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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 17:49

Les trésors d’église : constitution des trésors en Occident – le cas de Sion

Un trésor d’église est composé d’éléments variés : or, argent repoussé et ciselé, émaux, pierres précieuses, ivoire, étoffes rares se côtoient ainsi avec faste. Aux œuvres liturgiques s’ajoutaient parfois des objets profanes utilisés à des fins religieuses. Le processus d’élaboration d’un trésor ecclésiastique est relativement bien connu.

L’histoire des trésors d’église commence avec Constantin, lequel enrichit Rome de somptueux objets d’orfèvrerie. La constitution des trésors se poursuit pendant les invasions et à l’époque mérovingienne. L’importance de l’époque carolingienne est parfaitement mise en lumière par les œuvres conservées, tout comme par celles mentionnées dans les textes. Aux VIIIe et IXe siècles, le culte des religions – qui tenait au préalable un rôle déjà prépondérant – devient fondamental, exigeant toujours plus d’écrins précieux. Un nombre infime de ces joyaux est parvenu jusqu’à nous.

L’enrichissement de ces trésors supposait parfois l’installation permanente d’artisans spécialisés. Les plus anciens objets conservés au trésor de Sion sont importés : en effet, le travail de l’ivoire n’est pas attesté en Suisse aux Ve et VIe siècles. Le trésor du Chapitre conserve également une belle collection de tissus, pour la plupart orientaux, dont un célèbre fragment de dalmatique aux griffons adossés, en soie de Syrie (XIe siècle) et de rares bourses-reliquaires. Pour en revenir à l’orfèvrerie, la grande châsse du XIe siècle n’est sans conteste pas une production locale. Au XVIIe siècle, la dynastie d’orfèvres Ryss s’installe à Sion : Nicolas Ryss, attesté dès 1611, puis Jean Nicolas à la fin du siècle et François-Joseph au XVIIIe siècle. Ces artisans restaurent les pièces du trésor et fournissent, avec d’autres, des pièces liturgiques pour les églises du Chapitre. Lorsqu’ils en ont les moyens, les chanoines et les divers donateurs commandent des pièces à l’étranger, dans des centres artistiques réputés.

Les inventaires

Le premier inventaire conservé remonte à 1364 et figure dans le Liber Il ministerialiae, fol. CXVIIII. Il se trouvait dans le maître-autel de Valère. Il faut presque attendre trois siècles pour le second inventaire connu, lequel date de 1638. On en compte encore quatre pour le XVIIe, autant pour le XVIIIe et trois pour le XIXe siècle.

Le trésor du Chapitre conserve des pièces d’origines variées, dont la provenance reste souvent méconnue. La vaisselle eucharistique était souvent commandée par des ecclésiastiques, comme le chanoine Mathias Molitor (†1668) par exemple. Lors de leur élection, les évêques offraient une chape et les ornements liturgiques qui l’accompagnent pour les services liturgiques. Confréries, nobles et bourgeois achetaient également du mobilier et des objets de culte attachés à leur autel. Plus rarement, d’importantes personnalités étrangères offrirent l’un ou l’autre objet précieux, tel le coffret d’apparat du XIVe siècle. [Qui ?]

Le trésor de l’Evêché se compose essentiellement d’objets commandés ou reçus après l’incendie de 1788, alors que celui du Chapitre, mieux protégé à Valère, conserve des objets du premier millénaire, ainsi que quelques pièces antérieures au XVIe siècle.

Ancienne présentation du Trésor du Chapitre

Ancienne présentation du Trésor du Chapitre

Trésors d’église [1]

Enrichissements du trésor, déprédations et restaurations

Le trésor du Chapitre a souffert des incendies (notamment aux XIVe et XVe siècles) et des pillages qui affectèrent la cathédrale. En 1798 encore, les troupes françaises et des contingents vaudois procèdent à une mise-à-sac de la ville. Dans ce contexte, de nombreuses pièces du trésor disparurent (dont la plupart des pièces d’orfèvrerie offertes par l’évêque François-Joseph Frédéric Ambuel, 1760-1780).

En 1798, le Chapitre a dû contribuer aux besoins des troupes françaises en livrant des pièces d’orfèvrerie. En 1848, les luttes politiques qui ébranlèrent la Suisse permirent l’avènement des Radicaux et la sécularisation des biens du clergé. Trois ans plus tard, un plat d’évangéliaire (Xe et XIIe siècles), aujourd’hui conservé au Victoria & Albert Museum, quittait le trésor du Chapitre sédunois, vendu à un antiquaire par l’Etat du Valais. Ce chef-d’œuvre d’orfèvrerie recouvre un manuscrit de l’époque carolingienne.

Une autre pièce provenant de Sion est le petit coffret roman aux armes de l’évêque Hldebrand de Riedmatten, portant la date de 1593, conservé au Musée National Suisse de Zurich. Cette pièce porte le poinçon de Sion et a été restaurée à la fin du XVIe siècle. D’autres objets mentionnés dans les archives disparaissent à des dates indéterminées, comme cette « image » en argent de Saint Maurice (un buste-reliquaire ?) citée dans le testament du chanoine de Sion Grirard Millet, en 1453.

À Sion, une vague de restaurations dans le courant du XVIIe siècle ressort de la lecture des inventaires. Le coffret d’Althée, par exemple, a été restauré en 1673 par J. N. Ryss. En 1672, on relève encore la présence de deux artistes de Milan pour nettoyer les œuvres en argent des deux églises.

L'évangéliaire de Lorsch : un chef d'œuvre carolingien, aussi intéressant que celui de Sion, peut être vu en ligne. Ce trésor est en Roumanie, pays qui a su le mettre en valeur.

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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 17:12

Une Brochure de présentation du Trésor médiéval du Chapitre et de la Cathédrale de Sion, publié par Sedunum Nostrum, association pour la sauvegarde de la cité historique et artistique de Sion en 1997, montre dans un texte l’historique et la présentation des trésors d’église, hélas, les photos sont en noires et blancs. Je suis contraint de visiter le musée et de prendre les mêmes objets avec mon appareil pour les avoir en couleurs.

J’espère qu’on me laissera faire !

C’est quoi un trésor d’église ? Pour répondre à cette question, je vous laisse le lien ci-dessous qui dira ce que c’est.

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7 novembre 2015 6 07 /11 /novembre /2015 17:43

Oui, un grand merci à l’anticyclone des Açores pour le temps qu’il nous procure en ce début de mois de novembre clément à souhait.

Même si l’on ne sait pas ce qu’est un anticyclone, même si l’on ne sait situer les Açores du premier coup sur la carte, même si vous n’êtes pas connecté sur la météo, vous aurez quand même bénéficié du soleil et de la douceur actuelle.

Dites merci

Il se peut que Noël soit au balcon cette année, on en reparlera l’an prochain. Mais souvenez-vous que Pâques cette année n’était pas très chaud et c’est en doudounes que nous cherchions les œufs dans le jardin. (05.04.2015)

Noël au balcon, Pâques au tison !

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6 novembre 2015 5 06 /11 /novembre /2015 16:53

Le journal gratuit 20 Minutes, nous apprend :

Hôte d’honneur du Sveriges Järnvägsmuseum, le Musée suédois des chemins de fer, à Gävle, la locomotive Crocodile CE 6/8 III 14305 est en panne. Sur le chemin du retour, elle a subi un incident qui l’a contrainte à stopper en gare de Seddin, dans le nord de l’Allemagne. Malgré une vitesse maximale de 50 km/h, une roue motrice a chauffé, la bloquant net. Elle va être réparée et remorquée par une loco allemande jusqu’en Suisse.

Ici, celle du Musée des transports.

Ici, celle du Musée des transports.

Commentaire : elle ne va pas vite, mais à l’époque, c’était l’une des plus puissantes locomotives du monde, exclusivement réservée pour la rampe du Gothard.

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5 novembre 2015 4 05 /11 /novembre /2015 16:51

Commentaire :

Voilà fini le récit du parcours des Suisses dans l’aventure de la Campagne de Russie au sein de la Grande Armée, du moins des batailles autours de Polotzk et de Borisov et sur la Bérézina, puis de la longue retraite désastreuse. À la lecture du récit, vous aurez quand même compris que « Bérézina » est une victoire française et aussi point de départ de la retraite. Le désastre a été des plus cruels pour ceux qui ne parvinrent pas à franchir les ponts de la Bérézina, quand Napoléon donna l’ordre de la retraite. Le tribut suisse n’a pas été plus conséquent que pour les autres contingents des divers pays qui engagèrent des hommes dans cette aventure.

Vous aurez aussi fait connaissance avec les chefs, si vous avez suivi les liens, qui estimèrent les Suisses ou qui avaient quelque chose à dire sur eux.

J’espère que vous aurez surtout un nouveau regard sur la Bérézina et sa signification.

Les vestiges de ceux qui trouvèrent la mort devant Vilnius, font aujourd’hui encore l’objet de recherches par les anthropologues judiciaires et archéologues.

Charnier, squelettes vrac, alentours de Vilnus

Charnier, squelettes vrac, alentours de Vilnus

Le CNRS, fait des recherches sur les sites de Vilnus (2001)

Le CNRS, fait des recherches sur les sites de Vilnus (2001)

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 16:42

Ce nom seul soutenait encore les survivants. Wilna était la base de l’armée. Vivres, vêtements, armes, munitions, ambulances, s’y trouvaient à profusion. Une quinzaine de mille hommes de troupes fraîches y stationnaient aussi. L’Empereur espérait donc que l’armée pourrait s’arrêter là, se rétablir en quelques mesure, se réorganiser en tout cas. Mais il ne laissa pas d’instructions suffisamment précises ; et comme il n’avait pas accoutumé ses lieutenants à prendre – en matière administrative surtout – les initiatives nécessaires, rien ne se fit avec ordre et suivant un plan. Au lieu d’être un refuge, Wilna fut un gouffre sinistre.

Un brin de petites histoires dans la grande Histoire. [12]

La masse confuse des fuyards y arriva le 8 décembre. Tous se ruaient vers la seule porte de Minsk, afin d’être les premiers sous l’abri des murailles. On s’entassa, on s’écrasa, on se battit furieusement, tout comme aux ponts de Stoudianka, dans les dernières heures du passage. Cette mêlée dura tout un jour.

Quand cette foule extraordinaire pénétra dans la ville, les habitants, saisis d’étonnement et de peur, fermèrent leurs maisons, leurs boutiques. C’étaient partout des cris et le pire désordre. Impossible d’endiguer ce torrent, de contenir cette horde famélique. La circulation est suspendue, les officiers absolument débordés. Tout le monde veut du pain, du vin, des chaussures, des vêtements, un gîte surtout, car l’hiver est au paroxysme ; et personne ne délivre de subsistances sans formalités régulières, personne ne peut préparer des quartiers. Les Russes sont d’ailleurs tout proches.

Ainsi la foule remplissait la ville de clameurs et de tumulte. Les uns furieux, les autres suppliants tentaient d’obtenir quelque chose et partout ils étaient repoussés. Alors ils se jetèrent sur les magasins de l’intendance et les saccagèrent. Puis ce fut le tour de la ville. Beaucoup, réprouvant ce désordre ou disposant de quelque avoir, achetaient des Juifs, à des prix de famine, des vivres et de l’eau-de-vie. Buvant jusqu’à la plus complète ivresse, un grand nombre jonchaient les rues et périssaient misérablement, souvent dépouillés, tués même, par les Juifs inhumains, qui n’épargnaient pas les blessés. Des centaines finirent ainsi.

D’autres, blessés ou prisonniers, ne recevaient aucun soin, à peine un peu de pain, heureux encore de n’être pas à la merci des cruels Cosaques. Ce fut douze jours plus tard, après l’arrivée du tsar Alexandre, qu’on s’occupa d’eux enfin. Mais dans l’intervalle, les hôpitaux étaient devenus d’épouvantables charniers. Dans le couvent de Saint-Basile, raconte Chambray, on avait entassé un grand nombre de prisonniers. Ils furent sans feu, sans eau, sans paille et sans secours d’aucune espèce. Chaque matin des soldats de corvée jetaient les cadavres par les fenêtres. Puis de nouveaux venus remplaçaient les morts. Six mille cadavres étaient en tas dans les cours et les escaliers. Jamais vainqueurs ne poussèrent aussi loin que les Russes l’oubli de toute humanité.

Chez les Lithuaniens, au contraire, on rencontra des traits de bonté et de dévouement, comme il y en eut dans l’armée. Ce sont là quelques lumières sur ce sombre tableau. Bégos raconte comment il fut aidé et secouru à plusieurs reprises, entre autres par un pâtissier grison de Wilna ; et Schaller fut sauvé de la mort par de braves Lithaniens. Plusieurs autres Suisses, échappés par miracle au désastre, rapportent des faits analogues.

Quand les Russes furent sous Wilna, Ney, une fois de plus, livra bataille avec trois mille Bavarois de Wrede, qui furent des plus héroïques. D’abord contenu, l’ennemi força l’entrée de la ville, qu’il fallut abandonner en hâte, le 10 décembre.

En ce moment les plus rapides des fugitifs touchaient déjà Kovno. Le reste, de plus en plus pitoyable, s’échelonnait sur les jours suivants. Pendant cette étape, beaucoup furent pris ou périrent ; car les Russes s’acharnaient toujours plus âprement à leur proie. Ce qui restait encore de la Grande Armée n’étaient que des débris, - un homme sur douze ou quinze, peut-être, de ceux qui avaient franchi le Niémen en triomphe, moins de six mois auparavant. Depuis quarante jours ils résistaient au plus terrible hiver ; depuis cinquante-cinq ils marchaient tout le jour et bivouaquaient la nuit. En tout il restait peut-être vingt-cinq mille hommes, dont à peine un millier de combattants, et pas même dix canons. « Mais l’héroïsme, dit Thiers, de quelque nature qu’il soit, est la consolation des grands désastres. » Or jamais peut-être, dans l’histoire, sur un tel désastre n’avait rayonné tant d’héroïsme.

Quatre cents Suisses à peu près, isolés, ou par petits groupes, ou par pelotons infimes escortant leurs aigles dont aucune ne fut perdue, parvinrent aussi à Kovno. Plus de cinq cents autres avaient disparu, dans la dernière décade, si l’on comprend dans le total le bataillon Bleuler, mentionné plus haut, ainsi que les hommes partis avec lui, du dépôt de Wilna, à la rencontre de l’armée. À Kovno, les scènes de pillage, d’ivrognerie et de mort se renouvelèrent. « L’horreur fut à son comble, » dit Rösselet, de Douanne. Mais le salut était proche pour la plupart des survivants.

Passé Kovno, on rentrait en Prusse. En traversant ce pays, à l’aller, nos régiments s’y étaient comportés avec une discipline exemplaire. Ils avaient laissé partout un bon souvenir, et pour eux la population fut admirable de haute humanité. Un maître de poste, tué par des soldats, au cours d’une altercation, sans doute, gît étendu sur son lit. Dans la même chambre sa femme et sa fille ne gémissent point : elles soignent des blessés. « C’est la volonté de Dieu, » disent-elles ; et pour se résigner à leur malheur, elles soulagent ceux d’autrui.

À Marienbourg, en particulier, où se réunissaient les débris du 2e corps, les Suisses furent accueillis avec dévouement et eurent une semaine de répit. Mais plusieurs de ceux qui avaient passé Kovno ne parvinrent pas jusque-là. Les Cosaques avaient trop tôt franchi derrière eux la frontière prussienne. Les plus favorisés avaient équipé des traîneaux et s’étaient ainsi soustraits à la poursuite par une marche plus rapide. D’autres, que le danger ne galvanisait plus, las de lutter, échouèrent dans les hôpitaux des villes prochaines et furent pris, ou périrent encore en chemin.

Puis vint une marche interminable sur Kustrin, Berlin, Magdebourg, Mayence, pour rejoindre en France les dépôts régimentaires. Bien peu en furent capables jusqu’au bout. Un an après leur départ joyeux et confiant, au nombre de huit mille (sans les renforts successifs), ils rentraient quelques douzaines, - mutilés, hâves, usés de fatigues surhumaines. Mais le nom suisse était couvert de gloire, et nos soldats, comme ils y étaient résolus, avaient donné la preuve qu’ils n’avaient pas dégénéré de leurs ancêtres.

Pour nous, qui suivons en pensée ces hauts faits d’armes et ce courage, gardons fièrement l’exemple et la gloire de ceux qui écrivirent de leur sang les dernières pages de notre histoire héroïque, ces pages dignes de Sempach et de Marignan. Et sachant que la valeur militaire, le sentiment de l’honneur et de la fidélité ne peuvent découler que de sources profondes, gardons toujours confiance en notre brave peuple.

10 août 1912

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3 novembre 2015 2 03 /11 /novembre /2015 16:04

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Dans le désastre.

Depuis ce jour le Suisses furent progressivement entraînés par la déroute générale. Ils prirent place, tout d’abord, parmi les vestiges du 2e corps, à l’arrière-garde, sous les ordres du maréchal Ney et du général Maison ; et l’on rapporte que ce dernier, voyant ce qui restait, autour des quatre aigles, des superbes régiments de naguère, ne put contenir son émotion et pleura.

Uniforme français.

Uniforme français.

L’armée en décomposition s’écoulait donc par la seule route qu’elle eût pu prendre, celle de Kamen-Molodetchno. Au premier moment, tous se crurent sauvés. Les ponts de Zembin, sur la Gaïna, avaient été détruits comme ceux de Stoudianka par l’arrière-garde, et la poursuite en fut retardée. Pourtant les Russes reparurent bientôt, et l’arrière-garde dut combattre, à plusieurs reprises, de toute la vigueur qui lui restait, d’abord à Pleschtchénitzi, plus tard à Molodetchno. Elle couvrait ainsi cinquante ou soixante mille fuyards, qui roulaient sur vingt-cinq lieues [120 km.] de pays dans un désordre indescriptible. Seuls quelques milliers de braves gardaient leurs rangs ; mais sans cesse battus par les flots de l’universelle détresse, ces blocs se laissaient entamer, se dissolvaient à leur tour. Ainsi en fut-il du petit noyau des Suisses. Et quand lui parvint le renfort du bataillon Bleuler, qui avait conduit des prisonniers russes de Polotzk à Wilna, accompagné de trois cents recrues, il était trop tard pour enrayer la désagrégation fatale.

Déjà les premiers jours plusieurs officiers blessés avaient dû rester en arrière, dans l’absolue incapacité de continuer. Entourés de quelques compagnons d’infortune, souvent de soldats dévoués qui refusaient de les quitter, ils attendaient leur triste sort. Le commandant Weltner, qui venait d’être amputé d’une jambe, périt la nuit suivante dans les flammes d’une chaumière incendiée. Son camarade Vonderweid, idole de ses hommes, succomba dans une grange, et Bégos l’ensevlit pieusement. Beaucoup d’autres moururent ainsi de leurs blessures ou d’inanition, sur la route même ou après être tombés aux mains des ennemis. Ainsi les colonels Raguettly et de Graffenried. Plusieurs survécurent aussi à la captivité. Il en était de même chez les sous-officiers et les soldats. En écrasant tous ces hommes, l’excès des souffrances nivelait les rangs, abolissait les grades, et chacun n’écoutait que le cri de son instinct ou le glas de son désespoir.

Pendant les jours interminables de cette marche de 80 lieues sur Kovno[386 km.], pendant la nuit souvent, les Cosaques, comme des chacals effrontés et lâches, tournoyaient partout autour de cette armée mourante. Toujours à distance des groupes en armes et qui faisaient bonne contenance, ils fondaient sur les traînards – éclopés, épuisés ou blessés – qu’ils maltraitaient sauvagement. La terreur qu’ils inspiraient fut pour beaucoup un aiguillon salutaire. D’autres, se voyant pris, en finissaient d’eux-mêmes avec une vie si abominable.

Car l’hiver, qui s’était un peu radouci après la Bérésina, devint soudain atroce. Le froid atteignit 20° C., puis 25, puis 30 et 35 en quelques jours. C’était là une température mortelle dans l’état où se trouvaient ces misérables restes de l’armée. Hommes et chevaux tombaient comme foudroyés. Les corbeaux même succombaient. On marchait couvert de givre, les sens obtus, les yeux sanglant, les mains gelées, enveloppée tout entier de haillons sordides, la chaussure en lambeaux, sur une route jalonnée de cadavres et de mourants. La division Loison, venu de Wilna pour soutenir la retraite, fut presque exterminée en trois jours par ce froid terrible, et il ne resta pas un homme de deux régiments de cavalerie napolitaine qui prirent le même chemin. Du petit détachement qui représentait le 3e suisse, quinze hommes périrent en une seule nuit.

Insensibles et sans pensée, les gens marchaient comme des automates. La seule lueur de l’instinct survivait en eux. L’horizon bas et proche, où la colonne sans fin paraissait s’abîmer, les fascinait. Quelques-uns marchaient sans arrêt ; sans camarades, la plupart. « Le sentiment de l’humanité était éteint chez tous les hommes, écrit le capitaine Coignet ; on n’aurait pas tendu la main à son père, et cela se conçoit »… Ceux qui tombaient, sur la route glissante, pour la plupart ne se relevaient point. Et les survivants n’enjambaient bientôt qu’un cadavre de plus.

La nuit, c’était pis encore autour des bivouacs. On s’établissait ordinairement par groupes, et quiconque n’y appartenait pas était farouchement repoussé. À moins qu’on ne fît payer les places à prix d’argent ; car chez ces êtres moralement anéantis, la puissance de l’argent semblait avoir pris encore plus d’empire. Souvent une nouvelle bande survenait autour d’un feu ou dans quelque masure et en chassait les premiers occupants, au prix d’une rixe sanglante. Comme des bêtes fauves on se dépouillait réciproquement, et des misérables dégradés et affolés n’attendaient pas que les mourants fussent trépassés pour s’emparer de leur avoir ou se couvrir de leurs guenilles vermineuses.

À maintes reprises, des gens repoussés de quelque abri – chaumière ou grange – par les occupants trop nombreux déjà, y mettaient le feu par vengeance diabolique. Legler raconte l’aventure qu’il eut ainsi dans une maison qui regorgeait d’officiers et de soldats, à son arrivée avec des compagnons blessés. Sur l’injonction de leurs officiers, quelques soldats firent place aux nouveaux venus. Mais pendant la nuit la maison flamba et faillit être, pour plusieurs occupants, la dernière étape en ce monde. Legler assure que les évincés avaient mis le feu.

À ceux qui brûlaient dans leur refuge, nul d’ailleurs ne portait secours. « Qu’on les laisse brûler, leurs souffrances seront plus tôt finies ! » disait-on tout autour. Et de Ségur l’affirme aussi, on voyait parfois des hommes hébétés par la souffrance, ou devenus subitement fous, se jeter dans la flamme des incendies qui, chaque nuit, ponctuaient cet affreux calvaire.

Et la faim complétait cette torture, la faim plus poignante que le froid. On mangeait les chevaux vivants ou morts, la nuit en grillades, le jour en tranches saignantes, prises parfois sur l’animal en marche et que le froid insensibilisait. Les plus fortunés découvraient parfois du pain, qu’ils dévoraient en se cachant, ou de la farine de seigle, dont ils pétrissaient des galettes assaisonnées avec la poudre des cartouches. Selon de Ségur, il y eut des actes de cannibalisme, qu’on a, il est vrai, contestés. Sous ces cieux qu’ils ont tant maudits, nos pères ont connu toutes ces souffrances.

Ainsi se traînait la Grande Armée, dans un silence de mort, - monstrueux convoi funèbre d’une puissance grandiose vaincue par la fatalité, le malheur et le désespoir.

Itinéraire de la retraite.

Itinéraire de la retraite.

Ce spectacle écrasant pour son orgueil impuissant, sinon pour sa conscience, Napoléon ne le supportait plus. Des raisons impérieuses le rappelaient d’ailleurs en France. À mi-chemin de Wilna, il quitta donc l’armée, le 5 décembre, après une entrevue avec ses maréchaux. Il allait, disait-il, leur ramener trois cent mille hommes, tandis qu’eux gagneraient le Niémen et la Vistule. Tenu secret pourtant, ce départ fut bientôt connu de l’armée. Il en brisa le dernier ressort, qui était dans le sentiment de la présence de l’Empereur. La garde même finit par se débander, et le maréchal Ney parvenait à peine à réunir quelques cents baïonnettes pour protéger la retraite, comme il le fit, en vrai « Lion rouge. » Dès ce moment, ce ne fut plus, dans toute la colonne, qu’une immense poussée vers Wilna.

À suivre…

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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 17:13

En revenant, Napoléon donna lui-même au maréchal Oudinot l’ordre de se porter en avant, qui fut exécuté aussitôt. L’amiral Tchitchagov, renforcé pendant la nuit, attaquait sur toute la ligne. Contre les huit ou dix mille hommes affamés d’Oudinot et de Ney, il avait au moins trente mille combattants. Dès neuf heures, la forêt fourmillait de tirailleurs russes. La plupart tiraient fort bien et visaient surtout aux officiers. Le maréchal Oudinot ne tarde pas à être blessé, une fois de plus, et remet son commandement à Ney. Le général Candras est tué. Sur la droite où le combat fait rage aussi, Legrand est blessé. De même les généraux Amey, Claparède, Dombrovski, d’autres encore. Le commandant Blattmann tombe d’une balle en pleine poitrine. « Ce serait très joli, si nous étions à la maison, » avait-il dit plaisamment quelques jours plus tôt en agrafant la croix d’honneur qu’on venait de lui remettre ; « mais d’ici-là il y aura bien des shakos vides ! » Et le sien fut un des premiers…

Les Suisses répondent de leur mieux à ce feu meurtrier. Ils ne maintiennent leurs positions qu’avec les plus grands efforts et tout leur monde sur la ligne.

En se prolongeant, la situation devenait critique, car les cartouches commençaient à manquer. Déjà l’on en dépouillait les blessés et les morts, et derrière la ligne de feu plusieurs centaines d’hommes s’étaient retirés, qui ne voulaient pas inutilement s’exposer aux balles ennemies.

Le général Merle était à cheval, deux cents pas en arrière. Legler l’aperçoit, court à lui, expose le fait et demande s’il faut refouler les Russes à la baïonnette.

- Oui, c’est ça, mon ami. Allez, courez et criez en mon nom qu’on cesse le feu et qu’on culbute l’ennemi à la baïonnette ! Je vous ferai tenir des cartouches.

D’autres officiers suisses avaient eu la même idée, et d’un irrésistible élan, parfois battant la charge eux-mêmes, comme le capitaine Rey, de Lausanne, ou traînant de force un tambour sur le front, comme Legler, ils entraînent superbement leurs hommes droits aux Russes, qui reculent de toutes parts.

Mais un régiment de cavalerie les charge à son tour, suivi de masses d’infanterie. Les Suisses sont ramenés sur leurs positions premières, où ils trouvent des munitions. Ils avaient cependant déjà forcé les cavaliers à tourner bride, et chargeant à nouveau l’infanterie, s’étaient ainsi dégagés.

Cependant les Russes font un nouvel effort. Une puissante colonne s’avance, à couvert des bois, entre la route et la Bérésina, en tournant la gauche de la division Merle. Mais ce général a vu le danger, et aussitôt les 600 cuirassiers de Doumerc font à travers bois une charge impétueuse, culbutent la colonne russe et prennent quinze cents ou deux mille prisonniers, dont beaucoup sont blessés. Amenés derrière la ligne de combat, ces pauvres diables se voient aussitôt dépouillés des vivres de leurs havresacs par les Suisses mourant de faim.

Après ce coup de balai des cuirassiers, une courte pause s’établit. On distribue des munitions en abondance, on respire un instant. Ney envoie les Polonais en avant-ligne et sur la gauche.

Renforcés toujours, les chasseurs russes reparaissent partout sous-bois, et le combat en tirailleurs recommence, ardent et meurtrier. Les Polonais tiennent ferme sous ce feu. Puis, décimés, ils plient et sont repoussés sur les Suisses. Ceux-ci rentrent sans hésiter en première ligne. Quand le feu est trop intense, ils forment leurs colonnes, et à grands cris foncent à la baïonnette sur les Russes, toujours d’un seul et même irrésistible élan. Sept fois en tout ils chargèrent ainsi.

Chaque fois les Russes reculent sous le choc sanglant et rude : on croit avoir déblayé la place. Mais les voici qui reparaissent, acharnés dans leur effort. Et cela dure jusqu’à la nuit noire, sans qu’ils puissent gagner du terrain. Sur la droite, devant Legrand et Maison, leur insuccès est le même. Enfin ils se retirent sur Stakhov.

Sur l’autre rive, le maréchal Victor combattait avec autant de bravoure contre des forces très supérieures aussi. Il ne reculait devant Wittgenstein que dans la mesure où il le fallait pour rompre le combat et acheminer à leur tour ses troupes vers les ponts. Là défilaient toujours des troupes d’hommes ignorants de toute la vaillance et de toute l’abnégation déployées par moins de vingt mille braves pour les protéger.

Que de sang abreuvait la neige au loin sur les deux rives ! Que de Suisses en habits rouges étaient tombés ce jour-là sur la terre ennemie pour maintenir la foi jurée et l’honneur de leur nom !

Témoin des hauts faits de nos frères, le général Merle se plut à les reconnaître hautement. Les trouvant réunis à leurs bivouacs de la forêt, au soir de la chaude bataille, il contempla leur petit nombre avec émotion. Trois cents braves étaient là, dont une centaine de blessés, et c’était tout ! Le 4e régiment n’avait plus trente hommes valides, dont un seul de la compagnie des voltigeurs.

Uniformes des Suisses.

Uniformes des Suisses.

« Braves Suisses ! s’écria le général, tous tant que vous êtes, vous méritez la croix d’honneur. Vous vous êtes trop distingués pour ne pas devenir l’objet d’un rapport spécial. Je soutiendrai de tout mon crédit vos droits aux récompenses conquises. »

Quarante-deux décorations pour officiers et seize pour sous-officiers furent annoncées, de la part de l’Empereur, sur le champ de bataille même. Mais par suite de circonstances malheureuses, le décret de Napoléon ne reçut pas une entière exécution. [La remise d’une décoration sur le terrain ne suffisait pas, encore fallait-il que le Journal officiel de l’Empire publie, noms et médailles distribuée pour être pris en compte.]

Le lendemain, le maréchal Ney fit lire un ordre du jour de félicitations et de remerciements aux officiers et aux soldats du 2e corps. Puis les Suisses se préparèrent à quitter ces lieux. Auprès des feux mourants, leurs camarades trop grièvement blessés pour suivre, et qui restaient abandonnés aux Russes et au ciel plus impitoyable, leur dirent un dernier et émouvant adieu. C’était peu de minutes avant que le général Eblé ne fit détruire les ponts de Stoudianka, au-delà desquels étaient restés, surtout par leur faute, des milliers de traînards dont le sort fut épouvantable.

À suivre…

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1 novembre 2015 7 01 /11 /novembre /2015 17:28

En attendant le gros de son corps d’armée, le maréchal s’occupa durant la nuit de faire reconnaître les passages de la Bérésina en aval et en amont de la ville. À trois lieues en amont, entre Stoudianka et Brilli, il existait un gué bien connu dans la contrée, et utilisé deux jours auparavant par des Polonais en retraite et par la brigade de cavalerie Corbineau, qui rejoignaient, venant de l’ouest, le corps d’Oudinot.

Informé de ces circonstances, le maréchal s’empressa d’en faire part à l’Empereur, qui lui dépêcha aussitôt les généraux Eblé, Jomini et Chasseloup, avec quatre cents soldats du génie et ce qu’on possédait encore de matériel et d’outils.

Pour tromper l’ennemi et le fixer devant Borissov, une partie des pontonniers fut laissée là et fit mine d’y préparer le rétablissement du passage. D’autre part des démonstrations furent opérées en aval. Pendant ce temps le gros des pontonniers gagnait Stoudianka et s’y mettait fiévreusement au travail, en dissimulant le plus possible son activité. Avant tout, il fallait gagner du temps.

Toutes ces manœuvres réussirent. L’amiral Tchitchagov, fermement persuadé que Napoléon allait tenter le passage à Borissov ou vers Ukholoda, en aval, prit position en face, avec toutes ses forces, sauf quelques faibles détachements qui observaient la Bérésina plus au nord, vers Stakhov et Brilli, sous les ordres du général Tchaplitz.

Pendant la nuit du 25 au 26, le 2e corps et les quelques troupes qui s’y étaient jointes gagnaient à leur tour la contrée de Stoudianka-Weselovo. On marchait dans le plus grand silence. Défense de quitter le rang ou d’allumer du feu. Avant le jour, on s’arrêta sur la rive de la Bérésina, assez élevée en ce lieu. L’artillerie y fut mise en position pour protéger le travail.

Un escadron de cavalerie traversa la rivière à gué, chaque homme ayant un voltigeur en croupe. Puis le 11e d’infanterie passa en radeau. Il n’en fallut pas plus, avec quelques coups de canon, pour faire disparaître les Cosaques restés encore en vedette sur la rive droite.

À sept heures du matin, l’Empereur était sur place. Et saluant Oudinot : « Eh bien ! C’est vous qui serez mon serrurier pour m’ouvrir ce passage ! », Ajouta-t-il en plaisantant. Un silence profond l’accueillit dans la troupe. Il parut impatienté à la longue du retard survenu dans la construction des ponts, qu’il s’imaginait devoir aller plus vite. Une maison voisine, comme d’autres à demi démolie par les pontonniers qui en utilisaient les matériaux, fut incendiée et Napoléon se chauffa avec sa suite à ce foyer improvisé.

La Bérésina, profonde en cet endroit d’un à deux mètres, n’est pas très large. Mais les abords immédiats en sont bas, noyés, presque impraticables. La longueur des ponts en dut être augmentée d’autant. Dans l’eau qui charriait de grands glaçons, les pontonniers, admirables d’endurance et de dévouement, travaillaient sans répit. Beaucoup plongeaient jusqu’aux épaules ; et si l’un d’eux tombait d’épuisement, il s’abandonnait stoïquement à la mort.

Napoléon, silencieux, assista toute la matinée à ce travail. Le pont supérieur fut prêt vers une heure, et aussitôt le 2e corps reçut l’ordre de passer. À la tête du pont, l’Empereur inspecta le défilé des soldats, les encourageant parfois d’un mot. Ils l’acclamaient de retentissants vivats. Quand ce fut le tour de la division Merle, Napoléon demanda au général.

- Êtes-vous content des Suisses ?

- Oui, Sire ; et s’ils attaquent avec autant de bravoure qu’ils savent offrir de résistance à l’ennemi, Votre Majesté en sera satisfaite.

- Je le sais, répondit Napoléon, ce sont de braves soldats.

Les quatre régiments étaient alors réduits à autant de petits bataillons inégaux, d’un effectif total de douze cents hommes environ. Le vieux colonel Raguettly était si faible, qu’il dut rester en arrière à Borissov. Plusieurs de ses officiers lui offrant de s’occuper de lui, afin qu’il pût continuer sa route, en eurent cette belle réponse : « Messieurs, d’autres devoirs plus impérieux vous attendent, et si le passage réussit, comme je l’espère, nous nous reverrons bientôt. » Les colonels de Castella, de Graffenried et d’Afry, blessés ou malades, étaient en congé. À leur place commandaient les chefs de bataillon Blattmann (Zoug), Vonderweid (Fribourg), Weltner (Soleure) et Imthurn (Schaffhouse).

La rive où débouchaient les troupes d’Oudinot formait une plaine unie et très marécageuse à droite. À gauche, elle était recouverte d’une forêt étendue, coupée de clairières et de quelques marais. Deux routes se joignaient là : celle de Weselovo à Zembin-Kamen-Wilna, qui traversait les marécages, et celle de Borissov à Zembin, par Stakhov, qui courait parallèlement à la Bérésina à travers la forêt.

C’est par cette dernière route que Tchitchagov avait, le matin, retiré ses avant-postes. L’après-midi, lorsque le passage des Français eut commencé, les Russes reparurent à la lisière de la forêt de Stakhov, devant Brilli. Ils n’étaient pas en forces et reculèrent devant les soldats d’Oudinot. La forêt fut occupée presque sans combat. Les Français s’avancèrent ainsi jusqu’à peu de distance de Stakhov, et mirent des canons en batterie, d’autre position favorable.

Sur les ponts mêmes, le défilé continuait lentement. Outre l’inévitable encombrement des abords immédiats, il survint des accidents qui nécessitèrent des réparations assez longues, en particulier dans la nuit du 26. Dans la soirée, deux cent cinquante canons avaient passé, suivis du résidu de quelques corps.

La jeune garde passa le lendemain, puis l’Empereur et la vieille garde. Ces troupes occupèrent une position de réserve non loin du débouché des ponts, près de Brilli, de manière à pouvoir soutenir soit Oudinot contre l’amiral, soit Victor contre Wittgenstein sur la rive gauche, en arrière de Stoudianka.

La journée du 27 s’écoula dans une tragique attente. Les Russes, sur la rive droite, ne bougeaient pas, échangeant à peine quelques coups de feu aux avant-postes. Ils attendaient Koutouzoff, qui allait enfin les rejoindre par Borissov et poussait des renforts devant lui.

Du côté français, les soldats souffraient le martyre de la faim. Le train des équipages était resté tout entier sur la rive gauche et les distributions ne pouvaient avoir lieu. Le capitaine de Schaller raconte à ce propos comment il fit une soupe de neige fondue et d’un morceau de chandelle, et la partagea avec son frère cadet, qui disparut dans la mêlée du lendemain.

La température redevint glaciale, bien qu’il neigeât abondamment. Les mains des hommes se prenaient aux canons des fusils. On frissonnait devant les feux de bivouac. L’Empereur, qui inspectait la ligne, s’arrêta auprès d’un de ces feux et s’entretint avec les officiers suisses. Il parut sombre et absorbé. Le roi Murat, qui l’accompagnait, causait avec enjouement.

Aux avant-postes, à cinquante pas des Russes, les officiers veillaient debout, appuyés aux troncs des sapins. Les hommes dormaient sur la neige, la tête sur le sac, la main sur le fusil, serrés les uns aux autres pour ne pas mourir de froid. Une attaque des Russes pouvait se produire à tout instant. Et que réservait le lendemain, dans une situation si pleine de dangers immenses ?

Le grondement du canon commença, le 28 au matin, à distance. Les Russes avançaient avec vigueur, des deux côtés de la rivière. Les Suisses se trouvaient en ligne avancée et occupaient un léger renflement de terrain, à cheval sur la route de Stakhov. C’était la clef de la position, puisque la Bérénisa à gauche et des marais à droite rendaient presque impossible l’attaque sur les flancs. Nos anciens comprirent donc qu’ils occupaient là un poste d’honneur. Ils se promirent de justifier la confiance mise en eux. Se donnant mutuellement la main, ils jurèrent de se battre comme les vieux Suisses. Ils convinrent aussi que personne, sinon les blessés, ne quitterait les rangs, et que ceux qui seraient atteints légèrement prendraient soin d’accompagner à l’ambulance leurs camarades grièvement blessés. Sauf cela, on ne s’en occuperait point.

Soudain un chant populaire religieux vole de bouche en bouche, s’élève en ondes graves et plane sur la ligne. En cette minute émouvante où tous ces braves regardaient la mort en face, ce fut un sursum corda ! [Haut les cœurs !], semblable à la prière de combat des vieux Confédérés. Sur la demande du commandant Blattmann, le lieutenant Legler avait entonné son chant favori :

« Unser Leben gleicht der Reise

Eines Pligers in der Nacht… »

[Ce chant, dont la valeur poétique n’est pas grande, compte plusieurs strophes. Le Dr Maag, Schicksale der Schweizer-regimenter, en donne quatre seulement, dont voici une traduction presque littérale.](Je ne connais pas la mélodie, peut-être est-elle un peu comme le ranz des vaches pour les Alémaniques ?)

Notre vie est le voyage – d’un pèlerin dans la nuit.

Chacun porte dans sa voie – quelque tourment avec lui.

Mais soudain la nuit s’éclaire – l’ombre épaisse disparaît,

Et l’homme accablé d’un faix – trouve moindre sa misère.

Poursuivons donc notre route – d’un cœur jamais abattu,

Car en des hauteurs sereines – il est pour nous un bonheur.

Courage, en avant ! chers frères, - quittez, tous le noir souci !

Demain encore sur la terre – le soleil gaîment luira.

Un brin de petites histoires dans la grande Histoire. [9]

L’Empereur, en reconnaissance, passa non loin un moment plus tard. Avait-il entendu peut-être ce chant du cygne de tant de braves ? Arrivé aux avant-postes du 4e régiment, il tourna bride « assez rapidement. » l’instant d’après un boulet russe passait, presque à ras des têtes, au-dessus d’un groupe d’officiers suisses. La bataille s’engageait.

.

A suivre...

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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 17:42

Les Suisses à la Bérésina.

L’armée de Gouvion Saint-Cyr n’avait pas encore quitté ce théâtre de tant de luttes, qu’elle dut reprendre les armes. Non plus contre Wittgenstein, qui n’éprouvait aucune envie de forcer le passage de la Duna sous le feu d’une nombreuse artillerie ; mais bien contre Steinheil. Un nouveau et sanglant combat eut lieu le 20 octobre sur la gauche française. Les Russes y furent chassés de leurs positions et laissèrent deux ou trois mille hommes tués, blessés ou prisonniers.

Blessé lui-même d’une balle au pied, depuis la bataille du 18, le maréchal Saint-Cyr remit le commandement de l’armée au général Merle. Les Bavarois, sous le général de Wrede, tirèrent de leur côté, avec la brigade de cavalerie Corbineau. Le 2e corps prit la direction du sud-est, poursuivi par la cavalerie russe, mais faisant la meilleure contenance.

D’une part il se rapprochait ainsi de la route suivie par Napoléon, d’autre part du 9e corps (maréchal Victor). La jonction eut lieu le 30 octobre.

Resté jusqu’alors en réserve sur la gauche de la Grande Armée, ce corps était à peu près intact et comptait vingt à vingt-cinq mille hommes. Victor aurait pu, semble-t-il, s’opposer victorieusement, avec toutes ses forces, au général Wiitgenstein, qui lui offrit la bataille le lendemain, vers Tchasniki. Il préféra ne pas s’engager à fond et profita de la nuit pour reculer dans la direction d’Orsza.

Quelques jours plus tard, le maréchal Oudinot, à peu près guéri de sa blessure et informé de la retraite de Saint-Cyr, vint reprendre le commandement de son corps. Par malheur, comme il arrivait souvent parmi les maréchaux de Napoléon, Victor et Oudinot ne purent tomber d’accord sur les opérations à entreprendre. Ils se séparèrent pour agir dès lors chacun à sa guise. Ce qu’il en résulta de plus clair, ce furent des marches et contremarches aussi harassantes qu’inutiles, coupées de quelques engagements. Dans l’un d’eux, une bombe tomba sur le front d’un bataillon suisse, tout près, dit-on, du général Merle. Un grenadier vaudois se jeta sur la bombe et en arracha la mèche fumante.

Depuis un mois le corps d’Oudinot battait ainsi en retraite. À un bel automne, l’hiver, comme il arrive en ces climats, avait succédé brusquement. Dès le 6 novembre il était dans toute sa rigueur presque sibérienne. La neige et le froid s’ajoutant aux fatigues et aux privations, le 2e corps se trouvait dans un triste état. Mal vêtu, mal chaussé, plus mal nourri encore, il était réduit à un peu plus de la moitié de l’effectif qu’il avait en quittant Polotzk, soit à sept ou huit mille hommes. Cependant le moral était bon, excellent même suivant certains témoignages, et ces soldats ont montré là un exemple du plus difficile des courages, qui n’est pas celui de se jeter impétueusement dans la mêlée.

Depuis un mois aussi se déroulait le drame gigantesque de la grande retraite de Moscou. Ouvrant parfois sa route en combattant, harcelée par l’ennemi, désorganisée presque entièrement, la Grande Armée périssait de faim, de froid, de la plus effrayante misère. Ce n’était déjà plus qu’une foule pitoyable que son instinct poussait vers l’Occident, vers le refuge si lointain encore. Et sur cette cohue, les triples tenailles des armées russes allaient se resserrant.

Devant ce spectacle navrant, ils n’en croyaient pas leurs yeux, les soldats d’Oudinot et de Victor, quand ils entrèrent en contact, autour d’Orsza, avec les premiers débris de la Grande Armée. Ils pensaient voir venir du renfort, car on leur avait naturellement caché la situation ; et sous leurs regards étonnés passaient, dit J. de Schaller, « un bissac sur l’épaule, un long bâton à la main, couvert de guenilles, fourmillant de vermine et livrés à toutes les horreurs de la faim. Ces malheureux, minés par la fièvre, noircis par la fumée des bivouacs, les yeux caves et éteints, les cheveux en désordre, la barbe longue et inculte, nous inspiraient la plus profonde pitié. Alors seulement nous comprîmes que nos deux corps d’armée devaient à eux seuls contenir les trois armées russes et sauver la fortune de l’Empereur. Loin de nous effrayer, cette pensée nous remplit d’un courage inébranlable et fit de tous nos hommes des héros. »

Un autre témoin, le sergent Bourgogne, nous montre, dans un saisissant croquis, la Grande Armée peu avant le passage de la Bérésina. La longue colonne passe dans un silence impressionnant. En tête, les princes et les généraux, la plupart à pied, font escorte à l’Empereur vêtu de fourrures, qui s’avance un bâton à la main.

En ce moment, la situation de l’armée était la suivante. Koutouzoff la poursuivait à une ou deux étapes en arrière, mais précédé d’une nuée de Cosaques. À droite, entre Witebsk et Borissov, Wittgenstein accourt à la curée, et Victor le contient au prix des plus rudes efforts. Sur le front s’allonge la Bérésina. Par-delà cette rivière, l’amiral Tchitchagov, venu du sud avec l’armée de Moldavie, a pris Minsk aux Polonais de Bronikovski et va occuper le pont de Borissov.

L’amiral est presque sûr de mettre la main sur Napoléon en personne. Il adresse à ses troupes une proclamation grandiloquente, dans laquelle il donne un signalement complet de l’Empereur, et enjoint l’ordre de lui amener tous les prisonniers « qui sont petits de stature. » C’était compter sans son hôte, et cette proclamation a ridiculisé ce général.

Oudinot avait reçu l’ordre de s’assurer à tout prix du passage de Borissov. Il se hâte vers ce point ; mais une forte avant-garde de l’amiral enlève le pont et la ville, malgré la belle défense de Dombrowski. Les troupes de ce dernier rallient le corps d’Oudinot, suivies par les Russes victorieux. Une vive rencontre se produit à quelques lieues de la Bérésina entre les deux avant-gardes. Les Russes sont brillamment refoulés par Legrand. Ils lâchent pied et sont poussés tambour battant jusqu’à Borissov. Sans essayer de défendre la ville, et sacrifiant des canons, des prisonniers et des équipages, ils repassent en hâte la Bérésina et détruisent aussitôt par l’incendie le pont où la Grande Armée voyait son meilleur espoir de salut. C’était au soir du 23 novembre.

A suivre...

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