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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 16:21

Jesha Sapir retrouve en 1997 ses sauveurs valaisans

« Avis de la commune de Champéry

Nous communiquons ci-après une lettre de lecteur, parue dans le magazine américain « TIME » […]. Le but est de favoriser la recherche de la famille champérolaine. […] Administration communale.

[…] Ma famille et moi avions commencé notre fuite d’Amsterdam qui était occupé par les Nazis en juillet 1942. Nous avions voyagé à travers la Hollande, la Belgique, la France – notamment Vichy – et les Alpes. Après avoir gravi des montagnes un jour de septembre à midi, sans savoir que des garde-frontières suisses étaient en observation avec leurs jumelles afin d’attraper des réfugiés, nous avons atterri en Suisse.

Juste là, une famille suisse de Champéry nous a rencontrés par hasard. Les membres de cette famille nous ont informés du va-et-vient des garde-frontières ; ils nous ont cachés dans les bois ; ils sont venus nous chercher quand il faisait nuit ; ils nous ont donné à manger ; ils nous ont habillés pour nous donner l’air de gens respectables. [Après un voyage en train] comme une famille suisse qui s’apprêtait à rentrer à Zurich […], nous nous sommes enregistrés au Consulat hollandais et, de la sorte, nous n’avons pas pu être refoulés.

J’ai honte de devoir admettre que je ne peux pas me souvenir du nom de cette famille. Je ne les ai plus jamais revus. Maintenant en contraste tranchant des révélations des actes et attitudes du gouvernement suisse, j’aimerais remercier et saluer cette merveilleuse famille suisse, pour son comportement courageux qui a sauvé un groupe de misérables réfugiés d’être jeté dans le noir de la « Solution finale ».

Jesha Shapir – Tel Aviv »

Marguerite Constantin-Marclay se manifesta. Il apparut que ses parents, Emile et Lina Marclay, et elle-même, alors âgée de quinze ans, avaient secouru non seulement Jesha Shapir et les six personnes qui l’accompagnaient. Quelques semaines plus tard, la famille Marclay était encore venue en aide à un autre groupe de sept personnes, relié au premier par des liens de parenté ou de connaissance.

En septembre 1942, le jeune Bernhard Blumenkranz franchit la frontière grâce au curé d’Archamps, le Fribourgeois Jean Bovet. Un passage hors filière, où fugitifs et futur sauveur ne se connaissaient pas. Dans de tels cas, identifier et quantifier les passages se révèle très difficile. S’agissant de Jean Bovet, Bernhard Blumenkranz assura avoir entendu que le curé « avait aidé à sauver beaucoup d’autres Juifs ».

Tous les autres Justes suisses ou honorés comme tels par Yad Vashem qui ont favorisé le passage clandestin de réfugiés juifs près de Genève – hors des filières de la CRS, SE – étaient liés à la Résistance française. René Nodot possédait la nationalité suisse par son père, secrétaire de la colonie suisse de l’Ain, et la nationalité française par sa mère. Né à Bourg-en-Bresse (Ain), influencé très jeune par le protestantisme social, il se lia au pasteur de la ville, qui cachait des Juifs et des résistants dans le clocher de son temple. Il s’établit à Lyon en 1941 et y découvrit d’autres activités de secours aux persécutés et de résistance, notamment en tant que « homme de confiance » du consulat de Suisse. A ce titre, il devait apporter une aide aux ressortissants des États en guerre contre la France dont la Suisse protégeait les intérêts, en premier lieu la Grande-Bretagne, les États-Unis et plusieurs États d’Amérique latine.

René Nodot organise un passage en Suisse

« Toutes mes communications téléphoniques ayant trait à une action illégale sont établies par une postière de l’interurbain de Lyon-Franklin qui n’est autre que ma femme. Elle s’assure chaque fois que la ligne n’est pas écoutée, et bien entendu elle ne laisse aucune trace de la relation qu’elle a établie. C’est toujours elle qui m’appelle, soit à mon bureau à Lyon […], soit au domicile de mes parents à Bourg, soit dans n’importe quel bureau de poste de l’Ain, du Jura, ou de la Saône-et-Loire. […] J’entre dans la cabine. Alors s’établit la banale conversation suivante :

- C’est toi ?

- Oui, ne quitte pas. Je te passe Jeannot.

- Bonjour Jeannot. Comment ça va ?

- Très bien Christian. J’ai donné ton petit livre à l’ami Potot.

- Merci beaucoup. A part ça ?

- Tu peux venir mardi prochain avec ton neveu.

- Entendu. A mardi.

Il faut maintenant traduire. Jeannot est le curé de Collonges-sous-Salève, en Haute-Savoie. Le petit livre représente un enfant passé en Suisse (un dictionnaire serait un homme, une brochure une femme). L’ami Potot ? J’ai eu l’idée de traduire ainsi tout un passage clandestin en Suisse. La frontière suisse était bordée d’une haie serrée de fils de fer barbelés tendus entre de solides poteaux de bois. Le neveu est un homme à « passer » prochainement. »

Pour René Nodot, l’expérience la plus décisive fut toutefois sa désignation comme délégué pour l’Ain et le Jura du Service social des étrangers (SSE). Dirigé par Gilbert Lesage, que Yad Vashem allait honorer en 1985, le SSE s’attachait au regroupement familial des étrangers incorporés dans les Compagnies de travailleurs étrangers et à la libération des étrangers internés dans le Sud de la France. Une partie des étrangers auxquels il portait secours, René Nodot les fit passer en Suisse entre janvier et octobre 1943. Il en a conduit lui-même à la frontière, près d’Annemasse. Mais il a surtout utilisé la filière de Marius Jolivet, curé de Collonges-sous-Salève.

Dans un cas, celui du passage en Suisse de la petite Eva Stein par cette filière en avril 1943, la préparation demanda deux mois, incluant l’apprentissage rudimentaire du français pour passer pour une réfugiée de Lorraine et la fabrication de faux papiers. René Nodot précise : « J’avais même prévu des bonbons (rarissime friandise en 43) pour occuper la bouche de la fillette au moment des contrôles allemands à Ambérieu et à Bellegrade. La petite, j’en suis persuadé, saisissait la gravité de la situation. Mais un mot d’enfant s’envole si vite d’une petite bouche ».

Lors des rafles à Bourg-en-Bresse les 24 et 25 août 1943, il protesta contre l’arrestation de personnes dont le consulat de Suisse é Lyon assurait la protection. Après son intervention, toutes les personnes arrêtées et rassemblées dans une école – au moins 30 Juifs étrangers – furent libérées. En automne 1943, suspecté par la Gestapo, René Nodot, par ailleurs jeune père de famille, décida de quitter le SSE, conscient qu’il ne pourrait s’abstenir d’activités illégales s’il y restait.

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31 décembre 2015 4 31 /12 /décembre /2015 16:41

En cette fin d’année et en début de la nouvelle, je fais comme le reste du monde, la fête, en espérant bien sûr que 2016 sera plus calme, moins de guerres, moins de terrorisme, moins de fous et plus de bonheur donc.

Le denier et le premier

La Suisse toujours au milieu de l’Europe, semble toujours être une île, attention, c’est une erreur de le croire.

Le denier et le premier

Bonne et heureuse année à tous

GTell

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Published by G.Tell - dans Actualité
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30 décembre 2015 3 30 /12 /décembre /2015 18:11

Les trois principales filières de passage à la frontière franco-genevoise reconstituées par l’historienne Ruth Fivaz-Silbermann

« La première est la filière des « non-refoulables », mise en place par des organisations confessionnelles avec l’appui de la Division de police en septembre 1942, en un geste de conciliation des autorités helvétiques face à la protestation des Églises et de l’opinion publique. […] Selon nos recherches, au moins 173 personnes inscrites sur la liste « ouest » des non-refoulables, sont arrivées en Suisse, la plupart par Genève. […]

La seconde filière, extrêmement active, est le fait de quelques organisations juives ayant basculé dans la clandestinité. Il s’agit de l’OSE (Œuvre de secours aux enfants) qui gérait de nombreuses maisons d’enfants en France où étaient hébergé des enfants de parents déportés ou menacés et qui dès 1943 s’employa à les mettre en sécurité en les camouflant dans des institutions religieuses ou des familles (« réseau Garel »), ou en les faisant passer en Suisse ou en Espagne ; les Eclaireurs Israélites de France (EIF), dont l’organisation clandestine était connue sous le nom de code « La Sixième » […] ; enfin le Mouvement de la Jeunesse Sioniste, dont la branche clandestine s’appelait « Education physique ». Ces trois filières, très bien organisées, ont étroitement collaboré pour faire passer des convois d’enfants en Suisse, notamment sous la responsabilité de Georges Loinger, dont le QG était à Aix-les-Bains. Environ 1'100 enfants juifs passèrent la frontière genevoise entre février 1943 et juillet 1944, sans qu’aucun convoi ne soit refoulé. Leur accueil avait été négocié avec les autorités fédérales. […] Ces organisations, actives en zone sud et en zone occupée, ont été admirablement secondées par certains milieux chrétiens, tant protestants que catholiques. […] Enfin, jouxtant Genève […] on trouve des prêtres et des passeurs au dévouement exemplaire : l’abbé Jolivet, curé de Collonges-sous-Salève, l’abbé Rosay, curé de Douvaine, l’abbé Louis-Adrien Favre, père salésien du Juvénat de Ville-la-Grand ; un peu plus loin, l’aumônier Folliet, d’Annecy. Tous collaboraient avec la Résistance et les services secrets alliés. […]

La troisième filière enfin, [la filière Weinberger], organisée par un réseau proche de la Résistance juive de Belgique, a permis le sauvetage en Suisse, en plusieurs convois organisés, d’au moins 120 personnes venues directement de Belgique [en 1944] ».

William Francken, médecin à Begnins près de Nyon, et sa femme Laure possédaient un chalet au-dessus du petit village de Novel, véritable balcon au-dessus du lac Léman et de Saint-Gingolph. Le couple y passait ses étés avec des voisins français, Ernest et Germaine Brouze. En septembre 1942, le chalet des Vaudois, Le Clou, devint une étape pour de nombreux fugitifs.

En dépit de l’interdiction formelle de loger des Juifs, le couple Francken non seulement ne leur ferma pas la porte de son chalet, mais avec l’aide des Brouze, leur procura souvent gîte et couvert, et même des soins médicaux. Il en accompagna aussi jusqu’à la frontière, au col Le Haut de Morge. Combien y en eut-il ? Selon des témoignages, William Francken aurait aidé à franchir la frontière dans 37 cas. Quoi qu’il en soit, la fréquence des passages au Clou augmenta au point d’alerter la police française, qui planifia une intervention. Les Francken en eurent vent et fermèrent précipitamment leur chalet le 6 octobre 1942. A la fin de la guerre, Laure Francken a fait le récit de ces journées tragiques de septembre et octobre 1942 dans le « Livre de bord du Clou ».

Extraits du « Livre de bord du Clou » de Laure Francken

« Autour de la fontaine, un spectacle extraordinaire s’offre à nos yeux. Une cinquantaine de misérables sont là, affalé sur des cailloux. Plusieurs ont les pieds en sang, leurs pauvres chaussures de ville n’ayant pas résisté aux pierres du col de Neuve qu’ils viennent de franchir. […] On entend toutes les langues possibles : l’allemand, le hollandais, le tchèque, le polonais, le hongrois. […] Nous leur offrons de leur faire passer la frontière. Le matin même j’ai passé sur Suisse sans encombre, entre deux tournées des douaniers. Comme elles sont régulières, selon mes renseignements du Chalet de la Morge, il suffit de choisir le bon moment. Dans une heure précisément, ce sera l’instant idéal. Une dizaine de Juifs acceptent, dont ceux d’Amsterdam mis en confiance par leur langue maternelle. Les autres se regardent avec méfiance. La vie leur a appris à terriblement se méfier.

[…] Je découvre la bande tapie derrière un buisson. […] Alors que nous nous retournons, nous nous trouvons nez à nez avec un douanier français qui contemple tranquillement la scène. « Eh bien, ça y est », pensons-nous. Et nous attendons, muets, la suite des événements. Alors le douanier secouant la tête, nous dit avec son bon accent alsacien : « Faites ça ! Mais faites-le avec plus de discrétion ! » Et au bout d’un moment, il ajoute : « J’aimerais mieux faire votre métier que le mien » ».

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29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 17:28

Alors que la Vaudoise faisait passer plusieurs groupes par le Risoux, entre septembre 1943 et mai 1944, la Zuricoise Gret Tobler emmena deux jeunes filles en décembre 1943 jusqu’en Suisse, sans le secours de personne. Les filles avaient des visas d’entrée en Suisse, bientôt échus, mais bien sûr aucun visa de sortie. Après plusieurs tentatives infructueuses de passer à travers les barbelés et un interrogatoire par des douaniers français, le trio atteignit le sol suisse.

D’autres colonies de la CRS, SE : Faverges et Le Chambon-sur-Lignon

En Haute-Savoie, la CRS, SE disposait aussi d’une autre colonie, à Faverges. Le Zurichois Walter Giannini y travaillait comme enseignant, de même que sa future épouse, Suisse elle aussi, Emma Aeppli. La colonie comptait plusieurs dizaines d’enfants dont une quinzaine de Juifs, lesquels partirent peu à peu chercher refuge ailleurs, comme Paul Bairoch, le futur professeur d’histoire économique. En août 1943, il ne restait que deux petites filles juives. L’une d’elle, dont les parents avaient été déportés, raconte leur sauvetage.

Sauvetage de Rose Spiegel et Berta Silber

« En août 1943, il ne restait plus que moi et une autre fille juive, Rose Spiegel. C’est alors qu’on nous dit que, étant les plus anciennes […], nous étions toutes deux invitées à une fête dans une autre maison d’enfants de la région. M. Giannini et Mlle Aeppli devaient nous accompagner. Nous avons pris le bus pour Annecy et ensuite le train jusqu’à Annemasse. Mais au lieu d’arriver à une autre colonie comme annoncé, nous avons marché le long de la frontière suisse, tous les quatre, avec interdiction de parler. […] Subitement, m. Giannini s’est arrêté, montrant un trou dans la clôture. Soulevant les barbelés, il nous a ordonné, à Rose et à moi, de passer en dessous et de courir aussi vite que nous pouvions. Après quelques minutes, M. Giannini et Mlle Aeppli nous rejoignirent – nous étions en Suisse ».

Depuis mai 1941, la CRS, SE possédait une colonie au Chambon-sur.Lignon. en plein cœur du pays huguenot, Le Chambon a joué un rôle très important dans le sauvetage de Juifs de France, principalement en offrant des caches dans des institutions et chez des particuliers, mais aussi comme point de départ de filières d’évasion vers la Suisse, notamment via Collonges-sous-Salève chez le curé Marius Jolivet.

A l’invitation d’André Trocmé, le Secours aux enfants ouvrit une première colonie au Chambon le 16 mai 1941 : La Guespy. Elle accueillit aussitôt 16 enfants sortis des camps d’internement du Sud de la France, de Gurs en particulier. Comme celle d’autres œuvres humanitaires représentées dans le Comité de Nîmes, la présence du Secours suisse aux enfants s’étendit progressivement, sous la direction du jeune instituteur Bâlois August Bohny. Une deuxième maison d’enfants (L’Abric) s’ouvrit en novembre 1941, une troisième (Faidoli) plus éloignée du village, une année plus tard. Une partie des enfants pouvait suivre une instruction dans des « fermes-écoles » et quelques-uns pratiquer – en compagnie d’enfants hébergés par d’autres institutions – la menuiserie et le bricolage dans l’Atelier cévenol, généralement le samedi ou pendant les vacances.

Jusqu’à l’été 1943, tous les enfants de la CRS, SE fréquentèrent les établissements scolaires du Chambon.

August Bohny évalue entre 800 et 1'000 le nombre d’enfants qui ont été hébergés dans ces institutions de la CRS, SE pendant la guerre et à environ 10% la proportion de Juifs parmi eux. Il s’agissait pourtant presque toujours de courts séjours, généralement de trois à six mois. Les trois colonies offraient environ 100 places, auxquelles s’ajoutent les 45 d’une colonie de l’Armée du Salut dans laquelle la CRS, SE avait aussi placé ses protégés. Aucun des enfants juifs des établissements dirigés par August Bhony ne fut réellement inquiété. Mais l’angoisse des rafles restait quotidienne. Parmi les enfants que le Bâlois a accueillis se trouvaient ceux que lui envoyait depuis le camp de Rivesaltes Friedel Reiter, qui une fois le camp vidé de ses internés fin 1942, rejoignit Le Chambon et y dirigea Faidoli, puis l’Abric. August et Friedel unirent leurs destinées en octobre 1944, le couple s’établit à Bâle après la guerre.

Le Chambon-sur-Lignon

A ce jour, Yad Vashem a dérogé deux fois à sa règle de n’attribuer la médaille des Justes qu’à des particuliers : pour la commune néerlandaise de Nieuwlande et pour Le Chambon et les communes avoisinantes. Le nombre exact de Juifs qui y ont trouvé refuge n’est pas connu. Le chiffre symbolique de 5'000, équivalant à celui des habitants et qu’un film a popularisé, est assurément exagéré. La mairie du Chambon a compté « chaque rescapé, chaque réfugié qui apparaît sur un document » et en dénombre près de 3'500 ; quant à l’historienne Limore Yagil, elle parvient au chiffre de 900 Juifs.

Le nom de Chambon est d’abord associé à celui d’André Trocmé, pasteur de la communauté ; avec l’aide notamment de son confrère Edouard Theis, il a exhorté ses paroissiens, dès le lendemain de l’armistice, à résister avec les armes de l’esprit. Néanmoins, au-delà de ces grandes figures, c’est bien toute une population, jusque dans les fermes retirées de ce plateau à 1000 mètres d’altitude, qui a refusé de se plier à la politique antijuive de Vichy. Septante personnes qui résidaient dans la région du Chambon ont été honorées par Yad Vashem. Parmi elles, on trouve trois Suisses : le pasteur Daniel Curtet, son épouse Suzanne et le directeur des colonies de la CRS, SE, August Bohny.

Fils d’un pasteur de Château d’Oex, Daniel Curtet exerça son ministère pastoral au Fay-sur-Lignon. Avec son épouse Suzanne, il hébergea temporairement des réfugiés avant de les placer dans la communauté protestante de Chambon. Il aida également des fugitifs cherchant à passer clandestinement en Suisse. Daniel Curtet envoyait aussi des lettres codées à ses parents à Lausanne. Ainsi, en février 1943, avec le décodage qu’en a fait Lucien Lazare :

« « Ces jours, je suis un peu bousculé, surtout par le placement des livres de la bibliothèque du Chambon sur l’éternel sujet pour lequel la région se passionne bon gré mal gré (Mathieu, 15/24). […] Je suis tout fier que mes paroissiens se soient montrés si pleins d’intérêt pour se genre de lecture. » Dans Mathieu 15/24, on lit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis égarées de la Maison d’Israël. Chacun aura compris que la lecture de livres est l’hébergement de juifs arrivés au Chambon à la recherche d’un refuge ».

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28 décembre 2015 1 28 /12 /décembre /2015 18:58

Les protagonistes

Friedel Reiter

Friedel Reiter

Les Justes suisses [photos]
August et Friedel avec les enfants à Rivesaltes

August et Friedel avec les enfants à Rivesaltes

Anne-Marie Piguet

Anne-Marie Piguet

Sebastian Steiger

Sebastian Steiger

Les Justes suisses [photos]
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27 décembre 2015 7 27 /12 /décembre /2015 16:43

Les passages clandestins organisés depuis La Hille (1942-1944) : Rösli Näf, Renée Farny, Anne-Marie Piguet, Gret Tobler, Sebastian Steiger

Château de La Hille

Château de La Hille

Au plus tard dès l’arrivée de la gendarmerie française le 26 août 1942, les pensionnaires de La Hille surent que la colonie n’offrait pas de sécurité malgré l’emblème de la Croix-Rouge suisse. L’occupation allemande de la zone sud accentua encore le sentiment d’insécurité. Seules l’Espagne toute proche et la Suisse, où la plupart des pensionnaires avaient des parrains, pouvaient procurer un abri sûr. Dans les deux cas, le Franchissement de la frontière ne pouvait se faire que clandestinement.

La directrice Rösli Näf choisit l’illégalité sans en informer quiconque, pas même son supérieur Maurice Dubois. Elle organisa la fuite en Suisse des plus de 16 ans, les plus immédiatement menacés. Peu avant Noël, elle fit partir un premier groupe de dix en leur remettant de l’argent. Trois prirent la direction de l’Espagne, trois celle de Lyon pour se mettre en contact avec des passeurs, alors que les quatre autres rejoignaient les Feux-Follets à Saint-Cergues-les-Voirons. Cette colonie de la CRS, SE était située près de la frontière. Renée Farny, adjointe de la directrice, la Française Germaine Hommel, et un jeune passeur, Léon Balland, emmenèrent Jacques Roth et ses amis en « promenade ».

Jacques Roth et ses amis passent la frontière

« On nous dit que nous partions pour une promenade au cours de laquelle nous étions censés cueillir du gui pour la décoration de Noël de la maison. Comme de bien entendu, les arbres se trouvaient justement en bordure des champs où passaient les barbelés de la frontière avec la Suisse. Léon me dit que le sentier qui bordait les champs était régulièrement patrouillé par la Feldgendarmerie et qu’à l’approche d’une patrouille, étant visiblement le plus âgé de nous quatre et nettement plus que les autres enfants, je devais grimper à un arbre pour ne pas attirer l’attention des soldats qui étaient habitués à voir les enfants s’y promener régulièrement. Ce que je fis, et la patrouille passa sans poser de questions. Après que les Feldgendarmes eurent disparu, Léon nous conduisit, au pas de course, à travers le champ jusqu’aux barbelés qu’il nous aida à traverser. »

Alors que deux des trois adolescents qui avaient voulu franchir les Pyrénées durent revenir à La Hille, la voie suisse semblait plus prometteuse. Rösli Näf décida d’y envoyer le reste des « grands » par groupes, à un ou deux jours d’intervalle. Or l’un des groupes ne trouva pas de passeurs à Lyon et Rösli Näf dut le rejoindre d’urgence. C’est là qu’elle apprit que cinq de ses protégés, à qui Renée Farny avait voulu faire franchir la frontière dans la nuit du 1er au 2 janvier 1943, s’étaient fait arrêter. Une d’eux, Inge Joseph, réussit à s’échapper ; Maurice Dubois, alerté, parvint à obtenir la libération d’un autre jeune, Walter Strauss. Mais les trois autres ne purent échapper à la déportation. Quant à Rösli Näf, elle rentra précipitamment à La Hille pour stopper toute l’opération.

La direction de la CRS, SE fut rapidement informée. Le colonel Hugo Remund, médecin-chef de la Croix-Rouge suisse, décida non seulement de blâmer les collaboratrices, mais de les démettre de leurs fonctions. Il poussa le zèle jusqu’à les dénoncer à la Croix-Rouge allemande, qui n’en demandait pas tant. La Glaronnaise Rösli Näf éprouva un tel écœurement face au comportement de ses supérieurs censés représenter la Suisse qu’elle choisit de s’établir au Danemark après la guerre. Par modestie, elle refusa d’abord de recevoir la médaille des Justes que Vad Vashem voulait lui décerner en 1989. Toutefois, alors qu’elle participait à la cérémonie de remise des médailles organisée trois ans plus tard aux Feux-Follets, elle accepta enfin de recevoir cette distinction.

La nouvelle directrice de La Hille, Emmi Ott, l’ancienne adjointe d’Elsbeth Kasser à Gurs, reçut des consignes très strictes. De toute évidence, elle ne pouvait entreprendre ou cautionner aucun sauvetage, sans risquer de compromettre définitivement, face à la direction de la CRS, SE, la petite colonie de l’Ariège. Ce furent toutefois deux nouvelles collaboratrices, arrivées à La Hille en 1943, qui reprirent les activités clandestines : la Vaudoise Anne-Marie Piguet et la zurichoise Gret Tobler. Pour augmenter les chances de succès, elles accompagnèrent elles-mêmes leurs protégés jusqu’à la frontière. Un troisième collaborateur, le Bâlois Sebastian Steiger, remit sa pièce d’identité, après en avoir changé la photo, au jeune Walter Kamlet qui franchit la frontière avec Anne-Marie Piguet et les sœurs Cordier, des Françaises.

Fraîche diplômée de l’Université de Lausanne, Anne-Marie Piguet se porta volontaire à la CRS, SE, avec une première étape la colonie de Montluel près de Lyon. Quarante ans plus tard, elle décrit ses sentiments : « J’arrive à Montluel en juin 1942, persuadée que je vais « secourir de petits Français ». Mais c’est l’étonnement, mêlé d’une pointe de déception, lorsque je vois ces enfants espagnols et juifs, pauvres innocents jetés à la poubelle de l’histoire par la malice des temps ». Après un passage au siège de la délégation à Toulouse, elle arriva à La Hille en mai 1943 pour s’occuper notamment du ravitaillement. La situation demeurait critique : en février, la gendarmerie française avait arrêté cinq pensionnaires, dont trois avaient été déportés (Walter Strauss se trouvait parmi eux) ; en juin vint le tour de trois autres adolescents, dénoncés par le guide espagnol qui les accompagnaient au travers des Pyrénées.

C’est à cette époque – juin 1943 – qu’Anne-Marie Piguet mit au point sa stratégie : accompagner les enfants du point de départ au point d’arrivée, franchir la frontière dans la seule région qu’elle connaissait très bien, le Risoux, une montagne boisée qui borde sa Vallée de Joux natale. Elle testa avec succès la filière pendant ses vacances. Et surtout, elle fit la connaissance de Victoria Cordier, agent de liaison dans la Résistance française, et de sa sœur Madeleine, qui fabriquait de fausses pièces d’identité. Les sœurs Cordier habitaient Champagnole, mais la maison maternelle se trouvait à Chapelle-des-Bois, au pied du Risoux, dans la zone interdite qui bordait la frontière suisse sur une largeur de deux kilomètres. Selon des témoignages, les sœurs Cordier ont fait passer en Suisse plus de 80 personnes, juives et non juives.

La première tentative « à blanc », avec le fils d’un fermier suisse (Hans Schmutz) qui hébergeait clandestinement des enfants de La Hille, se déroula sans encombre. Avec l’aide de Victoria Cordier, Anne-Marie Piguet fit alors passer huit jeunes de La Hille et la mère de l’un d’eux, la cuisinière de la colonie dont le mari avait été déporté. En Suisse, les fugitifs étaient pris en charge par ses parents et par des amis, puis envoyés à l’intérieur du pays, le plus souvent à Zurich chez le pasteur Paul Vogt.

Même si la filière était bien organisée, l’accompagnement ininterrompu et le Risoux un terrain connu, la traversée de la zone interdite, puis de la frontière restait dangereuse. Le dernier passage – en mai 1944 – allait le rappeler. Avec Anne-Marie, ils étaient trois au départ de La Hille : Paul Schlesinger, sa mère Flora – à qui Mme Schmutz voulut donner sa pièce d’identité suisse – et Walter Kamlet – à qui Sebastan Steiger donna finalement la sienne. Trajet habituel pour le quatuor : Toulouse, Montluel, Champagnole où les rejoignirent deux jeunes devant passer en Suisse et enfin Chapelle-des-Bois. Avec Victoria et Madeleine Cordier, la petite équipe passa la frontière, mais elle tomba sur un policier vaudois qui voulait la refouler…

Madeleine Cordier parvient à éviter le refoulement

« Fier de sa trouvaille [le gendarme Adrien Goy] se fait sévère. Madeleine, il veut l’emmener en Suisse, et refouler les autres. Le règlement, c’est le règlement. Madeleine, courageuse, éloquente, plaide : « Moi, descendre en Suisse ? C’est impossible. On m’attend à la maison. Non, non ! – Et refouler ces pauvres personnes qui viennent du fond de l’Ariège, qui sont en danger, qui sont mortes de fatigue, qui comptent sur vous. Vous ne pouvez pas faire ça, c’est trop cruel. » Le gendarme n’est pas long à sentir sa résolution vaciller. « Bon, retournez sur France et moi je les descends au Brassus. Mais attention ! Qu’ils ne disent à personne que je les ai trouvés près de la frontière.

En 2003, une plaque a été déposée dans ce lieu : L’Hôtel d’Italie, en fait une cabane forestière. « Ici, de septembre 1943 à mai 1944, quatorze femmes, enfants, adolescents, Israélites pour la plupart, traqués en France occupée, ont trouvé refuge grâce à Fred Reymond, Anne-Marie Piguet, Madeleine et Victoria Cordier et au gendarme Adrien Goy en poste au Brassus ».

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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 17:30

A Elne, non loin de Rivesaltes, Elisabeth Eidenbenz, une jeune institutrice zurichoise de retour d’Espagne, avait installé fin 1939 une maternité dans un château à l’abandon. Elle avait été témoin des conditions effroyables dans lesquelles les femmes devaient accoucher dans les camps voisins de Saint-Cyprien et de Rivesaltes. En règle générale, les femmes venaient à Elne un mois avant l’accouchement et repartaient au bout de deux mois. La maternité accueillait aussi des enfants très malades de Rivesaltes. Jusqu’à sa fermeture à Pâques 1944, plus de 600 enfants y virent le jour.

La colonie pour enfants de La Hille, la rafle d’août 1942 et l’intervention de Maurice Dubois à Vichy

Si on s’en tient à la soixantaine de Juifs encore présents au moment des déportations d’août 1942, l’histoire de cette colonie d’enfants occupe une place marginale aussi bien dans l’histoire de la CRS, SE que dans celle de l’aide apportée aux Juifs se trouvant dans les camps, foyers ou homes du Sud de la France. Et pourtant cette colonie gérée par des Suisses ne comptait quasiment que des enfants juifs qui partageaient un destin collectif depuis 1938-1939 et dont bon nombre allaient échapper à la déportation, en particulier grâce au courage, à l’imagination et à l’action collective de collaboratrices et collaborateurs de la CRS, SE.

Les enfants et adolescents qui seraient installés au Château de La Hille au printemps 1942 venaient d’Allemagne et d’Autriche. Leurs parents les avaient placés en 1938 dans des homes à Bruxelles pour leur épargner les mesures antisémites dont eux-mêmes faisaient l’objet. L’occupation de la Belgique en mai 1940 provoqua leur départ précipité pour le Sud de la France. La situation très précaire dans laquelle ils se trouvaient, à Seyre près de Toulouse, conduisit à leur prise en charge par le Cartel suisse en octobre 1940. Ellen Dubois parcourut alors la région à bicyclette, à la recherche d’un toit pour ses protégés. Elle le trouva en Ariège, dans un château inhabité depuis 20 ans de la petite commune de Montégut-Plantaurel non loin de Pamiers. Un château fortifié certes, mais en mauvais état, sans eau ni électricité. Les jeunes, secondés par des ouvriers espagnols, s’activèrent à sa rénovation. Bientôt toute l’équipe, soit une nonantaine de personnes, put emménager sous la conduite d’une nouvelle directrice, Rösli Näf, une infirmière glaronnaise qui venait de passer plusieurs années chez le docteur Schweitzer à Lambaréné.

Les enfants poursuivirent leur éducation en fréquentant la bibliothèque bien vite installée au château, ou, pour les plus petits, l’école de Montégut-Plantaurel. La colonie était très bien acceptée par les paysans du voisinage. La menace s’abattit brusquement sur elle dans la matinée du 26 août 1942.

L’heure était très grave. 45 enfants avaient été emmenés. Rösli Näf apprit le même jour de la préfecture de Foix (le château ne disposait pas du téléphone) que ses protégés avaient été enfermés dans le camp du Vernet, un camp dit de redressement, mais en l’occurrence une étape avant Drancy et Auschwitz-Birkenau. Le lendemain, 27 août, elle se rendit au Vernet, parvint à retrouver ses protégés. Elle décida de rester avec eux aussi longtemps qu’ils ne seraient pas libérés.

Maurice Dubois, quant à lui, s’était rendu à Vichy. Il menaça le chef de la police de fermer toutes les maisons d’enfants de la CRS, SE en France si les enfants juifs arrêtés n’étaient pas libérés. Ce langage énergique fut entendu. Rösli Näf put quitter Le Vernet avec ses protégés le 2 septembre. Pour sa part, Ellen Dubois avait fait le voyage de Berne pour avertir la Croix-Rouge suisse, mais aussi tenter d’obtenir une meilleure protection des enfants juifs logés dans les homes et colonies de la CRS, SE.

La rafle du 26 août 1942 au château de La Hille

« Vers cinq heures du matin, Jean [Garfunkel] est de nouveau derrière la porte. « Il y a deux autobus sur la route, de nombreux policiers sur le chemin, et deux dans la cours. » Rösli enfile une robe de chambre, descend toute tremblante, pousse la lourde barre de fer de la porte. Sa lampe de poche éclaire deux gendarmes, elle lui tombe presque des mains. […] Elle remonte s’habiller, mais déjà l’escalier est barricadé par des hommes en uniforme. Tel un monstre à vingt têtes, ils montent. A l’étage, le chef de la gendarmerie de Pamiers tend une liste de quarante noms, ceux des enfants de plus de seize ans et du personnel juif. Rösli éclate en pleurs et lui crie à la figure : « Vous ne pouvez pas faire ça dans une maison de la Croix-Rouge ». Lui hausse les épaules, marmonnant « Ordre ». D’un geste, il ordonne : « Allez ! Tous dans la cour ! ».

Les hommes montent à l’assaut dans les chambres et gardent portes et fenêtres. Rösli aurait au moins voulu prévenir elle-même les enfants, afin de leur éviter un choc. Le chef refuse. Une fois les jeunes dans la cour, premier appel. Les Grands avaient si souvent été les témoins d’événements tragiques qu’ils savaient que seule une attitude calme était possible à cette heure. Personne ne se laissa aller, les dents serrées, chacun prépara sa valise. […] L’officier dit : « S’ils ont des bijoux en or, des montres, qu’ils vous les remettent ! » En un éclair, Rösli comprend : ils vont au camp de la mort. […]

L’officier autorise encore un petit déjeuner. Puis par deux, la colonne se met en marche vers les autobus branlants. Les plus petits suivent le sombre défilé, tandis que les paysannes voisines sont accourues et s’indignent. La directrice est effondrée, elle ne peut que sangloter. Toni, une Petite de onze ans, glisse sa main dans la sienne, et pour la consoler : « Maintenant que les Grands sont partis, on va vous aider ! » »

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25 décembre 2015 5 25 /12 /décembre /2015 17:35

Le Secours aux enfants et les camps d’internés

Elsbeth Kasser et Emmi Ott, comme Maurice Dubois, Elisabeth Eidenbenz, Friedel Reiter, Rösli Näf, Anne-Marie Piguet, Sebastian Steiger, Gret Tobler, Renée Farny, August Bohny, Emma Aeppli et Walter Giannini – des Justes suisses dont on va parler maintenant -, travaillaient pour la Croix-Rouge suisse, Secours aux enfants (CRS, SE), ou pour les organisations auxquelles elle a succédé.

Dans le Sud de la France, le second grand camp d’internement avec Gurs était celui de Rivesaltes, à l’autre bout de la chaîne des Pyrénées, près de Perpignan. Au milieu d’une plaine aride, écrasée sous la chaleur l’été et balayée par un vent glacial l’hiver, le camp se composait de baraques en ciment, celles d’un ancien camp militaire, regroupées en une dizaine d’îlots. Républicains espagnols, Juifs, Sinti et Roms y étaient enfermés. De janvier 1941 à novembre 1942, le camp a compté en moyenne 4300 internés. Mais là comme dans les autres camps, le volume et la composition de la population ont connu d’importantes fluctuations.

Le Cartel suisse y installa un poste de secours en août 1941, construisit une baraque pour mieux assurer la distribution de suppléments alimentaires, surtout de la soupe et du riz. La première responsable suisse était Elsie Ruth. Friedel Reiter, une infirmière née à Vienne et arrivée en Suisse en 1920, lui succéda en 1942.

Au total, 2300 Juifs ont été déportés de Rivesaltes entre août et octobre 1942, en neuf convois. Fridel Reiter a soustrait des enfants juifs aux convois en instance de départ et les a cachés dans son entrepôt de produits alimentaires. Elle les a ensuite envoyés dans un home de la CRS, SE au Chambon-sur-Lignon. En novembre 1942, lorsque Rivesaltes fut vidé de ses internés, elle rejoignit le Chambon – et son futur mari August Bohny.

Fridel Reiter tenait un journal intime. Il ne fut publié que 50 ans plus tard, en traduction française, par les soins de l’historienne Michèle Fleury-Seemuller. La cinéaste Jacqueline Veuve en a tiré un film.

Friedel Reiter, témoin des déportations

« 19 août 1942

Chaleur accablante sur le camp. Le fil de fer barbelé tiré étroitement autour des îlots K et F est oppressant. Les plaintes des gens tourmentés flottent encore dans l’air. Je les vois sortir en longues files de leurs baraques haletant sous le poids de leurs affaires. Les gardiens à leurs côtés. Se mettre en rang pour l’appel. Attendre des heures dans un champ exposé au soleil. Puis arrivent les camions qui les mènent vers les voies de chemin de fer. Ils sortent, les uns hésitants, les autres apathiques, quelques-uns d’un air défiant, la tête haute, dans les wagons à bestiaux. Cela dure des heures jusqu’à ce que tous soient entassés dans les wagons où il fait une chaleur étouffante. Je vois des visages connus à travers les barreaux. Formulant encore une demande, criant un remerciement. À chaque ouverture, deux gardiens. J’observe les visages. Même le désespoir ne s’y trouve plus dans ces visages, vieillis, délabrés et mornes. Du dernier wagon on entend un « au revoir ». Nous nous en allons vers le camp. Le lendemain matin – il fait encore nuit quand nous nous rendons vers la voie de chemin de fer. Le train se met lentement en marche – ils échappent à une destinée pour s’en aller vers une autre. Tout s’est déroulé en une semaine. Il me semble que c’était un mois. […]

26 août 1942

Au lieu de 200 ce sont 600 personnes qui ont été conduites ici. Les camions arrivent l’un après l’autre. L’îlot K se remplit à nouveau. Quand je l’ai traversé, j’ai rencontré plein de visages connus, des gens pour qui nous avons obtenus des libérations, qui ont vécu quelques mois heureux en liberté. Des gens que nous avons arrachés à la mort par la faim cet hiver, que nous avons vus quitter le camp avec bonheur. Le même sort les attend tous.

Ce soir tout un train est arrivé. Seize wagons. On sort des gens sur des civières. Il y en a qui ont des béquilles. Une longue procession de malheureux, d’exclus. A minuit, un deuxième train est attendu, à 5 h du matin un troisième. »

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 17:19

Gurs, dans le pays basque français, abritait le camp d’internement le plus sinistre de la France de Vichy. Baraques en bois, infestées de vermine, sur un sol en terre que l’hiver transformait en champ de boue. Erigé à la hâte en avril 1939 pour des républicains espagnols, il s’était quasiment vidé en automne 1940, avant de devenir un camp pour juifs. Y furent d’abord parqués 6500 Juifs expulsés du jour au lendemain du pays de Bade, du Palatinat et de Sarre. Quelque 4000 internés juifs transférés d’autres camps français les rejoignirent. Les conditions d’hygiène étaient effroyables et la nourriture manquait : une épidémie de typhus et la dysenterie emportèrent 800 Juifs le premier hiver. Gurs devint un des principaux points de départ des convois de déportation de la zone sud. Six convois partirent pour Drancy, puis Auschwitz-Birkenau, emportant près de 3900 Juifs.

À Gurs comme dans les autres camps d’internement, des œuvres d’entraide s’efforcèrent de procurer de la nourriture et d’autres types de secours aux internés. Soucieuses de renforcer leurs actions, ces œuvres se regroupèrent dans le Comité de Nîmes.

Deux Suisses délégués par des œuvres d’entraide passèrent plusieurs mois en 1942-1943 à Gurs et y sauvèrent des Juifs de la déportation : le théologien protestant Hans Schaffert, envoyé par la CIMADE pour un stage de six mois, et l’abbé Albert Gross, envoyé par l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg.

Témoin direct des déportations de 1942, Hans Schaffert écrivit à Marc Boegner, président de la Fédération protestante de France, pour le presser d’intervenir. Il organisa également la fuite de prisonniers vers l’Espagne ou la Suisse et leur procura de l’argent. Les autorités françaises n’apprécièrent guère ses activités et demandèrent son rappel. De retour en Suisse, Hans Schaffert devint le principal collaborateur de Paul Vogt, le « pasteur des réfugiés ».

Arrivé en mai 1942, l’abbé Gross fut témoin du départ des six convois de déportation de Gurs. Il cacha une quarantaine de Juifs dans une réserve pour qu’ils échappent aux déportations. Il sauva également Georges Vadnaï (lire ci-dessous).

L’action de l’abbé Gross ne s’est pas limitée au camp de Gurs. Il a également organisé la traversée du Léman pour deux ou trois réfugiés et a vraisemblablement participé à la fabrication de faux papiers. Enfin, c’est lui qui a transmis à Berne la première liste de non-refoulables, comportant 22 noms. Cette liste, régulièrement actualisée, allait compter 1460 noms dans sa dernière version, en août 1944. Son origine était la suivante : le pasteur Marc Boegner avait convenu avec les autorités helvétiques que certains protégés des œuvres d’entraide, pour lesquels elles se portaient garantes, seraient accueillis sans risque de refoulement. Sur la liste qu’il allait finalement transmettre, Albert Gross avait placé une collaboratrice de l’œuvre de secours aux enfants, elle aussi détachée à Gurs. Il passa avec elle clandestinement la frontière suisse en juin 1943.

Si les deux hommes d’Eglise ont été honorés par Yad Vashem, d’autres Suisses ont porté secours dans le camp de Gurs. Première étrangère admise, en décembre 1940, l’infirmière Elsbeth Kasser y resta trois ans, créant un dispensaire, ouvrant une école avec sept classes. Les internés, juifs dans leur grande majorité, lui ont confié des dizaines de dessins et d’aquarelles ; elle en a également achetés. Composée d’une centaine de dessins et d’aquarelles, sa collection constitue un témoignage unique sur la vie de Gurs. Elle est gérée aujourd’hui par une fondation suisse.

L’abbé Gross sauve le futur grand rabbin de Lausanne

Dans la nuit du 3 au 4 mars 1943 durant laquelle 750 Juifs sont « sélectionnés » pour la déportation, Georges Vadnaï doit se présenter devant la « commission de sélection ». Sa nationalité yougoslave le condamne à la déportation. Il tente de faire admettre une nationalité hongroise, pays où il est né en 1915, qui lui épargnerait la déportation :

« Je dois prendre place dans un groupe qui partira par le prochain autobus pour Oloron-Drancy. […] Près de moi, une porte s’ouvre, un curé entre. J’apprends d’un codétenu qu’il s’agit de l’Abbé Gross […] dont les interventions efficaces et les actions de sauvetage sont connues de tout le monde. Sans hésitation, je l’aborde : « Mon Père, je me présente : je suis le Rabbin Vadnaï. Je sers Dieu dans un autre temple que vous, mais j’espère que cela ne vous empêchera pas de me donner un coup de main ; je viens d’être sélectionné pour la déportation ».

L’abbé parvient à le faire sortir une première fois, mais le rabbin passe à nouveau devant la « commission de sélection » :

« Le président « sélectionneur » se tourne vers l’Abbé Gross : Qu’en pensez-vous mon Père ? L’Abbé Gross donne, évidemment, la réponse que j’attends de lui et qui me sauva la vie : Pour moi, il n’y a pas de doute, il est Hongrois ».

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22 décembre 2015 2 22 /12 /décembre /2015 18:10

Un Juste grison : Anton Bühler

Lors de la conférence des directeurs cantonaux de police, le 17 août 1938, le juriste Anton Bühler, qui représentait les Grisons, avait ouvertement partagé le point de vue de Paul Grüninger. Secrétaire du département grison de justice et police, il avait précisé que 173 réfugiés d’Autriche avaient franchi la frontière cantonale, bon nombre d’entre eux ayant toutefois poursuivi leur route jusqu’en France. Comme Grüninger, il ne respecta pas les directives fédérales édictées lors de la fermeture des frontières le 19 août. Mais lui ne fut ni sanctionné, ni même inquiété. Bien plus, lors de la séance du 16 mai 1939 du Grand Conseil grison, un député salua la grande compréhension dont le Département de justice et police, en particulier son secrétaire général, avaient fait preuve à l’égard des réfugiés politiques.

La première intervention connue d’Anton Bühler en faveur des réfugiés juifs date du 30 septembre 1938. On l’avait appelé de Martina en Engadine où quatre jeunes Juifs de Vienne s’étaient présentés à la frontière. Pouvait-on les laisser entrer, malgré les directives fédérales ? Bühler accepta. L’autorisation fut ensuite étendue aux parents de ces jeunes. Plus de cent réfugiés, en majorité juifs, seraient arrivés aux Grisons grâce à Bühler.

Et non, non, non, les von Trapp ne se sont pas enfui d’Autriche pour se réfugier en Suisse, comme il est montré dans le film la Mélodie du bonheur. [La vérité]

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Published by G.Tell
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