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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 17:47

Achever le sauvetage dans Pest assiégée : Peter Zürcher et Ernst Vonrufs

Résidence à Buda et bureau à Pest, dans les bâtiments des deux principales puissances dont il devait protéger les intérêts : des choix s’imposaient pour Carl Lutz en cas de rupture des communications entre les deux quartiers de la ville. Il anticipa ce moment et, avec l’aval de Berne, désigna pour le représenter à Pest deux Suisses qui avaient rejoint son service peu auparavant : Peter Zürcher et Ernt Vonrufs, actifs depuis plusieurs années dans l’industrie textile de la capitale hongroise. Ils « succédèrent » à Lutz fin 1944.

Leur engagement se révéla de courte durée, Pest étant libérée du joug des nazis et des Croix-fléchées le 18 janvier 1945. Mais combien important, puisque le quartier abritait les 76 maisons protégées suisses du ghetto international, la Maison de verre et le grand ghetto où s’entassaient quelque 70'000 Juifs, dont des porteurs de lettres de protection de la Suisse et du CICR. Des bandes de Croix-fléchées multipliaient les attaques contre ces trois îlots dont l’existence venait leur rappeler l’échec des maîtres qu’ils avaient suivis aveuglément.

Peter Zürcher

Peter Zürcher

La nuit de la Saint-Sylvestre, les bandes Croix-fléchées attaquèrent la Maison de verre, tirant des coups de feu et lançant une grenade. 800 personnes furent mises à la rue. Alertés, Zürcher et Vonrufs intervinrent. Le calme revint finalement, mais Arthur Weisz y perdit la vie.

La situation devenait toujours plus chaotique. Tirs et incendies rythmaient les jours et les nuits d’un hiver particulièrement froid. Le gouvernement était replié à Sopron, près de la frontière autrichienne. Des bandes de Croix-fléchées toutes-puissantes poursuivaient les rafles ; elles avaient ainsi capturé près de 300 Juifs dans les maisons protégées suédoises, puis les avaient abattus sur les rives du Danube et jeté leurs cadavres à l’eau. Zürcher et Vonrufs avaient encore deux interlocuteurs chez les Croix-fléchées : le maire de Budapest et le représentant à Budapest du gouvernement, Ernö Vajna, le frère du ministre de l’Intérieur. Le premier leur déclara qu’il respectait l’immunité diplomatique des bâtiments, mais pas de leurs occupants Juifs. Début janvier 1945, toute l’œuvre de sauvetage mise sur pied par Lutz et son équipe se trouvait donc menacée. Les deux Suisses obtinrent du commandant militaire de Pest que les SS protègent l’ancienne légation américaine.

Ernst Vonrufs

Ernst Vonrufs

Dans les maisons protégées du ghetto international, des bandes de Croix-fléchées capturèrent 5'000 Juifs, puis les placèrent dans le grand ghetto, surpeuplé et objet d’attaques incessantes. Un sort identique menaçait les 12'000 Juifs protégés par la Suisse qui se trouvaient encore dans le ghetto international. Mais Zürcher et Vonrufs négocièrent avec Ernö Vajna et cherchèrent surtout à gagner du temps avant l’arrivée de l’armée Rouge. La dernière alerte eut lieu le 15 janvier. Zürcher et Vonrufs eurent vent de préparatifs d’une attaque d’envergure contre le grand ghetto. Ils coururent avertir l’adjoint au maire, qu’ils savaient sensible à des arguments humanitaires. L’arrivée des Suisses semble avoir achevé de convaincre Pál Szalay de réagir, en sortant le grand jeu : il menaça le général allemand Schmidthuber de le traduire en justice après-guerre s’il ne protégeait pas le grand ghetto avec ses hommes. Schmidthuber acquiesça, l’attaque n’eut pas lieu.

À suivre : Les Justes suisses [16.5]

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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 17:42

En juillet, Lutz parvint à faire accepter aux Hongrois une autre mesure, plus audacieuse et décisive encore que les passeports de protections : les maisons protégées (Schuthäuser). A Budapest, la concentration des Juifs, prélude à leur déportation, avait été engagée. Porteurs ou non de lettres de protection, ils avaient été placés dans des maisons à étoile jaune, cibles évidentes en cas de rafles. Lutz s’adressa au ministère hongrois des Affaires étrangères. Il demanda des maisons pour y loger les titulaires de lettres de protection suisses. Il en obtint 72 aux alentours de l’avenue Pozsonyi, qui pouvaient abriter environ 15'000 personnes, chiffre élevés plus tard à 76 maisons et 17'000 personnes. Restait bien sûr à assurer le maintien de l’immunité diplomatique. De jeunes Juifs (des Chalutzim, ou pionniers) surveillaient jour et nuit les entrées des immeubles, avertissaient Lutz ou ses collaborateurs aussitôt que des nazis ou leurs complices hongrois menaçaient de s’en prendre à leur habitants.

Des diplomates d’autres pays neutres multiplièrent aussi les efforts de sauvetage. Suédois, Espagnols et Portugais reprirent l’idée des lettres de protection. Raoul Wallenberg arriva à Budapest le 9 juillet 1944. Sur insistance américaine, Stockholm l’avait envoyé en Hongrie avec la mission de sauver le plus de Juifs possible. Wallenberg entra en contact avec Lutz. Peu après, il obtint 31 ou 32 maisons protégées pour la Suède, à proximité des maisons suisses. Quelques maisons furent aussi octroyées aux Portugais, aux Espagnols et au nonce apostolique, Angelo Rotta, le plus résolu des chefs des missions diplomatiques à Budapest.

Après l’arrivée au pouvoir des Croix-fléchées et le retour d’Eichmann, la sécurité que pouvaient procurer les lettres de protection se trouva encore plus incertaine. Le 18 octobre déjà, le nouveau ministre hongrois de l’Intérieur, Vajna, annonça que les lettres et autres documents de protection n’étaient plus reconnus par la Hongrie et que tous les Juifs devaient rejoindre immédiatement les maisons à étoile jaune. Les neutres et le CICR protestèrent. Le 29 octobre, grâce semble-t-il au ministre des Affaires étrangères, les documents furent à nouveau reconnus, à la condition toutefois que tous les porteurs de lettres soient regroupés dans des maisons protégées avant le 15 novembre ; dès cette date, ces maisons constituèrent le ghetto international. A partir du 18 novembre, Gertrud Lutz apporta quotidiennement du thé et d’autres formes de soutien aux habitants de ce ghetto.

Au vu du nombre de documents distribués et des faux qui n’avaient pas manqué de faire leur apparition, le nombre de porteurs de lettres dépassait celui des places disponibles. La police hongroise organisa des rafles à partir du 21 novembre et évacua des centaines de Juifs.

Autre menace, les rafles opérées pour alimenter le contingent de travailleurs forcés obtenu par les Allemands pour des travaux de défense de Vienne. Ces rafles jetèrent des milliers de personnes affamées vers une briqueterie au Nord-Ouest de la ville, camp provisoire d’où elles étaient envoyées en direction de l’Autriche en colonnes de 1'000 personnes.

C’est alors que Lutz reçut un ordre machiavélique du ministre hongrois de l’intérieur. Dans cette briqueterie, il devrait identifier les lettres de protection falsifiées dont les détenteurs seraient contraints à la marche forcée. L’existence de ces falsifications était d’autant moins un secret de polichinelle que, sur certaines lettres, le mot « Suisse » contenait une faute d’orthographe. Ceux qui possédaient une lettre non falsifiée pourraient retourner à Budapest. Dans le cas où Lutz refusait, tous seraient déportés. C’est avec son épouse Gertrud qu’il dut exécuter cette tâche inhumaine.

Gertrud Lutz

Gertrud Lutz

Cette marche forcée en plein hiver fit des milliers de morts, tombant d’épuisement au bord de la route ou froidement abattus, malgré les efforts redoublés de Raoul Wallenberg, de Friedrich Born, le délégué du CICR, et de Carl Lutz, qui distribuaient secours et lettres de protections.

Le Bureau d’émigration de la légation de Suisse et la Maison de verre

À l’origine, les lettres de protection délivrées par Lutz étaient destinées aux détenteurs d’un certificat palestinien. Ces documents étaient établis par l’Agence juive pour la Palestine et devaient être contresignés par les autorités britanniques. Le bureau de Budapest de l’Agence et son directeur exécutif, Moshe (ou Miklos) Krausz, collaboraient donc étroitement avec Lutz et sa division des intérêts étrangers. Après le 19 mars 1944, ce bureau se vit contraint à fermer ses portes. Selon un arrangement passé avec Lutz, le bureau fut hébergé dans les locaux mêmes de l’ancienne légation des Etats-Unis et ses quelques 30 collaborateurs reçurent des laissez-passer suisses. L’office prit le nom de Bureau d’émigration.

À côté des collaborateurs de Lutz et de Krausz, des jeunes Juifs ont joué un rôle indispensable et souvent décisif dans le sauvetage de dizaines de milliers de Juifs de Hongrie. Ces jeunes pionniers – ou Chalutzim – ont rempli les fonctions d’informateurs, d’agents de liaison, de surveillants des maisons protégées et, enfin, de ravitailleurs. Environ 200 d’entre eux tombèrent sous les coups ou les balles des nazis et des Croix-fléchées. Maillons indispensables, les Chalutzim avaient leur quartier général dans la cave de l’ancienne légation des Etats-Unis et Lutz leur donna des papiers d’identité suisses. L’un de ces pionniers – Alexander Grossman – s’établit en Suisse après la guerre, il allait rédiger la première biographie de Lutz.

La foule qui se pressait chaque jour devant le Bureau d’émigration de la légation de Suisse pour tenter d’obtenir des lettres de protection obligea à explorer de nouvelles voies pour éviter des représailles allemandes à l’égard d’un bâtiment américain que la Suisse s’était engagée à protéger. La solution s’appela Maison de verre. Ce bâtiment avec de larges vitres se trouvait dans le même quartier, rue Vadász, et appartenait à Arthur Weisz. Lutz lui proposa de travailler dans le Bureau d’émigration et de reloger celui-ci dans la Maison de verre, qui deviendrait une annexe de la légation de Suisse, bénéficiant de son immunité diplomatique. L’industriel Weisz, qui n’avait plus d’emploi, accepta avec reconnaissance. Le ministère hongrois donna son feu vert à la solution.

Le 24 juillet, le Bureau d’émigration déménagea à la Maison de verre. Après la prise du pouvoir par les Croix-fléchées, ce bâtiment de trois étages avec cour intérieure devint rapidement un abri pour persécutés. A la fin du mois d’octobre, ils étaient déjà 800 à s’y entasser. Un immeuble adjacent ainsi qu’un troisième bâtiment dans le même quartier (rue Wekerle) s’ajoutèrent à la Maison de verre et plus de 4'000 personnes y trouvèrent refuge. La situation était effroyable : les Chalutzim tentaient de ravitailler les milliers de locataires de la Maison de verre et à l’origine il n’y avait qu’un cabinet de toilettes. Quant à l’ancienne légation des Etats-Unis, place de la Liberté, elle a abrité jusqu’à 130 personnes, y compris des chefs de la communauté juive de Budapest et des Juifs américains.

La Maison de verre à Budapest

La Maison de verre à Budapest

Carl et Gertrud Lutz dans la briqueterie d’Óbuda

« Des centaines de détenteurs de sauf-conduits avaient déjà été amenés à la briqueterie et il fallait contrôler d’innombrables papiers d’identité. Pour nous, c’était indubitablement la tâche la plus pénible jamais entreprise. Un jour, ma femme et moi nous restâmes debout quatre heures dans la neige et la glace, à l’intérieur de la briqueterie infâme d’Óbuda, à accomplir la triste tâche de trier les sauf-conduits. Nous assistâmes à des scènes déchirantes. Cinq mille malheureux étaient debout, en colonne, grelottants, tremblants, affamés, portant des petits baluchons d’effets personnels, et me montraient leurs papiers. Je n’oublierai jamais leurs visages épouvantés. La police devait intervenir constamment parce que les gens déchiraient presque mes vêtements en plaidant leur cause. C’était le dernier sursaut de leur volonté de vivre, avant de céder à une résignation qui se terminait habituellement par la mort. Pour nous, nous étions torturés mentalement de devoir trier ces documents. Nous vîmes des êtres humains frappés avec des fouets à chiens. Nous-mêmes étions menacés ouvertement si nous intervenions. »

À suivre : Les Justes suisses [16.4]

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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 17:42

Carl Lutz : lettres, passeports et maisons de protection

Carl Lutz arriva à Budapest avec son épouse Gertrud le 2 janvier 1942. Le couple s’était connu aux Etats-Unis et fut envoyé en 1935 au consulat de Suisse en Palestine. Lutz rejoignit la capitale hongroise pour une mission précise, déjà remplie en Palestine depuis 1939 : assurer la protection d’intérêts étrangers. Des pays en guerre n’entretiennent plus de relations diplomatiques, mais la nécessité de protéger des biens et des citoyens se trouvant sur territoire ennemi demeure. Cette mission est confiée à un Etat tiers, appelé dès lors Puissance protectrice. Durant la guerre, la Suisse assura quelque 200 mandats de représentation d’intérêts étrangers. Dans le cas de Budapest, Lutz eut à protéger les intérêts d’une dizaine d’Etats en guerre avec la Hongrie depuis décembre 1941. Carl Lutz établit son bureau dans le bâtiment de l’ancienne légation des Etats-Unis, situé place de la Liberté (Szabadság tér) à Pest ; il fit du bâtiment de l’ancienne légation de Grande-Bretagne, sur la colline de Buda, sa résidence privée.

Dans le contexte de la Shoah, la représentation des intérêts britanniques prenait une importance toute particulière. En effet, la Grande-Bretagne exerçait un mandat sur la Palestine, territoire qui constituait de fait pour les Juifs une des rares possibilités d’immigration, et surtout la plus attrayante dans une perspective sioniste. Une possibilité pourtant tragiquement limitée : en 1939, les Britanniques avaient fixé à 75'000 le quota de juifs autorisés à y immigrer dans les cinq ans. L’Agence juive pour la Palestine, qui disposait de bureaux dans plusieurs pays, organisait cette immigration. Avec Carl Lutz, elle parvint à envoyer environ 10'000 enfants juifs vers la Palestine de 1942 à mars 1944, en majorité des enfants dont les parents avaient été déportés. Lutz contribua à obtenir pour eux les autorisations nécessaires des Britanniques, des Hongrois et des pays de transit.

A leur arrivée en mars 1944, les Allemands ordonnèrent la fermeture des frontières. Lutz protesta auprès de Veesenmayer contre l’impossibilité faite aux détenteurs d’une autorisation d’immigration en Palestine (certificat palestinien) de quitter le pays. Environ 8'000 Juifs se trouvaient dans cette situation. En attendant leur départ, Lutz avait remis des lettres de protection (Schutzbriefe) attestant leur statut et destinées à prévenir toute mesure contre eux, comme la déportation ou le travail forcé. Veesenmayer déclara qu’il acceptait le principe de les laisser partir. Il demanda à Lutz de régler les aspects pratiques avec son adjoint Eichmann, qu’il présenta comme le responsable des questions d’ordre technique, telles que transports et horaires.

Timbre suisse en l'honneur de Carl Lutz (1999)

Timbre suisse en l'honneur de Carl Lutz (1999)

De longues négociations débutèrent. Avec Eichmann qui déclara qu’il n’avait pas d’instruction de Berlin. Avec les Hongrois dont Lutz obtint finalement, fin juillet, les autorisations d’émigration. Une nouvelle fois avec Eichmann ensuite, à qui il demanda d’organiser le transport des 8'000. L’Allemand lui proposa un marché diabolique : les 8'000 pourraient partir à la condition que Lutz renonce à porter secours à d’autres Juifs en leur distribuant des lettres de protection. Le Suisse demanda à réfléchir, ce qui signifiait un refus. En fin de compte, les 8'000 ne sont jamais partis.

En effet, la fabrication et la distribution des lettres de protection avaient considérablement augmenté. Des dizaines, voire des centaines de Juifs se pressaient chaque jour devant les bureaux de Lutz dans l’espoir d’obtenir ces précieux documents. Fin juillet, lors d’une visite à Berne, Gertrud Lutz rapporta que 40'000 lettres de protection avaient été délivrées, les déportations ayant conduit son mari à étendre aux familles les effets des documents initiaux. En effet, Carl Lutz négociait avec les Allemands le départ non plus de 8'000, mais de 40'000 personnes, tentant de faire admettre que le chiffre communiqué à Veesenmayer se référait à des familles et non à des personnes (les certificats palestiniens étaient effectivement établis pour tous les membres d’une même famille).

Autre idée ingénieuse développée par Lutz, les passeports de protection suisses (Schutzpässe). Il s’agissait à l’origine d’une banale mesure administrative, ces documents collectifs étant établis pour assurer le transit par la Roumanie des titulaires d’un certificat palestinien. Ces passeports contenaient les noms et photos des porteurs d’une lettre de protection, alors que la lettre précisait que les coordonnées de son titulaire avaient été intégrées dans un passeport collectif. Le premier passeport fut établi le 29 juillet. Avec la fabrication de lettres de protection qui n’étaient plus couvertes par les certificats palestiniens, les passeports allaient offrir une sécurité supplémentaire aux personnes munies de lettres. En effet, ces lettres portaient toujours un numéro entre 1 et 8'000 pour ne pas éveiller les soupçons des Allemands et des Hongrois. Le texte restait inchangé et rappelait que son titulaire avait été inscrit dans un passeport collectif, ce qui indiquait qu’il était destiné à rejoindre la Palestine. Les passeports collectifs ne quittant jamais le bureau de Lutz, Allemands et Hongrois ne pouvaient pas procéder aux vérifications.

Combien y eut-il de lettres de protection suisses ? On n’en connaîtra jamais le nombre exact. Le 28 août 1945, un article de la Basler Nationalzeitung avança le chiffre de 80'000, chiffre que Lutz confirma peu après et que son biographe Theo Tschury a finalement retenu.

[C’est quand même beaucoup plus que La Liste de Schindler, non ?]

À suivre : Les Justes suisses [16.3]

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9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 18:10

Hongrie : A Budapest

Les actions de sauvetage de Justes suisses en Hongrie se déroulèrent à Budapest dans les dernier mois de la guerre. Et dans des circonstances particulièrement tragiques.

Alliée au Reich allemand dès 1940, la Hongrie avait récupéré des territoires perdus au lendemain de la Première Guerre mondiale, notamment une partie de la Ruthénie et la moitié septentrionale de la Transylvanie. Si elle adopta des lois antijuives à partir de 1938, la Hongrie ne participa toutefois pas aux déportations, si bien qu’elle représenta un abri pour les rares Juifs des pays environnants (Pologne et surtout Slovaquie) qui pouvaient tenter d’échapper aux déportations. En 1944, la Hongrie constituait le dernier espace sous domination ou influence de l’Axe dans lequel la « Solution finale » n’avait pas encore été appliquée. Quelque 750'000 Juifs vivaient dans ses frontières. Ils connurent une sécurité physique, certes relative, jusqu’au 19 mars 1944.

Face à l’avancée inexorable des troupes soviétiques et à la volonté toujours plus manifeste du gouvernement hongrois de rejoindre le camp des Alliés, Hitler imposa alors deux séries de mesures au régent Horthy : un gouvernement de collaboration (dirigé par Döme Sztójay) et une armada de superviseurs et de conseillers, emmenée par Edmund Veesenmayer, plénipotentiaire du Führer ; Adolf Eichmann arriva à la tête d’un commando spécial pour organiser les déportations. L’hégémonie allemande était donc claire mais il fallait maintenir la fiction d’une souveraineté hongroise : Horthy restait à la tête de l’Etat. Cette situation complexe allait tantôt freiner tantôt faciliter les efforts de sauvetage. [Je vous laisse le loisir de regarder sur vos sites préférés qui étaient Veesenmayer et Eichmann.]

Eichmann et son équipe se mirent immédiatement au travail. Un calendrier de la concentration des Juifs de Hongrie, suivie rapidement de leur déportation fut établi. Les premiers touchés seraient les Juifs de l’Est, du Sud-Est et du Nord, territoires les plus proches des troupes soviétiques et les plus récemment acquis par la Hongrie. L’opération devait s’achever, au plus tard trois mois après, avec les Juifs de la capitale. Le 15 mai 1944, le premier train partit pour Auschwitz-Birkenau, accompagné jusqu’à la frontière slovaque par des Hongrois. Au total, plus de 430'000 Juifs de la province hongroise furent ainsi déportés en quelques semaines. « La Hongrie – nous rappelle Raul Hilberg – fut le seul pays où les auteurs du crime savaient la guerre perdue lorsqu’ils passèrent à l’action. »

En outre, les déportations se déroulèrent au vu et au su du monde entier. Deux jeunes Juifs slovaques, Rudolf Vrba et Alfred Wetzler, qui avaient réussi à s’échapper d’Auschwitz-Birkenau en avril 1944, apportèrent le premier témoignage complet sur le camp de la mort ; également connu sous le nom de protocoles d’Auschwitz, ce témoignage gagna Budapest, puis la Suisse et le Vatican.

[Le lien (Suisse) ci-dessus vous envoie sur le site dodis.ch – Documents Diplomatiques Suisses 1848-1972, sur la page en question, qui concerne la note diplomatique sur le témoignage des deux jeunes Juifs évadés d’Auschwitz, le document DoDis 11979 peut s’ouvrir en cliquant sous ORIGINAL la photo du document pdf (en allemand)]

Des protestations – en particulier du pape, du président Roosevelt et des pays neutres – affluèrent auprès du régent Horthy et du gouvernement hongrois ; en Suisse, plus de 200 articles parurent dans la presse. Le Conseil fédéral fut lui aussi pressé d’intervenir, en particulier par les représentants des Eglises protestantes. La position officielle, défendue depuis 1933 malgré des pressions toujours plus fortes visant à refuser aux Juifs le statut de réfugiés politiques fut abandonné le 12 juillet 1944. Désormais les Juifs pouvaient prétendre à l’asile parce qu’ils fuyaient des persécutions. Changement important, mais combien tardif.

Budapest subit de violents bombardements alliés le 3 juillet. Le 7, le régent Horthy ordonna l’arrêt des déportations. Il obtint plus tard le départ du commando Eichmann. La province hongroise avait été vidée de sa population juive. Restait la communauté de Budapest. L’évolution militaire offrait l’espoir d’une délivrance prochaine de la Hongrie du joug nazi : l’armée Rouge pénétra en territoire hongrois en octobre et le même mois la Roumanie signait un armistice avec les Alliés.

Toutefois, les situations désespérées poussent souvent les plus fanatiques à des comportements jusqu’au-boutistes. Il y avait de tels fanatiques en Hongrie : les Croix-fléchées, de farouches antisémites qui procéderaient encore à des rafles de Juifs sous les tirs de l’artillerie soviétique dans Budapest encerclée ; on estime à plus de 60'000 le nombre de Juifs qu’ils ont tués. Leur chef, Ferenc Szálasi, parvint au pouvoir le 16 octobre 1944. Eichmann revint le lendemain.

A Budapest, deux ghettos furent créés en novembre : le ghetto international et le grand ghetto. Le premier regroupait les Juif au bénéfice d’une protection des pays neutres, l’autre ceux qui en étaient dépourvus. Les rafles se poursuivirent. Des dizaines de milliers de Juifs se virent contraints à des marches forcées en direction de l’Autriche ; beaucoup moururent en chemin. L’armée Rouge avait totalement encerclé la ville à Noël, elle libéra le quartier de Pest le 18 janvier, celui de Buda un mois plus tard. Quelque 130'000 Juifs avaient survécu dans Budapest dévastée.

Dans les actions de sauvetage menées par des Suisses à Budapest, deux noms occupent une place prééminente, celui de Carl Lutz, chef de Division des intérêts étrangers à la légation de Suisse, et celui de Friedrich Born, délégué du CICR. Ils furent aussi, avec Gertrud Lutz, les premiers à avoir reçu la médaille des Justes. Plus récemment toutefois, Yad Vashem a honoré d’autres Suisses. Peter Zürcher et son adjoint Ernst Vonrufs ont poursuivi l’action de Carl Lutz dans Pest assiégée durant les dernières semaines de la guerre. Avec tout autant de courage, Harald Feller assuma durant ces mêmes semaines la lourde tâche de diriger la légation de Suisse ; il cacha en outre plusieurs Juifs dans sa résidence. Des caches, Sœur Hildegard Gutzwiller et l’industriel Otto Haggenmacher en procurèrent eux aussi à des dizaines d’enfants persécutés. Par ailleurs, une proposition de nomination d’un collaborateur de Born a été soumise en 2006 à Yad Vashem.

Carl et Gertrud Lutz

Carl et Gertrud Lutz

À suivre : Les Justes suisses [16.2]

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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 17:25

Dans le Reich allemand

Jean-Edouard Friedrich, Werner von Braun, les Américains et les Russes

« Juste après la chute de Berlin, Jean-Edouard Friedrich est à Ravensburg, dans le sud de l’Allemagne, où défilent des dizaines de milliers de réfugiés et d’anciens déportés. C’est alors qu’un certain Werner von Braun, avec des plans de fusées sous le bras, arrive avec ses collaborateurs au bureau du CICR et demande à passer en Suisse. Le délégué a juste le temps de les installer dans une usine désaffectée avant l’arrivée des Russes. Ceux-ci recherchent fébrilement le savant allemand, mais Friedrich leur assure qu’il n’a vu personne. Il prévient ensuite les Américains qui s’empressent d’embarquer Werner von Braun, son équipe, ses plans.

Avoir tenu le sort de la NASA entre ses mains : l’idée amuse Jean-Edouard Friedrich. D’autant plus qu’il ne connaissait pas Werner von Braun ni ses projets de fusées. C’est en une fraction de seconde qu’il a décidé de mentir aux Russes. Mais il aime bien se rappeler que lorsque les hommes ont foulé le sol lunaire, c’était un tout petit peu grâce à lui… »

Jean-Edouard Friedrich

Jean-Edouard Friedrich

La filière allemande pour les Juifs désirant se réfugier en Suisse, de Berlin à la frontière était le fait d’une longue chaîne d’individus qui risquèrent l’emprisonnement au mieux et au pire la mort. C’est pourquoi la longue liste des intervenants et la présence du Suisse Jean-Edouard Friedrich dans ce compliqué chemin de sauvetage prenant trop de place à raconter, je n’en dirais pas plus que l’anecdote décrite ci-dessus. (Et le sauvetage des Juifs allemands pour la Suisse n’a pas été très nombreux.)

Frieda Impekoven-Tobler

Ville à la réputation libérale et ouverte, Francfort abritait en 1933 la deuxième communauté juive d’Allemagne (26 000 personnes) après Berlin, mais proportionnellement la plus importante du pays (4,7 %). En revanche et surtout en comparaison avec Berlin, on y recense peu d’efforts de sauvetage et également peu de Justes. Une des explications avancées tient à la précocité de la déportation de masse vers l’Est : elle était achevée en septembre 1942, soit au moment où débutait celle de Berlin.

La Zurichoise d’origine Frieda Impekoven-Tobler était l’épouse de Toni Impekoven, acteur, écrivain et directeur du théâtre de Francfort, dont l’opposition résolue au nazisme allait lui coûter la place ; elle était aussi la mère de Nikki Impekoven, célèbre danseuse et actrice. En 1943, elle répondit à l’appel à l’aide de deux juives. D’une part, elle procura à plusieurs reprises de la nourriture à une veuve âgée logée dans une pension, ce qui lui valut un interrogatoire de la Gestapo ; la renommée de sa fille permit toutefois sa libération rapide. De plus, elle mit son appartement à la disposition d’une ancienne élève de l’école de théâtre locale pendant qu’elle-même rejoignait son mari en tournée à Strasbourg. A son retour, sa protégée avait trouvé une nouvelle planque.

De par son mariage elle perdit la nationalité suisse, c’est pour cette raison que dans certains documents elle apparait comme Allemande ; pourtant, après le décès de son mari, après la guerre, elle finira ses jours en Suisse, son cher pays.

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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 17:15

Commentaire : Pour le moment vous avez fait connaissance avec des personnalités attachantes qui, avec un dévouement sans bornes, ont sauvés de nombreux enfants, adolescents et adultes, majoritairement Juifs. Mais vous aurez remarqué aussi, que parfois, c’est le sauvetage d’une personne dont on parle.

On continue, avec à venir, les Justes venant de régions plus dangereuses que le Sud de la France, comme la Belgique et le Reich allemand.

Paul Calame-Rosset en Belgique

Né en 1905 à Tavannes, Paul Calame-Rosset a suivi une formation d’architecte avant de partir pour le plat pays. Durant la guerre, le couple Calame-Rosset possédait une villa à Uccle, commune de l’agglomération bruxelloise, sur laquelle il avait dressé le panneau « propriété suisse ».

Paul Calame-Rosset

Paul Calame-Rosset

Au total, le couple Calame-Rosset a hébergé deux aviateurs britanniques, un aviateur russe ainsi que trois groupes de Juifs. Le premier groupe était la famille Cywié : le père horloger, son épouse et leur fille Gola, tandis que leur fils trouvait une cache ailleurs. Le deuxième groupe, la famille Lemberg, y chercha refuge fin 1942, après avoir été dénoncée à la Gestapo par la famille qui les hébergeait ; le fils Kurt resta chez les Calame-Rosset, sa sœur rejoignit bientôt des amis, les parents repartirent rapidement, ce qui se solda par une nouvelle dénonciation et la déportation. Enfin, début 1944, une jeune fille dont on ne connaît que le prénom (Sarah) fut hébergée par les Calame-Rosset. Ceux-ci la confièrent ensuite à une famille suisse de Bruxelles, qui lui procura une identité suisse.

Lorsqu’il reçut la médaille des Justes en septembre 1998, Paul Calame-Rosset avait déjà la médaille de la Résistance belge et la King’s Medal for Courage in the Course of Freedom britannique. Sous le nom de code de Ted, il avait été actif dans la résistance belge dès le début de 1942, il participait à la filière d’évasion d’aviateurs alliés vers la Grande-Bretagne, ainsi qu’au Service Hotton spécialisé dans le sabotage militaire. L’un des dirigeants de ce service, Marcel Franckson, a témoigné en 1998 : il avait séjourné six à huit semaines en été 1943 chez Paul Calame-Rosset qui remplissait les fonctions de responsable logistique pour le secteur de Bruxelles. Selon Meir Wagner, la maison du Suisse a servi d’abri temporaire à environ 70 membres de la résistance belge.

Les motivations de Paul Calame-Rosset

Il n’a pas laissé de trace écrite de ses actions de sauvetage. Interrogé en 1998 par le délégué de Yad Vashem pour la Suisse, il a répondu : « Ce que j’ai fait, ce que nous avons fait, c’était par DEVOIR. Il fallait dire NON à l’ennemi et lui ravir ses proies. Et cela avec l’aide de Dieu. […] Vous m’avez demandé : pourquoi avoir logé et caché des Israélites alors que vous vous exposiez à de terribles représailles ? C’est fort simple… quand on frappe à votre porte à minuit, implorant secours et accueil. Si j’avais fermé ma porte en repoussant des êtres terrassés, affalés, voués à l’extermination indescriptible ! Jamais, un seul jour de ma vie, je n’aurais pu justifier mon acte odieux ».

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 17:02

Autre pasteur suisse grandement influencé par Karl Barth, Marcel Pasche partit à Lille en 1937 pour un stage pastoral. Il fut consacré pasteur de l’Eglise réformée de Roubaix quatre ans plus tard. La situation de Lille et de Roubaix était particulière. Avec l’occupation, les départements du Nord et du Pas-de-Calais avaient été détachés de la France et dépendaient de l’administration militaire allemande de Bruxelles. Forte d’environ 4'000 personnes, la communauté juive de Lille fit l’objet d’une rafle le 11 septembre 1942.

Marcel Pasche

Marcel Pasche

Les activités de secours de Marcel Pasche présentent une diversité aussi grande que celles de son collègue Roland de Pury. Avec le policier Léon Coghe, il fit passer la frontière suisse via Besançon à Joseph Winischki et à son fils Léon, des Juifs allemands réfugiés en Belgique et que Coghe avait accueillis à Roubaix. En revanche, Sonia Winischki et ses deux filles, qui avaient voulu rejoindre leur famille ne parvinrent pas à franchir la frontière ; elles revinrent à Roubaix où Marcel Pasche et Léon Coghe s’occupèrent d’elles jusqu’à la Libération.

Au-delà de ces activités qu’on pourrait appeler classiques, le pasteur suisse créa, avec un groupe d’amis, le Secrétariat d’assistance judiciaire devant les tribunaux allemands du Nord et du Pas-de-Calais. Grâce à des complicités allemandes*, ce secrétariat put fonctionner sans autorisation officiel, laquelle n’aurait bien entendu jamais été accordée. Cet organisme privé, à la dénomination apparemment officielle, offrit aux familles de personnes inculpées pour infraction réelle ou supposée contre l’occupant nazi une protection que les deux seuls avocats germanophones de la place ne voulaient pas procurer. De 1942 à 1944, les familles de 430 inculpés eurent recours au secrétariat et 70 d’entre eux obtinrent ainsi une libération.

*En contournant la censure, les initiants parvinrent à publier dans la presse un communiqué annonçant l’existence de ce secrétariat.

Le principal allié du pasteur était Carlo Schmid, conseiller juridique auprès du commandement militaire allemand et une des grandes figures du parti social-démocrate allemand de l’après-guerre.

Marcel Pasche s’engagea aussi, cette fois avec Fred Huber, le consul honoraire de Suisse à Lille, pour le sort des prisonniers de Loos, la grande prison de la région où les Allemands avaient entassé toutes les personnes accusées de résistance. Les deux Suisses jouèrent aussi un rôle dans un des épisodes les plus dramatiques de la Libération, auquel un mémorial a été consacré : la déportation de 870 prisonniers de Loos par les Allemands, alors en déroute, le 1er septembre 1944. Seuls 250 d’entre eux survécurent. Ayant appris, à la Libération de Paris, que le consul de Suède à Paris et la Croix-Rouge française avaient obtenu la responsabilité de tous les détenus politiques se trouvant dans des camps et prisons de la région parisienne, Marcel Pasche eut l’idée d’obtenir la même chose pour la Suisse et la prison de Loos. La réouverture du consulat de Suisse fut acceptée par le commandement militaire à Bruxelles, et, le 1er septembre, il se présenta à la prison avec Fred Huber…

Marcel Pasche, le consul de Suisse et la prison de Loos

« Le capitaine Siebler [directeur de la prison] – nous l’apprîmes après coup – venait de faire charger sur des camions plusieurs centaines de « terroristes » à destination de la gare de Tourcoing où ils devaient être « enwagonnés » pour la déportation. Débarrassé des détenus les plus dangereux, il se montra favorable à suivre les instructions de l’Oberfeldkommandantur et à envisager la mise en liberté. […] On convint de les libérer par groupes de 20 […]. Le consul fit aussi transporter à la clinique Ambroise-Paré quelques malades et blessés. […] Au sujet du train de déportés, nous étions plutôt rassurés. Le Dr [Carlo ] Schmid avait agi sur les cheminots allemands et la résistance ferait dérailler le train s’il se mettait en marche. La résistance belge était aussi alertée. Pendant la nuit – je logeais chez le consul avec ma famille -, on nous informa que le train avait quitté Tourcoing. Fort de notre succès de la veille, et misant sur le sabotage de la résistance belge, nous décidâmes de partir à la recherche de ce convoi que nous imaginions bloqué quelque part. Dans ce cas, notre offre de prise en charge aurait quelque chance de succès. […] Nous arrivâmes finalement à Gand où [on] nous renseigna : le train avait passé normalement et il n’était peut-être déjà plus sur le réseau belge. »

Marcel Pasche revint en Suisse quelques années après la fin de la guerre et y poursuivit son activité pastorale. En 1992, la Mairie de Roubaix lui décerna la Médaille d’honneur de la ville, et l’année suivante Yad Vashem le titre de Juste.

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5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 19:10

Les pasteurs de Pury à Lyon et Pasche à Lille

Le spécialiste des Justes de France, Lucien Lazare, résume ainsi l’engagement du pasteur de Pury : « Suisses l’un et l’autre, Roland et Jacqueline de Pury ont animé avec une audace stupéfiante la résistance spirituelle et humanitaire des protestants lyonnais. Leur foyer du quartier de la Croix-Rousse abritait non seulement leurs huit enfants, mais un cortège toujours renouvelé de fugitifs, juifs pour la plupart. […] Avec Pierre Chaillet, à la tête de l’Amitié Chrétienne, Roland de Pury a favorisé la symbiose entre les résistants des deux communautés chrétiennes lancées dans l’aventure du sauvetage de juifs ».

La résistance a commencé très tôt. Lyon avait été occupée par l’armée allemande du 19 juin au 6 juillet 1940. La Wehrmacht partie, la population lyonnaise était surtout soulagée de ne pas faire partie de la zone occupée. Dans ce contexte, le pasteur de Pury allait tenir, le dimanche 14 juillet 1940 dans son temple de la rue Lanterne, un sermon d’une rare audace, dont des phrases circuleraient rapidement dans la communauté protestante de Lyon.

Sermon du pasteur de Pury du 14 juillet 1940

« […] Je sais bien qu’après un tel carnage, la France peut bien se reposer et dire : j’ai fait ce que je pouvais. Oui, elle avait le droit de déposer les armes. Mais non pas, non jamais de consentir intérieurement à l’injustice. Et il y en a beaucoup qui, pour souffrir un peu moins, sont prêts à ce consentement. […]

Mieux vaudrait la France morte que vendue, défaite que voleuse. La France morte, on pourrait pleurer sur elle, mais la France qui trairait l’espoir que les opprimés mettent en elle, mais la France qui aurait vendu son âme et renoncé à sa mission, nous aurait dérobé jusqu’à nos larmes. Elle ne serait plus la France. […]

Déjà les gens ne se demandent plus si cette guerre était juste. Ils regrettent de l’avoir faite parce qu’ils l’ont perdue. […]. Mais alors c’est la victoire qui donne raison ? Et la défaite qui donne tort ? C’est le succès qui détermine la vérité ? Est-ce là ce que vingt siècles de christianisme ont enseigné à la France ? Est-ce là ce que la vérité clouée sur une croix nous enseigne ? Si la France, parce qu’elle est défaite, se met à douter de la justice de cette lutte qu’elle a menée, et si par conséquent elle étouffe sa mission de justice, alors elle est pis que morte, elle est décomposée, elle est prête pour toutes les infamies. […] Est-ce que toute la repentance de ce pays va consister à regretter la seule chose qu’il n’ait pas à regretter ? […]

Roland de Pury a continué à tenir des sermons très courageux. Dès octobre 1940, il prit en outre des initiatives de sauvetage avec le concours des mouvements de jeunesse d’inspiration protestante, regroupés dans la CIMADE, pour lesquels il assurait aussi un lien avec la Suisse. De plus, le pasteur offrit sa maison, son temple, sa paroisse pour héberger des membres de la Résistance, des Juifs ou des passeurs qui convoyaient des enfants du Chambon vers la Suisse. De Paris, on envoyait aussi au couple des enfants pour qu’ils passent en Suisse.

Roland de Pury

Roland de Pury

Le 30 mai 1943, dimanche de la confirmation, deux agents de la Gestapo arrêtèrent Roland de Pury et l’emmenèrent au fort de Montluc, prison de la Gestapo. Il apprendrait plus tard que son arrestation était motivée par l’aide qu’il apportait à la Résistance, en l’occurrence au mouvement Combat. Il fut enfermé. Le cardinal Gerlier et le pasteur Boegner demandèrent en vain sa libération. Avec des petits bouts de crayons conservés au risque de se faire fusiller, le pasteur écrivit un Journal de cellule dont une première édition parut en Suisse avant la Libération de la France ; une édition complète fut publiée en 1981.

Journal de cellule du pasteur de Pury

« Vers le 20 juin. Ah ! Tu me fais durement saisir que c’est là justement tout le problème de notre destinée : esclavage ou liberté. […]

31 juillet. Quand, à 7 heures, le sergent a passé avec sa main pleine de crayons rendus, j’ai eu la force de ne lui donner que le centième inutilisable qu’une jeune femme m’avait passé à l’interrogatoire, et de garder les autres. […] Plus que mes crayons cachés, c’est cette vision de l’après-midi, cette espèce de tableau dantesque qui me donne une sensation épouvantable de la captivité. Est-ce que j’y suis vraiment ? Est-ce que je suis, moi, pris là-dedans, ou suis-je envoûté par la lecture de Dostoïevski ? L’horreur de la situation me tombe dessus. J’étouffe. O Seigneur, quand m’ouvriras-tu la porte ? […]

Jeudi 9 septembre. On perd de vue le rivage. On s’installe dans l’absence. On meurt lentement à cette douleur qui vous fait crier les premiers temps. Le sens même de la vie s’endort. On est comme une matière plastique qu’il faut forcer dans un moule. Cela fait mal à hurler. Et puis, peu à peu, on prend la forme : la forme du prisonnier. Rien à signaler. Je suis de plus en plus replié sur moi-même. Tellement surveillé qu’il m’est impossible d’échanger quelques paroles et de renouer quelques liens. […]

Dimanche 3 octobre. Le garçon d’à côté a pleuré, gémi, appelé, frappé toute la nuit. L’étage entier n’a pas dormi. En ouvrant la porte ce matin, on l’a trouvé gisant, presque hors de sens. Il a fallu se mettre à trois pour le faire sortir. Beau travail ! « O Homme que fais-tu de ton frère ? » »

En définitive, Roland de Pury et d’autres Suisses capturés par les Allemands furent échangés fin octobre 1943 contre des espions nazis faits prisonniers sur territoire suisse. Il ne retourna à Lyon qu’après la Libération.

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 17:51

Le cas d’Ernest Wittwer, on a affaire à un passage unique de deux enfants. Tardif (avril 1944), il intervenait à la demande expresse d’un compatriote qui cachait Frédy et René Lévy, mais tremblait d’être découvert. Il s’adressa à son ami Wittwer, agriculteur à Véreux (Haute-Saône), dont le fils accepta de les convoyer en Suisse. Ernest Wittwer emmena donc les frères Lévy en train jusqu’à Saint-Hippolyte, puis à pied. Le trio fut cependant arrêté en gare de Porrentruy, alors qu’il prenait le train pour Bâle où l’attendait une connaissance. Un tribunal militaire infligea à Ernest Wittwer une peine de 60 jours d’emprisonnement, tenant compte du fait qu’il avait franchi clandestinement la frontière au moins à cinq reprises. La commission de réhabilitation du parlement a constaté en 2004 que ce jugement était annulé.

Un tribunal militaire condamne Ernest Wittwer

Extraits des considérants du tribunal militaire :

« Le passage de la frontière dans la nuit du 26.4.44 au 27.4.44 ayant pour but de favoriser l’entrée en Suisse de deux jeunes réfugiés constitue une infraction grave, eu égard aux inconvénients que ces entrées illicites présentent pour la Suisse. […]

Le tribunal a cependant admis, au bénéfice de l’accusé, qu’il n’a pas agi par esprit de lucre et qu’il a voulu rendre service au nommé Wyss […]. Au surplus, il poursuivait un but humanitaire en cherchant à mettre à l’abri les deux enfants menacés dans leur personne par la police allemande après avoir perdu leurs parents par la mort et la captivité. »

La fuite de la famille Hercock

« [Vers quatre heures du matin, les gendarmes français tapent des poings sur les volets]. Mon cœur s’est arrêté. Par une fenêtre basse située à l’arrière de la maison, pieds nus, chaussures à la main pour ne pas laisser de trace, ma mère, ma sœur et moi nous sommes sorties de la maison pendant que mon père essayait de « parler » avec les gendarmes, mais en vain… Mon père fut arrêté, emmené, pendant que nous marchions dans la campagne à travers les champs sans savoir où nous allions. […] Au loin se profilait un champ de maïs et nous y sommes allées car les tiges étaient hautes et nous pourrions nous cacher. Là pendant toute la journée, nous sommes restées tapies à même la terre sans bouger. La nuit tombante, la cultivatrice nous a vues et ma mère s’est jetée à ses genoux la suppliant de nous cacher. Cette femme a été bouleversée par ma mère et a bien voulu nous cacher dans une cabane qui se trouvait à proximité. Cette femme s’appelait Madame Montastruc. »

À Lassalle (Gard) en février 1943, je jeune Jacques Rojtenberg frappa à la porte d’un pasteur suisse qu’il ne connaissait pas. Edgar Wasserffallen. Septante ans plus tard, lors de la remise de la médaille des Justes, il raconte son sauvetage en présence des enfants Wasserfallen.

Le sauvetage de la famille Rojtenberg par le couple Wasserfallen

« Je me revois, en ce jour de février 1943, frappant à la porte du presbytère de Lassalle, demander de l’aide pour ma famille, qui se trouvait entre Barre des Cévennes et Florac, cachée depuis huit jours dans une grange. Inutile de vous dire les dangers pour cette famille jetée sur les routes en plein hiver, risquant à chaque instant des contrôles de gendarmerie. Au presbytère vos parents ont logé mes parents et mon frère Roger, le temps de leur trouver une famille d’accueil. Quant à moi, M. Wasserfallen, le même jour, m’accompagnait dans une famille d’accueil […] M. Wasserffalen s’occupait de ma famille mais également d’autres réfugiés juifs. En plus, il organisa les premiers maquis de la région de Lassalle. Il m’est arrivé de l’accompagner à plusieurs reprises dans cette tâche. Le danger étant plus pressant, il trouva pour mes parents, qui furent séparés, deux autres familles d’accueil. […] Entre temps, M. Wasserffalen, nous avait procuré de « vrais faux » papiers d’identité enregistrés à la mairie de Lassalle. […]

En février 1944, une lettre de dénonciation ayant été interceptée par le postier résistant de Lassalle, je fus obligé de partir du jour au lendemain. Ce fut le pasteur qui m’accompagna jusque dans le Tarn. [Dans un car, ils tombèrent sur quatre Miliciens, qui étaient par ailleurs d’anciennes ouailles du pasteur]. Les Miliciens lui demandèrent : « Où allez-vous avec ce grand jeune homme ? ». Il répondit : « Ce garçon est muet et nous allons consulter un médecin à Montpellier » ».

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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 17:37

Fred Reymond et les passages de réfugiés juifs

« Parmi les dizaines de poursuivis qui ont transité sur l’hospitalière moquette de la [maison de Fred Reymond] entre 40 et 45, il s’en est trouvé plusieurs frappés de l’étoile jaune de David. Fred, lui, n’a jamais songé un instant à séparer le bon grain de l’ivraie, « parabolement » parlant. Le Juif restait strictement un homme, une femme, un enfant comme les autres, hormis le fait de son appartenance à un peuple livré à la vindicte par les tenants d’une hérésie abominable qui avaient décidé son éradication pure et simple des territoires occupés. Dans ces conditions bien évidemment, les descendre du sommet du Risoux, les héberger avant de les conduire vers la gare salvatrice du Pont-Brassus relevait de l’évidence même. »

Fred Reymond n’était pas un homme ordinaire et forcément donc extraordinaire. C’est pour cette raison que je vous laisse lire son histoire en suivant le lien ci-dessus.

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