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19 août 2007 7 19 /08 /août /2007 14:56
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Published by G.Tell - dans gtell
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18 août 2007 6 18 /08 /août /2007 14:37
Publier sous le titre de « La Suisse inconnue » une photographie de Königsfelden, c’est se moquer, semble-t-il, de tous nos lecteurs qui possèdent quelques notions d’histoire. Chacun sait que c’est là que fut assassiné Albert Ier,  empereur d’Allemagne, et chacun se souvient d’avoir aperçu en passant dans la région de Windisch, la flèche de l’église, et d’y avoir vu étinceler une couronne. (Si vous êtes passé par là !)  Mais interrogez vos connaissances, et vous serez peut-être étonnés de constater qu’il existe des habitués des routes argoviennes qui ne se sont jamais arrêtés à Königfelden, où resplendissent dans leur éclat primitif les plus beaux vitraux du moyen âge de notre territoire.
 
Königsfelden qui se trouve sur la route Bâle Zurich, mérite ce que les automobilistes appellent volontiers « une grosse perte de temps ».
 
La région du confluent de l’Aar, de la Reuss et de la Limmat est certes l’une des plus jolies du plateau suisse ; chaque position importante est marquée d’un château ou d’une ruine (Lenzbourg, Brunegg et Wildegg, Habsbourg, Auenstein, Biberstein et Wildenstein). Lorsqu’on descend du Bötzberg, le regard embrasse tout ce vaste paysage boisé ; au-dessus de la Habsbourg a de la peine à émerger des arbres malgré les créneaux qu’on a eu la gentillesse de lui reconstruire au siècle dernier.
Après avoir traversé le pont d’où la ville de Brugg tire son nom, on passe sous la « Tour noire » dont la base a été très probablement construite (comme d’autres châteaux et églises des environs) avec des pierres provenant de la cité romaine de Vindonissa, la capitale de l’Helvétie orientale, détruite par les Alamans au Ve siècle. Tous les restes romains mis à jour par des fouilles ont été réunis dans un musée local ; le grand amphithéâtre au sud-est de Brugg témoigne de l’importance de cette ancienne capitale (il contenait dans ses gradins 10 000 spectateurs).
 
L’église de Königsfelden
Dès que vous avez franchi le porche, vous êtes l’hôte des Habsbourg ; leurs tombeaux sont vides depuis que l’impératrice Marie-Thérèse a fait transporter les corps à St-Blasien dans la Forêt-Noire (1770), d’où ils ont passé plus tard en Autriche ; cela ne les empêche pas d’être partout présents dans cette église qui fut leur sanctuaire familial. Il faut sans doute chercher l’origine de cette illustre maison en Alsace et dans le Brisgau, mais c’est en Argovie qu’elle fonda sa puissance politique. Ce n’est que sous le Grand Rodolphe que le centre de gravité des possessions des Habsbourg tend à se déplacer vers l’est ; à l’ouest. Rodolphe agrandit son domaine par l’héritage des Kybourg et par des achats, mais il se heurte en Romandie à un puissant voisin, Pierre de Savoie, comme lui habile « assembleur de terres ». Bientôt ce sont également les Waldsaetten, puis les communes urbaines suisses qui, imbues de liberté, s’opposent victorieusement à la politique d’annexion et de domination des Habsbourg. Le choc décisif se produira à Sempach ; puis la dynastie abandonne ses vieilles terres d’Argovie (1415), un demi-siècle plus tard la Thurgovie ; et au moment où la maison prend le rang de grande puissance, elle perd ses dernières possessions en Suisse.
Le meurtre de l’empereur Albert, le 1er mai 1308, se place à l’époque où les Habsbourg étaient encore solidement établis sur notre sol, et où les ambitions les plus folles leur semblaient permis. Moins souple dans sa politique que son prédécesseur Rodolphe, Albert avait cependant continué son œuvre avec la même ténacité. Les conjurés de Windisch avaient des griefs personnels contre l’empereur, en particulier le duc Jean, son neveu, qui n’avait pas reçu sa part d’héritage, mais ils étaient aussi soutenus par d’autres mécontents. Albert chevauchait de Baden vers Rheinfelden, d’où son épouse était partie pour venir à sa rencontre, et il s’apprêtait à passer le pont de Brugg lorsqu’il fut assailli par le duc Jean et ses complices, et assassiné ; il paraît que la dernière croisée du cœur de l’église de Koenigsfelden se trouve au-dessus de l’endroit exact où il expira. Jean parvint à passer les Alpes, déguisé en moine ; la suite de sa vie est obscure ; peut-être est-il mort à Pise, dans un couvent d’Augustins, ou bien dans une prison de Henri VII. La vengeance fut effroyable. Elle ne frappa pas seulement les conjurés, comme ce Rodolphe de Wart, reconnu et pris en France, alors qu’il se rendait à Avignon pour implorer l’absolution papale, et qui fut traîné sur la place de Brugg derrière un cheval, puis agonisa pendant trois jours et trois nuits, sur la roue, dit-on, les membres brisés, tandis que son épouse priait auprès de lui ; les parents – souvent innocents – des meurtriers eurent également à subir les fureurs des Habsbourg ; on brûlait les châteaux, on massacrait les garnisons. Mais en même temps, Elisabeth, veuve d’Albert Ier, fonda le double couvent de Königsfelden, pour perpétuer le souvenir de l’empereur défunt. Des sœurs Clarisses (Les nonnes de l’ordre de St-François d’Assise) et des frères Franciscains devaient y élever des prières incessantes pour attirer la bénédiction divine sur la dynastie et effacer par leur piété la tache du crime. Plus rien ne subsiste des deux cloîtres gothiques, ni de la tour qui garnissait l’entrée du couvent (elle fut détruite vers 1870, on se demande pourquoi) ; le célèbre trésor fut fondu et transformé en monnaie par les bernois, lors de la Réforme, et la décoration détruite ; un autel se trouve maintenant au musée de Berne. Nous savons qu’en 1330, lorsque l’évêque de Constance consacra le chœur de Koenigsfelden à la Vierge Marie, cette église était un bijou d’une rare beauté.
Il reste heureusement l’essentiel : les vitraux du cœur. En pénétrant dans le chœur, nous nous trouvons soudain dans un monde à part où règnent de violentes couleurs, réunies en un équilibre dangereux par la main d’un artiste magicien ; il est difficile de résister à une sorte d’envoûtement qui suit l’éblouissement des premières secondes. Cela n’est pas un « effet sur commande » ; la vie des vitraux est mystérieuse, et ils sont sensibles au moindre changement de lumière ; un jour de grand soleil, ils vous ennuieront peut-être ; ils ne livrent les secrets de leur beauté que dans certaines conditions. Si vous avez la chance de les surprendre au soir d’une journée grise, alors que l’église est plutôt sombre, vous assisterez à des miracles de couleur. Bien sûr, nous ne sommes pas à Chartres ; mais ce que nous avons sous les yeux à Koenigsfelden, c’est ce que l’art du vitrail pouvait offrir de plus réussi au début du XIVe siècle. C’est encore une belle époque. Chaque morceau de verre est d’une seule couleur. Les fenêtres forment autant de mosaïques où les rouges, les verts, les violets et les jaunes sont ordonnés selon la loi de l’alternance, mais surtout selon les lois qu’impose à l’artiste sa sensibilité. On remarque, par exemple, cette alternance dans les fenêtres 10 et 11, qui se font face ; dans la première, le fond de chaque médaillon est bleu et l’extérieur rouge, dans la seconde, l’intérieur est rouge et l’extérieur bleu. Vers le fond du cœur une telle alternance eût rompu l’unité de l’ensemble, aussi les couleurs des fenêtres 2 et 3 sont elles symétriques. La composition est remarquable : jamais la fantaisie et le mouvement ne brisent l’harmonie d’une fenêtre ; et jamais la rigidité architecturale n’écrase le mouvement des figures. Ces mêmes vitraux qui ont grande allure de loin, vous révèleront une foule de détails charmants, si vous vous approchez... les attitudes sont solennelles, les gestes gauches ; le dessin est sobre, et jamais mièvre. Sur les 11 fenêtres, deux ont été presque complètement détruites (9 et 5) ; les parties restaurées portent toujours la date de l’exécution. Au pied de chaque fenêtre se trouvent des ducs et duchesses de Habsbourg, ou bien des groupes inattendus comme celui de la fenêtre n°1 où l’on voit trois personnages endormis : Noé sous la vigne, le patriarche Jessé et Adam pendant l’extraction de la côte.
Voilà, c’est un lieu à visité car chargé d’histoire.
 habsbourg-02.jpg

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Texte tiré de « La Suisse inconnue » propositions de voyage. TCS 1941
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12 août 2007 7 12 /08 /août /2007 16:41
CHAPITRE IV
 
Corinne
Ou les grands jours de Coppet
 
 
« C’est une singulière combinaison, notait B. Constant dans son journal intime, que cette douleur profonde, déchirante et vraie qui l’accable, unie à cette susceptibilité de distractions et cette incorrigibilité de nature qui lui laissent toutes ses faiblesses de caractère… et son besoin d’activité. » Singulière combinaison, en effet, que la nature de Mme de Staël : grand esprit, certes ; grande âme assurément, mais plus grande par l’intensité de tous les sentiments, de toutes les impulsions instinctives, que par la pureté, le dépouillement, l’élévation des facultés morales. C’est cette combinaison, c’est ce mélange trouble mais bouillonnant, qui la rend largement humaine, qui permet à chacun de nous de se reconnaître en elle mieux que dans l’image d’une sainte ou dans l’œuvre d’un génie vraiment créateur. Son âme composite, cependant, au feu de la souffrance, allait s’épurant, et, sur l’enclume de la vie, rejetait ses scories avec des étincelles. Si elle eût vécu plus de cinquante ans, qui sait à quel degré de perfection elle serait parvenue ?
Mme de Staël passa en Italie les premiers mois de 1805. Elle en rapporta, sinon le sujet de Corinne, qu’elle portait en elle, du moins le cadre et la documentation de ce roman qu’elle allait écrire à Coppet. Pour composer ses ouvrages, elle n’avait pas besoin de solitude. Elle reçut avec joie ses amis éprouvés et des visiteurs nouveaux. Tel Henri Meister, Zurichois à demi Français, qui avait partagé sa jeunesse déjà lointaine entre ses deux patries ; à Paris, il avait succédé à Grimm dans la publication de la fameuse Correspondance littéraire, fréquenté assidûment le salon de Mme Necker. Depuis la Révolution, il continuait tant bien que mal en Suisse son rôle d’informateur des cours du Nord sur la vie littéraire de Paris. On devine ce que signifiaient le foyer de Coppet et la correspondance de la châtelaine femme de lettres pour le vieux publiciste. Meister plaisait à Mme de Staël par sa bonne grâce d’ancien régime. Guillaume Schlegel, qu’elle avait ramené d’Allemagne pour l’associer à ses études et à l’instruction de ses enfants, apportait à la société du château un élément moins gracieux, mais plus original. Quand son frère, Frédéric Schlegel, le rejoignait au bord du Léman, Mme de Staël et ses hôtes pouvaient connaître mieux qu’à Weimar la subtile philosophie et l’esthétique bizarre que ces romantiques allemands prétendaient tirer de l’œuvre de Goethe et dirigeaient contre le lyrisme éloquent de Schiller.
Si Mme de Staël devint la marraine du romantisme français, elle eut l’avantage d’accueillir à Coppet, en 1805, le parrain de la littérature nouvelle. M. de Chateaubriand s’arrêta quelques jours chez l’auteur De la littérature dont il avait combattu les idées sans qu’elle devînt son ennemie. Le libéralisme politique et religieux de la calviniste fille des Necker ne pouvait faire bon ménage avec le catholicisme décoratif du gentilhomme breton. Mais M. de Chateaubriand n’avait pas besoin de Mme de Staël pour le ménage de l’esprit ni pour celui du cœur. A vrai dire, la foi de la baronne dans la « perfectibilité » de l’esprit humain valait l’apologie religieuse du vicomte, qui pensait illustrer le « génie du christianisme » par le tableau de l’erreur mortelle d’ « Atala » et de la mélancolie de « René ». Mais le nostalgique poète en prose avait besoin d’amour tendre ; une amie impérieuse et femme de lettres n’était point pour le séduire. Déjà Pauline de Beaumont, avec ses ardeurs de poitrinaire, l’avait rejoint à Rome pour mourir sous les yeux de son « enchanteur ». Déjà Delphine de Custine… De l’incertaine Sylphide qui hantait l’insomnie de l’adolescent de Combourg, jusqu’à la mystérieuse Occitanienne, en passant par Mme Récamier qui devint, vieillissante et demi aveugle, l’ange gardien du don Juan vieilli, - la théorie des amoureuses de Chateaubriand se déroule… A Coppet, il se trouvait accompagné de la plus sacrifiée : comme par miracle, il y vint avec… Mme de Chateaubriand. Elle n’était ni laide ni sotte ; observatrice ironique, elle écrivit des mots piquants sur Mme de Staël ; elle en a écrit sur son mari, qu’elle aima cependant avec une ferveur presque ingénue. Les yeux brillants sous sa chevelure que Girodet peignit comme fouettée par le vent de la fatalité ou par les orages du romantisme, l’enchanteur se taisait, dédaigneux ou timide, s’abandonnant parfois dans l’intimité à des mouvements de gaîté pétulante. « Je le crois encore plus sombre que sensible », écrivait Mme de Staël. Elle l’apprécia mieux dans ses dernières années… Cependant, elle écrivait Corinne.
Corinne, c’est Delphine encore, mais plus maîtresse de sa parole, plus mûre, plus simple peut-être mais un peu figée dans la roide convention du style Empire ; Delphine dépaysée, et qui, au lieu de vivre en France, de s’échapper en Suisse, vit à Rome, parcourt l’Italie, est forcée par la destinée de confronter ce pays avec la brumeuse Angleterre. Corinne est un roman italien avec un épisode anglais ; c’est un roman cosmopolite ; c’est un chapitre nouveau de cette comparaison des différents génies européens, qui, commencée dans le livre De la littérature, se développera dans l’Allemagne, s’achèvera dans les Dix années d’exil, ces mémoires si vivants, dans les Considérations, cette étude politique si judicieuse et documentée de la France et de l’Angleterre. Ayant passé toute une année en France – à quarante lieues de Paris ! – Mme de Staël y fit paraître Corinne, au printemps de 1807. Une lettre de Rosalie de Constant, qui lisait le premier exemplaire du roman reçu à Lausanne, nous donne l’impression toute fraîche des contemporains cultivés :
 
« Elle nous fait, on peut le dire, respirer l’Italie. Tout ce qu’elle peint l’est d’une manière si vive, avec tant de finesse et d’un côté si neuf, qu’il y a beaucoup d’illusion. D’ailleurs, c’est comme toujours une grande abondance d’idées ; trop souvent de la recherche et de l’obscurité. Les héros sont ce qui intéresse le moins ; l’homme est trop passif et la femme trop active ; c’est toujours elle qu’on retrouve dans Corinne, et on voit que ceux qui l’ont aimée n’ont jamais été si passionnés qu’il le lui aurait fallu. La nature est ce qu’elle peint le moins ; ce qu’elle en dit fait regretter qu’elle ne l’ait pas regardée plus souvent. Où elle est excellente, c’est dans la peinture des mœurs et du caractère italien. Jamais on n’a observé, deviné, avec plus d’esprit et de sagacité. »
 
Bientôt cette admiratrice de Corinne allait se brouiller avec la romancière. Rosaline de Constant assista, dans l’été de 1807, à une scène si violente que « la terrible et trop célèbre dame » fit à Benjamin, à des éruptions si forcenées d’imprécations et de reproches, qu’elle évita désormais de la rencontrer et fit même le vœu de ne plus lire ce qu’elle écrivait. Toute la famille de Constant prit parti dans cette tragi-comédie du dépit amoureux, qui, d’acte en acte, et de rupture en réconciliation, se prolongea des années et même bien après que Benjamin Constant se fût remarié avec Charlotte de Hardenberg. Tandis que Rosalie et ses tantes, oubliant la veulerie et les inconséquences de leur parent, maudissaient « l’homme-femme dont la main de fer » l’enchaînait depuis douze ans, tandis que Mme d’Arlens (fille de Constant d’Hermenches) soutenait au contraire Corinne contre Adolphe, un cousin de Benjamin, le chevalier de Langallerie, chef d’une chapelle piétiste, intervenait comme médiateur, offrait à la malheureuse égarée par la passion le refuge de l’amour divin. Intéressé le beau premier au résultat de cette cure pieuse, Benjamin Constant doutait de son succès. Cependant Mme de Staël put déclarer plus tard que « le Pape des piétistes » vaudois (pour parler comme Charles de Constant) avait remis le calme en son âme « dans un des moments les plus cruels de sa vie. »
Il est certain que le château de Coppet, toujours libéralement ouvert aux gens du monde, aux gens de lettres, reçut avec prédilection, surtout vers 1808, des chrétiens et des mystiques de toutes les observances et de toutes les directions. Bonstetten, malgré sa souplesse d’esprit et sa facilité de cœur, se sentait fort mal à l’aise au milieu de la ferveur catholique de Mathieu de Montmorency, du calvinisme de Guillaume Schlegel, du mysticisme extravagant d’un autre Allemand, Zacharias Werner. Mme de Krüdener, convertie, passait à Coppet, endoctrinait son hôtesse, lui parlait des « douleurs de l’homme qui lui sont plus chères que ses félicités », et de « cette main toute puissante qui lance une vie de misère dans un océan d’oubli » ! Mme de Staël admirait en elle « un avant-coureur d’une grande époque religieuse qui se prépare ». La châtelaine composait, dans cette atmosphère propice, son étude « De la disposition religieuse appelée mysticité ». Quand il lut ce chapitre de l’Allemagne, Bonstetten eut lieu de se rassurer. Mme de Staël traversa ces ardeurs célestes sans grand dommage pour sa raison claire et tempérée. Prêtresse de l’enthousiasme, victime des passions terrestres, elle découvrit dans la « mysticité une manière plus intime de sentir et de concevoir le christianisme », mais ne s’abandonna pas pour autant aux extases des vrais mystiques.
Le dévot Mathieu de Montmorency n’avait pas toujours eu à l’égard de Mme de Staël l’amitié pure et patiente qu’il nourrissait maintenant pour cette passionnée comme pour la frigide et séduisante Juliette Récamier. Jeune seigneur chevaleresque, libéral, il fut, avec MM. De Talleyrand et de Narbonne, un des trois hommes que Germaine de Staël, de son propre aveu, aima le mieux dans sa jeunesse. Cette affection était payée de retour. L’ambassadrice de Suède avait sauvé la vie de cet ami comme de plusieurs autres au moment des massacres de 1792. Elle lui donnait asile en Suisse pendant la Terreur, quand il apprit l’exécution ou l’incarcération de plusieurs de ses proches. Désespéré, M. de Montmorency abjura sa philosophie sceptique, se réfugia dans la foi de ses pères. On dit de lui désormais qu’il était « pieux comme il était blond ». Son sentiment pour Mme de Staël ne faiblit pas ; il s’épura. M. de Montmorency veilla sur elle, s’efforça, sans grand succès, d’écarter d’elle les passions, de la détourner des imprudences. Il s’allia avec Mme Necker – de Saussure pour garder leur amie, pour l’encourager dans ses déceptions et ses dépressions mélancoliques. Lorsque B. Constant, pour la conquérir, joua une nuit la tragi-comédie de l’empoisonnement, on vint avertir M. de Montmorency dans sa chambre. En robe de chambre de piqué blanc, il lisait les Confessions de saint Augustin. A l’ouïe de ce qui se passait, il sorti tout à coup de sa sérénité chrétienne et s’écria, avec un accent de vieille aristocratie : « Qu’on jette par la fenêtre cet homme, qui ne fait que troubler cette maison et qui la déshonore par un suicide ! »
A Coppet, le doux mais sagace Mathieu eut mainte occasion d’éprouver les vices et les vertus de Benjamin. Il put le rencontrer sur un autre terrain, lorsque, à la Restauration, M. de Montmorency devint duc, ministre des affaires étrangères, membre de l’Académie française. Ces devoirs et ces honneurs n’effacèrent pas dans la mémoire de Mathieu le souvenir de Mme de Staël. A l’anniversaire de la mort de sa grande amie, il notait : « Elle a écrit dans les Dix années d’exil, en parlant de moi : « Je ne lève jamais les yeux sans penser à mon ami », et j’ose croire aussi que dans ses prières il me « répond. »
D’autres familiers du château de Coppet étaient plus enfoncés dans la réalité bourgeoise que ce gentilhomme de grand style. Le Genevois Simonde de Sismondi avait presque trente ans quand il rencontra Mme de Staël vers 1802. Sa taille était courte, son teint foncé. Il s’occupait d’agronomie et d’économie politique. Il entreprit un long ouvrage sur les Républiques italiennes au moyen âge, dont Mme de Staël corrigea bien des pages, l’engageant à y mettre plus de vie, stimulant ses principes libéraux. En retour, cet homme sans éclat mais équilibré, dévoué, constant, fut de ceux qui l’aidèrent à manifester de la fermeté dans la conduite de sa vie et à serrer de près sa pensée un peu flottante. Avec son vieil ami Bonstetten, comme elle le dit, son « soutien dans toutes ces adversités ». Il lui  devait bien cet appui. Quand il vit se refermer le tombeau de son illustre amie, il put s’écrier : « C’en est fait de cette société vivifiante, de cette lanterne magique du monde, que j’ai vu s’éclairer là pour la première fois… Ma vie est douloureusement changée ; personne peut-être à qui je dusse plus qu’à elle. »
La châtelaine avait séjourné à Vienne, avec Sismondi, dans les premiers mois de 1808 ; elle était rentrée en parcourant de nouveau la Thuringie, les bords du Rhin. De Coppet, elle fit, l’été de la même année, une excursion en Suisse allemande, pour assister à la « fête des bergers » d’Interlaken. Elle la décrira longuement dans l’Allemagne. Tous les éléments de son germanisme, littéraire et philosophique, elle les réunit alors, les compose. Surtout, elle les domine. Sur les idées et les ouvrages, comme capricieuse.  Elle sait tenir compte d’autrui et accorder avec un sourire ce que chacun lui demande ; mais sa dignité souveraine et sa fantaisie la dispensent de s’attarder, d’approfondir, de poursuivre une étude spéciale. Douée d’une sensibilité intellectuelle fine et rapide, elle discerne l’apport de chacun, elle établit les liaisons, enveloppe son butin d’esprit dans un discours chaleureux et clair. Les Allemands, les Danois, les Italiens, les Anglais, qui séjournent à Coppet, apportent des présents et remportent un trésor ; la châtelaine les met à contribution, mais ils n’altèrent pas le génie du lieu.
 
La révolution vaudoise avait supprimé les droits féodaux, rachetés aux seigneurs à la suite de laborieuses négociations où la dame de Coppet intervint, pour sa baronnie, avec à propos et précision. Mais elle n’avait pas aboli d’un coup les traditions, les habitudes. Aux droits seigneuriaux correspondaient des devoirs. Si le devoir s’efface, la bonté y supplée… Mme de Staël demeura pour les petites gens de Coppet la bonne dame du château. La mère Dancet, une vieille lavandière, racontait, longtemps après, combien « Madame la baronne » était bonne pour les pauvres. Elle leur faisait réserver tout ce qui sortait de la table, aimait à causer avec ceux qu’elle rencontrait. « La vie de Coppet, était une vie de château. » Sainte-Beuve, écrivant cette phrase, pensait aux entretiens du salon, à l’échange fécond des pensées, peut-être aux rendez-vous discrets du parc, aux explications tumultueuses dans le silence des soirs d’été. Mais un grand train de maison fait vivre beaucoup de gens, surtout si la maison est le château d’une femme de cœur.
Les bourgeois de l’endroit, s’ils n’avaient pas affaire avec la châtelaine, la rencontraient au moins le dimanche à l’église, soit dans le temple de Coppet qui conserve des souvenirs des Necker et de leur fille, soit dans celui du village de Commugny, dont le bourg de Coppet est l’annexe ecclésiastique. Mme de Staël entraînait au prêche ceux de ses hôtes qui voulaient lui plaire ou suivre son exemple. Elle invitait le ministre de la paroisse « aux splendides festins qu’elle donnait », pour reprendre les termes d’un mémorialiste qui s’exagérait peut-être le faste du château. Il est certain que la châtelaine, quand elle n’était entourée que de ses hôtes familiers, quelques Genevois, Vaudois, Français, les faisait parfois danser chez elle avec les « belles de Coppet ». Sa vanité sociale, que Paris parfois lui reprochait, se tempérait de beaucoup de simplicité. Elle faisait peu de cas du luxe, du confort.
 
« On voulait un jour », raconte Mme Necker de Saussure dans sa Notice sur Madame de Staël, « lui faire honte de ce que sa chambre à Coppet n’était pas plafonnée, et de ce qu’on y voyait les poutres. « Voit-on les poutres ? dit-elle ; je n’y avais jamais pris garde. Permettez que cette année, où il y a tant de misérables, je ne me passe que les fantaisies dont je m’aperçois. »
« Le seul luxe auquel elle mît du prix, était la facilité de loger ses amis chez elle, et de donner à dîner aux personnes qu’elle avait envie de connaître. « J’ai pris un cuisinier qui court la poste, disait-elle, n’est-ce pas là exactement ce qu’il me faut pour donner à dîner au débotté dans toute l’Europe ? »
« Mme de Staël était singulièrement aimable et naïve, quand elle rendait compte de l’impression que produisait sur elle tout le matériel de la vie. Les petites ruses des subalternes, leur genre d’esprit, la finesse des paysans, l’amusaient à observer. Elle prenait un plaisir d’enfant à certains petits détails, et croyait s’être arrangé un cabinet superbe, lorsqu’elle y avait fait mettre un papier neuf.
« Sa manière de travailler était d’accord avec tout le reste, et elle n’a mis aucune pédanterie dans sa vocation d’auteur. »
 
L’étude et la composition littéraire étaient pour Mme de Staël, pour son âme agitée, comme un remède calmant et stimulant tout à la fois. Cependant, rapporte sa cousine, les amis qui venaient l’interrompre n’en étaient pas moins bien accueillis.
 
« Il n’y a pas d’exemple que dans le moment où elle écrivait avec le plus de feu et de rapidité, elle ait témoigné autre chose que du plaisir en voyant entrer ceux qu’elle aimait.
« Dès sa plus tendre enfance, elle avait contracté l’habitude de prendre en gaîté les interruptions. Comme M. Necker avait interdit à sa femme la composition, dans la crainte d’être gêné par l’idée de la déranger en entrant dans sa chambre, Mlle Necker, qui ne voulait pas s’attirer une telle défense, s’était accoutumée à écrire pour ainsi dire, à la volée ; en sorte que la voyant toujours debout, ou appuyée sur un angle de la cheminée, son père ne pouvait imaginer qu’il lui fît suspendre un travail sérieux. Elle a tellement respecté ce petit faible de M. Necker, que ce n’est que longtemps après l’avoir perdu, qu’elle a eu dans sa chambre le moindre établissement pour écrire. Enfin, lorsque Corinne eut fait un grand fracas dans les pays étrangers, elle me dit : « J’ai bien envie d’avoir une grande table, il me semble que j’en ai le droit à présent. »
 
Cette femme si simple se plaisait cependant à s’entourer d’hommes illustres et de femmes brillantes. Elle aimait la gloire d’autrui et ne redoutait pas la beauté… sur d’autres figures que la sienne. On connaît son amitié pour Mme Récamier. La belle Juliette, aux yeux de la postérité, est inséparable de l’éloquente Corinne, comme la beauté s’unit à l’esprit dans l’idéal féminin. Il n’est pas de récit populaire, de tableau, de film, qui ne les fasse valoir par la vertu du contraste, rapprochant la petite tête de Mme Récamier, couronnée de cheveux bouclés, des amples turbans de foulard ou de cachemire bariolés dont Mme de Staël, à la fin de sa vie, recouvrait sa chevelure sombre. Cette brillante antithèse frappe les imaginations ; et c’est accorder peut-être quelque chose à l’imagination que de montrer aux visiteurs de Coppet, à côté de la chambre de Mme de Staël, « la chambre de Mme Récamier ». Mais si la plus jolie femme du Consulat et de l’Empire ne tint pas compagnie à la dame de Coppet aussi constamment qu’on se plaît à le croire, elle n’en séjourna pas moins plusieurs mois auprès de Mme de Staël, à Ouchy, à Coppet, dans le tumultueux été de 1807 et fort avant dans l’automne ; elle fit encore au château un plus bref séjour en 1809 ; elle y revint en 1811, dans des circonstances dramatiques. Elle portait sur son front de virginale coquette le signe mystérieux qui suscite la légende. Cela suffit pour que la postérité cherche son ombre légère dans les salons et sur les pelouses où palpite et bruit encore l’ombre moins diaphane de la châtelaine.
C’est à Coppet, en 1807, que le cœur de la belle Juliette, rassasié des joies de la vanité, éprouva pour la première fois peut-être la force de l’amour. C’est dans la maison indulgente de Mme de Staël que le prince Auguste de Prusse s’éprit de Mme Récamier, et lui offrit de l’épouser.
Moins bien doué que son frère Louis-Ferdinand, dont Mme de Staël avait apprécié à Berlin la distinction d’esprit et qui avait été tué, en 1806, au premier combat entre Prussiens et Français, le prince Auguste, neveu du grand Frédéric, était un don Juan intrépide. Sa valeur ne l’avait pas empêché d’être blessé et pris par les soldats de Murat, peu après la mort de son frère. Emmené en France, le jeune prince, prisonnier sur parole, put accepter l’invitation de Mme de Staël à Coppet. Auguste de Prusse n’avait pas la tête bien solide. « C’est un étourneau que les malheurs de son pays n’ont pas rendu sérieux », écrivait Rosalie de Constant. Et Benjamin Constant nous le montre « gauche et bavard, les coudes en dehors et le nez en l’air ». Il est vrai que Benjamin avait quelque raison de se plaindre. Mme Récamier avait tourné cette tête princière. Tout le jour, S. A. Royale s’empressait autour de S. A. la Beauté. Il l’accompagnait en bateau, à cheval. Un jour que Benjamin chevauchait avec eux, le prince lui dit impérieusement : « Monsieur de Constant, si vous faisiez un petit temps de galop ! »
Mme Récamier avait le privilège de fixer les cœurs mobiles et d’inspirer les passions fidèles dont elle était peu capable. Avant le départ du prince, qui rentrait en Allemagne avec son officier d’ordonnance, le fameux tacticien Clausewitz, Juliette consentit à échanger avec lui des promesses de mariage écrites et solennelles… Le prince parti, l’enchanteresse se reprit lentement, renonça à demander le divorce au pauvre banquier Récamier. Mais Auguste de Prusse resta sous l’action du philtre de la magicienne. Il ne se maria jamais. En 1843, il voulut être enseveli avec l’anneau que Juliette lui avait donné à Coppet et sur lequel elle avait fait graver cette promesse fallacieuse : Je le reverrai…
Une autre femme qui eut une des plus mauvaise langues de son temps, Mme de Boigne, prétend que la vie de Coppet était oisive et décousue, que rien n’y était réglé, que personne dans ce château ne savait où se tenir, se réunir. « Toutes les chambres des uns et des autres étaient ouvertes. Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait des heures, des journées… » C’est rendre un hommage involontaire au libéralisme de la châtelaine. Mais la vie de château, malgré cette liberté, avait un rythme que la malveillante visiteuse n’a pas aperçu. On déjeunait à dix ou onze heures. Mme de Staël consacrait la matinée, avant et après ce premier repas, aux affaires de sa fortune, à son travail littéraire, qu’elle poursuivait jusqu’au dîner. Ce repas se prenait dans l’après-midi, vers quatre ou cinq heures. La conversation s’engageait à table et pouvait se prolonger fort avant dans la soirée. A onze heures, on soupait ; puis l’on se retirait, ou l’on causait encore.
« J’ai mal à la vie », s’écriait une fois la châtelaine, en proie à un accès de cette mélancolie qu’on a dénommée le mal de la capitale. Cette souffrance de l’exil, qu’elle portait en elle partout et qui devait plus tard lui rendre intolérable le séjour de Paris même, elle la combattait par le travail, par la distraction active. Ecouter, regarder, étaient des occupations trop passives pour son âme inquiète. Il lui fallait diriger la conversation, mener le jeu. Le théâtre de société fut son divertissement de prédilection.
Elle avait appris dans sa jeunesse la diction dramatique avec la Clairon. En 1803 déjà, elle jouait Phèdre à Coppet. Dans l’hiver de 1805 à 1806, nous la voyons donner à Genève une véritable saison théâtrale. Les tragédies de Voltaire firent les frais de la plupart de ces soirées de la place du Molard, et reparurent à Coppet. Mme de Staël incarne Mérope, Zaïre, Alzire, la Palmire de Mahomet. Le comte de Divonne joue avec perfection le rôle du vieux Lusignan. Une pièce comique accompagne habituellement la tragédie. On représente ainsi les Plaideurs. B. Constant remarque malicieusement que l’indispensable Schlegel, qui est comique dans la tragédie, n’est pas gai du tout dans la comédie ! Mme de Staël, naturellement, se met à écrire pour la scène. Elle réussira surtout de petites pièces, dont plusieurs, dans le genre gai, sont alertes et charmantes. Mais, en 1806, elle émeut les Genevois, en jouant avec sa fille cadette, cet écervelé d’Albert, sa touchante scène biblique d’Agar dans le désert. Phèdre termina brillamment cette saison de Genève et resta une des grandes attractions du répertoire de Coppet.
En 1807, une autre tragédie racinienne offre à Mme de Staël l’occasion de déployer son talent et même de dire publiquement en beaux vers à Benjamin Constant de ces vérités furieuses qu’elle lui adressait en particulier dans une prose non moins sonore. Montée en août, près de Lausanne, au Petit-Ouchy, Andromaque fut reprise bientôt après sur le théâtre de Coppet. Mme Récamier faisait la douce Andromaque. Mme de Staël avait pris pour elle la violence d’Hermione. Benjamin, en Pyrrhus, fut embarrassé de son personnage, ce qui fit dire à l’un des Genevois pressés dans la salle : Je ne sais si c’est le roi d’Epire, mais c’est bien le pire des rois ! »
Coppet, cette année 1807, attirait les femmes célèbres. La reine du pinceau, Mme Vigée-Lebrun, vint rejoindre la reine de la beauté et la reine de l’esprit. Elle fit de Mme de Staël ce portrait en Corinne qui est au musée de Genève et dont on admire à Coppet une bonne copie. Pendant son bref séjour (elle revint du reste l’année suivante et accompagna la châtelaine à la fête des bergers), Mme Lebrun vit jouer à Coppet la Sémiramis de Voltaire. Mme de Staël, nous dit-elle, eut de bons moments dans le rôle d’Azéma, tandis que Mme Récamier mourait de peur dans celui de Sémiramis et que M. de Sabran, l’avantageux et précieux Elzéar de Sabran, n’était pas trop rassuré dans le personnage d’Arsace.
On avait dressé la scène de Coppet dans la galerie du rez-de-chaussée, que le fils de la châtelaine transforma plus tard en bibliothèque. Un habitué du château, Pictet de Sergy, parle d’un théâtre complet et permanent. Il est certain que ces représentations n’avaient rien d’improvisé. Les décors, les accessoires, étaient faits de main d’ouvrier. Pour représenter les princesses de Racine et de Voltaire, Mme de Staël portait la pourpre, les voiles des héroïnes antiques, ou les costumes pittoresques des reines exotiques ; pour sa scène biblique d’Agar, elle se drapait d’une simple étoffe brune. Toute la troupe, naturellement, se costumait et se parait avec le même soin ou la même magnificence.
Cet appareil augmentait l’attrait des soirées dramatiques de Coppet. On y venait de Genève, des villes et châteaux vaudois, de Lausanne même. Obtenir une invitation était une faveur, désirée, sollicitée. Henri Monod, l’homme d’Etat vaudois, écrivait une belle lettre à la châtelaine pour être admis avec sa famille à une représentation en novembre 1807 : « Quand on eu le bonheur de vous connaître et de lire vos ouvrages il serait étonnant qu’on n’eût pas ardemment souhaité de voir s’exprimer par votre bouche les héroïnes de Racine et de Voltaire… » Il reçut trois billets. Les Monod entendirent ce soir-là Geneviève de Brabant, aimable drame légendaire de Mme de Staël. Une dame pleura d’un bout à l’autre. Un spectateur fut si ému qu’il se trouva incapable d’assister à la seconde pièce. Un gentilhomme du pays raconte ainsi cette mémorable soirée :
 
« Le monde énorme de Genève et des environs s’était rassemblé de si bonne heure qu’à trois heures et demie la salle, assez grande, était déjà remplie. À cinq heures la toile se leva et le spectacle commença par Geneviève de Brabant, pièce-drame de la composition de Mme de Staël, qu’elle joua avec ses trois enfants. Les trois actes furent entendus avec le plus vif intérêt et applaudis avec fureur. Le dernier cependant est trop long. Une imagination très brillante, des maximes sublimes et des phrases admirables, joint à l’intérêt de la pièce qui est bien conduite jusqu’à la fin, donnent à cet ouvrage le cachet de Mme de Staël. On joua ensuite une pièce de M. de Sabran, Français de beaucoup d’esprit, dans laquelle il peint le monde de Paris sous le titre des Deux fats ou le grand monde… Mme Récamier jouait et était belle, belle au possible ! Malgré tout ce qu’il y avait à voir et à entendre, on ne fut pas fâché de voir tomber la toile, surtout ceux qui étaient debout depuis trois heures et demie jusqu’à dix heures et demie, au nombre desquels j’étais. »
 
Peu de temps avant, on avait joué Phèdre. Un Neuchâtelois, François Gaudot, que la présence de Mme Récamier retenait auprès de Mme de Staël, nous renseigne minutieusement sur cette représentation. Il estime que Mme Récamier a trouvé dans la jeune Aricie un de ses meilleurs rôles : « c’est le triomphe de la nature sur l’art ». M. de Sabran, affecté, galant à l’excès, manque de force tragique sous les traits du rude chasseur Hippolyte. Auguste de Staël fait Théramène : il a l’air vieux à souhait, quoiqu’il n’ait que dix-sept ans. M. de Prangins jue Thésée en tyran ; il a un organe de basse-taille superbe, mais il est si grand que son front touche la voûte du palais et que, au milieu d’acteurs remarquablement petits, il semble le maître d’une troupe de marionnettes. Phèdre, c’est le meilleur rôle de Mme de Staël ; elle y a moments qui la mettent au niveau des meilleures actrices ; cependant elle marque trop la césure des vers ; surtout, dans les passages de passion, elle force la voix et fausse l’intonation… Après Phèdre on donne une petite pièce gaie. Frédéric de Chateauvieux (qui pour une autre représentation composera de charmants proverbes) et Mme Rilliet-Huber s’y montrent acteurs consommés. La châtelaine, remise des pâmoisons de « la fille de Minos et de Pasiphaé », reparaît en première coquette et enlève de nouveaux suffrages.
L’été de 1808, avec ses pieuses assises que nous avons rappelées plus haut, fut moins favorable aux essais dramatiques. On lut des pièces étrangères, commentées par la châtelaine. On joua un nouvel ouvrage de Mme de Staël, la Sunamite. Pour voir Elisée ressusciter la jeune Semida, fille de la veuve de Sunam, l’auteur réunit, à la fin d’octobre, le public des grands jours. Benjamin Constant admira la couleur locale que son amie avait su mettre dans ce drame hébraïque. Il jouait le prophète ; la fillette qu’il rappelait à la vie était Albertine de Staël… Il notait, le lendemain de cette représentation pleine de signification : « Il ne me passera, j’espère, comme mes autres attributs. »
L’été de 1809 revit à Coppet la belle Juliette, et Mathieu de Montmorency, l’ami discret et pieux des belles et des passionnées. Le mysticisme et le germanisme cependant ne craignirent pas d’affronter les grâces parisiennes et la pure raison française : Zacharias Werner reparut. Il termina auprès de celle que, dans sa trouble ferveur, il appelait sainte Aspasie ou Notre-Dame de Coppet, son drame de la fatalité, Le 24 février, qui allait devenir le modèle d’un nouveau genre romantique. Mme de Staël voulut essayer sur son théâtre cette pièce, qu’elle étudie longuement dans l’Allemagne. L’auteur, Schlegel et une demoiselle de Jenner jouèrent les trois rôles de cette action qui se déroule dans une famille de paysans des Alpes, isolée au milieu des neiges. Vingt personnes seulement assistèrent à cette expérience dramatique étrangère, à cette vivante séance de littérature comparée. On voit que les soirées de Coppet n’étaient pas divertissement pur, qu’elles servaient au progrès du théâtre et des études littéraires. Auparavant déjà, à la fin d’une première saison, Mme de Staël disait de ses essais dramatiques : J’en aurai recueilli le genre d’idées que je voulais avoir sur cet art. »
Werner, ce fou de génie, était un pur Germain. Au Neuchâtelois Gaudot, qui avait vécu à Berlin, la châtelaine écrivait : « Vous êtes un esprit sur les frontières des deux pays, et votre jugement me servira pour deux nations. » La comparaison de ces deux nations, leur rapprochement par un arbitrage spirituel, c’était la grande pensée de Mme de Staël, au moment où elle écrivait l’Allemagne. C’était une grande pensée. Mais il ne suffit pas de penser. Pour récolter une bienfaisante moisson, il ne suffit pas de se jeter une bonne semence dans une terre qui n’est pas préparée.
Gaudot, cultivé, homme de goût, était trop dilettante, épicurien, pour se plaire aux spéculations de la philosophie littéraire et politique. L faisait la cour à Mme Récamier, et notait sur ses tablettes : « On imaginerait difficilement la quantité et la finesse de petites tracasseries, qui ont été produites par cette longue vie de château. J’ai eu pour les apprendre un canal qui m’a mis à portée d’en saisir l’ensemble. C’est un fort joli tableau pour ma galerie… »
À suivre…
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4 août 2007 6 04 /08 /août /2007 14:18
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Hé oui ! Voilà un billet (ancien) de Fr. 100.- SUISSE. Un Borromini comme on disait à l’époque. Pourquoi cet homme et pas un autre ? Le choix en revient à la BNS.
Aujourd’hui, en faisant une recherche sur Internet, Borromini nous semble un architecte de la Renaissance convainquant. Par contre, il faut se convaincre qu’il soit Suisse. Cependant, voici ce qu’en disait le « Dictionnaire Universel d’Histoire et de Géographie, Nouvelle édition, Paris. » Librairie de L. Hachette et Cie, janvier 1855.
 
Borromini (François), architecte italien, né à Bisonne dans le Milanais en 1599, fut élève de Maderno, et lui succéda dans la place d’architecte de St Pierre de Rome. Il renchérit sur le mauvais goût introduit par ce maître, donna dans les formes bizarres et entortillées, et créa un genre vicieux qui de son nom a été appelé borrominesco. Cependant on estime encore sa façade de l’église de Ste Agnès, sur la place Navone, à Rome, et le collège de la Propagande. Jaloux du Bernin et des autres architectes en réputation, il se livra, pour les surpasser, à des travaux excessifs, ce qui le fit tomber dans des accès d’hypocondrie au milieu desquels il se tua lui-même, 1677. Son œuvre a été publiée en 1727 à Rome. In-folio.
 
Voilà qui laisse à réfléchir sur le choix, de l’époque, de la BNS, pour un personnage faisant du Borrominesco et comment cela se fait-il qu’actuellement on ne dise pas que Borromini était un jaloux dépressif ?
 
GTell
 
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3 août 2007 5 03 /08 /août /2007 15:06
 
La ligne du « Tonkin », ainsi nommée dans la région, va de Bouveret (St-Gingolph), situé à l’extrémité du lac Léman, à travers cette plantureuse plaine du Rhône, jusqu’au défilé de St Maurice. Elle est entièrement située sur territoire valaisan et sur la rive gauche du Rhône.
Elle a un tracé typiquement de plaine comportant peu de rampes et de rayons, mais bien des alignements, ce qui est assez rare pour la Suisse. Le seul ouvrage d’art important de cette ligne est le tunnel de St Maurice imposé par le défilé du même nom.
Histoire
Les premiers pourparlers pour l’implantation d’une ligne de chemin de fer en Valais avaient d’autres buts que de desservir la vallée du Rhône, mais plutôt au-delà de la frontière vers l’Italie et même plus loin encore en direction de l’Asie. En ce moment déjà, on pensait percer les Alpes, et il n’était pas question du tunnel du Simplon, mais plutôt du Grand St Bernard.
La première concession fut sollicitée le 7 septembre 1852 par MM. Béguin et Franel de Vevey et Paris pour une ligne de Villeneuve à Aoste traversant le Rhône à Illarsaz, mais laissant de côté Aigle, Ollon, Bex, de même que la région s’étendant de Bouveret à Vouvry. Dans les pourparlers qui suivirent, l’Etat du Valais exigea deux embranchements, un de Martigny à Sion et l’autre d’Illarsaz à Bouveret. Enfin, du côté vaudois, on exigeait le passage de la ligne sous les rochers de St-Triphon de façon à pouvoir desservir Aigle et Bex.
Le Grand Conseil valaisan tint séance le 30 novembre 1852, annula la concession accordée et chargea le Conseil d’Etat de trouver un nouveau concessionnaire. C’est le résultat de cette séance qui fit échouer ce pauvre canton du Valais dans les bras de ce pseudo comte de La Valette. Vous verrez plus loin à quel homme on avait affaire et les « dents longues » qu’il possédait.
Le jour même du retrait de la concession à MM. Béguin et Franel, le Conseil d’Etat valaisan écrivait déjà au chargé d’affaires de la Confédération à Paris qui n’était autre que le docteur en droit Joseph Hyacinthe Barman, de St Maurice, pour l’informer de la venue de M. Claivaz avec mission de trouver un nouveau concessionnaire pour une ligne partant de Bouveret et non de Villeneuve. M. Barman, homme très écouté et estimé, ayant d’excellentes relations à Paris, répond par retour du courrier qu’il serait préférable d’entrer en pourparlers avec une compagnie qui a déjà obtenu une ou des concessions en Suisse. Il conseille donc de regarder de ce côté-là et encore d’entrer en pourparlers avec les Vaudois disant par là que la ligne Bouveret – St Maurice est trop isolée. Malgré ces recommandations d’une part et la rupture de concession avec les Vaudois d’autre part, M. Claivaz continue ses contacts et ses discussions. Dans sa lettre du 15 décembre 1852, il écrit : « il est bien difficile de distinguer l’escroc de l’homme d’honneur. »
C’est à ce moment précis que M. Claivaz va se jeter dans la gueule du loup, ce célèbre comte La Valette. Le 24 décembre 1852, M. Claivaz reçoit l’approbation du Conseil d’Etat valaisan de signer le contrat. La concession Bouveret – Sion est signée le 11 janvier 1853 puis ratifiée par le Grand Conseil le 22 janvier suivant, et pour terminer par les Chambres fédérales les 1er et 2 février. Vraiment, les choses n’ont pas traîné.
Regardons un peu en détails ce que contenait cette convention.
Par cette concession, l’Etat du Valais mettait à la disposition de La Valette, gratuitement, tous les terrains nécessaires à l’établissement de la voie et des gares, la fourniture de tous les bois pour les constructions, les traverses du chemin de fer, l’exécution de divers travaux et bien d’autres choses, le tout limité à Fr. 1 500 000.-
Mais cette concession comportait encore bien d’autres emprises. La Valette demandait, lisez bien : 2000 hectares de terrains cultivables, 10 000 hectares de terrains déboisés, la propriété de toutes les chutes d’eau et des carrières non exploitées, les droits de regard sur le Mt-Rose, le Cervin, le Mte-Leone, le Gornergrat, les Dents-du-Midi, pour ne pas tous les citer, les glaciers du Rhône, d’Aletsch, de Giétroz, du Trient, etc., et encore en plus les lacs de Fully, de Champex, ceci en toute propriété avec exemption d’impôt et le droit de percevoir une taxe de visite. Et dire que l’Etat du Valais acceptait ces exigences. Heureusement pour ces derniers qu’il figurait une clause spécifiant que ces droits ne seront accordés qu’avec l’assentiment des communes intéressées.
Vous pouvez vous rendre compte avec quel homme devait traiter ce pauvre canton du Valais qui, à cette époque, avait bien d’autres soucis à débattre.
Construction
La concession était accordée pour quinze mois et expirait fin avril 1854. Les travaux furent adjugés à l’entreprise Hunabelle de Paris, La Valette ayant passé un contrat avec cette maison qui se chargeait de construire la ligne pour un montant forfaitaire. Comme l’expiration de la concession arrivait à échéance, La Valette fit exécuter quelques menus ouvrages. Durant les travaux, notre pseudo comte ne se gêna pas de facturer aux entrepreneurs les bois et autres matériaux reçus gratuitement par l’Etat du Valais.
De l’autre côté du Rhône, donc du côté vaudois, on ne restait pas inactif. Le 10 mars 1856, la concession était accordée pour la ligne Jougne - Massongex, endroit où elle devait rejoindre la ligne du « Tonkin » ou d’Italie comme on l’appelait à ce moment-là. Le 4 mai déjà, le premier coup de pioche est donné. Une année et quelques jours après, soit le 6 mai 1857 est mis en exploitation la première section Villeneuve – Bex. Dans la presse du moment, on pouvait lire : « Le sifflement aigu des locomotives, impatientes de se rendre en Valais, agace la population située de l’autre côté du Rhône. » C’est-à-dire le long du chantier de la ligne du « Tonkin ». Mais pourquoi n’avait-on construit cette ligne que jusqu’à Bex ? Tout simplement à cause du Gouvernement valaisan qui refusait le passage du Rhône à Massongex. Et il fallut tout un échange de correspondance et d’entretiens de la part de Berne pour faire lever cette opposition.
Pour l’implantation de la voie de Bouveret à St Maurice, cela n’alla pas sans peine. Les ingénieurs avaient prévu un alignement allant de Vouvry à Massongex, laissant à l’écart les localités de Vionnaz, Muraz, Collombey et Monthey. Comme excuses, ces messieurs disaient que la locomotive à vapeur ne pourrait gravir la forte rampe menant de Collombey à Monthey (pensez 10 ‰)
Après bien des pourparlers avec les autorités de cette dernière localité, on arriva à un arrangement avec implantation de la gare où elle se trouve actuellement.
Une fois le tracé définitif établi, les terrains prirent tout de suite de la valeur. A signaler que tous les terrains achetés l’avaient été pour la pose de la double voie. Voici quelques prix demandés et offerts dans la région de Port-Valais :
 
Prix pour
1 toise de pré
1 noyer
dépréciation
Demandé par le propriétaire
 
20.-
 
500.-
 
120.-
 
Offert par les constructeurs
 
4.-
 
25.-
 
60.-
 
Taxe de la commission
10.-
50.-
80.-
 
Les travaux furent les bienvenus pour les habitants de la région, créant par là des occasions de travail, et l’on utilisa même des détenus ainsi qu’un grand nombre d’étrangers.
Durant cette période de construction, des différends surgirent, tout spécialement entre l’Eglise et les entrepreneurs, ces derniers ne respectant pas le repos dominical- le Conseil d’Etat valaisan dut intervenir et, sur préavis de Mgr de Preux, évêque de Sion, des autorisations de travailler le dimanche furent délivrées. Voici un passage de cette lettre : « D’accord pour cette année vu la gravité des motifs allégués, mais sont exceptés : l’Assomption, la St Maurice, la Toussaint et Noël. » On peut comprendre cet acharnement d’avancer, vu l’avance des Vaudois de l’autre côté du Rhône.
Tout ceci ne plut guère au curé Sache, de St-Gingolph, qui officiait à Bouveret. Il protesta énergiquement, spécifiant que, durant les offices, le travail semble augmenter à ce moment-là. Les braves gens et même les individus assez indifférents aux choses de Dieu en sont surpris, froissés et peinés. Il demande d’empêcher ces désordres qui sont la grande plaie de la France d’où sont originaires les chefs de ces chemins de fer, voulant par là faire allusion à La Valette et aux constructeurs.
A Bouveret, tête de ligne, règne une grande activité, cette localité prenant beaucoup d’importance. La Valette soumet des plans pour un port et une ville, vu que tout le trafic envisagé en direction de l’Italie devra passer par cette gare. Il veut en faire un second « Calais maritime » en baptisant ce projet « Le Port-Saïd valaisan ». Comme beaucoup de projets de La Valette, celui-ci tomba (on peut bien le dire puisque nous sommes au bord du lac) à l’eau.
Au début, nous avons signalé que le tunnel de st Maurice était le seul ouvrage d’art, sur le plan, sa longueur était de 460 m. (aujourd’hui 491 m. avec les têtes de tunnel prolongées pour se préserver des chutes de pierres) et il a fallu un peu plus de cinq cents jours pour le percer tout à la main et à la poudre noire, ce qui est remarquable en 1857-1858. La dernière explosion, chargée de huitante coups de mine, fit tomber la dernière paroi le 30 juin 1858. Le gabarit de ce tunnel, prévu d’emblée pour la double voie, avait 8 m. de large et 6,50 m. de haut. De toute façon, une seule voie fut posée de Bouveret à St Maurice.
Voici, à titre d’indication, les salaires payés lors de cette construction :
 
Salaire pour
Un ingénieur
Fr. 400.-
Par mois
« 
Un terrassier
Fr. 2.50
Par jour
« 
Un mineur
Fr. 2.75
Par jour
« 
Un contremaître
Fr. 4.20
Par jour
« 
Un char à 1 cheval
Fr. 7.50
Par jour
« 
Un char à 2 chevaux
Fr. 12.-
Par jour
 
Mais attention, non pas des journées de huit à neuf heures, mais de treize à quatorze heures, samedis compris. Quant aux caisses maladies ou accidents, elles étaient inexistantes. Pour comparer, voici maintenant les prix des denrées de cette époque qui par rapport aux salaires étaient bien chères.
 
Prix payés pour
1 kg. De pain
28 à 32 ct.
« 
1 kg. De fromage
120 à 140 ct.
« 
1 kg. De beurre
140 à 170 ct.
« 
1 kg. De boeuf
108 à 110 ct.
« 
1 kg de veau
64 à 76 ct.
« 
1 bouteille de vin
70 ct.
 
Pour ce qui concerne le prix des billets, avant l’apparition du chemin de fer et avec la diligence, le parcours St Maurice – Martigny coûtait Fr. 2.05 seules les personnes d’une certaine situation financière pouvaient se permettre ce lux, le reste allant à pied. Pour le train la taxe au kilomètre demandée était de 12 ct en 1re classe, 8 ct en 2e classe et 6 ct en 3e classe, ce qui nous donnait, pour le parcours ci-dessus, respectivement Fr. 1.80, Fr. 1.20 et Fr. 0.90.
 
Matériel roulant
Les travaux avançant, un problème se posait aux responsables au sujet de l’arrivée du matériel roulant, vu qu’aucune ligne de chemin de fer n’aboutissait dans ces parages. Un seul moyen de transport permettait l’acheminement de ces véhicules : le bateau. On transporta à Bouveret les matériaux nécessaires à la construction de la ligne ainsi que du matériel roulant, de même qu’à Villeneuve. De cette dernière localité, ces véhicules étaient acheminés par le rail jusqu’à Bex par la nouvelle voie ferrée Villeneuve Bex. A partir de Bex, on les chargeait sur de gros chars pour les transporter à Massongex. Entre ces deux localités, les convois devaient traverser le pont du Rhône et l’on peut lire dans les journaux du moment que ces convois faisaient ployer le pont. Les charretiers laissaient seuls les chars et chevaux traverser le pont. Si ce dernier cédait, il n’y avait pas de victime humaine.
La première locomotive, qui fit une course d’essai le 16 février 1859, circula entre Bouvret et Vouvry. La même année, le 27 mars, la locomotive a pu gravir la rampe (10 ) précédant Monthey, puis a franchi le pont de la Vièze en direction de Massongex au milieu d’un enthousiasme général. Plusieurs notables de Monthey « osèrent » monter sur la locomotive jusqu’à Massongex.
 
Pourquoi appelle-t-on cette ligne « le Tonkin » ?
Plusieurs versions sont données à cette origine du nom du « Tonkin », en voici les principales, chacune se justifiant plus ou moins.
 
Première version : Dans l’idée des constructeurs, cette ligne devait être un maillon de l’artère envisagée de Paris – Genève – Léman – Bouveret – Grand-St-Bernard – Milan – Brindisi _ Suez – les Indes – Siam et le Tonkin. Dans un autre ouvrage, elle aurait même dû continuer jusqu’à Pékin.
 
Deuxième version : Lors de la construction de cette ligne Bouveret – St Maurice, celle-ci traversait une contrée très marécageuse, coupée d’arbrisseaux et infectée de moustiques. Des ingénieurs ayant justement travaillé au Tonkin comparèrent cette région à ce pays et la baptisèrent « ligne du Tonkin ».
 
Troisième version : Il existait un service de bateau à vapeur de Genève à Bouveret avec service de restauration à bord et, sur un de ceux-ci, le service était assuré par trois Tonkinois qui disaient : « Si vous prenez le train à Bouveret, vous irez jusque chez nous », d’où, dit-on, ce nom de Tonkin.
 
Matériel roulant
Sans détailler chaque model de locomotive qui roulèrent sur la ligne du « Tonkin », signalons la présence des fameuses « Crocodiles » sur la ligne pendant la période de la guerre 1939-1945. Durant un certain temps, lors de la guerre, seule la gare frontière de Bouveret était ouverte au trafic avec la France, pays d’où nous parvenaient nos marchandises. De ce fait tout le trafic en provenance de l’étranger aboutissait à cette gare et, pour assurer une évacuation rapide des wagons afin de ne pas embouteiller les voies devenues rapidement insuffisantes, on fit venir de la ligne du Gothard les célèbres B 5/6, capables sur cette ligne du « Tonkin » de remorquer des convois allant jusqu’à 2000 t.
La ligne d’Italie, ainsi était son nom officiel du début, a été reprise en 1874 par la Compagnie du Simplon qui fusionna avec la « Suisse occidentale ». En 1889, elle est reprise par la Compagnie Jura – Berne – Lucerne qui, à son tour, est absorbée par la grande Compagnie du « Jura – Simplon » en 1890 précédant de peu le rachat par la Confédération, en 1904, pour former nos Chemins de fer fédéraux, actuels CFF.
Au début de l’exploitation de la « ligne d’Italie », le service était assuré par trois courses aller et retour. Après le prolongement de la ligne jusqu’à Sion, puis Sierre, bien des convois s’arrêtaient à St Maurice, d’où le mécontentement de la population du « bas » s’estimant à juste titre lésés et qui fit tout afin d’obtenir le prolongement de ces trains jusqu’à Bouveret. Il faut bien dire qu’entre-temps, la ligne Lausanne – St Maurice avait été ouverte à l’exploitation et, tout de suite, l’on se rendit compte de l’avantage de ce tracé, celui-ci évitant le transbordement bateau – chemin de fer de Bouveret et surtout plus rapide. Ah ! Si l’on avait su écouter M. Hyacinthe Barman, de St Maurice.

Tiré de: Les Chemins de fer des Alpes vaudoises et du Bas-Valais, par Gaston Maison. Editions: Revue des Amis du Rail, CH 1860 Aigle. le 1.10.1973
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Published by G.Tell - dans curiosités
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1 août 2007 3 01 /08 /août /2007 14:05
 
Motifs du retrait du permis de conduire
 
Selon la Division de police du Département fédéral de justice et police, 5838 retraits du permis de conduire ont été prononcés en 1956. Dans plus de 90% de tous les cas, le motif du retrait résidait dans des contraventions aux prescriptions de la circulation :
 
 
Motif du retrait
 
Ébriété au volant, sans accident 1543, avec accident 1695, ensemble 3238 ou 55%
Excès de vitesse, sans accident 121, avec accident 751, ensemble 872 ou 15%
Autres contraventions, sans accident 337, avec accident 908, ensemble 1245 ou 21%
Maladie ou infirmité, ensemble 109 ou 2%
Mauvaise réputation ; casier judiciaire, ensemble 152 ou 3%
Autres motifs, ensemble 222 ou 4%
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25 juillet 2007 3 25 /07 /juillet /2007 15:56
Arnold Kübler (1890-1983), écrivain et journaliste suisse alémanique, a dirigé deux des meilleurs publications européennes : le Zürcher Illustrierte, pépinière d’auteurs et de photographes, ainsi que la revue Du. Ses romans et ses chroniques, parfois accompagnés de dessins (ainsi Paris-Bâle à pied) ne sont pas traduits en français.
Arnold Kübler est le père d’Ursula Kübler, danseuse, qui deviendra l’épouse de Boris Vian. Vian lui dédicace ainsi l’un de ses livres : « Pour mon cher confrère Arnold Kübler, l’auteur du plus beau de tous les oursons, avec mon affection et mon respect ». Ourson ? C’était l’un des gentils surnoms d’Ursula, note Arnold Kübler, qui se souvient aussi d’avoir montré à Vian, au buffet de la gare de Zurich, des clients assis là depuis longtemps : « Oui, je vois, dit-il brièvement, les Suisses vont à la gare mais ne partent pas. »
 
Mon gendre, Boris Vian
 
Comment fit-il apparition à Saint-Germain-des-Prés ? « Comme une asperge, très vite ! » En trois jours il devint un prince du petit royaume dont trois cafés et une église marquent les frontières. A qui l’engageait comme trompettiste, il disait être journaliste, à qui lui demandait un article, il répondait qu’il n’était guère fait que pour écrire des chansons. « Toujours réfugié derrière ses masques, il glissait, il fuyait, il jouait… On allait boire un verre avec Vian, discuter avec Vian… »
En ces temps-là un livre paru : J’irai cracher sur vos tombes (1946). L’auteur : Vernon Sullivan, un noir. Traduit de l’américain par Boris Vian. Préface de Boris Vian. Le héros : un noir américain « qui avait passé la frontière » et qui, ainsi, pouvait bien passer pour un blanc. L’éditeur aussi était nouveau. Le sujet : persécution raciale, whisky, sexualité déchaînée, violence, brutalité, sang et meurtre. Ce fut un livre scandaleux, un succès de librairie à grande vente, provoquant des réprobations et des enthousiasmes également violents. L’ouvrage recelait une attaque acerbe contre les préjugés raciaux américains : mais nombre de lecteurs ne surent pas l’apercevoir derrière l’intrigue. On pouvait se demander pourquoi le livre n’avait pas d’abord paru en Amérique : c’est évident, répond le traducteur dans son introduction, il aurait aussitôt été interdit. Cette introduction renferme déjà les éléments d’une critique littéraire et donne bien l’impression de la froide objectivité du traducteur. Il prévoit l’incongruité de l’ouvrage et va méthodiquement au-devant des objections attendues : « …Ici nos moralistes bien connus reprocheront à certaines pages leur… réalisme un peu poussé. Il nous paraît intéressant de souligner la différence foncière qu’il y a entre celles-ci et les récits de Miller ; ce dernier n’hésite en aucun cas à faire appel au vocabulaire le plus vif, il semble au contraire que Sullivan songe plus à suggérer par des tournures et des constructions que par l’emploi du terme cru ; à cet égard il se rapprocherait d’une tradition érotique plus latine. »
Quel jeu ! Quelle occasion d’implications dérisoires ! Quels débordements d’inventions ! Mais l’éditeur enivré par le succès, ne put tenir sa langue : il n’y avait pas de Vernon Sullivan, il n’y avait qu’un auteur : Boris Vian. Comment avait-il eu l’idée d’un livre pareil ? A la suite d’un pari. L’éditeur cherchait un roman américain dont le genre pourrait convenir à cette époque, mais en vain : « S’il ne se présente rien d’autre, dit Boris Vian, j’écrirai ce que vous ne trouvez pas ». En trois semaines ce fut chose faite. Le Paris des lettres fut berné, provoqué et diversement malmené. Il n’en manqua pas non plus pour se réjouir du scandale. On découvrit un exemplaire du roman au chevet d’un assassin. Hasard ? L’interdiction ne se fit guère attendre. Ceux qui ne pouvaient pénétrer les mobiles profonds de l’auteur s’en firent un portrait d’après ce qu’ils avaient pu comprendre du roman. Une plainte fut déposée, suivie d’un long procès. L’un des meilleurs avocats de la capitale défendit l’auteur à la perfection. Pourtant beaucoup ne devaient jamais lui pardonner de les avoir ainsi mystifiés, et la critique accueillit les livres suivants avec une froideur caractéristique.
« On est toujours déguisé » disait-il, « alors autant se déguiser. De cette façon on n’est pas déguisé. »
Il devint silencieux, et de longtemps n’écrivit plus rien. Il divorça (1952). Se souvenant qu’il était ingénieur, il acheta une automobile de modèle antique et complètement inutilisable, aux phares et aux ornements de cuivres et de laiton. Les leviers de frein de changement de vitesse se trouvaient à l’extérieur, et on avait glissé un pot de chambre sous la banquette arrière. De longs mois durant, aidé d’un ami mécanicien, il s’employa à remettre la machine en état de rouler et lui donna un nouvel éclat. C’est lors d’un thé à la Maison Gallimard qu’il rencontra notre fille Ursula : elle était danseuse à Paris et ignorait tout de l’écrivain Boris Vian et du scandale qui entourait son nom. Ursula se consacrait en un effort honnête et quotidien à son métier, art d’une forme stricte, qui touche à la musique et à la précision mécanique. Elle lui apparut belle, sérieuse et pleine de confiance. Elle savait l’écouter, avec elle il pouvait tout recommencer : ce fut l’entente et l’amour vint. On disait qu’elle était « une danseuse noble ». il l’épousa et, coiffé d’un vaste chapeau de soleil, l’emmena dans sa grande voiture à travers toute la France, tournée humoristique et triomphale, sous les joyeux applaudissements des badauds, des passants et des conducteurs, jusqu’à la Côte d’Azur.
Ils habitèrent d’abord boulevard de Clichy dans un minuscule appartement haut perché. Boris imaginait toute l’organisation dans ses moindres détails ; il fabriqua de ses propres mains des lits superposés pour gagner de l’espace. Ce fut le début d’une phase nouvelle de son activité d’écrivain. De nouvelles traductions (et cette fois véritablement de l’américain) : Les Mémoires du Général Bradley ; une critique de jazz, des commentaires de disques ; il collabora à la revue Constellation et occasionnellement à la revue Du que je dirigeais alors, et qui constituait à ses yeux sa première participation à une revue sérieuse. Il venait aussi chez nous, grave et méditatif, souvent très silencieux. J’ai des amis zurichois qui se souviennent plus de son silence que de toute autre chose.
Pour Constellation il écrivit des articles sur commande. « Travailler sur commande * » cela lui allait bien. Il poursuivait également une enquête sur les devoirs personnels et les exigences concrètes qui se posent aux chauffeurs d’autobus parisiens et, pour acquérir toute la compétence désirable, il se soumit lui-même à cette épreuve. Il était vraiment fait pour extraire des livres trop gros une quintessence concise, un condensé dont il s’entendait à mettre en valeur la signification essentielle. Il étonnait les gens par la rapidité de son travail, par la vitesse et la dextérité avec laquelle il conduisait sa voiture. « Ou bien la machine tient, ou bien elle lâche : si elle lâche c’est qu’elle ne vaut rien ! » On reconnaît bien tout l’esprit de Boris Vian dans ce raccourci. Le trait d’esprit est prestesse et concision. C’est dans de brève reparties, spirituelles et audacieuses, que brillaient sa compétence et son goût de la déduction logique ; ce qui n’empêche pas son œuvre d’être en même temps une lutte contre les cadres étroits de la logique. Un jour, à Paris, nous voulions descendre à quatre dans un ascenseur qui, selon les règlements, ne devait recevoir que trois personnes. Au moment d’entrer, l’un de nous tenta de nous rassurer avec de bonnes paroles, Boris Vian acquiesça, ajoutant pour conclure : « Et puis, à quatre, ça ira plus vite ! »
Le rédacteur en chef de Constellation écrivit à propos de son collaborateur qu’ « il n’était jamais prit au dépourvu. Et l’on disait dans notre rédaction : Pour cela, il faut demander à Vian, il aura une idée. – On téléphonait, et aussitôt on voyait ce grand garçon blond au sourire mélancolique et qui vous écoutait comme un ingénieur et qui d’une voix sans éclat, comme s’il avait parlé d’équations, disait : « J’ai ma petite idée là-dessus ». Et c’était toujours une bonne idée. »
Ursula et Boris habitèrent alors (1953) dans un deux-pièces aménagé dans les coulisses et dépendances en partie délabrées de l’ancien Moulin Rouge, et on montait chez eux en longeant une salle immense et sombre par un escalier qui faisait autrefois partie du théâtre. Ursula suivait sa voie sur scène. Son art plaisait à Boris ; il admirait son talent. Il respectait son indépendance, ne se mêlant guère de lui donner des conseils.
Comme son nouvel appartement avait plus de hauteur, il entreprenait des constructions plus élevées et repoussait vers les plafonds tout ce qui s’y prêtait pour gagner du terrain. Fabriquant tout de ses propres mains, il s’était procuré un vieil établi de menuisier : les soirs de réception, on le débarrassait de ses outils pour le couvrir de fleurs et de boissons. A ces réceptions venaient écrivains ou artistes parisiens ; ils bavardaient assis par terre. En retour on aimait à les inviter tous deux, rien que pour le plaisir de les voir ensemble.
Boris travaillait avec un succès croissant, on le recherchait. Les outils aussi se multipliaient et se renouvelèrent. Jacques Prévert venait de s’installer sur le même palier, et les ouvriers qui procédaient chez lui à diverses installations montaient parfois chez le poète Vian pour emprunter la chignole dernier cri qui leur manquait. Un jour il m’exposa, à l’aide de croquis en coupe, son invention d’un pneu de camion qui devait économiser au moins 20% du caoutchouc. Il transmit son invention aux administrations compétentes qui délivrèrent ce brevet mais l’invention dormit dans les tiroirs de l’inventeur et dans ceux de l’administration. Pressé de nouvelles découvertes, il ne poursuivit pas le succès plus avant.
En lui science et technique ne s’opposaient pas à la création artistique : « science-fiction », le mot revenait souvent. Il accueillait volontiers tout ce qu’offre le siècle de la technique : appareils ménagers, voitures, outils, magnétophones, matériaux nouveaux ; il se sentait assez de force pour les utiliser sans en devenir l’esclave. En réponse à une revue qui demandait aux écrivains ce qu’ils pensaient d’une éventuelle machine électronique à fabriquer de la poésie, il déclara : « Pourquoi pas ? n’y a-t-il pas déjà eu Victor Hugo ? »
Trompé par une activité sans cesse accrue, son entourage oubliait la maladie de cœur, mais elle était toujours présente. « Je n’atteindrai pas les 40 ans, disait-il à Ursula, ne t’accroche pas trop à moi. »
*en français dans le texte
 
Boris Vian au fil du souvenir,
Les Cahiers du Collège de Pataphysique, dossier 12, 1960.
(Traduit de l’allemand par Henri Bouché.)  
Texte tiré de : le Paris des Suisses
La Différence
Centre Culturel Suisse
Paris 1995
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8 juillet 2007 7 08 /07 /juillet /2007 22:46
Relisons ce chapitre des Misérables :
 
Courfeyrac tout à coup aperçu quelqu’un au bas de la barricade, dehors, dans la rue, sous les balles.
Gavroche avait pris un panier à bouteilles, dans le cabaret, était sorti par la coupure, et était paisiblement occupé à vider dans son panier les gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de la redoute.
- Qu’est-ce que tu fais là ? dit Courfeyrac.
Gavroche leva le nez :
- Citoyen, j’emplis mon panier.
- Tu ne vois donc pas la mitraille ?
Gavroche répondit :
- Eh bien, il pleut. Après ?
Courfeyrac cria :
- Rentre !
- Tout à l’heure, fit Gavroche.
Et, d’un bond, il s’enfonça dans la rue.
Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri : mais il y avait de l’Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre : Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter :
Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à…
Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler.
 
Consultons à ce propos une note de l’édition de la Pléiade (page 1742)
 
Il y a un précédent à cette chanson de Gavroche et Victor Hugo le connaissait sans doute. En 1817 le poète suisse Jean-François Chaponnière composait ces couplets :
 
Si le diable, adroit et fin,
A notre première mère
Insinua son venin,
C’est la faute de Voltaire,
Si le genre humain dans l’eau
Pour expier son offense
Termina son existence,
C’est la faute de Rousseau.
 
Si Borgia, ce bon humain,
Pour arrondir son affaire,
Fut sacrilège, assassin,
C’est la faute de Voltaire,
Si l’on vit ce Loth nouveau
S’enflammer pour sa famille
Et faire un fils à sa fille,
C’est la faute de Rousseau.
 
Jean-François Chaponnière
 
Jean-François Chaponnière (1769-1856) fait partie du Caveau genevois, joyeux cercle de poètes et de chansonniers qui cherchent à égayer la Genève puritaine. C’est ce petit groupe d’amis qui fonde le Journal de Genève en 1826. Dans Genève et ses poètes, Marc Monnier dit de Chaponnière qu’il « avait de l’à-propos, du naturel, des refrains heureux… Il ne manquait à chacune de ses petites pièces qu’une demi-heure de travail (…) Ses chansons manuscrites, qu’il laissait courir le monde, étaient sur toutes les bouches : mais son nom n’était connu que de quelques lettrés. » Quant à Marc Monnier (1827-1885), poète, essayiste et auteur dramatique genevois, mentionnons au passage le succès parisien de quelques-unes de ses pièces jouées à l’Odéon et au Vaudeville.
 
Le Paris des Suisses, textes présentés par Daniel Jeannet
 
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6 juillet 2007 5 06 /07 /juillet /2007 15:29
Maurice Koechlin (1856 – 1946) établit, le 6 juin 1884, le croquis d’un pylône métallique de 300 mètres de hauteur qui préfigure ce que sera la Tour Eiffel, prévue comme porte monumentale pour l’Exposition universel de 1889. Cet ingénieur des Chemins de fer de l’Est, d’origine suisse, a été l’un des meilleurs élèves de Karl Culmann, directeur du Polytechnicum de Zurich. Il est le auteur d’un livre sur la statique graphique dont les principes n’ont pas encore été étudiés par Gustave Eiffel, lequel, d’ailleurs, a refusé de concourir au projet et a transmis le dossier à Koechlin et à Emile Nouguier, tous deux ingénieurs de sa société. Puis, quelques mois plus tard, Eiffel se ravise. « Le 12 décembre, il signe un contrat avec ses deux ingénieurs aux termes duquel il reprend tous les droits du projet qu’ils ont élaboré, s’engage à associer leur nom à l’ouvrage et à leur verser 1% sur le montant du devis estimatif de la construction de la Tour. Si Gustave Eiffel rendra un vibrant hommage à ses collaborateurs dans son livre La Tour de trois cents mètres, son nom seul passera à la postérité. » Interrogé cinquante ans après sur les origines de la Tour, Koechlin reconnaîtra qu’Eiffel « en demeure néanmoins le grand réalisateur et l’homme d’assez de prestige et d’audace qui a pu secouer les pouvoirs publics et imposer son projet ». Aussi modeste que brillant, l’ingénieur suisse deviendra dès 1930 président du Conseil d’administration de la Société de construction Eiffel, puis président de la Société de la Tour Eiffel.
D’après La Tour Eiffel de Jean des Cars et Jean-Paul Caracalla, Denoël, 1989
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4 juillet 2007 3 04 /07 /juillet /2007 17:44
Voilà une nouvelle qui surprendra ; et pourtant, c’est bien le professeur Marc-Auguste Pictet (1752 – 1825) qui, le 3 mars 1806, à la suite d’un discours d’une rare éloquence, entraîne ses collègues du Tribunat à soutenir le projet de construction d’un arc de triomphe de grande dimension au carrefour de l’Etoile. Deux mois plus tard, conquis par la proposition du tribun, Champagny, ministre de l’intérieur, convainc à son tour Napoléon qui abandonne son choix initial du faubourg Saint-Antoine au profit des Champs-Élysées.
Issu d’une ancienne famille genevoise ayant acquis la bourgeoisie de la ville en 1474, Marc-Auguste Pictet est le frère aîné de Charles Pictet-de-Rochemont qui obtint au Congrès de Vienne la garantie de la neutralité helvétique. Physicien renommé pour ses recherches sur le rayonnement de la chaleur et pour ses talents d’enseignant, journaliste apprécié de l’Europe entière pour son impartialité et sa dextérité à faire connaître toutes les découvertes, Marc-Auguste jouit du respect, voire de l’amitié des grands de l’époque : Jefferson, Metternich, Alexandre Ier, George III, mais aussi Napoléon Bonaparte qui l’appelle d’abord au Tribunat pour remplacer Benjamin Constant, puis à l’inspection générale de l’université impériale. Pendant les 15 ans du Consulat et de l’Empire, Marc-Auguste est une figure omniprésente de la scène parisienne. Partout où il y a un combat à mener en faveur du progrès des sciences et du bien public, il est sur la brèche ; à l’Institut dont il est membre ; au Corps législatif où il rapporte en faveur des familles nombreuses, de la paix avec l’Angleterre, ou pour doter la capitale de trottoirs ; au sein de l’Eglise Réformée de Paris dont il compose le premier Consistoire. Son charme séduit tour à tour Mme Lavoisier, Mme Récamier, Mme Suard, Dorothée duchesse de Courlande, Mme de Staël, l’impératrice Joséphine, et surtout Julie Charles, la jeune épouse de son collègue physicien, qu’il parviendra à conduire dans les Alpes où elle rencontrera Lamartine.
L’exemple de la vie trépidante de ce Genevois auquel Paris et l’Europe doivent tant, est à l’image de cette eau effervescente inventée sur les bords du Léman par un de ses protégés, un certain M. Schweppes : tonique et salutaire !
 
Jean Cassaigneau et Jean Rillier, Marc-Auguste Pictet ou le rendez-vous de l’Europe universelle, Editions Slatkine, Genève, 1995.
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