommes, et qu’un esprit juste, armé de bons principes, est capable à lui seul de gouverner et d’organiser. Intellectualiste, elle n’est pourtant pas cérébrale. Elle a plus d’intuition que de logique. Elle ne construit pas ses ouvrages en suivant la chaîne du raisonnement. Elle applique au livre qu’elle compose les habitudes de la conversation. Elle parle les chapitres de l’Allemagne avant de les jeter sur le papier, toute animée encore des suggestions, des contradictions, du magnétisme de son grand partenaire Benjamin constant, de Schlegel, de Sismondi, de tant d’autres interlocuteurs.
Son tempérament, qui dirige d’une manière si capricieuse et si despotique à la fois son cœur et sa vie de femme, ne laisse pas de marquer aussi son esprit. Sa prose n’a pas cette résonance matérielle, ne retient pas ce goût de chair que nous apprécions dans les ouvrages des sensuels, des gourmands qui savent écrire. Elle est trop calviniste, trop entraînée à l’échange brillant des paroles, au débat des idées, trop entichée de politique, de théories. Mais la chaleur de son tempérament gagne son esprit par le moyen de l’enthousiasme. Chez cette hypocondre, souvent déprimée, parfois révoltée, éclatant en imprécations, en plaintes, dès que la société résiste à ses caprices ou que la destinée gêne ses multiples passions, la vitalité profonde du corps et de l’esprit soulève tant de tristesses, brise tant de résistances, s’exprime en optimisme, en confiance dans le progrès, en amour de l’humanité. Car l’ardente effusion de son enthousiasme n’est pas un vain épanchement. Mme de Staël croit à la mission des société humaines, parce qu’elle dirige, dans sa maison, une société et qu’elle se veut capable d’agir sur la forme et la destinée des Etats. Elle a foi dans la puissance de la pensée, parce que les idées sont dociles à sa parole souveraine et qu’elle voit ses auditeurs enchantés se rendre à ses raisons. Elle sait le prix de l’amour et de l’espérance, parce qu’elle éprouve la brûlure de la passion et la souffrance du désir qui ne trouve pas ici bas son assouvissement.
Le philosophe Ballanche, pour distraire son amie Mme Récamier des assiduités de Chateaubriand, avait imaginé de la faire collaborer à un ouvrage sur Coppet et sur la châtelaine récemment disparue. L avait tracé l’ébauche de cette étude et en expliquait ainsi l’idée maîtresse à la belle Juliette :
 
« Coppet, dans cette donnée, serait le berceau de la société nouvelle. Cette frontière des idées allemandes et des idées françaises, des sentiments allemands et des sentiments français, serait aussi la frontière des idées anciennes et des idées nouvelles, des sentiments anciens et des sentiments nouveaux… C’est là aussi que l’on trouvera la fin du règne classique et le commencement du règne romantique. Le personnage de Mme de Staël aura alors toute son importance historique. Nous finirons par avoir une peinture assez complète et vraie des temps singuliers où nous vivons. »
 
Temps singuliers que ceux où Louis XVIII remplaçait Napoléon sur le trône de France, temps presque aussi troublés que ceux où nous vivons. On avait faim, et l’esprit comme le corps cherchait anxieusement l’entretien et les certitudes. On se sentait sur la frontière de deux époques, bien peu de gens ayant la naïveté de croire que le retour des Bourbons restauraient vraiment une tradition brisée par les plus grands bouleversements. A Paris, on assistait à l’avènement d’un temps nouveau. Mais à Coppet, on se sentait loin de Paris, à la périphérie des pays français, et l’expression de frontière y prenait sa pleine signification, géographique, politique, morale et littéraire.
Les nationalismes peuvent considérer les frontières comme des marches de combat, exposées aux invasions de l’esprit étranger, comme des zones vulnérables. Mais qui s’enferme au cœur d’un pays et s’enveloppe dans la tradition nationale comme d’une robe fourrée, n’échappe pas au progrès du temps, n’est pas à l’abri de ces fièvres de croissance, de ces crises de renouvellement qui trouvent leur germe dans les organes profonds et non seulement dans les contagions extérieures. Il arrive que le mal ronge un corps politique et social dans ses œuvres vives et que le soulagement, la guérison, lui vienne du dehors, par le courant des échanges de peuple à peuple, par le contact avec des voisins, sinon plus sains, mais différents. Un changement d’air guérit les affaiblis, un paysage nouveau distrait les obsédés.
« L’échancrure de Genève et de Coppet », dénoncée naguère sur le mode indigné par les polémistes d’Action française, n’a pas été fatale à la France. Elle a permis, entre la France, les pays germaniques et l’Italie, des échanges bienfaisants pour tous. Bienfaisants parce qu’ils furent pacifiques : les guerres naissent de l’ignorance et des préjugés, non d’une meilleure connaissance mutuelle. Bienfaisants parce que féconds. Le romantisme, en France, en Italie, n’a pas corrompu la pureté nationale. Il a mis fin à un classicisme exténué ; sur ces ruines, il a semé, il a fait fleurir des œuvres magnifiques. Il faudrait avoir le goût de la mort et de la corruption pour reprocher aux précurseurs du romantisme d’avoir préparé cette renaissance sur un sol épuisé. Il faudrait surtout se boucher les yeux pour ne pas voir ce que les historiens impartiaux de la littérature reconnaissent tous aujourd’hui. Les influences étrangères n’ont été en en France qu’une des causes du romantisme, qui prolonge ses racines vigoureuses dans le sol national. D’ailleurs le temps écoulé montre que l’école romantique a beaucoup moins innové qu’elle ne le pensait, qu’elle a renouvelé le goût sans rompre vraiment la tradition.
Si Mme de Staël écouta la leçon de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Allemagne, la leçon de la Suisse, elle ne fut ni la première, ni la seule. Française de langue et d’éducation latine, élevée à Paris par son père Genevois et sa mère Vaudoise, Coppet qui n’a rien que de romand ne put nullement la germaniser. A sa suite et à son exemple, les romantiques français demandèrent aux lettres et aux sensibilités étrangères des lueurs suggestives. Ils empruntèrent tout au plus aux peuples voisins ce grain de ferment qui leur était nécessaire pour ranimer leurs facultés amorties, pour égaler de nouveau leurs forces instructives à leur raison raisonnante, et pour rentrer ainsi dans le courant profond de l’humanité, dont chaque peuple à son tour s’écarte quand il donne dans l’excès de son génie.
Coppet est le berceau d’une société nouvelle, la maison natale d’un esprit nouveau. Cet esprit est un modernisme, qui surprit, effraya, par son souffle libéral, par son ouverture de pensée et de cœur, les partisans de l’ancien régime et des façons de penser périmées. Pour le XIXe siècle du progrès mécanique, du pétrole et des chemins de fer, pour les lecteurs de Baudelaire et de Verhaeren, Coppet est un milieu vieillot ; pour notre jeunesse aviatrice et surréaliste, il serait une catacombe encombrée de momies. Pour nous qui ne survolons pas le monde à grand bruit de moteur et qui aimons, à l’écart des routes ravagées par l’auto, prendre les sentiers verts et les chemins du passé, Coppet nous parle d’une voix éloquente encore mais assourdie, nous offre, en images estompées, le spectacle d’un groupe plein de distinction, qui sut mettre l’intelligence et l’art dans la passion comme dans les affaires de l’esprit.
Coppet, c’est une société et une élite. Mais le salon de Mme de Staël, en son château comme à l’ambassade de Suède à Paris, ne réunissait pas l’élite d’un seul Etat. La plupart de ses hôtes sont des français, des Genevois, des Suisses ; mais il en vient de plus loin, et toute nation civilisée entretient des représentants chez cette ambassadrice, des agents bénévoles auprès de cette médiatrice. Coppet, c’est la société des élites européennes.
Rare produit de l’esprit multiplié par la bienveillance, réussite unique peut-être, et dont le seul défaut fut de ne pas se prolonger, de ne pas survivre à celle qui avait opéré cet enchantement. Les nations de l’Europe et de l’univers civilisé ont-elles besoin d’une magicienne puissante comme la châtelaine de Coppet pour se rapprocher, s’entendre, s’estimer, pour échanger des valeurs favorables à l’intelligence, à la beauté, et non seulement des marchandises, ou des bombes qui portent la ruine et la mort ?
1929-1943
 
FIN
 
Pierre Kohler, Madame de Staël au Château de Coppet, troisième édition revue, édition SPES. 1943

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Vendredi 19 octobre 2007 5 19 /10 /2007 17:24
 
CHAPITRE VII
 
Le repos de Mme de Staël
 
 
A la fin de l’hiver 1817, à Paris, Mme de Staël fut brusquement atteinte d’un mal inexorable. Alitée, son esprit lutta contre la paralysie qui, par degrés, s’emparait d’elle. Le matin du 14 juillet, elle ne se réveilla plus. Elle mourait à cinquante et un ans.
Ses enfants exécutèrent ses dernières volontés. On embauma son corps. Puis on ramena, par petites étapes, à Coppet, celle qui avait voulu reposer auprès de ses parents.
Le 26 juillet 1817, la voiture funèbre tendue de noir, escortée d’Auguste de Staël et de Guillaume Schlegel, arriva dans la cour du château. M. et Mme de Broglie étaient là depuis la veille avec Rocca et Mlle Randall, une Anglaise qui avait passé de longues années dans la familiarité de la défunte châtelaine. Le cercueil attendit dans la maison le jour des obsèques.
Elles eurent lieu le 28 juillet, avec une assistance très nombreuse. Il y eut des curieux sans doute, et cette foule de gens qui viennent par convenance ou parce qu’ils se croient nécessaires. Mais les parents et les intimes n’étaient pas seuls affligés. Beaucoup comprenaient la perte que la France et la Suisse faisaient par la mort de cette femme qui tenait à ces deux pays par sa naissance, son talent, sa vie, par les affections de son cœur.
M. Samuel Barnaud, pasteur de la paroisse de Commugny et Coppet, fit le culte mortuaire. Albertine de Broglie et Mlle Randall se tenaient à genoux devant le cercueil. Les parents, les amis pleuraient.
Puis le cortège se forma dans la cour. Le fils et le gendre de la défunte conduisaient le deuil. Les membres de la municipalité de Coppet portaient le cercueil pour honorer la mémoire de la bienfaitrice des pauvres.
Le mausolée est à une minute du château. Le cortège s’arrêta à l’entrée de l’enclos. Auguste de Staël et M. de Broglie, avec quatre hommes qui portaient la bière, pénétrèrent dans le monument et déposèrent la dépouille de Mme de Staël auprès du corps de ses parents.
Des légendes se sont formées autour de ce tombeau. Sans doute parce qu’il est inaccessible aux visiteurs, parce qu’il abrite trois personnes célèbres. Mais les volontés dernières de Mme Necker, exécutées par son époux docile, ont fourni par leur bizarrerie un aliment à l’imagination publique.
On sait que Suzanne Curchod avait voulu être conservée dans l’alcool avec son mari. Nous avons rappelé ses obsèques et celles de M. Necker. Certains racontent qu’on renouvelait périodiquement le liquide de cette sépulture de famille. La verve railleuse du peuple de Genève a même fait, dit-on, de macabre anecdotes sur ce bain et cette eau-de-vie.
Ce ne sont que légendes, d’un goût douteux. Nous n’avons pas de raison de mettre en doute le témoignage du duc de Broglie. Quand il prépara, en 1817, les funérailles de Mme de Staël, il fit percer en sa présence et par un seul ouvrier, la porte murée du monument.
 
« La chambre sépulcrale était vide, raconte-t-il dans ses Souvenirs ; au milieu, la cuve de marbre noir, encore à moitié remplie d’esprit-de-vin. Les deux corps étaient étendus, l’un près de l’autre, et recouverts d’un manteau rouge. La tête de Mme Necker s’était affaissée sous le manteau ; je ne vis point son visage ; le visage de M. Necker était à découvert et parfaitement conservé. Je ne confierai à personne la clé de l’enclos qui entourait le monument et préposai un homme sûr en sentinelle, pour éviter toute indiscrétion curieuse. »
 
Le 28 juillet, on déposa le cercueil de Mme de Staël au pied de la cuve de marbre, puis on mura de nouveau la porte d’entrée, qui ne doit pas avoir jamais été rouverte.
Suivant en tout les minutieuses directions de sa femme, M. Necker, pour empêcher que la sépulture ne tombât un jour en des mains étrangères, avait donné le terrain qui l’entoure à la commune de Coppet, avec une rente hypothéquée, sous la charge d’entretenir le monument à perpétuité. Cette rente enrichit chaque année la caisse des pauvres du lieu. Les descendants de Mme de Staël entretinrent discrètement la petite futaie de charmes, bordée de peupliers, enceinte d’un haut mur rectangulaire, au milieu de laquelle se dissimule le petit bâtiment en blocs de pierre grise, à demi recouvert de lierre. Parfois, après une nuit de tempête, on trouve un des grands arbres, un des derniers sapins mêlés à la futaie, renversé par le vent du lac. Ce sont les seuls événements, les seuls éclats de l’enclos silencieux. Plusieurs tombes de famille sont groupées autour du mausolée : des enfants et petits-enfants de Mme de Staël, qui ont voulu dormir leur dernier sommeil auprès d’elle, au temps où la loi vaudoise, qui interdit les cimetières particuliers, n’était pas encore inflexible.
Le mausolée gris garde son secret, sous la voûte de pierre, derrière sa porte de fer triplement scellée. Au-dessus de cette porte, au fronton de l’édifice, Mme de Staël avait fait placer un bas-relief de marbre blanc que le temps n’a pas dégradé. La tradition attribue à Canova (mais peut-être est-il de l’Allemand Tieck) ce morceau d’une technique élégante et d’une certaine grandeur de dessin. On y voit une femme qui pleure sur un tombeau ; c’est Mme de Staël ; son père, attiré vers le ciel par Mme Necker, se retourne pour lui faire un signe d’adieu. Les visages des parents sont d’assez nobles et fins portraits. Ce rectangle de marbre blanc est la seule part de l’art en ce grave séjour.
Parfois un promeneur, étonné de ce petit bois si sévèrement enclos au milieu des champs cultivés, se hisse au faîte de la muraille en s’aidant du tronc d’un des quelques arbres extérieurs. Au milieu de la futaie et de la masse des buissons, il entrevoit seulement un petit toit fourré de lierre. Il n’entend que l’appel d’un oiseau, que le bourdonnement des insectes dans les rais de soleil…
 
En 1832, Chateaubriand séjournait à Genève, avec sa femme, et Mme Récamier. Il visita Coppet ; au retour, il ajouta aux illustres Mémoires une page mélancolique qui s’achève sur de somptueux accords.
 
« Le château était fermé ; on m’en a ouvert les portes ; j’ai erré dans les appartements déserts. Ma compagne de pèlerinage a reconnu tous les lieux où elle croyait voir encore son amie, ou assise à son piano, ou entrant, ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie ; Mme Récamier a revu la chambre qu’elle avait habitée ; des jours écoulés ont remonté devant elle : c’était comme une répétition de la scène que j’ai peinte dans René… Du château, nous sommes entrés dans le parc ; le premier automne commençait à rougir et à détacher quelques feuilles ; le vent s’abattait par degrés et laissait ouïr un ruisseau qui fait tourner un moulin. Après avoir suivi les allées qu’elle avait coutume de parcourir avec Mme de Staël, Mme Récamier a voulu saluer ces cendres. A quelque distance du parc est un taillis mêlé d’arbres plus grands, et environné d’un mur humide et dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des plaines, que les chasseurs appellent des remises : c’est là que la Mort a poussé sa proie et renfermé ses victimes.
« …Je ne suis point entré dans le bois ; Mme Récamier a seule obtenu la permission d’y pénétrer. Resté assis sur un banc devant le mur d’enceinte, je tournais le dos à la France et j’avais les yeux attachés tantôt sur la cime du Mont Blanc* ( ?!), tantôt sur le lac de Genève : les nuages d’or couvraient l’horizon derrière la ligne sombre du Jura ; on eût dit une gloire qui s’élevait au-dessus d’un long cercueil. J’apercevais, de l’autre côté du lac, la maison de lord Byron, dont le faîte était touché d’un rayon du couchant ; Rousseau n’était plus là pour admirer ce spectacle, et Voltaire, aussi disparu, ne s’en était jamais soucié. C’était au pied du tombeau de Mme de Staël que tant d’illustres absents sur le même rivage se représentaient à ma mémoire : ils semblaient venir chercher l’ombre de leur égale pour s’envoler au ciel avec elle et lui faire cortège pendant la nuit. Dans ce moment, Mme Récamier, pâle et en larmes, est sortie du bocage, funèbre elle-même comme une ombre. Si j’ai jamais senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c’est à l’entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant d’éclat et de renom, et en voyant ce que c’est que d’être véritablement aimé. »
*le Mont Blanc n’est pas visible de Coppet*
 
Celle qui n’avait pas connu le repos pendant le demi-siècle de sa vie, depuis cent ans et plus repose aux pieds de ses parents. En tête du testament que ses enfants ouvrirent le lendemain de ses obsèques, et qui comblait de bienfaits tous ses proches, ses familiers, traitant avec une générosité particulière son mari Rocca et leur fils Alphonse, elle avait écrit :
 
« Je recommande mon âme à Dieu, qui m’a comblée de biens dans ce monde et qui m’en a comblée dans la main de mon père, à qui je dois ce que je suis et ce que j’ai et qui m’aurait épargné toutes mes fautes si je ne m’étais jamais détournée de ses principes. Je n’ai qu’un conseil à donner à mes enfants, c’est d’avoir en tout présents à l’esprit la conduite, les vertus et les talents de mon père, et de tâcher de l’imiter chacun suivant leur carrière et selon leurs forces. Je n’ai connu dans ce monde personne qui ait égalé mon père, et chaque jour mon respect et ma tendresse pour lui se sont gravés plus profondément dans mon âme. La vie apprend beaucoup, mais pour toutes personnes qui pensent elle rapproche toujours plus de la volonté de Dieu ; non que les facultés s’affaiblissent, mais au contraire parce qu’elles s’augmentent. »
 
Par la volonté de la châtelaine qui, à l’heure de mourir, affirmait une fois de plus son amour filial, Coppet devint après elle comme un sanctuaire des sentiments de famille.
 
Son fils Auguste de Staël épousa en 1826 une Genevoise, Mlle Adèle Vernet. Il mourut brusquement l’année suivante, laissant un fils qui le suivit bientôt dans l’enclos du mausolée. John Rocca avait passé sans bruit dans le monde des ombres, quelques mois après son illustre femme. Leur fils Louis-Alphonse mourut sans postérité en 1842. La duchesse de Broglie fut enlevée trop tôt à l’affection des siens et de tous ceux que retenaient autour d’elle son charme et ses pieuses vertus.
Lamartine* avait débuté à Paris dans son salon et se déclarait « fier et heureux de contempler dans la fille de Mme de Staël une émanation de son génie ». *Lamartine par lui-même, page 101 ; c’est un des multiples passages où le poète proclame son admiration pour Mme de Staël dont il a été un des disciples les plus déclarés. Quant à son récit suivant lequel il aurait aperçu Mme de Staël et Mme Récamier passant sur la route de Coppet, en 1815, l est certainement enjolivé, comme tous ses récits, et peut-être inventé de toutes pièces. En attendant de célébrer en 1841 dans le Ressouvenir du lac Léman la glorieuse victime des persécutions impériales (« Mais mon âme, ô Coppet, s’envole sur tes rives… »), le poète des Méditations et des Recueillements déploya toutes les ressources de son lyrisme d’apparat en un Cantique sur la mort de Madame la duchesse de Broglie (novembre 1838) :
 
Elle était née un jour de largesse et de fête,
D’une femme immortelle au verbe de prophète ;
Le génie et l’amour la conçurent d’un vœu !
On sentait, à l’élan que retenait la règle,
Que sa mère l’avait couvée au nid de l’aigle
Sous une poitrine de feu.
 
Les palpitations de l’âme maternelle
Au-delà du tombeau se ressentaient en elle ;
Elle aimait les hauts lieux et le libre horizon ;
Un élan naturel l’emportait vers les cimes
Où la création donne aux âmes sublimes
Les vertiges de la raison.
 
Dès qu’un seul mot rompait le sceau de ses pensées,
On les voyait monter, vers le ciel élancées,
Jusqu’où monte au Très-Haut la contemplation.
Son œil avait l’éclair du feu sur une armure,
Et le son de sa voix vibrait comme un murmure
Des grandes harpes de Sion
 
Peu avant sa mort, Mme de Broglie écrivait à sa fille Mme d’Haussonville :
 
« Coppet, 15 juillet 1837.
« …Il faut que je te dise qu’une phrase de tes lettres m’a fait de la peine. Tu dis : « Je ne trouve pas comme toi que Coppet ait gagné au change »… Comment pouvais-je trouver en totalité qu’il ait gagné au change ? Il est trop sûr que j’en regrette ce qui en faisait l’ornement. Il est trop sûr aussi que si l’on pouvait réunir à Coppet le mouvement d’esprit et d’intelligence le plus animé, avec la piété, ce qui serait certainement arrivé si mon frère avait vécu, et probablement aussi si ma mère avait vieilli, parce qu’elle s’approchait toujours plus de Dieu, il est trop sûr que cela vaudrait mieux que tout. »
 
Et dans ne lettre suivante :
 
« Je crois que le Coppet d’autrefois, bien que disposé au sentiment religieux, était encore bien loin cependant de rendre à Dieu tout ce qui lui appartient. Il y avait beaucoup trop de mélange ; ma mère le sentait plus que personne, car elle me disait : « Ce n’est pas une atmosphère bonne pour ton âge » ; et en effet, je dois à cette vie trop mondaine et trop agitée, la difficulté d’être heureuse que j’ai à peine vaincue à l’heure qu’il est. Ma mère elle-même était bien peu heureuse, parce que ses grandes facultés n’étaient pas encore entièrement réglées et soumises par la foi qu’elle avait. Elle le sentait bien, et je relisais l’autre jour des lettres d’elle à Mme Necker où elle parle du mal qu’elle se fait à elle-même par le besoin de mouvement. Elle s’était de plus en plus calmée, e sûrement, si elle avait vécu, il ne manquerait plus rien à Coppet. »
 
La veuve d’Auguste de Staël partageait le sentiment pieux de Mme de Broglie. Propriétaire du château, Mme de Staël-Vernet fut, jusqu’en 1876, la bonne dame de Coppet, inspirant, par son aimable mérite, à ceux qui l’approchèrent, une sympathie fort différente à coup sûr de l’admiration que son illustre belle-mère faisait naître par ses facultés uniques. Ceux qui ont connu la dernière baronne de Staël ne sont plus fort nombreux, et son souvenir ne tardera pas sas doute à se confondre dans celui de la grande Mme de Staël, qui vécut avec trop d’intensité pour mourir tout entière. Son esprit et son cœur ont jeté tant de flammes qu’elle est comme ces étoiles qui nous éclairent longtemps encore après qu’elles se sont éteintes.

à suivre...

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Samedi 13 octobre 2007 6 13 /10 /2007 14:35
CHAPITRE VI
 
Les dernières années
 
 
« C’est ainsi que je fus obligée de quitter en fugitive deux patries, la Suisse et la France », écrit Mme de Staël dans les mémoires de son exil. Mais les persécutés, s’ils vivent assez longtemps, ont leur revanche. Le persécuteur eut son châtiment… En juillet 1814, la châtelaine, venant de Paris, rentrait dans son château de Coppet, fêtée par les habitants « avec des boîtes à tirer*, et des fleurs, et des couplets ».
*Si vous savez ce que sont les « boîtes à tirer », je vous serais reconnaissant de me le dire ?
Que de changements, en elle, autour d’elle, dans cette Europe qu’elle vient de parcourir en un immense voyage circulaire : Vienne, Moscou, Pétersbourg, la Finlande, - la Suède où elle a séjourné huit mois auprès de Bernadotte « le prince Charles Jean », - Londres où elle a passé l’hiver de 1813 à 1814, dans le tumulte d’une apothéose : la cour, les pairs et les communes, la société et les badauds ne se laissaient pas de voir, d’acclamer, d’inviter, parfois de railler un peu, la grande adversaire de Napoléon. L’Allemagne, condamnée au pilon par le despote, reparaît à Londres. Byron dit que les brouillards opaques de cet hiver-là sont des brumes métaphysiques soulevées par cet ouvrage et les dissertations de son auteur ! Bientôt, poursuivant dans sa retraite l’Empereur vaincu par les puissances alliées, le livre de Mme de Staël s’imprime aussi à Genève, puis, après l’abdication et le départ pour l’île d’Elbe, à Paris même. Au milieu de ces succès, - qui font d’elle un des personnages les plus célèbres de l’Europe, avec son adversaire abattu, avec Wellington et le tzar Alexandre, - Mme de Staël a cependant éprouvé une douleur nouvelle. Son fils Albert, enrôlé dans la cavalerie suédoise, a été tué en duel, dans une ville d’eaux allemande où ce mauvais sujet s’était querellé pour une affaire de jeu avec d’autres officiers. De ses trois enfants, ce cadet était celui dont la perte devait être la moins cruelle à la sensible mère. Son autre grand enfant, son compagnon Rocca, lui cause de l’inquiétude ; il dépérit, devient plus mince encore et diaphane. Aussi s’arrête-t-elle à peine quelques semaines à Paris, plein de grenadiers prussiens et de cosaques. Son salon y est le premier, pourtant, le plus puissant sur l’esprit de ceux qui vont refaire l’Europe. « Elle croyait, écrit Sismondi, si elle pouvait jamais habiter Paris, ne pas dépasser les barrières, et voilà que cet attrait de la Suisse qu’elle sentait, quoiqu’elle n’en voulût pas convenir, la rappelle déjà. » Donc Mme de Staël prend ses quartiers d’été à Coppet, en juillet 1814.
Elle n’y souffre plus de la solitude. « Toute l’Angleterre, la prude Angleterre, note un de ses hôtes, a été aux pieds de Mme de Staël pour jouir des charmes de son esprit, qu’elle a déployé avec luxe devant des auditeurs très capables de le bien sentir et juger. »
Il va en être ainsi, durant ces trois derniers étés. Les visiteurs affluent au château de Coppet. Les Anglais, auxquels Napoléon avait fermé le continent, se déversent par milliers sur les routes de France, passent à Genève, paraissent dans le salon de Mme de Staël.
La châtelaine cause, avec la même précision, la même verve chaleureuse, agitant, comme toujours, de sa belle main, un rameau de peuplier frais que remplaçait parfois un mince rouleau de papier. Mais son ton a changé. Elle parlait surtout d’amour et de morale. Maintenant la politique fait le sujet préféré des entretiens du château. Au moment du congrès de Paris, du congrès de Vienne, cette prédilection est assez naturelle. Mme de Staël s’en explique : « S’occuper de politique est religion, morale et poésie tout ensemble ». Ce mot, si caractéristique de cette femme et de ce moment, n’est pas certes un mot de poète ; c’est une maxime d’idéaliste pratique qui croit que tout ce qu’il y a de beau et de grand sera « le résultat d’une bonne organisation sociale ».
La religion ne se sépare pour elle ni de l’ordre social, ni de l’inspiration artistique. La nuit, quand elle ne peut dormir (ses nerfs sont ébranlés, et, depuis des années, elle abuse de l’opium), elle répète l’oraison dominicale… En religion comme en toute chose, son libéralisme (son « latitudinarisme piétiste » dira son gendre) s’oppose à l’esprit de secte, rêve d’une conciliation ; « Je crois dans une réformation de la Réformation, un développement du christianisme qui combinera ce qu’il y a de bon dans le catholicisme et le protestantisme, et qui séparera entièrement la religion de l’influence politique des prêtres ».
Dans ce salon de Coppet, moins livré aux divertissements dramatiques ou frivoles, au milieu des familiers suisses, des étrangers nombreux mais anonymes, des hôtes inattendus paraissent. Ainsi, le roi Joseph, qui s’est établi au château de Prangins ; fugitif du trône d’Espagne, il est vrai que Joseph Bonaparte est pour elle un ancien ami ; en 1803, il avait tenté de protéger Mme de Staël contre les rigueurs du Premier Consul. Du reste, cette femme généreuse ne poursuit pas les vaincus. Apprenant un jour que des assassins, soudoyés par des ennemis de l’Empereur déchu, s’embarquent pour l’île d’Elbe, la dame de Coppet court à Prangins pour avertir Joseph et prétend voler elle-même au secours de Napoléon ! Il est presque certain que, pendant les Cent-Jours, elle ne repoussa pas l’idée d’un ralliement à l’Empire libéral.
Cependant, lorsqu’elle apprit à Paris, où elle avait passé l’hiver, le débarquement de l’Empereur, en mars 1815, Mme de Staël se hâta de revenir chercher à Coppet la sécurité. Elle avait besoin de cet asile. Avant la menace du retour de l’île d’Elbe, elle écrivait déjà à sa cousine : « Je regrette Coppet même pour sa solitude ». John Rocca, miné par sa maladie de poitrine, n’avait plus la force de participer aux réceptions de chaque soir. La campagne convenait mieux à la santé des corps et à celle des âmes.
La prodigieuse aventure des Cent-Jours dénouée par le coup de théâtre de Waterloo ne laissa pas d’ébranler puissamment celle pour qui la forme politique et sociale de l’Europe était la condition de toute vie spirituelle. Le canton de Vaud subissait le contrecoup de ces événements. Obligé qu’il était de se défendre des prétentions de Berne. A Coppet, à Lausanne où elle s’établit quelque temps pour attendre l’issue de la dernière campagne de Napoléon, Mme de Staël ne trouva donc cette année qu’une sécurité troublée. Mais bientôt la vie de château reprit son train, les visiteurs, les voyageurs affluèrent de nouveau, commentant le second retour des Bourbons, l’embarquement pour Sainte-Hélène.
L’automne venu, la santé de Rocca décida la châtelaine à passer la mauvaise saison en Toscane. Ayant obtenu enfin du roi le remboursement partiel du gros capital que M. Necker avait jadis abandonné au trésor de France, Mme de Staël peut exécuter un projet longuement caressé : elle marie sa fille au duc Victor de Broglie. Le mariage mixte est célébré à Pise en février 1816. En juin, toute la famille rentre à Coppet.
Les événements de 1815 avaient resserré les liens de la châtelaine avec le canton de Vaud et ses chefs politiques. En 1816, elle reste à Coppet, elle reçoit surtout des Genevois, elle inspire et groupe les libéraux qui font opposition au gouvernement réactionnaire du nouveau canton. Coppet accueille également tous les hôtes étrangers de Genève. Les Anglais sont plus nombreux que jamais, mais on voit aussi des Allemands, des Russes, des Polonais, des Grecs. Lord Byron fréquente Coppet avec son compagnon Hobhouse.
Georges Gordon lord Byron avait vingt-huit ans, un port de maître malgré sa boiterie qu’il dissimulait de son mieux, le visage superbe d’un jeune héros. Il portait l’auréole du génie avivée par l’éclat du scandale. Sa forfanterie, ses libres critiques de l’Angleterre, le bruit de ses vices réels ou supposés, tous ses torts d’homme exceptionnel avaient soulevé contre lui, à l’occasion de sa récente rupture conjugale, l’opinion de sa prude patrie. Toutes les femmes se déclarèrent ses ennemies, sauf celles qui attachent plus de poids à la poésie qu’au vice et celles qui ont des raisons de ne pas redouter les écarts du cœur. Lorsqu’il entra dans le salon de Coppet, une vieille romancière anglaise, Mrs Hervey, s’évanouit « comme si elle avait vu Sa Majesté satanique ». Byron occupait près de Genève la villa Diodati, voisinait avec Shelley, subissait l’amour de Jane Clairmont. Hautain et timide, il affectait de faire peu de cas de poèmes qu’il composait avec tant de facilité ; il parlait plus volontiers de ses exploits de nageur et de cavalier.
Mme de Staël l’agaçait quand elle parlait politique. L’ayant entendue à Londres, en 1813, endoctriner à table des parlementaires stupéfaits, il redoutait la compagnie de « cette dame qui écrit des in-octavos et parle des in-folios ». Mais, depuis elle avait pris la part la plus généreuse à laquelle de lord et de lady Byron et tenté de les réconcilier. L’égoïste dut reconnaître qu’elle « était la meilleure créature du monde ». Dans les notes d’un de ses poèmes, Byron loua un chapitre de l’Allemagne. Mme de Staël remercia l’auteur de Lara et de la Fiancée d’Abydos en le nommant « le premier poète de son temps ». Sûr, après cet encens, du bon accueil de la châtelaine, il n’eut pas à regretter, malgré la réserve de quelques commensaux, son passage sur le terrain neutre et dans l’atmosphère libérale de Coppet. Il trouva que Mme de Staël avait rendu sa demeure « aussi agréable que lieu sur terre puisse le devenir par la société et le talent ».
Byron put y rencontrer le baron de Stein, qui gagnait l’Italie pour ne pas assister à la réaction en Allemagne, lord Landsdowne, lord Breadalbane, Frédéric César de Laharpe, libéral vaudois et inspirateur du tzar Alexandre, et « un jeune Italien plein d’esprit et de vie » : c’était Pellegrino Rossi, qui devint bientôt citoyen genevois et député à la diète suisse, puis Français chargé d’honneurs par Louis-Philippe, enfin ministre du pape Pie IX, pour le service duquel il fut assassiné.
Le compagnon de Byron, Hobhouse, plus difficile que son ami, fut surpris de ne pas trouver au château de Corinne plus de luxe et de belle ordonnance. Le salon lui paraît en désordre, la salle à manger trop petite. Trop petite évidemment pour tous ceux qui s’y mettent à table, lords et ladies, altesses allemandes, maréchales de l’Empire ; et tous les vieux amis… Rocca doit ménager sa voix défaillante. Mme de Staël et Schlegel discutent et disputent. La duchesse de Broglie découpe le rôti.
L’été suivant, Stendhal qui passe à Genève, recueille l’écho de ces illustres réunions :
 
« On raconte qu’il y a eu, cet automne, sur les bords du lac la réunion la plus étonnante ; c’étaient les états généraux de l’opinion européenne. Pour que rien n’y manquât, on y a vu jusqu’à un roi, qui peut-être y a pris quelques leçons de savoir-vivre. Ai-je besoin de nommer le personnage étonnant qui était comme l’âme de cette grande assemblée ? A mes yeux, ce phénomène s’élève jusqu’à l’importance politique. Si cela durait quelques années, les décisions de toutes les académies de l’Europe pâliraient. Je ne vois pas ce qu’elles ont à opposer à un salon où les Dumont, les Bonstetten, les Prévot, les Pictet, les Romilly, les de Broglie, les Brougham, les de Brême, les Schlegel, Les Byron discutent les plus grandes questions de la morale et des arts devant mesdames Necker – de Saussure, de Broglie, de Staël.
 
« Les auteurs écriraient pour être estimés dans le salon de Coppet. Voltaire n’a jamais rien eu de pareil. Il y avait sur les bords du lac six cents personnes des plus distinguées de l’Europe : l’esprit, les richesses, les plus grands titres, tout cela venait chercher le plaisir dans le salon de la femme illustre que la France pleure. »
 
Au milieu cependant de ces grandeurs de la société et de l’esprit, la châtelaine éprouve de l’angoisse. A la fin de cet été de 1816, brillant pour sa maison, mais pluvieux, glacé, qui condamne les campagnards à la disette, Mme de Staël se recueille. Elle épouse secrètement John Rocca ; elle rédige son testament. Un pressentiment l’anime. Le 16 octobre, elle monte dans sa berline de voyage et, de la route qui franchit le Jura, voit pour la dernière fois les toits de Coppet, les arbres qui dissimulent le tombeau de son père.

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Rocca


a suivre...

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Vendredi 5 octobre 2007 5 05 /10 /2007 16:14

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