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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 17:25

Dans le Reich allemand

Jean-Edouard Friedrich, Werner von Braun, les Américains et les Russes

« Juste après la chute de Berlin, Jean-Edouard Friedrich est à Ravensburg, dans le sud de l’Allemagne, où défilent des dizaines de milliers de réfugiés et d’anciens déportés. C’est alors qu’un certain Werner von Braun, avec des plans de fusées sous le bras, arrive avec ses collaborateurs au bureau du CICR et demande à passer en Suisse. Le délégué a juste le temps de les installer dans une usine désaffectée avant l’arrivée des Russes. Ceux-ci recherchent fébrilement le savant allemand, mais Friedrich leur assure qu’il n’a vu personne. Il prévient ensuite les Américains qui s’empressent d’embarquer Werner von Braun, son équipe, ses plans.

Avoir tenu le sort de la NASA entre ses mains : l’idée amuse Jean-Edouard Friedrich. D’autant plus qu’il ne connaissait pas Werner von Braun ni ses projets de fusées. C’est en une fraction de seconde qu’il a décidé de mentir aux Russes. Mais il aime bien se rappeler que lorsque les hommes ont foulé le sol lunaire, c’était un tout petit peu grâce à lui… »

Jean-Edouard Friedrich

Jean-Edouard Friedrich

La filière allemande pour les Juifs désirant se réfugier en Suisse, de Berlin à la frontière était le fait d’une longue chaîne d’individus qui risquèrent l’emprisonnement au mieux et au pire la mort. C’est pourquoi la longue liste des intervenants et la présence du Suisse Jean-Edouard Friedrich dans ce compliqué chemin de sauvetage prenant trop de place à raconter, je n’en dirais pas plus que l’anecdote décrite ci-dessus. (Et le sauvetage des Juifs allemands pour la Suisse n’a pas été très nombreux.)

Frieda Impekoven-Tobler

Ville à la réputation libérale et ouverte, Francfort abritait en 1933 la deuxième communauté juive d’Allemagne (26 000 personnes) après Berlin, mais proportionnellement la plus importante du pays (4,7 %). En revanche et surtout en comparaison avec Berlin, on y recense peu d’efforts de sauvetage et également peu de Justes. Une des explications avancées tient à la précocité de la déportation de masse vers l’Est : elle était achevée en septembre 1942, soit au moment où débutait celle de Berlin.

La Zurichoise d’origine Frieda Impekoven-Tobler était l’épouse de Toni Impekoven, acteur, écrivain et directeur du théâtre de Francfort, dont l’opposition résolue au nazisme allait lui coûter la place ; elle était aussi la mère de Nikki Impekoven, célèbre danseuse et actrice. En 1943, elle répondit à l’appel à l’aide de deux juives. D’une part, elle procura à plusieurs reprises de la nourriture à une veuve âgée logée dans une pension, ce qui lui valut un interrogatoire de la Gestapo ; la renommée de sa fille permit toutefois sa libération rapide. De plus, elle mit son appartement à la disposition d’une ancienne élève de l’école de théâtre locale pendant qu’elle-même rejoignait son mari en tournée à Strasbourg. A son retour, sa protégée avait trouvé une nouvelle planque.

De par son mariage elle perdit la nationalité suisse, c’est pour cette raison que dans certains documents elle apparait comme Allemande ; pourtant, après le décès de son mari, après la guerre, elle finira ses jours en Suisse, son cher pays.

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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 17:15

Commentaire : Pour le moment vous avez fait connaissance avec des personnalités attachantes qui, avec un dévouement sans bornes, ont sauvés de nombreux enfants, adolescents et adultes, majoritairement Juifs. Mais vous aurez remarqué aussi, que parfois, c’est le sauvetage d’une personne dont on parle.

On continue, avec à venir, les Justes venant de régions plus dangereuses que le Sud de la France, comme la Belgique et le Reich allemand.

Paul Calame-Rosset en Belgique

Né en 1905 à Tavannes, Paul Calame-Rosset a suivi une formation d’architecte avant de partir pour le plat pays. Durant la guerre, le couple Calame-Rosset possédait une villa à Uccle, commune de l’agglomération bruxelloise, sur laquelle il avait dressé le panneau « propriété suisse ».

Paul Calame-Rosset

Paul Calame-Rosset

Au total, le couple Calame-Rosset a hébergé deux aviateurs britanniques, un aviateur russe ainsi que trois groupes de Juifs. Le premier groupe était la famille Cywié : le père horloger, son épouse et leur fille Gola, tandis que leur fils trouvait une cache ailleurs. Le deuxième groupe, la famille Lemberg, y chercha refuge fin 1942, après avoir été dénoncée à la Gestapo par la famille qui les hébergeait ; le fils Kurt resta chez les Calame-Rosset, sa sœur rejoignit bientôt des amis, les parents repartirent rapidement, ce qui se solda par une nouvelle dénonciation et la déportation. Enfin, début 1944, une jeune fille dont on ne connaît que le prénom (Sarah) fut hébergée par les Calame-Rosset. Ceux-ci la confièrent ensuite à une famille suisse de Bruxelles, qui lui procura une identité suisse.

Lorsqu’il reçut la médaille des Justes en septembre 1998, Paul Calame-Rosset avait déjà la médaille de la Résistance belge et la King’s Medal for Courage in the Course of Freedom britannique. Sous le nom de code de Ted, il avait été actif dans la résistance belge dès le début de 1942, il participait à la filière d’évasion d’aviateurs alliés vers la Grande-Bretagne, ainsi qu’au Service Hotton spécialisé dans le sabotage militaire. L’un des dirigeants de ce service, Marcel Franckson, a témoigné en 1998 : il avait séjourné six à huit semaines en été 1943 chez Paul Calame-Rosset qui remplissait les fonctions de responsable logistique pour le secteur de Bruxelles. Selon Meir Wagner, la maison du Suisse a servi d’abri temporaire à environ 70 membres de la résistance belge.

Les motivations de Paul Calame-Rosset

Il n’a pas laissé de trace écrite de ses actions de sauvetage. Interrogé en 1998 par le délégué de Yad Vashem pour la Suisse, il a répondu : « Ce que j’ai fait, ce que nous avons fait, c’était par DEVOIR. Il fallait dire NON à l’ennemi et lui ravir ses proies. Et cela avec l’aide de Dieu. […] Vous m’avez demandé : pourquoi avoir logé et caché des Israélites alors que vous vous exposiez à de terribles représailles ? C’est fort simple… quand on frappe à votre porte à minuit, implorant secours et accueil. Si j’avais fermé ma porte en repoussant des êtres terrassés, affalés, voués à l’extermination indescriptible ! Jamais, un seul jour de ma vie, je n’aurais pu justifier mon acte odieux ».

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 17:02

Autre pasteur suisse grandement influencé par Karl Barth, Marcel Pasche partit à Lille en 1937 pour un stage pastoral. Il fut consacré pasteur de l’Eglise réformée de Roubaix quatre ans plus tard. La situation de Lille et de Roubaix était particulière. Avec l’occupation, les départements du Nord et du Pas-de-Calais avaient été détachés de la France et dépendaient de l’administration militaire allemande de Bruxelles. Forte d’environ 4'000 personnes, la communauté juive de Lille fit l’objet d’une rafle le 11 septembre 1942.

Marcel Pasche

Marcel Pasche

Les activités de secours de Marcel Pasche présentent une diversité aussi grande que celles de son collègue Roland de Pury. Avec le policier Léon Coghe, il fit passer la frontière suisse via Besançon à Joseph Winischki et à son fils Léon, des Juifs allemands réfugiés en Belgique et que Coghe avait accueillis à Roubaix. En revanche, Sonia Winischki et ses deux filles, qui avaient voulu rejoindre leur famille ne parvinrent pas à franchir la frontière ; elles revinrent à Roubaix où Marcel Pasche et Léon Coghe s’occupèrent d’elles jusqu’à la Libération.

Au-delà de ces activités qu’on pourrait appeler classiques, le pasteur suisse créa, avec un groupe d’amis, le Secrétariat d’assistance judiciaire devant les tribunaux allemands du Nord et du Pas-de-Calais. Grâce à des complicités allemandes*, ce secrétariat put fonctionner sans autorisation officiel, laquelle n’aurait bien entendu jamais été accordée. Cet organisme privé, à la dénomination apparemment officielle, offrit aux familles de personnes inculpées pour infraction réelle ou supposée contre l’occupant nazi une protection que les deux seuls avocats germanophones de la place ne voulaient pas procurer. De 1942 à 1944, les familles de 430 inculpés eurent recours au secrétariat et 70 d’entre eux obtinrent ainsi une libération.

*En contournant la censure, les initiants parvinrent à publier dans la presse un communiqué annonçant l’existence de ce secrétariat.

Le principal allié du pasteur était Carlo Schmid, conseiller juridique auprès du commandement militaire allemand et une des grandes figures du parti social-démocrate allemand de l’après-guerre.

Marcel Pasche s’engagea aussi, cette fois avec Fred Huber, le consul honoraire de Suisse à Lille, pour le sort des prisonniers de Loos, la grande prison de la région où les Allemands avaient entassé toutes les personnes accusées de résistance. Les deux Suisses jouèrent aussi un rôle dans un des épisodes les plus dramatiques de la Libération, auquel un mémorial a été consacré : la déportation de 870 prisonniers de Loos par les Allemands, alors en déroute, le 1er septembre 1944. Seuls 250 d’entre eux survécurent. Ayant appris, à la Libération de Paris, que le consul de Suède à Paris et la Croix-Rouge française avaient obtenu la responsabilité de tous les détenus politiques se trouvant dans des camps et prisons de la région parisienne, Marcel Pasche eut l’idée d’obtenir la même chose pour la Suisse et la prison de Loos. La réouverture du consulat de Suisse fut acceptée par le commandement militaire à Bruxelles, et, le 1er septembre, il se présenta à la prison avec Fred Huber…

Marcel Pasche, le consul de Suisse et la prison de Loos

« Le capitaine Siebler [directeur de la prison] – nous l’apprîmes après coup – venait de faire charger sur des camions plusieurs centaines de « terroristes » à destination de la gare de Tourcoing où ils devaient être « enwagonnés » pour la déportation. Débarrassé des détenus les plus dangereux, il se montra favorable à suivre les instructions de l’Oberfeldkommandantur et à envisager la mise en liberté. […] On convint de les libérer par groupes de 20 […]. Le consul fit aussi transporter à la clinique Ambroise-Paré quelques malades et blessés. […] Au sujet du train de déportés, nous étions plutôt rassurés. Le Dr [Carlo ] Schmid avait agi sur les cheminots allemands et la résistance ferait dérailler le train s’il se mettait en marche. La résistance belge était aussi alertée. Pendant la nuit – je logeais chez le consul avec ma famille -, on nous informa que le train avait quitté Tourcoing. Fort de notre succès de la veille, et misant sur le sabotage de la résistance belge, nous décidâmes de partir à la recherche de ce convoi que nous imaginions bloqué quelque part. Dans ce cas, notre offre de prise en charge aurait quelque chance de succès. […] Nous arrivâmes finalement à Gand où [on] nous renseigna : le train avait passé normalement et il n’était peut-être déjà plus sur le réseau belge. »

Marcel Pasche revint en Suisse quelques années après la fin de la guerre et y poursuivit son activité pastorale. En 1992, la Mairie de Roubaix lui décerna la Médaille d’honneur de la ville, et l’année suivante Yad Vashem le titre de Juste.

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5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 19:10

Les pasteurs de Pury à Lyon et Pasche à Lille

Le spécialiste des Justes de France, Lucien Lazare, résume ainsi l’engagement du pasteur de Pury : « Suisses l’un et l’autre, Roland et Jacqueline de Pury ont animé avec une audace stupéfiante la résistance spirituelle et humanitaire des protestants lyonnais. Leur foyer du quartier de la Croix-Rousse abritait non seulement leurs huit enfants, mais un cortège toujours renouvelé de fugitifs, juifs pour la plupart. […] Avec Pierre Chaillet, à la tête de l’Amitié Chrétienne, Roland de Pury a favorisé la symbiose entre les résistants des deux communautés chrétiennes lancées dans l’aventure du sauvetage de juifs ».

La résistance a commencé très tôt. Lyon avait été occupée par l’armée allemande du 19 juin au 6 juillet 1940. La Wehrmacht partie, la population lyonnaise était surtout soulagée de ne pas faire partie de la zone occupée. Dans ce contexte, le pasteur de Pury allait tenir, le dimanche 14 juillet 1940 dans son temple de la rue Lanterne, un sermon d’une rare audace, dont des phrases circuleraient rapidement dans la communauté protestante de Lyon.

Sermon du pasteur de Pury du 14 juillet 1940

« […] Je sais bien qu’après un tel carnage, la France peut bien se reposer et dire : j’ai fait ce que je pouvais. Oui, elle avait le droit de déposer les armes. Mais non pas, non jamais de consentir intérieurement à l’injustice. Et il y en a beaucoup qui, pour souffrir un peu moins, sont prêts à ce consentement. […]

Mieux vaudrait la France morte que vendue, défaite que voleuse. La France morte, on pourrait pleurer sur elle, mais la France qui trairait l’espoir que les opprimés mettent en elle, mais la France qui aurait vendu son âme et renoncé à sa mission, nous aurait dérobé jusqu’à nos larmes. Elle ne serait plus la France. […]

Déjà les gens ne se demandent plus si cette guerre était juste. Ils regrettent de l’avoir faite parce qu’ils l’ont perdue. […]. Mais alors c’est la victoire qui donne raison ? Et la défaite qui donne tort ? C’est le succès qui détermine la vérité ? Est-ce là ce que vingt siècles de christianisme ont enseigné à la France ? Est-ce là ce que la vérité clouée sur une croix nous enseigne ? Si la France, parce qu’elle est défaite, se met à douter de la justice de cette lutte qu’elle a menée, et si par conséquent elle étouffe sa mission de justice, alors elle est pis que morte, elle est décomposée, elle est prête pour toutes les infamies. […] Est-ce que toute la repentance de ce pays va consister à regretter la seule chose qu’il n’ait pas à regretter ? […]

Roland de Pury a continué à tenir des sermons très courageux. Dès octobre 1940, il prit en outre des initiatives de sauvetage avec le concours des mouvements de jeunesse d’inspiration protestante, regroupés dans la CIMADE, pour lesquels il assurait aussi un lien avec la Suisse. De plus, le pasteur offrit sa maison, son temple, sa paroisse pour héberger des membres de la Résistance, des Juifs ou des passeurs qui convoyaient des enfants du Chambon vers la Suisse. De Paris, on envoyait aussi au couple des enfants pour qu’ils passent en Suisse.

Roland de Pury

Roland de Pury

Le 30 mai 1943, dimanche de la confirmation, deux agents de la Gestapo arrêtèrent Roland de Pury et l’emmenèrent au fort de Montluc, prison de la Gestapo. Il apprendrait plus tard que son arrestation était motivée par l’aide qu’il apportait à la Résistance, en l’occurrence au mouvement Combat. Il fut enfermé. Le cardinal Gerlier et le pasteur Boegner demandèrent en vain sa libération. Avec des petits bouts de crayons conservés au risque de se faire fusiller, le pasteur écrivit un Journal de cellule dont une première édition parut en Suisse avant la Libération de la France ; une édition complète fut publiée en 1981.

Journal de cellule du pasteur de Pury

« Vers le 20 juin. Ah ! Tu me fais durement saisir que c’est là justement tout le problème de notre destinée : esclavage ou liberté. […]

31 juillet. Quand, à 7 heures, le sergent a passé avec sa main pleine de crayons rendus, j’ai eu la force de ne lui donner que le centième inutilisable qu’une jeune femme m’avait passé à l’interrogatoire, et de garder les autres. […] Plus que mes crayons cachés, c’est cette vision de l’après-midi, cette espèce de tableau dantesque qui me donne une sensation épouvantable de la captivité. Est-ce que j’y suis vraiment ? Est-ce que je suis, moi, pris là-dedans, ou suis-je envoûté par la lecture de Dostoïevski ? L’horreur de la situation me tombe dessus. J’étouffe. O Seigneur, quand m’ouvriras-tu la porte ? […]

Jeudi 9 septembre. On perd de vue le rivage. On s’installe dans l’absence. On meurt lentement à cette douleur qui vous fait crier les premiers temps. Le sens même de la vie s’endort. On est comme une matière plastique qu’il faut forcer dans un moule. Cela fait mal à hurler. Et puis, peu à peu, on prend la forme : la forme du prisonnier. Rien à signaler. Je suis de plus en plus replié sur moi-même. Tellement surveillé qu’il m’est impossible d’échanger quelques paroles et de renouer quelques liens. […]

Dimanche 3 octobre. Le garçon d’à côté a pleuré, gémi, appelé, frappé toute la nuit. L’étage entier n’a pas dormi. En ouvrant la porte ce matin, on l’a trouvé gisant, presque hors de sens. Il a fallu se mettre à trois pour le faire sortir. Beau travail ! « O Homme que fais-tu de ton frère ? » »

En définitive, Roland de Pury et d’autres Suisses capturés par les Allemands furent échangés fin octobre 1943 contre des espions nazis faits prisonniers sur territoire suisse. Il ne retourna à Lyon qu’après la Libération.

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 17:51

Le cas d’Ernest Wittwer, on a affaire à un passage unique de deux enfants. Tardif (avril 1944), il intervenait à la demande expresse d’un compatriote qui cachait Frédy et René Lévy, mais tremblait d’être découvert. Il s’adressa à son ami Wittwer, agriculteur à Véreux (Haute-Saône), dont le fils accepta de les convoyer en Suisse. Ernest Wittwer emmena donc les frères Lévy en train jusqu’à Saint-Hippolyte, puis à pied. Le trio fut cependant arrêté en gare de Porrentruy, alors qu’il prenait le train pour Bâle où l’attendait une connaissance. Un tribunal militaire infligea à Ernest Wittwer une peine de 60 jours d’emprisonnement, tenant compte du fait qu’il avait franchi clandestinement la frontière au moins à cinq reprises. La commission de réhabilitation du parlement a constaté en 2004 que ce jugement était annulé.

Un tribunal militaire condamne Ernest Wittwer

Extraits des considérants du tribunal militaire :

« Le passage de la frontière dans la nuit du 26.4.44 au 27.4.44 ayant pour but de favoriser l’entrée en Suisse de deux jeunes réfugiés constitue une infraction grave, eu égard aux inconvénients que ces entrées illicites présentent pour la Suisse. […]

Le tribunal a cependant admis, au bénéfice de l’accusé, qu’il n’a pas agi par esprit de lucre et qu’il a voulu rendre service au nommé Wyss […]. Au surplus, il poursuivait un but humanitaire en cherchant à mettre à l’abri les deux enfants menacés dans leur personne par la police allemande après avoir perdu leurs parents par la mort et la captivité. »

La fuite de la famille Hercock

« [Vers quatre heures du matin, les gendarmes français tapent des poings sur les volets]. Mon cœur s’est arrêté. Par une fenêtre basse située à l’arrière de la maison, pieds nus, chaussures à la main pour ne pas laisser de trace, ma mère, ma sœur et moi nous sommes sorties de la maison pendant que mon père essayait de « parler » avec les gendarmes, mais en vain… Mon père fut arrêté, emmené, pendant que nous marchions dans la campagne à travers les champs sans savoir où nous allions. […] Au loin se profilait un champ de maïs et nous y sommes allées car les tiges étaient hautes et nous pourrions nous cacher. Là pendant toute la journée, nous sommes restées tapies à même la terre sans bouger. La nuit tombante, la cultivatrice nous a vues et ma mère s’est jetée à ses genoux la suppliant de nous cacher. Cette femme a été bouleversée par ma mère et a bien voulu nous cacher dans une cabane qui se trouvait à proximité. Cette femme s’appelait Madame Montastruc. »

À Lassalle (Gard) en février 1943, je jeune Jacques Rojtenberg frappa à la porte d’un pasteur suisse qu’il ne connaissait pas. Edgar Wasserffallen. Septante ans plus tard, lors de la remise de la médaille des Justes, il raconte son sauvetage en présence des enfants Wasserfallen.

Le sauvetage de la famille Rojtenberg par le couple Wasserfallen

« Je me revois, en ce jour de février 1943, frappant à la porte du presbytère de Lassalle, demander de l’aide pour ma famille, qui se trouvait entre Barre des Cévennes et Florac, cachée depuis huit jours dans une grange. Inutile de vous dire les dangers pour cette famille jetée sur les routes en plein hiver, risquant à chaque instant des contrôles de gendarmerie. Au presbytère vos parents ont logé mes parents et mon frère Roger, le temps de leur trouver une famille d’accueil. Quant à moi, M. Wasserfallen, le même jour, m’accompagnait dans une famille d’accueil […] M. Wasserffalen s’occupait de ma famille mais également d’autres réfugiés juifs. En plus, il organisa les premiers maquis de la région de Lassalle. Il m’est arrivé de l’accompagner à plusieurs reprises dans cette tâche. Le danger étant plus pressant, il trouva pour mes parents, qui furent séparés, deux autres familles d’accueil. […] Entre temps, M. Wasserffalen, nous avait procuré de « vrais faux » papiers d’identité enregistrés à la mairie de Lassalle. […]

En février 1944, une lettre de dénonciation ayant été interceptée par le postier résistant de Lassalle, je fus obligé de partir du jour au lendemain. Ce fut le pasteur qui m’accompagna jusque dans le Tarn. [Dans un car, ils tombèrent sur quatre Miliciens, qui étaient par ailleurs d’anciennes ouailles du pasteur]. Les Miliciens lui demandèrent : « Où allez-vous avec ce grand jeune homme ? ». Il répondit : « Ce garçon est muet et nous allons consulter un médecin à Montpellier » ».

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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 17:37

Fred Reymond et les passages de réfugiés juifs

« Parmi les dizaines de poursuivis qui ont transité sur l’hospitalière moquette de la [maison de Fred Reymond] entre 40 et 45, il s’en est trouvé plusieurs frappés de l’étoile jaune de David. Fred, lui, n’a jamais songé un instant à séparer le bon grain de l’ivraie, « parabolement » parlant. Le Juif restait strictement un homme, une femme, un enfant comme les autres, hormis le fait de son appartenance à un peuple livré à la vindicte par les tenants d’une hérésie abominable qui avaient décidé son éradication pure et simple des territoires occupés. Dans ces conditions bien évidemment, les descendre du sommet du Risoux, les héberger avant de les conduire vers la gare salvatrice du Pont-Brassus relevait de l’évidence même. »

Fred Reymond n’était pas un homme ordinaire et forcément donc extraordinaire. C’est pour cette raison que je vous laisse lire son histoire en suivant le lien ci-dessus.

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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 16:21

Jesha Sapir retrouve en 1997 ses sauveurs valaisans

« Avis de la commune de Champéry

Nous communiquons ci-après une lettre de lecteur, parue dans le magazine américain « TIME » […]. Le but est de favoriser la recherche de la famille champérolaine. […] Administration communale.

[…] Ma famille et moi avions commencé notre fuite d’Amsterdam qui était occupé par les Nazis en juillet 1942. Nous avions voyagé à travers la Hollande, la Belgique, la France – notamment Vichy – et les Alpes. Après avoir gravi des montagnes un jour de septembre à midi, sans savoir que des garde-frontières suisses étaient en observation avec leurs jumelles afin d’attraper des réfugiés, nous avons atterri en Suisse.

Juste là, une famille suisse de Champéry nous a rencontrés par hasard. Les membres de cette famille nous ont informés du va-et-vient des garde-frontières ; ils nous ont cachés dans les bois ; ils sont venus nous chercher quand il faisait nuit ; ils nous ont donné à manger ; ils nous ont habillés pour nous donner l’air de gens respectables. [Après un voyage en train] comme une famille suisse qui s’apprêtait à rentrer à Zurich […], nous nous sommes enregistrés au Consulat hollandais et, de la sorte, nous n’avons pas pu être refoulés.

J’ai honte de devoir admettre que je ne peux pas me souvenir du nom de cette famille. Je ne les ai plus jamais revus. Maintenant en contraste tranchant des révélations des actes et attitudes du gouvernement suisse, j’aimerais remercier et saluer cette merveilleuse famille suisse, pour son comportement courageux qui a sauvé un groupe de misérables réfugiés d’être jeté dans le noir de la « Solution finale ».

Jesha Shapir – Tel Aviv »

Marguerite Constantin-Marclay se manifesta. Il apparut que ses parents, Emile et Lina Marclay, et elle-même, alors âgée de quinze ans, avaient secouru non seulement Jesha Shapir et les six personnes qui l’accompagnaient. Quelques semaines plus tard, la famille Marclay était encore venue en aide à un autre groupe de sept personnes, relié au premier par des liens de parenté ou de connaissance.

En septembre 1942, le jeune Bernhard Blumenkranz franchit la frontière grâce au curé d’Archamps, le Fribourgeois Jean Bovet. Un passage hors filière, où fugitifs et futur sauveur ne se connaissaient pas. Dans de tels cas, identifier et quantifier les passages se révèle très difficile. S’agissant de Jean Bovet, Bernhard Blumenkranz assura avoir entendu que le curé « avait aidé à sauver beaucoup d’autres Juifs ».

Tous les autres Justes suisses ou honorés comme tels par Yad Vashem qui ont favorisé le passage clandestin de réfugiés juifs près de Genève – hors des filières de la CRS, SE – étaient liés à la Résistance française. René Nodot possédait la nationalité suisse par son père, secrétaire de la colonie suisse de l’Ain, et la nationalité française par sa mère. Né à Bourg-en-Bresse (Ain), influencé très jeune par le protestantisme social, il se lia au pasteur de la ville, qui cachait des Juifs et des résistants dans le clocher de son temple. Il s’établit à Lyon en 1941 et y découvrit d’autres activités de secours aux persécutés et de résistance, notamment en tant que « homme de confiance » du consulat de Suisse. A ce titre, il devait apporter une aide aux ressortissants des États en guerre contre la France dont la Suisse protégeait les intérêts, en premier lieu la Grande-Bretagne, les États-Unis et plusieurs États d’Amérique latine.

René Nodot organise un passage en Suisse

« Toutes mes communications téléphoniques ayant trait à une action illégale sont établies par une postière de l’interurbain de Lyon-Franklin qui n’est autre que ma femme. Elle s’assure chaque fois que la ligne n’est pas écoutée, et bien entendu elle ne laisse aucune trace de la relation qu’elle a établie. C’est toujours elle qui m’appelle, soit à mon bureau à Lyon […], soit au domicile de mes parents à Bourg, soit dans n’importe quel bureau de poste de l’Ain, du Jura, ou de la Saône-et-Loire. […] J’entre dans la cabine. Alors s’établit la banale conversation suivante :

- C’est toi ?

- Oui, ne quitte pas. Je te passe Jeannot.

- Bonjour Jeannot. Comment ça va ?

- Très bien Christian. J’ai donné ton petit livre à l’ami Potot.

- Merci beaucoup. A part ça ?

- Tu peux venir mardi prochain avec ton neveu.

- Entendu. A mardi.

Il faut maintenant traduire. Jeannot est le curé de Collonges-sous-Salève, en Haute-Savoie. Le petit livre représente un enfant passé en Suisse (un dictionnaire serait un homme, une brochure une femme). L’ami Potot ? J’ai eu l’idée de traduire ainsi tout un passage clandestin en Suisse. La frontière suisse était bordée d’une haie serrée de fils de fer barbelés tendus entre de solides poteaux de bois. Le neveu est un homme à « passer » prochainement. »

Pour René Nodot, l’expérience la plus décisive fut toutefois sa désignation comme délégué pour l’Ain et le Jura du Service social des étrangers (SSE). Dirigé par Gilbert Lesage, que Yad Vashem allait honorer en 1985, le SSE s’attachait au regroupement familial des étrangers incorporés dans les Compagnies de travailleurs étrangers et à la libération des étrangers internés dans le Sud de la France. Une partie des étrangers auxquels il portait secours, René Nodot les fit passer en Suisse entre janvier et octobre 1943. Il en a conduit lui-même à la frontière, près d’Annemasse. Mais il a surtout utilisé la filière de Marius Jolivet, curé de Collonges-sous-Salève.

Dans un cas, celui du passage en Suisse de la petite Eva Stein par cette filière en avril 1943, la préparation demanda deux mois, incluant l’apprentissage rudimentaire du français pour passer pour une réfugiée de Lorraine et la fabrication de faux papiers. René Nodot précise : « J’avais même prévu des bonbons (rarissime friandise en 43) pour occuper la bouche de la fillette au moment des contrôles allemands à Ambérieu et à Bellegrade. La petite, j’en suis persuadé, saisissait la gravité de la situation. Mais un mot d’enfant s’envole si vite d’une petite bouche ».

Lors des rafles à Bourg-en-Bresse les 24 et 25 août 1943, il protesta contre l’arrestation de personnes dont le consulat de Suisse é Lyon assurait la protection. Après son intervention, toutes les personnes arrêtées et rassemblées dans une école – au moins 30 Juifs étrangers – furent libérées. En automne 1943, suspecté par la Gestapo, René Nodot, par ailleurs jeune père de famille, décida de quitter le SSE, conscient qu’il ne pourrait s’abstenir d’activités illégales s’il y restait.

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31 décembre 2015 4 31 /12 /décembre /2015 16:41

En cette fin d’année et en début de la nouvelle, je fais comme le reste du monde, la fête, en espérant bien sûr que 2016 sera plus calme, moins de guerres, moins de terrorisme, moins de fous et plus de bonheur donc.

Le denier et le premier

La Suisse toujours au milieu de l’Europe, semble toujours être une île, attention, c’est une erreur de le croire.

Le denier et le premier

Bonne et heureuse année à tous

GTell

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Published by G.Tell - dans Actualité
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30 décembre 2015 3 30 /12 /décembre /2015 18:11

Les trois principales filières de passage à la frontière franco-genevoise reconstituées par l’historienne Ruth Fivaz-Silbermann

« La première est la filière des « non-refoulables », mise en place par des organisations confessionnelles avec l’appui de la Division de police en septembre 1942, en un geste de conciliation des autorités helvétiques face à la protestation des Églises et de l’opinion publique. […] Selon nos recherches, au moins 173 personnes inscrites sur la liste « ouest » des non-refoulables, sont arrivées en Suisse, la plupart par Genève. […]

La seconde filière, extrêmement active, est le fait de quelques organisations juives ayant basculé dans la clandestinité. Il s’agit de l’OSE (Œuvre de secours aux enfants) qui gérait de nombreuses maisons d’enfants en France où étaient hébergé des enfants de parents déportés ou menacés et qui dès 1943 s’employa à les mettre en sécurité en les camouflant dans des institutions religieuses ou des familles (« réseau Garel »), ou en les faisant passer en Suisse ou en Espagne ; les Eclaireurs Israélites de France (EIF), dont l’organisation clandestine était connue sous le nom de code « La Sixième » […] ; enfin le Mouvement de la Jeunesse Sioniste, dont la branche clandestine s’appelait « Education physique ». Ces trois filières, très bien organisées, ont étroitement collaboré pour faire passer des convois d’enfants en Suisse, notamment sous la responsabilité de Georges Loinger, dont le QG était à Aix-les-Bains. Environ 1'100 enfants juifs passèrent la frontière genevoise entre février 1943 et juillet 1944, sans qu’aucun convoi ne soit refoulé. Leur accueil avait été négocié avec les autorités fédérales. […] Ces organisations, actives en zone sud et en zone occupée, ont été admirablement secondées par certains milieux chrétiens, tant protestants que catholiques. […] Enfin, jouxtant Genève […] on trouve des prêtres et des passeurs au dévouement exemplaire : l’abbé Jolivet, curé de Collonges-sous-Salève, l’abbé Rosay, curé de Douvaine, l’abbé Louis-Adrien Favre, père salésien du Juvénat de Ville-la-Grand ; un peu plus loin, l’aumônier Folliet, d’Annecy. Tous collaboraient avec la Résistance et les services secrets alliés. […]

La troisième filière enfin, [la filière Weinberger], organisée par un réseau proche de la Résistance juive de Belgique, a permis le sauvetage en Suisse, en plusieurs convois organisés, d’au moins 120 personnes venues directement de Belgique [en 1944] ».

William Francken, médecin à Begnins près de Nyon, et sa femme Laure possédaient un chalet au-dessus du petit village de Novel, véritable balcon au-dessus du lac Léman et de Saint-Gingolph. Le couple y passait ses étés avec des voisins français, Ernest et Germaine Brouze. En septembre 1942, le chalet des Vaudois, Le Clou, devint une étape pour de nombreux fugitifs.

En dépit de l’interdiction formelle de loger des Juifs, le couple Francken non seulement ne leur ferma pas la porte de son chalet, mais avec l’aide des Brouze, leur procura souvent gîte et couvert, et même des soins médicaux. Il en accompagna aussi jusqu’à la frontière, au col Le Haut de Morge. Combien y en eut-il ? Selon des témoignages, William Francken aurait aidé à franchir la frontière dans 37 cas. Quoi qu’il en soit, la fréquence des passages au Clou augmenta au point d’alerter la police française, qui planifia une intervention. Les Francken en eurent vent et fermèrent précipitamment leur chalet le 6 octobre 1942. A la fin de la guerre, Laure Francken a fait le récit de ces journées tragiques de septembre et octobre 1942 dans le « Livre de bord du Clou ».

Extraits du « Livre de bord du Clou » de Laure Francken

« Autour de la fontaine, un spectacle extraordinaire s’offre à nos yeux. Une cinquantaine de misérables sont là, affalé sur des cailloux. Plusieurs ont les pieds en sang, leurs pauvres chaussures de ville n’ayant pas résisté aux pierres du col de Neuve qu’ils viennent de franchir. […] On entend toutes les langues possibles : l’allemand, le hollandais, le tchèque, le polonais, le hongrois. […] Nous leur offrons de leur faire passer la frontière. Le matin même j’ai passé sur Suisse sans encombre, entre deux tournées des douaniers. Comme elles sont régulières, selon mes renseignements du Chalet de la Morge, il suffit de choisir le bon moment. Dans une heure précisément, ce sera l’instant idéal. Une dizaine de Juifs acceptent, dont ceux d’Amsterdam mis en confiance par leur langue maternelle. Les autres se regardent avec méfiance. La vie leur a appris à terriblement se méfier.

[…] Je découvre la bande tapie derrière un buisson. […] Alors que nous nous retournons, nous nous trouvons nez à nez avec un douanier français qui contemple tranquillement la scène. « Eh bien, ça y est », pensons-nous. Et nous attendons, muets, la suite des événements. Alors le douanier secouant la tête, nous dit avec son bon accent alsacien : « Faites ça ! Mais faites-le avec plus de discrétion ! » Et au bout d’un moment, il ajoute : « J’aimerais mieux faire votre métier que le mien » ».

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29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 17:28

Alors que la Vaudoise faisait passer plusieurs groupes par le Risoux, entre septembre 1943 et mai 1944, la Zuricoise Gret Tobler emmena deux jeunes filles en décembre 1943 jusqu’en Suisse, sans le secours de personne. Les filles avaient des visas d’entrée en Suisse, bientôt échus, mais bien sûr aucun visa de sortie. Après plusieurs tentatives infructueuses de passer à travers les barbelés et un interrogatoire par des douaniers français, le trio atteignit le sol suisse.

D’autres colonies de la CRS, SE : Faverges et Le Chambon-sur-Lignon

En Haute-Savoie, la CRS, SE disposait aussi d’une autre colonie, à Faverges. Le Zurichois Walter Giannini y travaillait comme enseignant, de même que sa future épouse, Suisse elle aussi, Emma Aeppli. La colonie comptait plusieurs dizaines d’enfants dont une quinzaine de Juifs, lesquels partirent peu à peu chercher refuge ailleurs, comme Paul Bairoch, le futur professeur d’histoire économique. En août 1943, il ne restait que deux petites filles juives. L’une d’elle, dont les parents avaient été déportés, raconte leur sauvetage.

Sauvetage de Rose Spiegel et Berta Silber

« En août 1943, il ne restait plus que moi et une autre fille juive, Rose Spiegel. C’est alors qu’on nous dit que, étant les plus anciennes […], nous étions toutes deux invitées à une fête dans une autre maison d’enfants de la région. M. Giannini et Mlle Aeppli devaient nous accompagner. Nous avons pris le bus pour Annecy et ensuite le train jusqu’à Annemasse. Mais au lieu d’arriver à une autre colonie comme annoncé, nous avons marché le long de la frontière suisse, tous les quatre, avec interdiction de parler. […] Subitement, m. Giannini s’est arrêté, montrant un trou dans la clôture. Soulevant les barbelés, il nous a ordonné, à Rose et à moi, de passer en dessous et de courir aussi vite que nous pouvions. Après quelques minutes, M. Giannini et Mlle Aeppli nous rejoignirent – nous étions en Suisse ».

Depuis mai 1941, la CRS, SE possédait une colonie au Chambon-sur.Lignon. en plein cœur du pays huguenot, Le Chambon a joué un rôle très important dans le sauvetage de Juifs de France, principalement en offrant des caches dans des institutions et chez des particuliers, mais aussi comme point de départ de filières d’évasion vers la Suisse, notamment via Collonges-sous-Salève chez le curé Marius Jolivet.

A l’invitation d’André Trocmé, le Secours aux enfants ouvrit une première colonie au Chambon le 16 mai 1941 : La Guespy. Elle accueillit aussitôt 16 enfants sortis des camps d’internement du Sud de la France, de Gurs en particulier. Comme celle d’autres œuvres humanitaires représentées dans le Comité de Nîmes, la présence du Secours suisse aux enfants s’étendit progressivement, sous la direction du jeune instituteur Bâlois August Bohny. Une deuxième maison d’enfants (L’Abric) s’ouvrit en novembre 1941, une troisième (Faidoli) plus éloignée du village, une année plus tard. Une partie des enfants pouvait suivre une instruction dans des « fermes-écoles » et quelques-uns pratiquer – en compagnie d’enfants hébergés par d’autres institutions – la menuiserie et le bricolage dans l’Atelier cévenol, généralement le samedi ou pendant les vacances.

Jusqu’à l’été 1943, tous les enfants de la CRS, SE fréquentèrent les établissements scolaires du Chambon.

August Bohny évalue entre 800 et 1'000 le nombre d’enfants qui ont été hébergés dans ces institutions de la CRS, SE pendant la guerre et à environ 10% la proportion de Juifs parmi eux. Il s’agissait pourtant presque toujours de courts séjours, généralement de trois à six mois. Les trois colonies offraient environ 100 places, auxquelles s’ajoutent les 45 d’une colonie de l’Armée du Salut dans laquelle la CRS, SE avait aussi placé ses protégés. Aucun des enfants juifs des établissements dirigés par August Bhony ne fut réellement inquiété. Mais l’angoisse des rafles restait quotidienne. Parmi les enfants que le Bâlois a accueillis se trouvaient ceux que lui envoyait depuis le camp de Rivesaltes Friedel Reiter, qui une fois le camp vidé de ses internés fin 1942, rejoignit Le Chambon et y dirigea Faidoli, puis l’Abric. August et Friedel unirent leurs destinées en octobre 1944, le couple s’établit à Bâle après la guerre.

Le Chambon-sur-Lignon

A ce jour, Yad Vashem a dérogé deux fois à sa règle de n’attribuer la médaille des Justes qu’à des particuliers : pour la commune néerlandaise de Nieuwlande et pour Le Chambon et les communes avoisinantes. Le nombre exact de Juifs qui y ont trouvé refuge n’est pas connu. Le chiffre symbolique de 5'000, équivalant à celui des habitants et qu’un film a popularisé, est assurément exagéré. La mairie du Chambon a compté « chaque rescapé, chaque réfugié qui apparaît sur un document » et en dénombre près de 3'500 ; quant à l’historienne Limore Yagil, elle parvient au chiffre de 900 Juifs.

Le nom de Chambon est d’abord associé à celui d’André Trocmé, pasteur de la communauté ; avec l’aide notamment de son confrère Edouard Theis, il a exhorté ses paroissiens, dès le lendemain de l’armistice, à résister avec les armes de l’esprit. Néanmoins, au-delà de ces grandes figures, c’est bien toute une population, jusque dans les fermes retirées de ce plateau à 1000 mètres d’altitude, qui a refusé de se plier à la politique antijuive de Vichy. Septante personnes qui résidaient dans la région du Chambon ont été honorées par Yad Vashem. Parmi elles, on trouve trois Suisses : le pasteur Daniel Curtet, son épouse Suzanne et le directeur des colonies de la CRS, SE, August Bohny.

Fils d’un pasteur de Château d’Oex, Daniel Curtet exerça son ministère pastoral au Fay-sur-Lignon. Avec son épouse Suzanne, il hébergea temporairement des réfugiés avant de les placer dans la communauté protestante de Chambon. Il aida également des fugitifs cherchant à passer clandestinement en Suisse. Daniel Curtet envoyait aussi des lettres codées à ses parents à Lausanne. Ainsi, en février 1943, avec le décodage qu’en a fait Lucien Lazare :

« « Ces jours, je suis un peu bousculé, surtout par le placement des livres de la bibliothèque du Chambon sur l’éternel sujet pour lequel la région se passionne bon gré mal gré (Mathieu, 15/24). […] Je suis tout fier que mes paroissiens se soient montrés si pleins d’intérêt pour se genre de lecture. » Dans Mathieu 15/24, on lit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis égarées de la Maison d’Israël. Chacun aura compris que la lecture de livres est l’hébergement de juifs arrivés au Chambon à la recherche d’un refuge ».

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