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10 octobre 2007 3 10 /10 /octobre /2007 13:52
vs.gifEn l’an de grâce 1275, Sa Sainteté le pape Grégoire X, de la famille Visconti, de Milan, décida de faire un saut de l’autre côté des Alpes pour aller consacrer en personne la nouvelle cathédrale de Lausanne. Ce serait l’occasion de rencontrer Rodolphe de Habsbourg, élu empereur du St Empire Romain Germanique depuis peu, et de fixer la date à laquelle le jeune souverain comptait recevoir la couronne impériale à Rome.
Jusqu’à Plaisance, le voyage se déroula sous les plus favorables auspices. Cependant un premier « pépin » attendait le pape dans cette ville. Son cheval préféré fit une chute qui le rendit boiteux et l’empêcha de repartir. Dès lors, les incidents malencontreux se multiplièrent ; chaque jour amenait le sien. Devant Pavie, ce fut une saucisse de mauvaise qualité – un salami avarié probablement – qui sema le trouble dans les fonctions digestives du Saint-Père et l’obligea à garder le lit pendant trois jours. A Ivrée, il perdit son anneau pastoral, ce qui nécessita plusieurs heures de recherches infructueuses. L’anneau devait reparaître de lui-même dans la soupe aux pois qui fut servie ce soir-là. On se souvint alors que Grégoire X avait tenu à visiter les cuisines de son hôte et n’avait pas dédaigné de goûter aux spécialités d’un maître-queux réputé. Mais le pire de ses épreuves attendait le pontifical voyageur dans le dernier tiers de la montée qui conduit d’Aoste à l’Hospice du Grand St Bernard. Le pape s’élevait paisiblement, mollement bercé dans une confortable chaise à porteur d’un type spécial, conçue pour l’occasion : un siège rembourré, solidement amarré sur des traverses robustes et porté par deux mulets patients. Tout à coup, le Saint-Père se trouva brutalement projeté sur la croupe de l’animal de tête qui venait de s’arrêter pile. Rien ne put le faire repartir : ni les injonctions des muletiers – mais il faut avouer que la présence du pape et de tant de dignitaires ecclésiastiques restreignait et affaiblissait malheureusement leur vocabulaire – encore moins la bénédiction du souverain pontife ! Les muletiers commencèrent à s’inquiéter ; car ils savaient que les mulets, à l’encontre des ânes, ne refusent pas ainsi d’avancer sans raison. Sûrement une tempête était en train de se préparer. Finalement, ils se résolurent à suggérer respectueusement à Sa Sainteté de descendre et de faire le reste du chemin à pied.
Grégoire X avait assez d’esprit pour faire à mauvaise fortune bon cœur. Il prit sa soutane à deux mains, la retroussa à la hauteur de mollets, et se mit en route. Hélas ! Ses délicates chaussures d’apparat, exquisément travaillées dans une peau cramoisie brodée d’or, n’étaient en aucune façon destinées à patauger dans la neige et la glace. Et pendant ce temps, quelque part dans un de ses coffres demeurés à Aoste, il y avait une solide paire de brodequins cloutés. Une demi-heure d’ascension pénible et le pape se trouva appartenir, de facto, à l’ordre des Carmes déchaussés, promotion méritée dont ses orteils gelés se fussent allègrement passé ! ne croyez pas que les guides eussent manqué à leurs nobles traditions qui leur commandaient, en pareil cas, d’offrir leurs propres souliers. Quand je vous aurai dit que S.S. Grégoire X mesurait plus de six pieds et demi et que les dimensions de ses pieds étaient à l’avenant, vous comprendrez pourquoi ses orteils avaient préféré la liberté. Deux solides montagnards tentèrent bien aussi de lui faire un siège de leurs bras entrelacés et de la hisser ainsi vers les hauteurs ; mais le poids du Saint-Père comptait encore plus de livres que sa taille ne le laissait décemment supputer et les courageux porteurs ne tardèrent pas à se sentir à bout de souffle dans cet air au surplus raréfié. Un blasphème expirant signala leur épuisement aux dignitaires consternés et Grégoire X se retrouva une fois de plus sur pieds.
Sur ces entrefaites, l’orage éclata, et tout aussitôt fit rage. « Le ciel soit loué » s’écria pourtant le pontife à la profonde admiration de sa suite. Les yeux perçants de Grégoire venaient d’apercevoir là-haut, au tournant du sentier, la course rapide d’un traîneau qui glissait à leur rencontre au milieu d’une horde de molosses aboyants : c’étaient les moines de l’Hospice et leurs chiens. Sa Sainteté grelottante se laissa envelopper dans une chaude couverture avec un soulagement évident. A l’arrivée à l’Hospice, les moines, connaissant par expérience les suites fâcheuses de ce genre d’accident, plongèrent incontinent et sans cérémonie ses pieds bleuis et gonflés dans une bassine d’eau froide. Cette précaution prise, on se souvint des harangues de bienvenue préparées avec tant de soins depuis des semaines, on les débita éloquemment, et le pape les écouta gracieusement, les pieds dans son baquet.
Des soins si entendus évitèrent que l’aventure n’eût de suites. Si pourtant : Grégoire X, à quelque temps de là, accorda un privilège particulier aux moines de l’Hospice : en souvenir de son passage, une paire de brodequins ferrés devait être choisie dans la garde-robe de chaque nouveau pape, sitôt après son élection, et envoyée à l’Hospice. Les chiens n’étaient pas oubliés : neufs deniers leur étaient alloués annuellement à titre de contribution pour leur nourriture.
Si jamais il vous prenait la curiosité de faire une étude comparée de la pointure des papes, vous pourrez toujours consulter la collection des brodequins conservés au Grand St Bernard.
 
150px-B-Gregor-X.jpgGrégoire X
Des chemins d’autrefois aux routes d’aujourd’hui, édité par la GM Suisse S.A. Bienne

Le pape allait consacrer la cathédrale de Lausanne et surtout rencontrer l’empereur Rodolphe pour raisons politique. Son chemin de retour, passa par le Simplon, il mourut quelque temps après sans avoir put appliquer la politique planifiée à Lausanne.
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9 octobre 2007 2 09 /10 /octobre /2007 14:08
Melchior Lussy est le représentant le plus brillant d’une vieille famille qui donna à Nidwald de nombreux landammans et joua un rôle prépondérant dans cette vallée pendant deux siècles. Il serait fastidieux de rappeler tous les lauriers que récolta Melchior Lussy au cours de son éblouissante carrière. Il est l’un de ces personnage remuants du siècle de la Renaissance qui nous étonnent par leur activité ; grand ami de Charles Borromée, il fut l’un des chefs de la contre-réforme en Suisse, et souvent le porte-parole des cantons catholiques dans les cours étrangères et auprès du pape Paul IV qui le nomma chevalier, « Eques aureatus ». Il commanda les troupes papales, fut condottiere vénitien, envoyé des cantons catholiques au Concile de Trente, chargé de missions auprès de Henri III à Paris, de Philippe II à Madride, auprès du duc de Savoie, du grand duc de Florence, et d’autres princes de ce temps. Il fut aussi landamman à Nidwald, puis le premier landamman commun pour Obwald et Nidwald. Il fonda à Stans le couvent des Capucins qui existe toujours. Melchior Lussy fit le pèlerinage de Jérusalem et devint chevalier du Saint-Sépulcre. Il mourut en 1606, âgé de 77 ans. Lorsqu’il n’était pas en voyage, Melchior Lussy habitait le Winkelriedhaus, et en été la magnifique maison de bois à Wolfenschiessen.
 
Voilà ce que j’ai trouvé sur le chevalier Melchior de Lussy dans un guide touristique, très peu de chose en vérité pour un personnage qui semblait courir l’Europe de la Renaissance. Si vous en savez un peu plus et que vous désirez me le faire savoir, et bien laissez-moi un commentaire. Merci par avance à ceux, qui feront l’effort de jouer le jeu, à ceux qui en savent plus que moi.
Gtell
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8 octobre 2007 1 08 /10 /octobre /2007 15:21
Un mystère à Augst
 
Augst (10 km à l’est de Bâle). En creusant les fondations d’une maison à l’ancien emplacement d’une forteresse romaine, une pelle mécanique tomba en panne. On se trouvait en plein hiver. Il se mit à neiger et à geler. Passant par là, un amateur d’archéologie dégagea un objet parmi les détritus gelés dans les déblais : il s’agissait d’un plat d’argent de facture antique, qui, après être demeuré des siècles sous terre, avait perdu tout son brillant. Une enquête locale révéla que des gamins et quelques habitants du village avaient déjà ramassé ainsi des récipients « sens valeur » voués au rebut, mais que certains conservèrent. D’autres les mirent au fumier où on devait les retrouver. Finalement, on récupéra ainsi 255 pièces d’orfèvrerie antique, monnaies et médailles comprises. Des plateaux, des candélabres, une statuette de Vénus, des lingots, etc. C’est le trésor d’Augst, qui date du Ive siècle de notre ère, période très troublée par les invasions barbares.
Quelque riche Romain s’apprêtant à fuir le rassembla sans doute. Pourquoi ne l’emporta-t-il pas ? Pourquoi les barbares, qui finirent par s’implanter là, ne se l’attribuèrent-ils pas ? Était-il si profondément enfoui ?
Le général romain Barbation fut, au IVe siècle, vaincu par les envahisseurs près de Bâle. Il fuit en désordre, abandonnant ses bagages. Le trésor d’Augst en faisait-il partie ?
 
Les derniers mystères du monde. Séléction du reader’s digest 1977

 
 
 
J’ai cherché des images du trésor lui-même, et rien, pas une photo d’un des 255 objets retrouvés à Augst. Par contre des horaires pour le musée et le tarife d’entrée et des livres que l’on peut acheter. Donc, payez pour voire ! Comme au poker, c’est une question d’argent, question bien Suisse.
« Pas d’argent, pas de Suisses ! » célèbre phrase tirée des « Plaideurs » de Racine.
HistAVoire
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7 octobre 2007 7 07 /10 /octobre /2007 17:05
« Sacré Jean-Luc Godard ! » Hé oui, faut-il avoir de l’orgueil pour le cinéaste suisse ? Trop incompris par beaucoup, on le laissera facilement aux français, pourquoi pas. Dès qu’il est honoré d’un prix, alors on se l’appropriera en rappelant aux français qu’il est Suisse.
Constant, Jean-Luc Godard l’a toujours été par sa façon de s’exprimer, de fumer et de siroter un verre devant la caméra d’une télévision lors d’une interview. Ses grosses lunettes servant plus à cacher sa timidité qu’une quelconque tare au coin de l’œil. Sa barbe de trois jours faisant là aussi office de paravent au reste du monde. Du moins c’est ainsi que je le perçois à chaque fois qu’il passe sur le « petit écran ».
Qualifié de génie par certains, de looser par d’autres, impossible de réellement se faire une opinion personnelle sur lui du fait qu’à chaque intervention sur le petit écran je lâche très vite les propos tenus, soit du journaliste qui élève sa parole au niveau qu’exige le personnage génial ; soit par le fait du cinéaste qui semble vouloir noyer ses mots, recherchés et intellectuellement supérieurs, pour donner le change au journaliste et ainsi donner raison aux deux opinions que l’ont peut avoir de lui.
 
Dans le livre : le Paris des Suisses, de Daniel Jeannet, il est bien entendu un sujet sur Jean-Luc Godard, on ne peut se priver d’une telle personne qui malgré tous ce que l’on peut penser de lui, reste un citoyen suisse, un Helvète de la Côte.
 
« Le Petit Robert note que Jean-Luc Godard est un réalisateur français de cinéma, né à Paris en 1930. Ajoutons qu’il est le fils de Paul Godard, médecin, que sa mère, née Odile Monod, est vaudoise, qu’il a usé deux ou trois pantalons au collège de Nyon, qu’il a tourné son premier court-métrage en Suisse (Opération Béton, 1954) et qu’il vit aujourd’hui à Rolle, au bord du Léman. Cela nous vaut le plaisir de l’accueillir ici en qualité de critique, car il fit aussi les beaux jours des Cahiers du cinéma. »
 
« Montparnasse 19 »
 
Est-ce la vie passionnée d’Amédée Modigliani ? Autant aller voir celle de Van Gogh. Est-ce la chronique du Paris de la première après-guerre ? Autant lire les bouquins de Maurice Sachs. Est-ce le journal d’un peintre illuminé ? Autant lire ou voir celui d’un curé de campagne. Est-ce l’histoire d’un pauvre type, d’un fou, d’un salaud, d’un génie ? Est-ce un film d’aventures ou un film d’amour ? Et d’abord, est-ce un film ? A cette dernière question, Montparnasse 19 ne répond pas plus. Ou plutôt il répond par une nouvelle question : oui, mais après tout : qu’est-ce que le cinéma ?
Si, comme l’affirme la publicité, Montparnasse 19 est plus pathétique des films de Jacques Becker, c’est parce qu’à chaque vingt-quatrième de secondes, gros plans, raccords dans l’axe, mouvements de grue, travellings optiques, panoramiques filés, posent cette question : qu’est-ce que le cinéma ? Et qu’au lieu d’y répondre, chaque plan pose de nouveau la même et lancinante question : qu’est-ce que le cinéma ?
La seule grandeur de Montparnasse 19 est d’être non seulement un film à l’envers, mais en quelque sorte l’envers du cinéma, de même que le négatif d’une photographie est l’envers du positif. En général, en effet, un grand film est grand parce qu’il prouve la beauté rien que par sa création, qu’il rend inutile toute question à ce sujet en donnant dès le départ une réponse. Welles, Eisenstein, Murnau, procèdent par affirmations. Ils ne disent pas : il faut filmer ça parce que c’est beau, mais : c’est beau parce que je l’ai filmé comme ça.
Montparnasse 19, tout au contraire, est sans doute le premier film entièrement négatif dans son principe. Peu importe que ce soit peut-être dû en partie aux nombreux aléas qui émaillèrent tant la préparation que le tournage du film (mort d’Ophuls, supervision de la fille de Modigliani, différends avec Jeanson, etc.). Le film est là. Montparnasse 19 ne vous prouvera pas que Modi aimait Jeanne, ni que Béatrice aimait Modi, ni que Paris est une ville formidable, ni que les femmes sont belles ou que les hommes son lâches, ni que l’amour est agréable, ni que peindre est amusant ou que peindre est assommant, ni que l’art est plus important que n’importe quoi ou que n’importe quoi est plus important que l’art. Non ! Montparnasse 19 ne vous prouvera pas que 2 + 2 = 4. Son propos est ailleurs. Son propos, c’est l’absence de propos. Sa vérité, l’absence de vérité. Montparnasse 19 vous prouvera seulement que 2 – 2 = 0.
Il est faux de dire que c’est le film le plus bressonien du metteur en scène de l’admirable Rue de l’Estrapade, car en acceptant de tourner Montparnasse 19, Jacques Becker n’a pas cédé à la tentation de l’absolu, il a cédé à l’attraction du vide. Montparnasse 19 est un film vertigineux. Et tout compte fait, l’entreprise qui ne manquait pas de lâcheté au départ ne manque pas non plus de courage à l’arrivée.
Montparnasse 19 est le film de la peur. En ce sens, on pourrait le sous-titrer : le mystère du cinéaste. Car en incorporant malgré lui son propre affolement dans l’esprit désaxé de Modigliani, Jacques Becker nous fait entrer de façon maladroite, certes, mais combien émouvant, dans le secret de la création artistique mieux que n’avait su le faire Clouzot en filmant Picasso au travail. Après tout, si un roman moderne est la peur de la page blanche, un tableau moderne, la peur de la toile vide, une sculpture moderne, la peur de la pierre, un film moderne a bien le droit d’être la peur de la caméra, la peur des acteurs, la peur des dialogues, la peur du montage. Je donnerais tout le cinéma français d’après-guerre contre le seul plan, mal joué, mal cadré, mais sublime, où Modi demande cinq francs de ses dessins à la terrasse de la Coupole.
Alors, mais alors seulement, tout séduit dans ce film obscur. Car celui qui saute dans le vide n’a plus de comptes à rendre à ceux qui le regardent.
Cahiers du cinéma,
N° 83, mai 1958.
 
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Amedeo-Modigliani.jpg  modigliani.gif

HistAVoire
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5 octobre 2007 5 05 /10 /octobre /2007 15:14
CHAPITRE VI
 
Les dernières années
 
 
« C’est ainsi que je fus obligée de quitter en fugitive deux patries, la Suisse et la France », écrit Mme de Staël dans les mémoires de son exil. Mais les persécutés, s’ils vivent assez longtemps, ont leur revanche. Le persécuteur eut son châtiment… En juillet 1814, la châtelaine, venant de Paris, rentrait dans son château de Coppet, fêtée par les habitants « avec des boîtes à tirer*, et des fleurs, et des couplets ».
*Si vous savez ce que sont les « boîtes à tirer », je vous serais reconnaissant de me le dire ?
Que de changements, en elle, autour d’elle, dans cette Europe qu’elle vient de parcourir en un immense voyage circulaire : Vienne, Moscou, Pétersbourg, la Finlande, - la Suède où elle a séjourné huit mois auprès de Bernadotte « le prince Charles Jean », - Londres où elle a passé l’hiver de 1813 à 1814, dans le tumulte d’une apothéose : la cour, les pairs et les communes, la société et les badauds ne se laissaient pas de voir, d’acclamer, d’inviter, parfois de railler un peu, la grande adversaire de Napoléon. L’Allemagne, condamnée au pilon par le despote, reparaît à Londres. Byron dit que les brouillards opaques de cet hiver-là sont des brumes métaphysiques soulevées par cet ouvrage et les dissertations de son auteur ! Bientôt, poursuivant dans sa retraite l’Empereur vaincu par les puissances alliées, le livre de Mme de Staël s’imprime aussi à Genève, puis, après l’abdication et le départ pour l’île d’Elbe, à Paris même. Au milieu de ces succès, - qui font d’elle un des personnages les plus célèbres de l’Europe, avec son adversaire abattu, avec Wellington et le tzar Alexandre, - Mme de Staël a cependant éprouvé une douleur nouvelle. Son fils Albert, enrôlé dans la cavalerie suédoise, a été tué en duel, dans une ville d’eaux allemande où ce mauvais sujet s’était querellé pour une affaire de jeu avec d’autres officiers. De ses trois enfants, ce cadet était celui dont la perte devait être la moins cruelle à la sensible mère. Son autre grand enfant, son compagnon Rocca, lui cause de l’inquiétude ; il dépérit, devient plus mince encore et diaphane. Aussi s’arrête-t-elle à peine quelques semaines à Paris, plein de grenadiers prussiens et de cosaques. Son salon y est le premier, pourtant, le plus puissant sur l’esprit de ceux qui vont refaire l’Europe. « Elle croyait, écrit Sismondi, si elle pouvait jamais habiter Paris, ne pas dépasser les barrières, et voilà que cet attrait de la Suisse qu’elle sentait, quoiqu’elle n’en voulût pas convenir, la rappelle déjà. » Donc Mme de Staël prend ses quartiers d’été à Coppet, en juillet 1814.
Elle n’y souffre plus de la solitude. « Toute l’Angleterre, la prude Angleterre, note un de ses hôtes, a été aux pieds de Mme de Staël pour jouir des charmes de son esprit, qu’elle a déployé avec luxe devant des auditeurs très capables de le bien sentir et juger. »
Il va en être ainsi, durant ces trois derniers étés. Les visiteurs affluent au château de Coppet. Les Anglais, auxquels Napoléon avait fermé le continent, se déversent par milliers sur les routes de France, passent à Genève, paraissent dans le salon de Mme de Staël.
La châtelaine cause, avec la même précision, la même verve chaleureuse, agitant, comme toujours, de sa belle main, un rameau de peuplier frais que remplaçait parfois un mince rouleau de papier. Mais son ton a changé. Elle parlait surtout d’amour et de morale. Maintenant la politique fait le sujet préféré des entretiens du château. Au moment du congrès de Paris, du congrès de Vienne, cette prédilection est assez naturelle. Mme de Staël s’en explique : « S’occuper de politique est religion, morale et poésie tout ensemble ». Ce mot, si caractéristique de cette femme et de ce moment, n’est pas certes un mot de poète ; c’est une maxime d’idéaliste pratique qui croit que tout ce qu’il y a de beau et de grand sera « le résultat d’une bonne organisation sociale ».
La religion ne se sépare pour elle ni de l’ordre social, ni de l’inspiration artistique. La nuit, quand elle ne peut dormir (ses nerfs sont ébranlés, et, depuis des années, elle abuse de l’opium), elle répète l’oraison dominicale… En religion comme en toute chose, son libéralisme (son « latitudinarisme piétiste » dira son gendre) s’oppose à l’esprit de secte, rêve d’une conciliation ; « Je crois dans une réformation de la Réformation, un développement du christianisme qui combinera ce qu’il y a de bon dans le catholicisme et le protestantisme, et qui séparera entièrement la religion de l’influence politique des prêtres ».
Dans ce salon de Coppet, moins livré aux divertissements dramatiques ou frivoles, au milieu des familiers suisses, des étrangers nombreux mais anonymes, des hôtes inattendus paraissent. Ainsi, le roi Joseph, qui s’est établi au château de Prangins ; fugitif du trône d’Espagne, il est vrai que Joseph Bonaparte est pour elle un ancien ami ; en 1803, il avait tenté de protéger Mme de Staël contre les rigueurs du Premier Consul. Du reste, cette femme généreuse ne poursuit pas les vaincus. Apprenant un jour que des assassins, soudoyés par des ennemis de l’Empereur déchu, s’embarquent pour l’île d’Elbe, la dame de Coppet court à Prangins pour avertir Joseph et prétend voler elle-même au secours de Napoléon ! Il est presque certain que, pendant les Cent-Jours, elle ne repoussa pas l’idée d’un ralliement à l’Empire libéral.
Cependant, lorsqu’elle apprit à Paris, où elle avait passé l’hiver, le débarquement de l’Empereur, en mars 1815, Mme de Staël se hâta de revenir chercher à Coppet la sécurité. Elle avait besoin de cet asile. Avant la menace du retour de l’île d’Elbe, elle écrivait déjà à sa cousine : « Je regrette Coppet même pour sa solitude ». John Rocca, miné par sa maladie de poitrine, n’avait plus la force de participer aux réceptions de chaque soir. La campagne convenait mieux à la santé des corps et à celle des âmes.
La prodigieuse aventure des Cent-Jours dénouée par le coup de théâtre de Waterloo ne laissa pas d’ébranler puissamment celle pour qui la forme politique et sociale de l’Europe était la condition de toute vie spirituelle. Le canton de Vaud subissait le contrecoup de ces événements. Obligé qu’il était de se défendre des prétentions de Berne. A Coppet, à Lausanne où elle s’établit quelque temps pour attendre l’issue de la dernière campagne de Napoléon, Mme de Staël ne trouva donc cette année qu’une sécurité troublée. Mais bientôt la vie de château reprit son train, les visiteurs, les voyageurs affluèrent de nouveau, commentant le second retour des Bourbons, l’embarquement pour Sainte-Hélène.
L’automne venu, la santé de Rocca décida la châtelaine à passer la mauvaise saison en Toscane. Ayant obtenu enfin du roi le remboursement partiel du gros capital que M. Necker avait jadis abandonné au trésor de France, Mme de Staël peut exécuter un projet longuement caressé : elle marie sa fille au duc Victor de Broglie. Le mariage mixte est célébré à Pise en février 1816. En juin, toute la famille rentre à Coppet.
Les événements de 1815 avaient resserré les liens de la châtelaine avec le canton de Vaud et ses chefs politiques. En 1816, elle reste à Coppet, elle reçoit surtout des Genevois, elle inspire et groupe les libéraux qui font opposition au gouvernement réactionnaire du nouveau canton. Coppet accueille également tous les hôtes étrangers de Genève. Les Anglais sont plus nombreux que jamais, mais on voit aussi des Allemands, des Russes, des Polonais, des Grecs. Lord Byron fréquente Coppet avec son compagnon Hobhouse.
Georges Gordon lord Byron avait vingt-huit ans, un port de maître malgré sa boiterie qu’il dissimulait de son mieux, le visage superbe d’un jeune héros. Il portait l’auréole du génie avivée par l’éclat du scandale. Sa forfanterie, ses libres critiques de l’Angleterre, le bruit de ses vices réels ou supposés, tous ses torts d’homme exceptionnel avaient soulevé contre lui, à l’occasion de sa récente rupture conjugale, l’opinion de sa prude patrie. Toutes les femmes se déclarèrent ses ennemies, sauf celles qui attachent plus de poids à la poésie qu’au vice et celles qui ont des raisons de ne pas redouter les écarts du cœur. Lorsqu’il entra dans le salon de Coppet, une vieille romancière anglaise, Mrs Hervey, s’évanouit « comme si elle avait vu Sa Majesté satanique ». Byron occupait près de Genève la villa Diodati, voisinait avec Shelley, subissait l’amour de Jane Clairmont. Hautain et timide, il affectait de faire peu de cas de poèmes qu’il composait avec tant de facilité ; il parlait plus volontiers de ses exploits de nageur et de cavalier.
Mme de Staël l’agaçait quand elle parlait politique. L’ayant entendue à Londres, en 1813, endoctriner à table des parlementaires stupéfaits, il redoutait la compagnie de « cette dame qui écrit des in-octavos et parle des in-folios ». Mais, depuis elle avait pris la part la plus généreuse à laquelle de lord et de lady Byron et tenté de les réconcilier. L’égoïste dut reconnaître qu’elle « était la meilleure créature du monde ». Dans les notes d’un de ses poèmes, Byron loua un chapitre de l’Allemagne. Mme de Staël remercia l’auteur de Lara et de la Fiancée d’Abydos en le nommant « le premier poète de son temps ». Sûr, après cet encens, du bon accueil de la châtelaine, il n’eut pas à regretter, malgré la réserve de quelques commensaux, son passage sur le terrain neutre et dans l’atmosphère libérale de Coppet. Il trouva que Mme de Staël avait rendu sa demeure « aussi agréable que lieu sur terre puisse le devenir par la société et le talent ».
Byron put y rencontrer le baron de Stein, qui gagnait l’Italie pour ne pas assister à la réaction en Allemagne, lord Landsdowne, lord Breadalbane, Frédéric César de Laharpe, libéral vaudois et inspirateur du tzar Alexandre, et « un jeune Italien plein d’esprit et de vie » : c’était Pellegrino Rossi, qui devint bientôt citoyen genevois et député à la diète suisse, puis Français chargé d’honneurs par Louis-Philippe, enfin ministre du pape Pie IX, pour le service duquel il fut assassiné.
Le compagnon de Byron, Hobhouse, plus difficile que son ami, fut surpris de ne pas trouver au château de Corinne plus de luxe et de belle ordonnance. Le salon lui paraît en désordre, la salle à manger trop petite. Trop petite évidemment pour tous ceux qui s’y mettent à table, lords et ladies, altesses allemandes, maréchales de l’Empire ; et tous les vieux amis… Rocca doit ménager sa voix défaillante. Mme de Staël et Schlegel discutent et disputent. La duchesse de Broglie découpe le rôti.
L’été suivant, Stendhal qui passe à Genève, recueille l’écho de ces illustres réunions :
 
« On raconte qu’il y a eu, cet automne, sur les bords du lac la réunion la plus étonnante ; c’étaient les états généraux de l’opinion européenne. Pour que rien n’y manquât, on y a vu jusqu’à un roi, qui peut-être y a pris quelques leçons de savoir-vivre. Ai-je besoin de nommer le personnage étonnant qui était comme l’âme de cette grande assemblée ? A mes yeux, ce phénomène s’élève jusqu’à l’importance politique. Si cela durait quelques années, les décisions de toutes les académies de l’Europe pâliraient. Je ne vois pas ce qu’elles ont à opposer à un salon où les Dumont, les Bonstetten, les Prévot, les Pictet, les Romilly, les de Broglie, les Brougham, les de Brême, les Schlegel, Les Byron discutent les plus grandes questions de la morale et des arts devant mesdames Necker – de Saussure, de Broglie, de Staël.
 
« Les auteurs écriraient pour être estimés dans le salon de Coppet. Voltaire n’a jamais rien eu de pareil. Il y avait sur les bords du lac six cents personnes des plus distinguées de l’Europe : l’esprit, les richesses, les plus grands titres, tout cela venait chercher le plaisir dans le salon de la femme illustre que la France pleure. »
 
Au milieu cependant de ces grandeurs de la société et de l’esprit, la châtelaine éprouve de l’angoisse. A la fin de cet été de 1816, brillant pour sa maison, mais pluvieux, glacé, qui condamne les campagnards à la disette, Mme de Staël se recueille. Elle épouse secrètement John Rocca ; elle rédige son testament. Un pressentiment l’anime. Le 16 octobre, elle monte dans sa berline de voyage et, de la route qui franchit le Jura, voit pour la dernière fois les toits de Coppet, les arbres qui dissimulent le tombeau de son père.

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Rocca


a suivre...
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3 octobre 2007 3 03 /10 /octobre /2007 15:56
Un soir d’été 1816 à la villa Diodati à Cologny, l’orage qui va arriver tard dans la soirée, est précédé par un vent qui fait ployer les peupliers, et là, s’invite Frankenstein dans l’esprit de Mary Wollstonecraft Godwin, maîtresse et future épouse du poète Shelley.
Quelques jours avant, la pluie retint lord Byron et Shelley à la villa. La soirée orageuse de cet été pluvieux, réunit John William Polidori, lord Byron, Mary et sa demi-sœur Claire Clairmont et Shelley. La discussion portait autour de la littérature allemande et Byron proposa à ses hôtes d’écrire chacun une histoire de fantôme. Lord Byron écrivit un récit fragmentaire dont Polidori s’inspira pour écrire en deux ou trois matinées The Vampyre, le roman qui est à l’origine du genre et qui inspirera Dracula. Shelley écrivit une historiette dont il se désintéressa rapidement.
Mary n’arriva pas à écrire quoi que ce soi ce soir-là. Mais quelques jours plus tard, elle eut un cauchemar et son personnage était arrivé. Elle en vint à parler et raconter son personnage Frankenstein rêvé et déjà couché sur le papier, du moins son ébauche. Le romantisme allemand et anglais est déjà en place depuis quelques décennies et les conditions météorologiques de cet été pourri au bord du Léman allaient donner l’atmosphère générale du roman.
Le roman est achevé en 1818, Frankenstein ou le Prométhée moderne est un récit gothique.
Ainsi, une femme chétive, Mary Shelley, créa un personnage de terreur et monstrueux qui allait pour longtemps inspirer beaucoup d’autres auteurs et de nombreux cinéastes.    

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Mary Shelley
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30 septembre 2007 7 30 /09 /septembre /2007 13:37
Depuis le début de mon BLOG, je vous raconte l’histoire de Madame de Staël au château de Coppet. Il est temps maintenant que nous arrivons gentiment à la fin du récit de vous présenter les personnages.

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Madame de Staël

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voilà tous réunis!
HistAVoire
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30 septembre 2007 7 30 /09 /septembre /2007 13:26
Pierre François Ingold

Artiste mécanicien, novateur hardi, pionnier de la fabrication mécanique de la montre. Il mena une âpre lutte tout le long de sa vie pour faire triompher ses idées et des inventions jugées dangereuses par ses contemporains aussi bien en Suisse, qu’en France et qu’en Angleterre. (La cause ; l’interchangeabilité des pièces !) La mise au point de machines capables de découper les roues, ponts et platines, en particulier de la fraise Ingold pour la rectification des dentures de roues d’engrenage.
Enfin, il réussit aux Etats-Unis, qui faillirent, grâce à lui, devenir les plus grands producteurs de montres au monde.
 
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HistAVoire
 
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29 septembre 2007 6 29 /09 /septembre /2007 16:48
 
CHAPITRE V
 
La persécutée glorieuse
 
 
Petite intrigues, mais grandes peines ; soirées brillantes, mais nuits fiévreuses d’insomnie. Aux souffrances intimes, d’autres douleurs s’ajoute. L’exile devient persécution.
On se souvient que le Directoire avait expulsé de France l’ambassadrice de Suède, avait placé des espions à Coppet. Bonaparte, restaurateur de l’ordre, fut d’abord plus indulgent, plus juste, à l’égard de la femme célèbre qui l’admirait, voulait lui plaire. Mais elle lui déplaisait par ses idées libérales et son besoin d’intervenir dans les affaires publiques. En 1803, le Premier Consul interdit Paris à la fille de M. Necker, la tient à trente puis à quarante lieues de sa capitale. En 1808, comme elle s’est compromise en Autriche dans des intrigues contre lui, Napoléon redouble de sévérité, ordonne de la surveiller à Coppet et dans ses voyages. Aux yeux des adversaires de l’Empire, Mme de Staël devient la grande victime de la politique réaliste et conquérante ; l’opposition européenne commence à se grouper autour d’elle.
Au printemps de 1810, elle quitte Coppet pour faire imprimer en France son ouvrage De l’Allemagne. Tolérée, surveillée par la police, elle séjourne en province, se soumet à la censure qui échenille son texte et coupe tout ce qui a l’apparence d’une pointe contre César. Même ainsi émondé, ce grand livre qui ne contient pas un mot à son éloge, choque tous les sentiments, toute la philosophie de Napoléon. Celui-ci révoque au dernier moment la demi tolérance de ses ministres et des censeurs. Les dix mille exemplaires de l’Allemagne sont jetés au pilon. L’auteur a quarante-huit heures pour quitter la France : « Votre dernier ouvrage n’est point français… »
Mme de Staël avait résolu, si on ne lui rouvrait pas les portes de Paris, de passer en Amérique. Maintenant que la France même se ferme, elle n’a pas le courage de s’embarquer. « Comme on me donnait », dit-elle dans les Dix années d’exile, « pour toute alternative l’Amérique ou Coppet, je m’arrêtai à ce dernier parti, car un sentiment profond m’attirait toujours vers Coppet… » En octobre 1810, elle arrive « comme le pigeon de La Fontaine, avec ses ailes éclopées ». Quoique « presque résignée à vivre dans ce château », elle vient bientôt chercher à Genève, où la police à peine tolère qu’elle s’établisse, « le seul bien que la vie actuelle permette : la distraction ».
Privée de sa liberté, privée de son activité littéraire, Mme de Staël se résigne mal à vivre silencieuse et cachée. A l’agronome et publiciste Pictet de Richemont, qui se tient modestement « à l’abri de ses moutons » en attendant que chute de l’Empire le pousse au grand jour de la politique nationale, la malheureuse écrit : « J’aurais peut-être mieux fait de vous imiter, mais j’étais née sous les rayons de la gloire de mon père et j’ai toujours trouvé qu’il faisait froid à l’ombre. » Pour réagir contre ce froid, elle se distrait tant qu’elle peut, danse avec ses jeunes parents, représente avec deux charmants proverbes qu’elle vient de composer, Le capitaine Kernadec et le Mannequin. La petite troupe joue d’autres pièces encore -, que Mme de Staël offre aux Genevois, au début de 1811.
Le printemps venu, elle se permet d’aller prendre les eaux d’Aix. Mais le nouveau préfet du Léman interrompt aussitôt cette cure. La châtelaine rentre en hâte à Coppet, tremblant comme un écolier fautif. A côté du préfet Capelle, on a mis à Genève un commissaire spécial de police, M. de Melun, qui tient secrètement un homme à Coppet « pour savoir ce qui s’y passe ». Un beau matin, Schlegel est sommé de déguerpir. Cependant Coppet est en Suisse. Mais pour l’Empire et son personnel, une frontière était si peu de chose !
Aussi le vide se fait-il autour de la châtelaine. Bonstetten déclare, en juin 1811, que Coppet a l’air ravagé par la peste. Bonstetten dramatise un peu. Mme de Staël trouve que « le château est triste et doux cet été ». Seuls les familiers, les proches, le fréquentent encore, s’efforcent d’y entretenir un peu de gaîté. Un dimanche, les Necker de Saussure y jouent des pantomimes ; la journée se termine par un petit bal. On cause, cependant, et dans l’entretien des vieux amis de son père, la châtelaine trouve de nouvelles raisons de ne pas céder aux serviteurs de l’Empire qui, par tous les moyens, prétendent la rallier ou la réduire au néant. Le chevaleresque Mathieu de Montmorency annonce son arrivée. Mme de Staël va l’attendre au pied du Jura, fait avec lui une excursion en Gruyère. A leur retour à Coppet, Mathieu y reçoit une lettre d’exile. Mme Récamier arrive au même moment ; en hâte, pour ne pas la compromettre davantage, on la fait repartir. Un ordre de la police l’atteint en route : « Mme Récamier, née Juliette Bernard, se retirera à quarante lieues de Paris ». Le préfet du Léman se frotte les mains : « Le deuil est, me dit-on, à Coppet ; tant mieux ! C’est une leçon de plus. »
« Mme de Staël est dans un enfer », note Bonstetten. Elle écrit à un vieil ami que le grand événement de sa vie, à présent, c’est le soleil. Quand il fait beau, elle espère que le bon Dieu ne l’a pas encore abandonnée. Mais le soleil chaque jour monte moins haut, disparaît plus tôt derrière la montagne, l’automne redouble l’angoisse de la châtelaine.
Certaines distractions ne vont pas sans de fâcheuses suites. Pendant l’hiver de 1811 à 1812, qu’elle passa en bonne partie à Genève, Mme de Staël alarma ses amis, intrigua les curieux, par son teint jaune, ses traits tirés, sa taille épaissie. Comme on lui conseillait pour sa santé les promenades en voiture, elle regagna Coppet au tout premier printemps… En grand mystère, le 7 avril 1812, elle mit au monde un garçon. Elle avait quarante-six ans.
Moins bien informés que les policiers, qui envoyèrent à Paris des épigrammes sur « ce fécond génie » dont « jusqu’à son hydropisie, - rien n’est perdu pour la postérité », plusieurs intimes de Mme de Staël ignorèrent ce qui s’était passé, tant la pauvre femme prit de peine pour leur donner le change. Le nouveau-né fut baptisé et mis en nourrice dans un village vaudois du pied du Jura ; le médecin genevois Jurine le présenta au baptême, et lui prêta des parents fictifs.
Le père de cet enfant tardif était un jeune Genevois, blessé dans la guerre d’Espagne comme lieutenant de hussard français. John Rocca, poussé par le goût de l’aventure, avait en effet choisi le métier des armes ; l’Empire ouvrait assez largement cette carrière à ceux dont la Révolution avait fait des Français. Hardi cavalier, Rocca tint brillamment la campagne. Mais au printemps de 1810, il reçut deux balles dans un guet-apens de l’affreuse guérilla. Une famille espagnole, touchée de sa faiblesse, de son visage enfantin, de ses beaux yeux rêveurs, de toute son apparence séduisante et fragile, le soigna comme un fils ; on lui apportait « des petits paniers de charpie parfumée et recouverte de feuilles de rose », on lui chantait des airs à la guitare. Puis le petit lieutenant fut rapatrié. Il rentra dans sa famille, à Genève, pâli, chancelant, une jambe raide. Quand il quittait ses béquilles et montait l’Andalou noir qu’il avait ramené d’Espagne, il retrouvait son intrépidité de jeune centaure. Plus d’une fois, il termina ses folles galopades sur les rampes pavées et les escaliers du vieux Genève, sous les fenêtres de Mme de Staël. Lui plaire était son idée impérieuse. Pourquoi cet audacieux soldat, qui n’étant point sot mais avait plus d’imagination que d’esprit, plus de caprices que de culture, s’éprit-il de la femme de lettres illustre, qui avait vingt ans de plus que lui ? – Le cœur a ses raisons… « Je l’aimerai tellement, dit-il un jour, qu’elle finira par m’épouser. »
Son visage intéressant, son prestige de héros, sa fougue juvénile, sa ténacité l’emportèrent. Tout d’abord l’illustre Corinne ne prit pas ce galant au sérieux. Mais détachée de Benjamin Constant, privée d’autres chers amis, le cœur animé mais non satisfait par des aspirations religieuses assez vagues, elle trouva dans la passion de Rocca une occasion dernière d’être heureuse par le cœur. Elle l’aima comme une mère, puis avec la reconnaissance de la femme mûre pour l’amoureux qui la rajeunit, et connut enfin, avec lui et par lui, une sorte de bonheur inquiet qui mit de la douceur dans ses dernières années. Elle hésita longtemps, toutefois, à régulariser cette liaison. Les actes, que nous avons publiés, prouvent que Mme de Staël épousa John Rocca, le 10 octobre 1816, à la fin de son dernier automne à Coppet.
Remise, tant bien que mal, de l’événement qui ébranla définitivement sa santé, la châtelaine éprouva le besoin d’échapper, coûte que coûte, au cercle de feu de la persécution policière, à l’atmosphère de suspicion qui s’épaississait autour d’elle. Mais comment faire ? Où aller ? – On lui interdisait l’Italie, l’Angleterre. La Suède, patrie nominale de ses fils, terre d’élection de Bernadotte, lui paraissait un refuge acceptable. Mais il fallait passer par la Russie, au moment où Napoléon préparait sa marche sur Moscou. Des terreurs arrêtaient la malheureuse. Elle avait une peur horrible de la prison, le préfet du Léman la menaçant d’arrestation si elle s’enfuyait. Quand on a un agent secret sous son toit, un gendarme, peut-être, au bout de son avenue…
Son évasion préparée, fixée au 15 mai, une hésitation invincible l’arrêta.
 
« Déchirée par l’incertitude, je parcourus le parc de Coppet ; je m’assis dans tous les lieux où mon père avait coutume de se reposer pour contempler la nature ; je revis ces mêmes beautés des ondes et de la verdure que nous avions si souvent admirées ensemble ; je leur dis adieu en me recommandant à leur douce influence. Le monument qui renferme les cendres de mon père et de ma mère, et dans lequel, si le bon Dieu le permet, les miennes doivent être déposées, était une des principales causes de mes regrets, en m’éloignant des lieux que j’habitais : mais je trouvais presque toujours, en m’en approchant, une sorte de force qui me semblait venir d’en haut. Je passai une heure en prière devant cette porte de fer qui s’est refermée sur les restes du plus noble des humains, et là mon âme fut convaincue de la nécessité de partir. »
 
Le samedi 23 mai 1812, après-midi, elle monta en voiture, avec sa fille, son fils Auguste, Rocca. Ils étaient en costume de promenade ; Mme de Staël tenait un éventail à la main ; elle dit qu’ils seraient de retour pour le dîner. – « En descendant l’avenue de Coppet, en quittant ainsi ce château qui était devenu pour moi comme un ancien et bon ami, je fus près de m’évanouir ; mon fils me prit la main… »
La voiture disparut sur la route de l’Orient.
 
À suivre…
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29 septembre 2007 6 29 /09 /septembre /2007 14:23
Bien qu’il n’est pas aujourd’hui opportun de signaler le travers Suisse avec son refus permanant de donner la nationalité Helvète aux étrangers et de signaler à contrario la « générosité » accordée à d’autres, aux « personnalités ». Il convient cependant de reconnaître à notre pays qu’il sait choisir ses futurs citoyens que l’on honorera par la suite !
 
Hermann Hesse, 1877-1962, Allemand - il obtint la nationalité Suisse en 1923.
 
Rainer Maria Rilke, 1875-1926, Autrichien, il devint Suisse en 1919.
 
Clara Haskil, 1895-1960, Roumaine, naturalisée  Suisse en 1949
 
Friedrich Nietzsche, 1844-1900, Allemand, Suisse dès l’âge de 24 ans.
 
Albert Einstein, 1879-1955, Allemand, il devint Suisse en 1899.
 
 
 
Quant à Paul Klee, il était Suisse, depuis toujours. :-) 
http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Klee
 
De même, Alberto Giacometti, Suisse des Grisons.
 
Par contre, Blaise Cendrars, de son vrai nom, Frédéric-Louis Sauser, 1887-1961, était Suisse, mais naturalisé français en 1916.
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