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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 17:13

En revenant, Napoléon donna lui-même au maréchal Oudinot l’ordre de se porter en avant, qui fut exécuté aussitôt. L’amiral Tchitchagov, renforcé pendant la nuit, attaquait sur toute la ligne. Contre les huit ou dix mille hommes affamés d’Oudinot et de Ney, il avait au moins trente mille combattants. Dès neuf heures, la forêt fourmillait de tirailleurs russes. La plupart tiraient fort bien et visaient surtout aux officiers. Le maréchal Oudinot ne tarde pas à être blessé, une fois de plus, et remet son commandement à Ney. Le général Candras est tué. Sur la droite où le combat fait rage aussi, Legrand est blessé. De même les généraux Amey, Claparède, Dombrovski, d’autres encore. Le commandant Blattmann tombe d’une balle en pleine poitrine. « Ce serait très joli, si nous étions à la maison, » avait-il dit plaisamment quelques jours plus tôt en agrafant la croix d’honneur qu’on venait de lui remettre ; « mais d’ici-là il y aura bien des shakos vides ! » Et le sien fut un des premiers…

Les Suisses répondent de leur mieux à ce feu meurtrier. Ils ne maintiennent leurs positions qu’avec les plus grands efforts et tout leur monde sur la ligne.

En se prolongeant, la situation devenait critique, car les cartouches commençaient à manquer. Déjà l’on en dépouillait les blessés et les morts, et derrière la ligne de feu plusieurs centaines d’hommes s’étaient retirés, qui ne voulaient pas inutilement s’exposer aux balles ennemies.

Le général Merle était à cheval, deux cents pas en arrière. Legler l’aperçoit, court à lui, expose le fait et demande s’il faut refouler les Russes à la baïonnette.

- Oui, c’est ça, mon ami. Allez, courez et criez en mon nom qu’on cesse le feu et qu’on culbute l’ennemi à la baïonnette ! Je vous ferai tenir des cartouches.

D’autres officiers suisses avaient eu la même idée, et d’un irrésistible élan, parfois battant la charge eux-mêmes, comme le capitaine Rey, de Lausanne, ou traînant de force un tambour sur le front, comme Legler, ils entraînent superbement leurs hommes droits aux Russes, qui reculent de toutes parts.

Mais un régiment de cavalerie les charge à son tour, suivi de masses d’infanterie. Les Suisses sont ramenés sur leurs positions premières, où ils trouvent des munitions. Ils avaient cependant déjà forcé les cavaliers à tourner bride, et chargeant à nouveau l’infanterie, s’étaient ainsi dégagés.

Cependant les Russes font un nouvel effort. Une puissante colonne s’avance, à couvert des bois, entre la route et la Bérésina, en tournant la gauche de la division Merle. Mais ce général a vu le danger, et aussitôt les 600 cuirassiers de Doumerc font à travers bois une charge impétueuse, culbutent la colonne russe et prennent quinze cents ou deux mille prisonniers, dont beaucoup sont blessés. Amenés derrière la ligne de combat, ces pauvres diables se voient aussitôt dépouillés des vivres de leurs havresacs par les Suisses mourant de faim.

Après ce coup de balai des cuirassiers, une courte pause s’établit. On distribue des munitions en abondance, on respire un instant. Ney envoie les Polonais en avant-ligne et sur la gauche.

Renforcés toujours, les chasseurs russes reparaissent partout sous-bois, et le combat en tirailleurs recommence, ardent et meurtrier. Les Polonais tiennent ferme sous ce feu. Puis, décimés, ils plient et sont repoussés sur les Suisses. Ceux-ci rentrent sans hésiter en première ligne. Quand le feu est trop intense, ils forment leurs colonnes, et à grands cris foncent à la baïonnette sur les Russes, toujours d’un seul et même irrésistible élan. Sept fois en tout ils chargèrent ainsi.

Chaque fois les Russes reculent sous le choc sanglant et rude : on croit avoir déblayé la place. Mais les voici qui reparaissent, acharnés dans leur effort. Et cela dure jusqu’à la nuit noire, sans qu’ils puissent gagner du terrain. Sur la droite, devant Legrand et Maison, leur insuccès est le même. Enfin ils se retirent sur Stakhov.

Sur l’autre rive, le maréchal Victor combattait avec autant de bravoure contre des forces très supérieures aussi. Il ne reculait devant Wittgenstein que dans la mesure où il le fallait pour rompre le combat et acheminer à leur tour ses troupes vers les ponts. Là défilaient toujours des troupes d’hommes ignorants de toute la vaillance et de toute l’abnégation déployées par moins de vingt mille braves pour les protéger.

Que de sang abreuvait la neige au loin sur les deux rives ! Que de Suisses en habits rouges étaient tombés ce jour-là sur la terre ennemie pour maintenir la foi jurée et l’honneur de leur nom !

Témoin des hauts faits de nos frères, le général Merle se plut à les reconnaître hautement. Les trouvant réunis à leurs bivouacs de la forêt, au soir de la chaude bataille, il contempla leur petit nombre avec émotion. Trois cents braves étaient là, dont une centaine de blessés, et c’était tout ! Le 4e régiment n’avait plus trente hommes valides, dont un seul de la compagnie des voltigeurs.

Uniformes des Suisses.

Uniformes des Suisses.

« Braves Suisses ! s’écria le général, tous tant que vous êtes, vous méritez la croix d’honneur. Vous vous êtes trop distingués pour ne pas devenir l’objet d’un rapport spécial. Je soutiendrai de tout mon crédit vos droits aux récompenses conquises. »

Quarante-deux décorations pour officiers et seize pour sous-officiers furent annoncées, de la part de l’Empereur, sur le champ de bataille même. Mais par suite de circonstances malheureuses, le décret de Napoléon ne reçut pas une entière exécution. [La remise d’une décoration sur le terrain ne suffisait pas, encore fallait-il que le Journal officiel de l’Empire publie, noms et médailles distribuée pour être pris en compte.]

Le lendemain, le maréchal Ney fit lire un ordre du jour de félicitations et de remerciements aux officiers et aux soldats du 2e corps. Puis les Suisses se préparèrent à quitter ces lieux. Auprès des feux mourants, leurs camarades trop grièvement blessés pour suivre, et qui restaient abandonnés aux Russes et au ciel plus impitoyable, leur dirent un dernier et émouvant adieu. C’était peu de minutes avant que le général Eblé ne fit détruire les ponts de Stoudianka, au-delà desquels étaient restés, surtout par leur faute, des milliers de traînards dont le sort fut épouvantable.

À suivre…

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1 novembre 2015 7 01 /11 /novembre /2015 17:28

En attendant le gros de son corps d’armée, le maréchal s’occupa durant la nuit de faire reconnaître les passages de la Bérésina en aval et en amont de la ville. À trois lieues en amont, entre Stoudianka et Brilli, il existait un gué bien connu dans la contrée, et utilisé deux jours auparavant par des Polonais en retraite et par la brigade de cavalerie Corbineau, qui rejoignaient, venant de l’ouest, le corps d’Oudinot.

Informé de ces circonstances, le maréchal s’empressa d’en faire part à l’Empereur, qui lui dépêcha aussitôt les généraux Eblé, Jomini et Chasseloup, avec quatre cents soldats du génie et ce qu’on possédait encore de matériel et d’outils.

Pour tromper l’ennemi et le fixer devant Borissov, une partie des pontonniers fut laissée là et fit mine d’y préparer le rétablissement du passage. D’autre part des démonstrations furent opérées en aval. Pendant ce temps le gros des pontonniers gagnait Stoudianka et s’y mettait fiévreusement au travail, en dissimulant le plus possible son activité. Avant tout, il fallait gagner du temps.

Toutes ces manœuvres réussirent. L’amiral Tchitchagov, fermement persuadé que Napoléon allait tenter le passage à Borissov ou vers Ukholoda, en aval, prit position en face, avec toutes ses forces, sauf quelques faibles détachements qui observaient la Bérésina plus au nord, vers Stakhov et Brilli, sous les ordres du général Tchaplitz.

Pendant la nuit du 25 au 26, le 2e corps et les quelques troupes qui s’y étaient jointes gagnaient à leur tour la contrée de Stoudianka-Weselovo. On marchait dans le plus grand silence. Défense de quitter le rang ou d’allumer du feu. Avant le jour, on s’arrêta sur la rive de la Bérésina, assez élevée en ce lieu. L’artillerie y fut mise en position pour protéger le travail.

Un escadron de cavalerie traversa la rivière à gué, chaque homme ayant un voltigeur en croupe. Puis le 11e d’infanterie passa en radeau. Il n’en fallut pas plus, avec quelques coups de canon, pour faire disparaître les Cosaques restés encore en vedette sur la rive droite.

À sept heures du matin, l’Empereur était sur place. Et saluant Oudinot : « Eh bien ! C’est vous qui serez mon serrurier pour m’ouvrir ce passage ! », Ajouta-t-il en plaisantant. Un silence profond l’accueillit dans la troupe. Il parut impatienté à la longue du retard survenu dans la construction des ponts, qu’il s’imaginait devoir aller plus vite. Une maison voisine, comme d’autres à demi démolie par les pontonniers qui en utilisaient les matériaux, fut incendiée et Napoléon se chauffa avec sa suite à ce foyer improvisé.

La Bérésina, profonde en cet endroit d’un à deux mètres, n’est pas très large. Mais les abords immédiats en sont bas, noyés, presque impraticables. La longueur des ponts en dut être augmentée d’autant. Dans l’eau qui charriait de grands glaçons, les pontonniers, admirables d’endurance et de dévouement, travaillaient sans répit. Beaucoup plongeaient jusqu’aux épaules ; et si l’un d’eux tombait d’épuisement, il s’abandonnait stoïquement à la mort.

Napoléon, silencieux, assista toute la matinée à ce travail. Le pont supérieur fut prêt vers une heure, et aussitôt le 2e corps reçut l’ordre de passer. À la tête du pont, l’Empereur inspecta le défilé des soldats, les encourageant parfois d’un mot. Ils l’acclamaient de retentissants vivats. Quand ce fut le tour de la division Merle, Napoléon demanda au général.

- Êtes-vous content des Suisses ?

- Oui, Sire ; et s’ils attaquent avec autant de bravoure qu’ils savent offrir de résistance à l’ennemi, Votre Majesté en sera satisfaite.

- Je le sais, répondit Napoléon, ce sont de braves soldats.

Les quatre régiments étaient alors réduits à autant de petits bataillons inégaux, d’un effectif total de douze cents hommes environ. Le vieux colonel Raguettly était si faible, qu’il dut rester en arrière à Borissov. Plusieurs de ses officiers lui offrant de s’occuper de lui, afin qu’il pût continuer sa route, en eurent cette belle réponse : « Messieurs, d’autres devoirs plus impérieux vous attendent, et si le passage réussit, comme je l’espère, nous nous reverrons bientôt. » Les colonels de Castella, de Graffenried et d’Afry, blessés ou malades, étaient en congé. À leur place commandaient les chefs de bataillon Blattmann (Zoug), Vonderweid (Fribourg), Weltner (Soleure) et Imthurn (Schaffhouse).

La rive où débouchaient les troupes d’Oudinot formait une plaine unie et très marécageuse à droite. À gauche, elle était recouverte d’une forêt étendue, coupée de clairières et de quelques marais. Deux routes se joignaient là : celle de Weselovo à Zembin-Kamen-Wilna, qui traversait les marécages, et celle de Borissov à Zembin, par Stakhov, qui courait parallèlement à la Bérésina à travers la forêt.

C’est par cette dernière route que Tchitchagov avait, le matin, retiré ses avant-postes. L’après-midi, lorsque le passage des Français eut commencé, les Russes reparurent à la lisière de la forêt de Stakhov, devant Brilli. Ils n’étaient pas en forces et reculèrent devant les soldats d’Oudinot. La forêt fut occupée presque sans combat. Les Français s’avancèrent ainsi jusqu’à peu de distance de Stakhov, et mirent des canons en batterie, d’autre position favorable.

Sur les ponts mêmes, le défilé continuait lentement. Outre l’inévitable encombrement des abords immédiats, il survint des accidents qui nécessitèrent des réparations assez longues, en particulier dans la nuit du 26. Dans la soirée, deux cent cinquante canons avaient passé, suivis du résidu de quelques corps.

La jeune garde passa le lendemain, puis l’Empereur et la vieille garde. Ces troupes occupèrent une position de réserve non loin du débouché des ponts, près de Brilli, de manière à pouvoir soutenir soit Oudinot contre l’amiral, soit Victor contre Wittgenstein sur la rive gauche, en arrière de Stoudianka.

La journée du 27 s’écoula dans une tragique attente. Les Russes, sur la rive droite, ne bougeaient pas, échangeant à peine quelques coups de feu aux avant-postes. Ils attendaient Koutouzoff, qui allait enfin les rejoindre par Borissov et poussait des renforts devant lui.

Du côté français, les soldats souffraient le martyre de la faim. Le train des équipages était resté tout entier sur la rive gauche et les distributions ne pouvaient avoir lieu. Le capitaine de Schaller raconte à ce propos comment il fit une soupe de neige fondue et d’un morceau de chandelle, et la partagea avec son frère cadet, qui disparut dans la mêlée du lendemain.

La température redevint glaciale, bien qu’il neigeât abondamment. Les mains des hommes se prenaient aux canons des fusils. On frissonnait devant les feux de bivouac. L’Empereur, qui inspectait la ligne, s’arrêta auprès d’un de ces feux et s’entretint avec les officiers suisses. Il parut sombre et absorbé. Le roi Murat, qui l’accompagnait, causait avec enjouement.

Aux avant-postes, à cinquante pas des Russes, les officiers veillaient debout, appuyés aux troncs des sapins. Les hommes dormaient sur la neige, la tête sur le sac, la main sur le fusil, serrés les uns aux autres pour ne pas mourir de froid. Une attaque des Russes pouvait se produire à tout instant. Et que réservait le lendemain, dans une situation si pleine de dangers immenses ?

Le grondement du canon commença, le 28 au matin, à distance. Les Russes avançaient avec vigueur, des deux côtés de la rivière. Les Suisses se trouvaient en ligne avancée et occupaient un léger renflement de terrain, à cheval sur la route de Stakhov. C’était la clef de la position, puisque la Bérénisa à gauche et des marais à droite rendaient presque impossible l’attaque sur les flancs. Nos anciens comprirent donc qu’ils occupaient là un poste d’honneur. Ils se promirent de justifier la confiance mise en eux. Se donnant mutuellement la main, ils jurèrent de se battre comme les vieux Suisses. Ils convinrent aussi que personne, sinon les blessés, ne quitterait les rangs, et que ceux qui seraient atteints légèrement prendraient soin d’accompagner à l’ambulance leurs camarades grièvement blessés. Sauf cela, on ne s’en occuperait point.

Soudain un chant populaire religieux vole de bouche en bouche, s’élève en ondes graves et plane sur la ligne. En cette minute émouvante où tous ces braves regardaient la mort en face, ce fut un sursum corda ! [Haut les cœurs !], semblable à la prière de combat des vieux Confédérés. Sur la demande du commandant Blattmann, le lieutenant Legler avait entonné son chant favori :

« Unser Leben gleicht der Reise

Eines Pligers in der Nacht… »

[Ce chant, dont la valeur poétique n’est pas grande, compte plusieurs strophes. Le Dr Maag, Schicksale der Schweizer-regimenter, en donne quatre seulement, dont voici une traduction presque littérale.](Je ne connais pas la mélodie, peut-être est-elle un peu comme le ranz des vaches pour les Alémaniques ?)

Notre vie est le voyage – d’un pèlerin dans la nuit.

Chacun porte dans sa voie – quelque tourment avec lui.

Mais soudain la nuit s’éclaire – l’ombre épaisse disparaît,

Et l’homme accablé d’un faix – trouve moindre sa misère.

Poursuivons donc notre route – d’un cœur jamais abattu,

Car en des hauteurs sereines – il est pour nous un bonheur.

Courage, en avant ! chers frères, - quittez, tous le noir souci !

Demain encore sur la terre – le soleil gaîment luira.

Un brin de petites histoires dans la grande Histoire. [9]

L’Empereur, en reconnaissance, passa non loin un moment plus tard. Avait-il entendu peut-être ce chant du cygne de tant de braves ? Arrivé aux avant-postes du 4e régiment, il tourna bride « assez rapidement. » l’instant d’après un boulet russe passait, presque à ras des têtes, au-dessus d’un groupe d’officiers suisses. La bataille s’engageait.

.

A suivre...

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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 17:42

Les Suisses à la Bérésina.

L’armée de Gouvion Saint-Cyr n’avait pas encore quitté ce théâtre de tant de luttes, qu’elle dut reprendre les armes. Non plus contre Wittgenstein, qui n’éprouvait aucune envie de forcer le passage de la Duna sous le feu d’une nombreuse artillerie ; mais bien contre Steinheil. Un nouveau et sanglant combat eut lieu le 20 octobre sur la gauche française. Les Russes y furent chassés de leurs positions et laissèrent deux ou trois mille hommes tués, blessés ou prisonniers.

Blessé lui-même d’une balle au pied, depuis la bataille du 18, le maréchal Saint-Cyr remit le commandement de l’armée au général Merle. Les Bavarois, sous le général de Wrede, tirèrent de leur côté, avec la brigade de cavalerie Corbineau. Le 2e corps prit la direction du sud-est, poursuivi par la cavalerie russe, mais faisant la meilleure contenance.

D’une part il se rapprochait ainsi de la route suivie par Napoléon, d’autre part du 9e corps (maréchal Victor). La jonction eut lieu le 30 octobre.

Resté jusqu’alors en réserve sur la gauche de la Grande Armée, ce corps était à peu près intact et comptait vingt à vingt-cinq mille hommes. Victor aurait pu, semble-t-il, s’opposer victorieusement, avec toutes ses forces, au général Wiitgenstein, qui lui offrit la bataille le lendemain, vers Tchasniki. Il préféra ne pas s’engager à fond et profita de la nuit pour reculer dans la direction d’Orsza.

Quelques jours plus tard, le maréchal Oudinot, à peu près guéri de sa blessure et informé de la retraite de Saint-Cyr, vint reprendre le commandement de son corps. Par malheur, comme il arrivait souvent parmi les maréchaux de Napoléon, Victor et Oudinot ne purent tomber d’accord sur les opérations à entreprendre. Ils se séparèrent pour agir dès lors chacun à sa guise. Ce qu’il en résulta de plus clair, ce furent des marches et contremarches aussi harassantes qu’inutiles, coupées de quelques engagements. Dans l’un d’eux, une bombe tomba sur le front d’un bataillon suisse, tout près, dit-on, du général Merle. Un grenadier vaudois se jeta sur la bombe et en arracha la mèche fumante.

Depuis un mois le corps d’Oudinot battait ainsi en retraite. À un bel automne, l’hiver, comme il arrive en ces climats, avait succédé brusquement. Dès le 6 novembre il était dans toute sa rigueur presque sibérienne. La neige et le froid s’ajoutant aux fatigues et aux privations, le 2e corps se trouvait dans un triste état. Mal vêtu, mal chaussé, plus mal nourri encore, il était réduit à un peu plus de la moitié de l’effectif qu’il avait en quittant Polotzk, soit à sept ou huit mille hommes. Cependant le moral était bon, excellent même suivant certains témoignages, et ces soldats ont montré là un exemple du plus difficile des courages, qui n’est pas celui de se jeter impétueusement dans la mêlée.

Depuis un mois aussi se déroulait le drame gigantesque de la grande retraite de Moscou. Ouvrant parfois sa route en combattant, harcelée par l’ennemi, désorganisée presque entièrement, la Grande Armée périssait de faim, de froid, de la plus effrayante misère. Ce n’était déjà plus qu’une foule pitoyable que son instinct poussait vers l’Occident, vers le refuge si lointain encore. Et sur cette cohue, les triples tenailles des armées russes allaient se resserrant.

Devant ce spectacle navrant, ils n’en croyaient pas leurs yeux, les soldats d’Oudinot et de Victor, quand ils entrèrent en contact, autour d’Orsza, avec les premiers débris de la Grande Armée. Ils pensaient voir venir du renfort, car on leur avait naturellement caché la situation ; et sous leurs regards étonnés passaient, dit J. de Schaller, « un bissac sur l’épaule, un long bâton à la main, couvert de guenilles, fourmillant de vermine et livrés à toutes les horreurs de la faim. Ces malheureux, minés par la fièvre, noircis par la fumée des bivouacs, les yeux caves et éteints, les cheveux en désordre, la barbe longue et inculte, nous inspiraient la plus profonde pitié. Alors seulement nous comprîmes que nos deux corps d’armée devaient à eux seuls contenir les trois armées russes et sauver la fortune de l’Empereur. Loin de nous effrayer, cette pensée nous remplit d’un courage inébranlable et fit de tous nos hommes des héros. »

Un autre témoin, le sergent Bourgogne, nous montre, dans un saisissant croquis, la Grande Armée peu avant le passage de la Bérésina. La longue colonne passe dans un silence impressionnant. En tête, les princes et les généraux, la plupart à pied, font escorte à l’Empereur vêtu de fourrures, qui s’avance un bâton à la main.

En ce moment, la situation de l’armée était la suivante. Koutouzoff la poursuivait à une ou deux étapes en arrière, mais précédé d’une nuée de Cosaques. À droite, entre Witebsk et Borissov, Wittgenstein accourt à la curée, et Victor le contient au prix des plus rudes efforts. Sur le front s’allonge la Bérésina. Par-delà cette rivière, l’amiral Tchitchagov, venu du sud avec l’armée de Moldavie, a pris Minsk aux Polonais de Bronikovski et va occuper le pont de Borissov.

L’amiral est presque sûr de mettre la main sur Napoléon en personne. Il adresse à ses troupes une proclamation grandiloquente, dans laquelle il donne un signalement complet de l’Empereur, et enjoint l’ordre de lui amener tous les prisonniers « qui sont petits de stature. » C’était compter sans son hôte, et cette proclamation a ridiculisé ce général.

Oudinot avait reçu l’ordre de s’assurer à tout prix du passage de Borissov. Il se hâte vers ce point ; mais une forte avant-garde de l’amiral enlève le pont et la ville, malgré la belle défense de Dombrowski. Les troupes de ce dernier rallient le corps d’Oudinot, suivies par les Russes victorieux. Une vive rencontre se produit à quelques lieues de la Bérésina entre les deux avant-gardes. Les Russes sont brillamment refoulés par Legrand. Ils lâchent pied et sont poussés tambour battant jusqu’à Borissov. Sans essayer de défendre la ville, et sacrifiant des canons, des prisonniers et des équipages, ils repassent en hâte la Bérésina et détruisent aussitôt par l’incendie le pont où la Grande Armée voyait son meilleur espoir de salut. C’était au soir du 23 novembre.

A suivre...

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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 18:02

La matinée du lendemain s’écoulait, et les Français s’étonnaient de ne pas voir encore les Russes renouveler leur attaque, quand arriva la nouvelle de l’approche d’un corps ennemi par la gauche de la Duna, en aval de Polotzk. C’était le corps du général Steinheil, qu’une brigade de cavalerie française, détachée de ce côté avec les Bavarois, était incapable de contenir, vu la disproportion des forces.

Ce corps menaçant de couper les lignes de communication et de retraite du maréchal Saint-Cyr, il fallut prélever des renforts sur les divisions éprouvées par les combats de la veille, et les envoyer rapidement de ce côté-là. Le général de brigade Amey, un Fribourgeois, en reçut le commandement.

Il n’était désormais plus possible de tenir longtemps encore dans Polotzk. Si le maréchal, d’autre part, faisait mine de quitter ses positions, il aurait bientôt tous les Russes de Wittgenstein et de Jachwil sur les bras. On attendit la nuit, pour effectuer une retraite dérobée. Par une chance heureuse, dès quatre heures un épais brouillard vint noyer toute la vallée.

Tandis que les troupes du général Amey réussissaient, par une résistance opiniâtre, à contenir le corps de Steinheil à une lieue de Polotzk seulement, en ville la retraite commençait en silence. Par l’un des ponts, l’artillerie entière passait le fleuve ; par les deux autres, ce qui restait de cavalerie et les troupes à pieds. La division Merle couvrait la retraite.

Bien des subdivisions avaient ainsi successivement évacué leurs postes de combat et passé la Duna, lorsque, vers huit heures, par suite d’un ordre irréfléchi, les derniers soldats de Legrand mirent en se retirant le feu à leurs baraquements. Ce fut comme un signal. Sûrs de la retraite des Français, les Russes accoururent à l’attaque. Ils furent vivement repoussés et se replièrent. Mais leur artillerie en demi-cercle ouvrit sur la ville un feu intense. Bientôt les maisons, toutes de bois, flambent dans la nuit ; la ville est comme un seul brasier d’où les habitants s’enfuient, éperdus. Sur les remparts, les défenseurs repoussent tous les assauts des Russes, qui cherchent maintenant à tourner la ville par les rives du fleuve, afin de barrer l’entrée des ponts.

Dans leurs efforts, les assaillants rivalisaient du plus magnifique courage avec les défenseurs. Arrêtés par des palissades et des tranchées, la houle furieuse des Russes déferlait un moment sous les balles, puis d’un élan nouveau revenait sur l’obstacle, - avec quel mépris de la mort ! Simplement armés de piques, les milices de Pétersbourg, que les Français nommaient « les hommes à grandes barbes, » se faisaient remarquer par leur courage fanatique. Rien n’y fit. Les défenseurs de la ville – Suisses, Hollandais et Croates de la division Merle, auxquels Saint-Cyr rend le plus bel hommage – étaient à la hauteur de leur lourde tâche.

Vers minuit, le colonel d’Affry entreprit une sortie avec tout son régiment, pour reprendre aux Russes le pont principal de la Polota qu’on avait négligé de détruire. Ce fut, dit Saint-Cyr, le point où les Russes montrèrent le plus d’intrépidité. Pendant une heure et demie d’un violent combat, à la tragique lueur des flammes, le régiment se maintint en possession du pont. Il ne se retira que sur un ordre formel, afin de couvrir, dans la ville embrasée, les derniers échelons de la retraite.

Rassemblé ainsi comme arrière-garde, ce régiment ne peut plus empêcher les Russes de pénétrer dans la ville. Mais il leur cède pas à pas, toujours combattant, se dégageant parfois à la baïonnette, au sein de la fournaise ardente. Enfin il arrive aux ponts. Deux sont déjà détruits et le troisième va se rompre. Le commandant Bleuler, de Zurich, qui reste le dernier sur l’autre rive, ne peut plus y passer à cheval. Se jetant à l’eau, il passe à la nage, mais sa monture est tuée sous lui.

Ce combat de nuit dans les flammes, presque unique dans les annales de la guerre, coûtait au 4e régiment trente-cinq officiers et quatre cents soldats tué ou blessés. Mais il valut aux soldats suisses une nouvelle réputation de vaillance, que, après les généraux Saint-Cyr et Merle, Napoléon a consacrée, dans le vingt-huitième bulletin de la Grande Armée, en ces termes : « La division suisse s’est fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure. » Plusieurs officiers, et parmi eux les colonnels Raguettly, de Castella et d’Affry, et un certain nombre de soldats furent décorés pour leur conduite glorieuse.

Les Russes eux-mêmes admirèrent cette défense, qu’ils n’avaient vaincue qu’en sacrifiant dix mille hommes et six généraux. Dans un grand banquet donné par Wittgenstein à ses officiers pour célébrer la prise de Polotzk, ce général chevaleresque, dit Schaller, « après avoir loué hautement la belle conduite des Suisses, porta la santé du brave Gouvion Saint-Cyr et de son armée. Son toast fut couvert d’acclamations, et un parlementaire vint le lendemain apporter au maréchal l’expression de son admiration pour cette héroïque défense. »

Dès ce jour, la grande retraite commençait aussi pour le 2e corps. Mais la déroute générale ne l’engloba qu’après les combats de la Bérésina, où les Suisses se surpassèrent encore.

Un brin de petites histoires dans la grande Histoire. [7]
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29 octobre 2015 4 29 /10 /octobre /2015 17:19

Leur impatience de se mesurer enfin avec les Russes fut telle qu’ils outrepassèrent leur consigne. Vers 4 heures, les têtes de colonnes du prince Jachwil, formant la droite russe, débouchèrent avec force, sous la protection d’une puissante artillerie, en face des deux régiments suisses rangés en bataille. Au premier coup de canon, dix grenadiers avaient roulé à terre. Trois étaient tués. Les voltigeurs, qui étaient en avant en tirailleurs, se replièrent devant les colonnes épaisses des Russes. Aussitôt les deux régiments s’ébranlèrent vers l’ennemi, se déployant pour moins souffrir du feu de l’artillerie. Sous leur intense fusillade, les colonnes russes s’arrêtèrent ; mais derrière elles une nombreuse cavalerie débouche au galop. Prestement les « habits rouges » se forment en masses et, d’une salve meurtrière, l’arrêtent à soixante-dix pas.

Par la gauche et la droite des Russes, de nouvelles forces entraient en ligne, et la situation des deux régiments devenait si périlleuse, que le général Merle leur fit porter l’ordre de battre en retraite. Mais les Suisses étaient trop engagés pour reculer alors. Afin de se donner de l’air, ils formèrent des colonnes d’assaut et attaquèrent à l’arme blanche ; car, suivant le mot d’un des héros de cette journée, le capitaine vaudois Louis Bégos, « l’attaque à la baïonnette était le moyen le plus prompt et le plus énergique pour reprendre l’avantage. »

C’est sur ces entrefaites que l’aigle du 2e régiment fut sauvée par Bégos. Il venait de la prendre des mains défaillantes du porte-drapeau, blessé grièvement, et allait la confier à son jeune frère Frédéric, sous-lieutenant au même régiment. Mais le capitaine thurgovien Muller, que Bégos avait auparavant suspecté de couardise, s’en saisit et s’élance aussitôt devant le front du régiment qu’il appelle à le suivre. À cinquante pas des Suisses, il tombe frappé à mort.

Pour sauver l’aigle, honneur du régiment, le capitaine Bégos rampe sous la grêle des balles jusqu’au corps de son camarade, retire à grand-peine l’étendard que celui-ci recouvrait, et revient toujours rampant. Il échappe ainsi à une mort presque certaine.

Il fallut cependant songer à reculer.

Ce fut beau comme la retraite de Marignan, de cette beauté très haute des luttes épiques, où l’homme le plus ordinaire trouve en lui l’âme d’un héros.

Assaillis par au moins quinze mille Russes, les Suisses et les Croates, qui avaient suivi le mouvement par la gauche, se retirent sous un feu d’enfer, par échelons et au pas d’exercice, tenant en respect l’ennemi. Soudain la cavalerie russe les charge derechef à grands cris. Aussitôt les carrés se reforment en ordre parfait. La trombe arrive jusque sur les baïonnettes. Les chevaux bondissent, se cabrent, rebondissent comme pour franchir la muraille d’acier qui les arrête. Vains efforts. La cavalerie fait enfin volte-face, court se reformer en arrière. L’artillerie et l’infanterie, qu’elle a démasquées à nouveau par ce mouvement en profitent pour recommencer leur feu sur les Suisses au coude à coude, qui reculent en combattant toujours.

Une troisième fois encore, toute la cavalerie de Jachwil se précipite sur nos braves. Les rangs s’éclaircissent. On serre au centre. L’héroïque troupe ne forme bientôt plus qu’une masse qui va ployer sous la rafale de fer et de feu, quand la voix puissante du vieux colonel Raguettly domine par deux fois le tumulte : « Soldats, tenez ferme ! Ne cédez pas, tenez ferme ! » Épuises par ce combat qui dure depuis bientôt deux heures, ces hommes, galvanisés à cet appel, font un suprême effort et repoussent cette charge. Ils atteignent enfin le ravin de la Polota qui les met à couvert.

Pendant ce temps, le 4e régiment suisse venait se placer devant les remparts pour recevoir sous son feu l’infanterie ennemie. Il était temps. Beaucoup de Russes avaient réussi, malgré une canonnade terrible, à gagner le ravin inférieur de la Polota en poussant de ce côté dans la Duna les Croates et quelques Suisses, soit l’extrême gauche de la brigade, partiellement rompue par la cavalerie grâce à une ruse de guerre, au dire de Bégos*.

* C’est sans doute à propos de cette reculade, que le général baron de Marbot, dans le tome III de ses Mémoires (page 112), accuse les deux régiments suisses (et la légion portugaise) d’avoir fui devant les Russes jusque dans les eaux de la Duna, plaçant ce fait à la date du 17 août, soit lors de la première attaque des lignes françaises sous Polotzk par les Russes. Or, ce jour-là, les Suisses étaient de réserve et n’entrèrent pas en ligne de combat. Il y a donc, en tout cas, erreur de date. Mais il y a aussi erreur de fait. Même en admettant, comme nous le faisons, qu’il s’agisse du combat du 18 octobre, il ne saurait être question, à cause de la concordance de tous les témoignages autorisés, d’admettre un seul moment la version d’une fuite des deux régiments suisses engagés à ce moment. Leur retraite si ferme étonna même les officiers russes et provoqua l’admiration de tous ceux qui en furent spectateurs.

Nous n’aurions pas relevé ce point, après la réponse si documentée faite à ce passage des Mémoires par le colonel Lecomte, dans son ouvrage spécial (Les Suisses au service de Napoléon Ier), si la valeur littéraire incontestable de l’ouvrage du brillant général ne semblait, aux yeux de nombreux lecteurs, garantir pleinement sa valeur historique, beaucoup moindre en réalité.

Marbot avait contre les Suisses un parti-pris évident. – Non seulement, par exemple, il ne souffle mot de la part si grande prise par eux au rétablissement de l’ordre, après le raid audacieux des cavaliers russes dans les lignes françaises, au soir du 18 août, mais il énumère les Suisses parmi les premiers fuyards dans la panique, - ce qui est une affirmation tout à fait sans fondement. Ailleurs il tait complètement leur belle conduite sous Polotzk, le 18 octobre ; et pour leur retraite de nuit, le 19, il ne trouve pas un mot, pas une allusion. Chose plus étrange encore, il ne fait aucune mention de leur superbe sacrifice au passage de la Bérésina. Il y était pourtant, comme à Polotzk, et il a pu voir de ses yeux. D’ailleurs l’historien Thiers n’en dit pas davantage.

Marbot découvre son parti-pris quand il déclare (III, 227) que… « les troupes des alliés restèrent toujours médiocres, et ce furent elles qui, pendant la retraite, portèrent le désordre dans la Grande Armée. » Sans vouloir retourner cette proposition, on peut affirmer que la bravoure et la discipline ne furent nullement l’apanage des seuls troupiers français. Polonais et Bavarois, Allemands et Croates, Italiens et Hollandais, tous, comme les Suisses, se sont distingués à l’occasion de la manière la plus avantageuse. Aussi est-il grandement injuste d’accuser les non-Français, comme Marbot l’a fait. Le marquis de Chambray (Expédition de Russie, III, p. 72) remarque d’ailleurs expressément « que plus des trois quarts des troupes qui combattirent à la journée de la Bérésina étaient des troupes étrangères. »

Déjà l’infanterie ennemie escaladait la pente opposée du ravin, sous les retranchements qui formaient de ce côté l’enceinte de la ville.

Arrivés aussi près du but, les Russes s’y accrochèrent avec acharnement, et un dernier et furieux combat se déroula sur ce point. Une première fois repoussé, l’assaut fut recommencé encore ; mais enfin il échoua devant la ténacité égale des Suisses et des Croates. À la faveur de la nuit tombante, les Russes se replièrent vers les bois. Ils laissaient quinze cents cadavres aux abords de la Polota et des remparts de la ville.

Profitant de cette retraite, quelques cents volontaires suisses furent en avant des lignes relever les blessés pour qui l’on craignait, avec raison, la visite nocturne des Cosaques. D’autre part le capitaine Forrer apercevant des Bavarois, 200 à 300 environ, qu’une escorte russe emmenait prisonniers, se porta rapidement vers eux avec une poignée de grenadiers et les délivra.

Quels vides dans les rangs au soir de cette ardente bataille ! Au total, les deux régiments suisses engagés avaient perdu 450 tués et 700 blessés environ, dont une cinquantaine d’officiers, soit plus de la moitié de l’effectif ! Parmi les officiers tués, on relève les noms des Vaudois Gross, Boisot, Lombardet, et parmi les blessés Ganty, qui mourut plus tard de ses blessures à l’hôpital de Wilna, de Camarès, Besencenet, Grivat, Pingoud, Melune, de Belmont, de Riaz.

La nuit suivante fut tranquille. On se remettait de part et d’autre, dans l’attente d’une prochaine reprise de la lutte.

A suivre...

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28 octobre 2015 3 28 /10 /octobre /2015 18:19

Seconde bataille de Polotzk. Un grand jour des régiments suisses.

Pendant ce temps que devenait le centre de la Grande Armée, sous le commandement direct de l’Empereur ? Sans nous attarder sur ce point, qui ne rentre pas dans notre sujet, puisque les Suisses n’allèrent pas à Moscou, il convient cependant de rappeler les grands événements survenus sur le principal théâtre de la guerre.

La possession de la Duna entre Dvinsk et Witebsk assurant son flanc gauche, Napoléon poussa son armée dans la direction de Smolensk. Traversant le Dniepr, il manœuvra pour envelopper les Russes par leur gauche. Ce plan échoua, grâce à la résistance opiniâtre que lui offrit Smolensk. Pendant deux jours il couvrit en vain la ville du feu de sa formidable artillerie ; en vain il commanda de meurtriers assauts. Smolensk ne tomba que lorsque ses derniers défenseurs l’abandonnèrent aux flammes d’un terrible incendie, prélude de celui de Moscou (18 août).

Une fois de plus Barclay de Tolly put donc opérer sa retraite et l’éternelle poursuite recommença sur la route de Moscou. On sait comment, vingt jours plus tard, Koutouzoff, le « le vieux Koutouzoff, » ainsi que Napoléon l’appelait avec quelque dédain, devenu généralissime des Russes, accepta enfin la bataille à Borodino, près des sources de la Moscowa, et ce que fut cette mêlé formidable de 250 à 300'000 hommes, dont un quart resta blessé ou mort sur le champ de carnage.

Huit jours après, l’Empereur était au Kremlin. Dans son illusion profonde, il croyait la Russie à ses pieds. Puis Moscou brûla presque entière, au lendemain de l’entrée des Français, et fut mise au pillage. Aux ouvertures de Napoléon pour amorcer des négociations de paix, le tsar répondit par le silence. Enfin la retraite commença, après un mois d’attente vaine, le 18 octobre.

Au moment où Napoléon quittait Moscou, la bataille, engagée depuis deux jours, faisait rage autour de Polotzk.

Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, en prévision d’une retraite, avait fait évacuer complètement les hôpitaux et improviser un troisième pont sur la Duna. Sur la rive gauche de ce fleuve, on avait établi de fortes batteries qui prenaient en écharpe l’approche des remparts. Sauf quelques escadrons, la cavalerie passa la Duna pour couvrir les derrières de l’armée. L’effectif approchait encore de 20'000 hommes.

L’ennemi – 40 à 50'000 hommes – s’avançait déjà. Les 16 et 17 octobre eurent lieu de vifs combats d’avant-postes. Sur la route de Witebsk, à une quarantaine de verstes, le général Maison commandait un fort détachement combiné de cavalerie et d’infanterie. Il dut se replier devant un gros parti de Russes qui formait l’extrême gauche de Wittgenstein. Le 3e régiment suisse (de Graffenried) soutint avec une très belle fermeté cette longue retraite, quoiqu’il fût harcelé par la cavalerie ennemie. Le 18 dans l’après-midi, quand ce régiment rentra dans la place, il prit position sur les remparts, que les Russes s’apprêtaient à assaillir le soir même.

Avant de retracer les phases principales de la bataille furieuse du 18 octobre, rappelons un autre trait de bravoure des Suisses.

À une grande lieue à l’ouest de Polotzk étaient la chapelle et le cimetière de Ropna. Les deux routes de Pétersbourg et de Riga à Polotzk se joignent en ce lieu. Un mur solide entourant le cimetière en faisait un point d’appui résistant et d’autant plus précieux qu’il commandait les routes.

Une compagnie du 1er régiment (Raguettly) occupait ce poste le 17, dans l’après-midi, lorsqu’elle fut attaquée par des forces supérieures. Elle tint bon jusqu’à épuisement des munitions, puis s’ouvrit un chemin à la baïonnette et battit en retraite. Vers le soir, le capitaine Gilly de Lucerne, à la tête d’environ 300 grenadiers du dit régiment, reprit cette position, « après une charge brillante, » suivant les mots de Saint-Cyr.

La possession de ce point était indispensable aux Russes pour s’approcher de Polotzk. Aussi, à la nuit close, deux régiments de chasseurs essayèrent de reprendre à leur tour ce cimetière. S’approchant sous-bois et en silence jusqu’à une demi-portée de pistolet, ils se jetèrent brusquement à l’attaque. Nos grenadiers n’eurent que le temps de s’abriter derrière les murs et de les recevoir par un feu meurtrier. Mais bientôt, entourés, pressés de tous côtés, ils n’eurent plus guère la possibilité de charger leurs armes, et se défendirent à coups de crosse et de baïonnette. Ce fut une mêlée effroyable, un corps à corps dans la nuit noire, où l’on s’empoignait pour se reconnaître avant de frapper. Les grenadiers furent là les dignes descendants des héros de St-Jacques. Suivant le mot superbe du sergent Blaser, massacré aux Tuileries, « les Suisses ne rendaient les armes qu’avec la vie. » Ils ne purent être délogés à aucun prix.

La moitié de ces vaillants jonchait déjà le sol, quand les survivants, chargeant avec fureur, s’ouvrirent un chemin pour regagner Polotzk. Beaucoup d’entre eux étaient blessés. Le capitaine Gilly tomba un des derniers.

À onze heures du soir, devant le bataillon réuni et tout le corps d’officiers de la brigade, les honneurs funèbres furent rendus par les grenadiers à leur valeureux commandant.

Ce n’était qu’un prélude aux combats du lendemain.

Au matin du 18, le maréchal attendait l’attaque principale de ses positions par le nord et l’ouest. Il avait placé à droite la division Legrand, au centre la division Maison, toutes deux en-deçà de la Polota. Au-delà de cette rivière, par contre, à la gauche du front de bataille, se trouvaient les 1er et 2e régiments suisses et les Croates de la division Merle. Le 123e hollandais et le 4e suisse occupaient les remparts de la ville. Le 3e suisse, nous l’avons vu, ne rentra que dans l’après-midi.

Le front ouest de Polotzk était le plus malaisé à attaquer. Non seulement il était pris en flanc par les batteries de la rive gauche, mais il était renforcé de solides ouvrages, et le ravin de la Polota en défendait l’accès immédiat. Désireux d’y attirer et d’y fixer son ennemi, le maréchal Gouvion Saint-Cyr y avait placé en évidence les 3 régiments sus-indiqués, forts d’un millier d’hommes en moyenne. Se conformant aux instructions reçues, le général Merle avait donné l’ordre de ne pas sortir des lignes, et de défendre les redoutes élevées en avant de la Polota.

La première attaque sérieuse des Russes se produisit cependant tout à l’opposé, où il n’y avait que de faibles ouvrages et très peu de troupes. Par un mouvement rapide, le maréchal amena sur ce front les divisions Legrand et Maison. La première occupait l’espace situé entre la Polota, qui couvrait sa gauche, et le marais impraticable de Wolow. La deuxième avait sa gauche sur ce marais et sa droite sur la route de Witebsk. Les Bavarois étaient principalement sur les derrières.

Vers onze heures du matin la bataille se donnait fortement sur le front est. Pendant toute la journée huit ou dix-mille Français y tinrent en échec plus de vingt mille Russes. Les redoutes furent prises et reprises plusieurs fois, mais les Russes n’avancèrent guère.

Sur la gauche, rien ne s’était produit encore, qu’un échange de coups de feu à distance. Déjà l’après-midi s’avançait, et les Suisses se demandaient si cette bataille aussi finirait sans qu’ils y eussent pris part. ils brûlaient de se signaler à l’égal de leurs frères d’armes français ou bavarois et de soutenir leur antique réputation militaire.

A suivre...

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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 16:38

Entre les marécages qui couvraient une partie du front ouvert de Polotzk, un ou deux régiments de cavalerie russe réussirent à se couler, et par là, ainsi qu’une trompe ils pénétrèrent dans les lignes françaises. Rien ne tenait devant eux, ni cavalerie, ni infanterie; les canons même furent pris, et la panique aidant, c’était sur ce point-là une fuite éperdue. Gouvion Saint-Cyr lui-même faillit être victime de cette affaire. Ayant été légèrement blessé. Il était en voiture derrière ses lignes, quand il fut balayé par le tourbillon de cette charge endiablée, roula dans le ravin, et n’échappa que par une chance singulière en se réfugiant au milieu d’un carré suisse.

Dans ces circonstances, rendues plus critiques encore par l’ombre qui augmentait le trouble et la confusion, le général de Lorencez, chef d’état-major, arrivant au galop sur le 3e régiment suisse, posté à peu de distance pour garder le pont de la Polota, le fit former en colonnes serrées et le conduisit au pas de charge, à travers les fuyards, droit à la cavalerie russe qu’il tint en respect. Plus en arrière, placés en réserve, les 1er et 2e régiments suisses assistaient, l’arme au bras, à cet épisode. Un flot de fuyards et de poursuivants arriva bientôt jusque sur eux. N’osant tirer, de peur d’atteindre les Français, ni leur ouvrir les rangs où se fussent précipités les Russes, ils croisèrent la baïonnette et forcèrent ainsi leurs camarades à faire front contre les assaillants. Grâce à la fermeté des Suisses, l’infanterie française se ralliait peu à peu, quand survint une brigade de cavalerie qui rétablit tout à fait la situation un moment compromise. À son tour la cavalerie russe fut obligée à une rapide retraite, que la nuit, et plus encore la fatigue des troupes françaises, protégea suffisamment.

L’empereur témoigna sa reconnaissance à Gouvion Saint-Cyr en lui conférant le bâton de maréchal. Cent vingt décorations furent réparties aux héros de cette victoire, qui avait coûté 5000 hommes aux Français, 7000 aux Russes, - sans compter 1500 prisonniers, beaucoup de bagages et 14 canons.

Au matin de cette journée, quelques officiers supérieurs se plaignant que les Suisses ne fussent pas placés en avant, à leur tour, le général Gouvion avait répondu : « Je connais les Suisses, car j’en avais sous mes ordres à Castelfranco. [Près de Trévise. Gouvion y avait remporté, peu de jours avant Austerlitz, une victoire signalée sur les Autrichiens de Rohan.] Les Français sont plus impétueux à l’attaque ; mais s’il s’agit d’une retraite, nous pouvons certainement compter sur le sang-froid et la bravoure des Suisses. C’est pour cela qu’aujourd’hui encore je les place en réserve. »

Le rôle principal échu à nos soldats dans cette campagne était exactement défini par ces paroles. Et l’hommage qu’elles expriment, nos régiments le méritèrent sans réserve. Ils ont fait preuve à un haut degré de cette intrépidité calme, de cette discipline solide, de cet esprit de sacrifice et d’honneur nécessaire pour soutenir l’épreuve morale d’une retraite difficile, et qui ne sont pas vertus communes.

Après sa défaite, l’armée de Wittgenstein s’était retirée à quelques lieues vers le nord-ouest, sur la route de Pétersbourg, pour y attendre avec des renforts l’occasion de recommencer plus avantageusement la lutte. Deux mois entiers passèrent avant ce retour offensif. Ce ne fut pas un armistice véritable, car on s’observait de part et d’autre par des reconnaissances de cavalerie qui n’allaient pas sans escarmouches ; ce fut une sorte de trêve dans le grand duel de 80'000 hommes, engagé sur la Duna pour la possession si importante de Polotzk.

Les deux adversaires mirent naturellement le temps à profit. Pour sa part, Gouvion Saint-Cyr fit compléter et renforcer les défenses de la ville par un ensemble d’ouvrages – remparts, redoutes, palissades – qui rendirent Polotzk très forte.

Sous la protection de la place, dans la plaine adjacente, une ville improvisée prit naissance, régulièrement disposée, où chaque division avait pour quartiers de solides baraquements construits en mottes de terre, en planches et en paille. La chaleur avait diminué sur ces entrefaites, et les soldats se trouvaient si bien logés dans ce camp qu’ils n’eussent pas échangé leurs baraques pour des cantonnements en ville.

La victoire du 18 août avait relevé le moral de la troupe en lui rendant sa confiance en elle-même et en son chef. Cependant l’état général laissait trop à désirer. Faute d’une bonne nourriture, - faute aussi de ressort – les malades étaient toujours en grand nombre et beaucoup mouraient. Les Bavarois, en particulier, si braves au feu, s’abandonnaient, le danger passé, avec une résignation accablée, à la maladie et au mal du pays. Ils se traînaient vers Polotzk, raconte de Marbot, et gagnant les hôpitaux, ils demandaient « la chambre où l’on meurt », s’étendaient sur la paille et ne se relevaient plus. Leur effectif était tombé de 25'000 hommes, au 15 juin, à 2600, au 15 octobre ; et leur général fit placer dans son fourgon les drapeaux de plusieurs bataillons qui n’avaient plus assez d’hommes pour les garder.

Ce fut, dans une mesure bien moindre pourtant, aussi le cas des Suisses. Entrés en campagne au nombre de 9'000 environ, ils n’étaient plus, vers la mi-septembre que 2'800 sous les armes et 1’100-1'200 aux ambulances et dans les hôpitaux. Quelques jours avant la seconde bataille de Polotzk, ils furent renforcés d’un millier de recrues, venus des dépôts régimentaires en France. Ces hommes, que plusieurs centaines de leurs camarades n’avaient pu suivre jusqu’au bout, venaient de faire plus de cinq cents lieues pendant les derniers mois d’été. [500 lieues, 2414 km.]

Pour les vivres, qui manquaient toujours, bien que la moisson fût faite, on continuait à s’en procurer par réquisitions forcées au loin à la ronde. Ce maraudage favorisait les désertions. D’autre part, les Russes donnaient la chasse aux détachements isolés et les enlevaient souvent. Citons, pour illustrer cet aspect de la guerre sur la Duna, l’aventure narrée par le lieutenant Legler, de Glaris, dans ses Souvenirs.

Commandé en réquisition avec ses camarades Dortu, de Nyon, et Thomann, de Soleure, et accompagné d’un détachement de grenadiers, il se sépara d’eux et partit de son côté à l’aventure. Arrivant enfin dans une belle propriété seigneuriale, il y trouva un fort détachement de chasseurs à cheval, qui achevaient de faire main basse sur tout ce qui s’offrait à leur rapacité. Legler réussit cependant à obtenir encore du pain, de la viande, de l’eau-de-vie et douze sacs de grain, ainsi qu’un homme sûr pour le guider chez un riche châtelain, à quelques verstes de là. [1 verste = 1 066,80 mètres.]

Chemin faisant, les grenadiers de Legler s’emparent d’un fort beau cheval, qui a le tort d’errer sans maître, et l’offrent à leur officier. Arrivée au château, à peu de distance des avant-postes russes, la petite troupe y fait une abondante réquisition de blé, à laquelle le seigneur des lieux se prête d’assez bonne grâce. Il héberge même hospitalièrement la troupe, invite le lieutenant Legler à sa table. En retour celui-ci donne à son hôte le conseil de bien cacher son argenterie, en prévision de visites moins… scrupuleuses encore que la sienne. Survient en effet un groupe de chasseurs, un officier et quatre hommes, qui tentent de se faire céder une part du butin. Cris et disputes d’éclater, mais sans autres suites fâcheuses, nos grenadiers ne s’en laissent pas imposer.

En route depuis quelques instants à peine, le détachement de Legler aperçoit une colonne d’infanterie française arrivant d’autre part au même château. Un quart d’heure après, d’épaisses colonnes de fumée tourbillonnent vers le ciel. La belle demeure seigneuriale est en flammes !

C’était là, dit Legler, une vengeance, disons une barbare cruauté, souvent exercée sur des gens déjà dépouillés de tout, lorsqu’un détachement réquisitionnaire, prévenu par quelque autre, se trouvait frustré du butin espéré.

On comprend qu’à des cœurs sensibles, et il y en avait aussi parmi ces soldats, de telles besognes parussent odieuses. Dans une lettre à sa famille, au lendemain de la grande retraite, le capitaine Hirzel, de Zurich, maudissait un état « où l’on ne connaît plus l’honneur et l’humanité, où l’homme se change en tigre », et où l’armée devient « comme une bande de brigands. »

Un chef énergique et clairvoyant tel que Gouvion Saint-Cyr ne devait pas tolérer longtemps ces rapines fatales à l’esprit de l’armée. Il prit d’énergiques mesures pour les réprimer. Mais il sut aussi parer à la disette toujours menaçante, vêtir ses soldats, approvisionner ses magasins. Les réquisitions, il est vrai, continuèrent, mais avec ordre, et le pain manqua moins souvent.

Ainsi s’écoulaient les semaines, sans que l’on pût prévoir la reprise inévitable des hostilités. On vivait toujours dans cette attente. Mais tandis que du côté français on ne recevait que d’insignifiants renforts, Wittgenstein augmentait ses forces de nombreuses recrues. Il allait pouvoir reprendre l’offensive contre l’armée de Saint-Cyr.

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26 octobre 2015 1 26 /10 /octobre /2015 19:01

La première bataille de Polotzk. La vie au camp.

De Witebsk à Dvinsk et Riga, la Duna coule assez régulièrement au nord-ouest, dans un pays peu accidenté, parfois marécageux, et généralement boisé. Elle y reçoit quelques affluents, en particulier la Polota à droite, à mi-chemin de Witebsk à Dvinsk. Là se trouve la ville de Polotzk, qui compte aujourd’hui plus de vingt mille habitants, mais qui était, il y a un siècle, une pauvre bourgade aux maisons de bois, abritant trois milliers d’âmes environ. Le seul édifice de pierre était un grand collège de Jésuites, car la population y était en majorité catholique.

La ville est bâtie en amphithéâtre dans l’angle formé par la jonction des deux cours d’eau, qui la couvrent de trois côtés. Avant de se jeter dans la Duna, la Polona coule dans un ravin aux bords passablement escarpés. Du côté de l’est, où s’ouvre le quadrilatère, la ville était défendue par une enceinte fortifiée avec remparts et tours. Bien que dominée au nord-ouest par une forêt étendue, la position de Polotzk facilite une vigoureuse défense et fournit une très bonne base d’opérations. À travers la Duna et la Polota, plusieurs ponts assuraient les communications. Enfin le vieux Polotzk, sorte de faubourg situé sur la rive gauche de la Duna, formait une solide tête de pont.

Vers les premiers jours du mois d’août, le 2e corps d’armée était déjà réduit de 44'000 à 21'000 hommes, moins par les combats que par les maladies et les privations. Le maréchal Oudinot, se sentant trop faible pour rien entreprendre seul, s’occupait d’établir ses troupes le mieux possible autour de la ville.

Sous cette latitude et à cette époque de l’année, les jours sont encore très longs. Aussi la chaleur, une chaleur humide et lourde, était-elle accablante, au point que le maréchal lui-même déclarait n’en avoir jamais autant souffert, même en Italie. Ses officiers, qui le chérissaient, allaient pendant la nuit couper des branches dans les bois voisins, pour faire un dais de verdure sur sa tente.

Afin de renforcer Oudinot, qu’il pressait de marcher en avant, l’Empereur lui envoya le 6e corps d’armée, commandé par Gouvion Saint-Cyr, et composé principalement de deux divisions bavarois. Mais ces troupes avaient tant souffert que, sans avoir encore vu le feu, leur effectif était réduit de moitié, soit à environ 13'000 hommes. C’était un renfort appréciable. Mais c’étaient aussi de nouveaux convives autour d’une table où régnait la disette depuis plusieurs semaines. Le pain et le sel manquaient presque entièrement. L’eau potable était rare. On se procurait des animaux de boucherie et du grain dans la contrée d’alentour par réquisitions forcées. Ce mode de ravitaillement était non seulement plein de périls, car il fallut étendre de plus en plus le rayon des expéditions, mais celles-ci tournaient souvent au pillage pur et simple.

Un brin de petites histoires dans la grande Histoire. [3]

Quand ses troupes se furent un peu refaites, Oudinot marcha aux Russes. Campés à quelques lieues vers le nord, ils n’acceptèrent pas le combat, et le maréchal ne crut pas pouvoir les attaquer dans leurs lignes. Il se replia donc bientôt sur Polotzk, après quelques escarmouches. Derrière lui, les Russes s’ébranlèrent et le poursuivirent avec vigueur jusqu’aux abords de la Polona, où ils furent pourtant contenus.

Le maréchal réunit alors son conseil de guerre. Son avis, qui était d’opérer une retraite plus complète derrière la Duna, prévalut. On défendrait pourtant la ville jusqu’au bout.

Pour exécuter ce plan, une partie de l’armée passa les ponts de la Duna et s’établit sur les éminences de la rive gauche, tandis qu’une autre – c’étaient les Bavarois surtout – tenait les Russes en respect sur la Polona, en avant du pont. C’est là que le maréchal fut blessé d’un biscaïen* à l’épaule.

*Nom masculin. Fusil de rempart de gros calibre, à longue portée. Par métonymie. Projectile de ce fusil. Par extension, balle de fonte ou de fer, de la grosseur d’un petit œuf, qui entrait ordinairement dans la charge à mitraille.

Il dut remettre le commandement en chef au général Gouvion Saint-Cyr.

Plus confiant ou plus hardi que le maréchal, Gouvion prit d’énergiques dispositions pour rétablir la situation à l’avantage des Français. Il fit repasser la Duna aux troupes qui avaient commencé leur mouvement de retraite ; et par le ravin de la Polota, il les concentra à couvert sur les bords de cette rivière, à la faveur de la nuit. Puis il les laissa se reposer, sans les démasquer, jusqu’à la fin de l’après-midi. C’était le 18 août.

Pendant ce temps, plusieurs régiments de cavalerie, ainsi que tout le train d’armée, simulaient une retraite par deux routes différentes. Ces troupes se mouvaient dans d’épais tourbillons de poussière, qui en dérobaient la vue exacte, et les Russes, ainsi habillement trompés, croyaient voir s’éloigner tout le gros de l’armée française.

Ces dispositions prises, Gouvion Saint-Cyr ouvrit les feux à 5 heures par une canonnade intense. Aussitôt ses colonnes d’infanterie, sortant du ravin, marchent d’un rapide élan sur la clef des positions russes, autour du village de Spass, au nord de la Polona. À droite étaient deux divisions bavaroises, à gauche deux divisions françaises, en tout 25'000 hommes, soutenus par une forte artillerie. La division Merle, et par conséquent les Suisses, restaient en réserve et couvraient la ville.

Devant la brusque attaque des colonnes françaises, surpris, les Russes reculèrent bientôt en hâte, abandonnant canons et blessés. Puis peu à peu ils se reprirent et firent tête vaillamment. Alors commença une furieuse mêlée à l’arme blanche. « La baïonnette est un brave » avait coutume de dire le vieux Souworoff (Souvarov) ; et les Russes s’en souvenaient. Cependant ils finirent par plier sous la charge irrésistible de leurs adversaires, à la tête desquels fut mortellement blessé le vieux général bavarois Deroy, âgé de soixante-dix ans. Mais les Russes étaient enfoncés, et leur retraite, dans le soir tombant, s’accélérait de toutes parts.

La victoire des Français semblait assurée, quand se produisit un incident qui aurait pu changer la face de cette journée et en compromettre les résultats.

A suivre...

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24 octobre 2015 6 24 /10 /octobre /2015 17:34

Cette faiblesse des effectifs était une source de pressantes réclamations de la part de l’Empereur, et les rapports de la Suisse avec lui en furent parfois troublés assez gravement. Il croyait avoir à se plaindre du mauvais vouloir de certains gouvernements cantonaux. Peut-être pas entièrement à tort. Mais qu’on se représente aussi les sacrifices permanents qui nous étaient alors imposés par sa volonté ! Pendant les quatre ans passés en Espagne, certain régiment avait perdu successivement près de 4000 hommes ; et l’on a calculé à cette époque que la Suisse avait fournie, pendant ce laps de temps, un contingent de recrues proportionnellement double de celui de la France. Ce qui n’empêchait point Napoléon de nous menacer de la conscription, ou même d’une pure et simple annexion de la Suisse à l’Empire, - comme il venait de faire du Valais.

Les régiments suisses furent attribués au 2e corps de la Grande Armée, commandé par le maréchal Oudinot, duc de Reggio. Avec un régiment croate et un régiment hollandais, ils formaient la division du général Belliard. Ce chef avait pleine confiance en eux et disait à Napoléon, lors d’une revue : « Sire, ils marcheront bien et se battront bien. »

Un brin de petites histoires dans la grande Histoire. [2]

De fait, les marches de concentration avaient déjà mis les troupes à l’épreuve. Tout en avançant elles s’exerçaient et manœuvraient assidûment ; et la vie militaire n’était certes pas un jeu dans ces régions peu peuplées et pauvres de la Prusse orientale, déjà inondées de troupes et fatiguées de réquisitions. Un historien allemand donne le chiffre de 428'000 hommes et 84'000 chevaux, comme total des bouches à nourrir par ces contrées pendant des mois. La vieille comtesse douairière de Dohna, chez laquelle un capitaine suisse se présentait pour réquisitionner cent bœufs, lui déclara, d’un air digne : « Monsieur, vous me ruinez, car le corps de Davoust vous a déjà précédés et j’ai livré ce que je pouvais. Toute ma fortune consiste en vaste domaines, c’est vrai ; mais que voulez-vous que j’en fasse sans bétail ? Et ce qu’il y a de plus triste, c’est que vous me ruinez inutilement. Vous entrez dans un pays sans routes et sans ressources. Vos chariots de guerre, vos troupeaux, tous vos immenses convois ne pourront pas suivre l’armée. Au bout de quinze jours de campagne, vous serez réduits à la famine. » La suite des événements confirma pleinement ces paroles.

Déjà l’on entend des plaintes. Un trompette du 3e régiment écrit de Stargard, près Dantzig, le 25 mai, que la ration journalière est d’une miche pour quatre hommes. Laissés sans foin ni paille, les chevaux broutent en liberté. Chez les paysans, la misère le dispute à la saleté. De nombreuses désertions se produisent ; et dans une lettre du 28 mai, le colonel Thomasset les attribue aux fatigues et aux privations déjà très grandes.

L’état sanitaire des troupes est dès lors mauvais, et l’effectif sous les armes diminue à vue d’œil. C’est dans ces conditions pourtant que la troupe doit faire des marches forcées, comme celle du 3e régiment, qui parcourut vingt-deux lieues en vingt-quatre heures, afin de se présenter à l’inspection du corps d’Oudinot avant l’arrivée de l’Empereur. [22 lieues = 106,214 km.]

Quand il eut ainsi rassemblé un demi-million d’hommes, cent mille chevaux, douze cents canons et des approvisionnements immenses sur la frontière russe, Napoléon déclara la guerre au tsar. Ses têtes de colonnes touchaient au Niémen, dans les environs de Kowno, tandis que d’autres corps s’en approchaient vers Grodno. Le 24 juin dès l’aube, sur trois ponts jetés pendant la nuit, les troupes commencèrent à franchir le fleuve qui, entre ces deux villes, marquait la frontière du grand-duché de Varsovie et de l’empire d’Alexandre. Le déroulement et le passage de ces deux ou trois cent mille hommes de première ligne, ardents à la victoire qu’ils croyaient sûre, et acclamant l’Empereur de hourras frénétiques, dut être un spectacle grandiose.

Sur l’autre rive, un grand silence les accueille, une immobilité solennelle et pesante. Ne sont-ils pas, à peu près tous, descendus vivants dans leur tombe ?... Pas trace d’ennemis. Les armées russes se dérobent déjà à l’étreinte redoutable de Napoléon. Comme une proie qui s’échappe, il va donc falloir les poursuivre. Leur tactique sera conforme aux circonstances : affaiblir la Grande Armée par des marches prolongées et rapides, la détacher ainsi de ses convois, faire le désert devant elle, l’éloigner le plus possible de ses bases d’opérations et, si possible, gagner l’hiver. Ce plan que les Russes ne conçurent peut-être pas d’emblée dans toute sa rigueur, mais qui s’imposa peu à peu, devait en effet réussir beaucoup mieux que de savantes combinaisons stratégiques.

Tandis que Napoléon marchait sur Wilna, à la poursuite de la principale armée russe, commandée par le général en chef Barclay de Tolly, Oudinot était détaché sur la gauche. Sa mission était, d’une part, de s’opposer au corps russe de Wittgenstein, et de maintenir, d’autre part, le contact avec le corps du maréchal Macdonald, qui commandait l’extrême gauche française, face à Riga.

Tout comme Barclay, Wittgenstein se retirait devant son adversaire. Oudinot s’efforçait de le rejoindre à travers un pays peu habité, coupé de marais impraticables et de bois. Les routes, ordinairement mauvaises, avaient été changées en fondrières à la suite d’un effrayant orage accompagné et suivi de pluies torrentielles. Il semblait que les éléments livrassent déjà bataille pour les Russes.

La mauvaise nourriture aidant, hommes et chevaux souffrirent bientôt d’une dysenterie qui causa plus de pertes qu’un grand combat. Déjà les convois restaient embourbés, et les troupes, après quelques jours de campagne seulement, supportaient – très courageusement, d’ailleurs, - de dures privations.

Après un vif combat d’arrière-garde près de Wilkomir, le corps d’armée de Wittgenstein s’était retiré jusque sur la Duna, qu’il franchit à Dvinsk. Oudinot essaya en vain d’enlever cette place de vive force ; puis il remonta la rive gauche du fleuve, toujours surveillant Wittgenstein qui longeait l’autre rive et se rapprochait ainsi de la principale armée russe.

Quelques engagements eurent lieu dans cette région. Dans l’un d’eux le 3e régiment suisse fit preuve d’un courage du meilleur augure pour la suite de la campagne.

Ce régiment avait été chargé de couvrir le convoi des équipages et le parc de réserve. Canonné jusqu’au soir à travers la Duna, il supporta très calmement ce feu. Puis, comme les ennemis ne faisaient pas mine de vouloir attaquer, le régiment se mit en devoir de rejoindre le corps d’armée, après avoir laissé une compagnie de grenadiers et une de voltigeurs pour protéger les bagages.

Les Russes s’aperçurent de ce départ. Pendant la nuit, ils passèrent le fleuve en barque avec des forces nombreuses et assaillirent vigoureusement la petite troupe. Les Suisses se défendirent par un feu efficace ; mais serrés de près, c’est par des charges à la baïonnette réitérées qu’ils finirent par se dégager et par repousser l’ennemi. On cite à ce propos la belle conduite du tambour fribourgeois Bernet, de la compagnie des grenadiers. Les Russes avaient déjà repassé la Duna, quand nos braves furent secourus.

Quelques jours plus tard, le maréchal Oudinot entrait à Polotzk où le corps de Ney avait passé peu avant. La 3e division, formée surtout des Suisses, et dont le commandement avait passé au général Merle, avait été laissée en arrière avec mission de raser le camp retranché de Drissa, que les Russes, dans leur reculade, avaient abandonné et incendié. Cette division rejoignit à Polotzk. Pendant ce temps, avec les deux autres, Oudinot allait présenter la bataille à Wittgenstein, dont la Duna ne le séparait plus. Mais le général russe, qui venait d’être considérablement renforcé, avait de plus l’avantage d’une position prise à loisir et selon son gré.

Le 30, 31 juillet et le 1er août, il y eut à Jakoubovo une bataille très vive, où Wittgenstein finit par conserver l’avantage. Les Français se replièrent sur Polotzk en bon ordre, dans le ferme espoir d’une revanche. Le maréchal Oudinot, dans son rapport à Berthier, disait avoir vu peu de champs de bataille qui offrissent l’image d’un aussi grand carnage.

Il y avait aussi dans la Grande Armée un bataillon valaisan et un bataillon neuchâtelois. Le premier appartenait au 11e d’infanterie légère, division Verdier du corps d’Oudinot ; et la manière dont il se comporta au combat de Wilkomir lui valut d’être mentionné dans le quatrième bulletin de la Grande Armée. Le second se signala à la chaude affaire d’Ostrovna, avant Witebsk, où l’arrière-garde de Barclay tenta d’arrêter Napoléon.

Ce bataillon, qui formait la garde du prince Berthier, portait l’habit jaune et de ce fait le sobriquet de « serins » ou « canaris ». En toutes circonstances, ces deux corps furent dignes de leur pays.

À suivre…

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 17:06

Du Niémen à la Duna

À la naissance du roi de Rome, en 1811, Napoléon s’écriait, plein d’orgueil paternel : « Les grandes destinées de mon fils s’accompliront ! » Tout le monde partageait cette illusion ; et cependant l’astre de l’Empereur s’apprêtait à pâlir.

En mai de cette même année, Masséna évacuait le Portugal après sa grave défaite à Fuentes de Onor. Le futur vainqueur de Waterloo, Wellington, envahit à son tour l’Espagne qui se débat avec acharnement sous l’étreinte française. Et les armées de l’Empereur s’usent dans une sauvage guerre de partisans ou au siège des places fortes.

Mais si la toute-puissance de Napoléon reste en échec dans la péninsule, c’est dans les immenses plaines russes que devait sombre la fortune du nouveau dieu de la guerre.

Après la paix de Tilsitt, en 1807, une très vive amitié avait paru animer l’un pour l’autre Alexandre et Napoléon. La divergence des intérêts politiques l’eut bientôt affaiblie et réduite à néant. En acceptant pour la Russie les rigueurs du blocus continental destiné à ruiner l’Angleterre, le tsar imposait à son pays un fardeau écrasant, bientôt odieux à tous. En revanche, il comptait sur la France pour réaliser de vastes plans en Finlande, en Pologne, sur le Danube. Il espérait aussi partager avec Napoléon la suprématie en Europe. Or celui-ci ne pouvait consentir à un tel partage. Et s’il abandonnait au tzar la malheureuse et vaillante Finlande, il le surveillait par contre avec vigilance du côté de la Pologne. Les Turcs, eux, se défendaient seuls contre les entreprises des Russes.

Le tzar éprouvait donc un vif ressentiment à l’égard de Napoléon, qui l’avait en somme leurré de belles promesses. Son irritation fut au comble, lorsqu’après des annexions nouvelles et de plus en plus arbitraires, Napoléon eut mis la main sur l’Oldenburg après en avoir chassé le duc, beau-frère d’Alexandre. Celui-ci protesta, mais en vain. Puis il rouvrit partiellement la frontière russe au commerce anglais et frappa de taxes très élevées certaines marchandises françaises (décembre 1810)

La rupture était dès lors inévitable. Les deux colosses allaient se mesurer, suivant un mot de Chateaubriand.

Dès 1811, un grand branle-bas de troupes met l’Europe en émoi. On pressent une lutte gigantesque, dont l’ampleur effraye, semble-t-il, les adversaires eux-mêmes. Ils négocient longuement, tout en poussant leurs préparatifs. Par moments, on croit voir l’orage se dissiper. Mais dans les premiers mois de 1812 la guerre devient certaine.

Un brin de petites histoires dans la grande Histoire. [1]

La Prusse d’abord, l’Autriche ensuite, concluent à contrecœur une alliance avec la France. Leurs sympathies vont au tzar ; mais pour finir leurs craintes l’emportent. Cependant l’empereur François Ier fait savoir à Alexandre qu’il ne sortira pas d’une complète passivité, et le roi Frédéric-Guillaume III assure celui-ci qu’il reste son ami sincère. Les dures nécessités de la politique qu’ont-elles à voir avec les sentiments ? De son côté, pour avoir les mains libres, Alexandre faisait la paix avec la Suède et la Turquie.

Dans « l’armée des vingt nations », la plus formidable que le monde eût jamais vue, acheminée par Napoléon vers le Niémen pendant l’hiver et le printemps 1812, les Français étaient en minorité. Presque tous les peuples de l’Europe occidentale et centrale avaient dû fournir leur contingent. Ainsi les Suisses. En vertu de la capitulation militaire du 8 mars 1812, qui avait remplacé celle du 27 septembre 1803 (imposée ensuite de l’Acte de médiation), nos soldats formaient quatre régiments de 3000 hommes, à 3 bataillons de 6 compagnies, - grenadiers, centre et voltigeurs. Tous portaient l’habit rouge, distinctif des Suisses depuis longtemps. À chaque régiment était attachée une compagnie d’artillerie à pied.

Le premier de ces régiments, sous le commandement du colonel Raguellly, de Flims, avait été formé en 1805, presque uniquement des débris des anciennes demi-brigades helvétiques. Il avait dès lors fait campagne en Haute et Basse Italie, et s’y était vaillamment comporté dans maintes circonstances. À l’origine, plus du quart de ses officiers étaient vaudois, dont le colonel en second Réal de Chapelle, les chefs de bataillon Jean Dufresne et Louis Clavel. Napoléon, écrivait à son frère Joseph, roi de Naples, rendait aux Suisses ce témoignage : « Ce sont de bons soldats, et qui ne vous trahiront pas. » Ce régiment, réuni à Reggio, sur le détroit de Messine, quitta la Calabre en juillet 1811, pour être acheminé pendant l’hiver vers le Niémen, par le Simplon et Besançon. C’était six ou sept cents lieues de route. [600 lieues 2896 kilomètres, 700 lieues 3379 km]

Les 2e, 3e et 4e régiments suisses furent formés en 1806 sous le commandement des colonels de Castella (Fribourg), de May (Berne) et Perrier (Estavayer). Le recrutement en fut difficile, et Napoléon y fit incorporer, de façon passagère, il est vrai, des prisonniers de guerre prussiens. Par la suite, quand ces régiments eurent été décimés à plusieurs reprises par les meurtrières campagnes de Portugal et d’Espagne, et que l’impôt du sang se fit sentir plus lourdement en Suisse, les autorités cantonales recoururent à l’incorporation forcée, par mesure administrative, des vagabonds, libertins et fainéants en état de servir. On graciait même certaines catégories de délinquants, à condition qu’ils prissent du service. On continuait d’autre part à enrôler des nationaux d’autres pays, qui ambitionnaient de servir parmi les Suisses, ou qui se trouvaient chez nous en rupture de ban.

Napoléon, qui savait le tort causé aux Suisses par le contact avec ces éléments, écrivait au ministre de la guerre, Clarke, en janvier 1813 : « Autant j’estime à leur valeur les Suisses, autant je méprise toute la canaille étrangère qu’ils accueillent dans leurs rangs. » Mais à qui la faute, s’il fallait recourir à ces moyens pour remplir les vides, - sans d’ailleurs qu’on y pût réussir ; car ces éléments tarés ou étrangers désertaient facilement. À la fin de 1811, les régiments suisses ne comptaient, sauf le premier, qu’une moyenne d’à peine 2000 hommes.

À suivre…

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