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2 octobre 2014 4 02 /10 /octobre /2014 16:09

 

Remarques

 

Vous aurez remarqué que notre ami Goethe est vraiment un marcheur et que rien ne lui semble impossible. Pour un homme du XIXe siècle me direz-vous, il est dans la norme des aventuriers romantiques qui ouvrirent les voies au tourisme. Si ceux qui visitèrent l’Égypte et les pyramides très peu de changement entre les sables de l’époque et ceux d’aujourd’hui. Par contre, la vallée du Rhône a profondément changé de visage entre le XIXe et le XXe siècle. Si aujourd’hui toutes les voies de communications passe dans le fond de la vallée, c’est depuis que le Rhône s’est assagit dans les digues créées par l’homme et ainsi laissé des terres aux cultures. Auparavant, le Rhône avait libre cours et vagabondait comme bon lui semblait, avec les catastrophes lors de crues imprévisibles, comme celle de 1860. Première correction du cours du Rhône en 1863.

Dans le récit il est bien décrit qu’il est plus que nécessaire de suivre la « route » du coteau pour ne subir les humeurs du fleuve. Les ponts étaient rares. La gravure de la Pissevache montre bien que les eaux après la chute vont comme bon lui semble.

À part les eaux, le voyageur était confronté aux mauvaises routes, dont très souvent Goethe nomme sentier, ce qui montre qu’à l’époque de son voyage, il n’était pas aisé de sortir des grandes voies de communications bien fréquentées et de s’essayer à des lieux sauvages.

Vous aurez voyagé avec Goethe le poète, l’alpiniste, le savant, l’écrivain, le politique, comme pouvaient être tous voyageurs de l’époque, doté de curiosité.

 

Angèle Kremer-Marietti dans : Schopenhauser, Goethe, Swedenborg et la théorie des couleurs, nous parle de l’œil exceptionnel de Goethe.

 

« Organe éminent de relation entre l’individu et la nature, l’œil a été privilégié dans la culture de Goethe et la faculté de la vue très significative dans le processus de sa pensée. Son intense activité en matière de vision n’a jamais cessé; elle a même ponctué son développement intellectuel. Qu’il s’agisse, dans sa  jeunesse artiste, de la vision romantique de la bien-aimée partout inscrite dans la nature. Ou qu’il s‘agisse, dans la maturité, d’une vision méthodique scrutant toutes choses, les observant d’un œil analytique. C’est certainement grâce à sa perception visuelle experte que Goethe découvrit la loi du contraste des couleurs et leur harmonie. Schopenhauer reconnaissait avec discernement ce trait important de la personnalité du penseur:

 

«Goethe possédait le fidèle regard objectif qui se plonge dans la nature des choses»

 

 

 

 

Si vous êtes un peu curieux, suivez le lien qui vous amène chez Angèle Kremer-Marietti qui nous parle de Goethe.

La théorie des couleurs.

 

 

 

GTell, Internet

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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 14:40

 

 

Un article sur herodote.com qui illustre l’actualité française du moment, nous parle du Sénat. Le Sénat et ses Sénateurs souvent remis en question en France, de son utilité est passé de gauche à droite dans l’indifférence des français.  Car en politique il n’en a pas été toujours ainsi et chaque système a été essayé de tous temps.

Voici de quoi il s’agit.

 

Le premier Sénat de l'époque contemporaine est apparu aux États-Unis en 1787.  

 

Aujourd'hui, comme les États-Unis et la France, la plupart des démocraties disposent d'une seconde chambre législative, qu'elle s'appelle Sénat (Belgique, Canada, Espagne, Italie...) ou autrement : Bundesrat (Allemagne), Conseil des États (Suisse), House of Lords (Angleterre), Conseil de la Fédération (Russie)...

 

Le Sénat des États-Unis a un pouvoir équivalent à celui de la Chambre des représentants, aucune loi ne pouvant être ratifiée sans son accord. C'est une quasi-exception dans le monde actuel. Les seuls autres pays où la chambre haute fasse jeu égal avec la chambre basse sont la Suisse et l'Italie (Sénat).

 

Dans la plupart des autres pays, la chambre haute examine les projets de lois après la chambre basse. Si l'une des chambres amende le projet de loi, celui-ci est une nouvelle fois soumis au vote de l'autre chambre. C'est le principe de la « navette ». En cas d'obstruction persistante après plusieurs lectures par la seconde chambre, ce sont les députés de la chambre basse qui ont le dernier mot.

 

La seconde chambre est utile de ce fait pour tempérer les excès de la première. Elle évite que les projets de loi puissent être votés en première lecture, à la va-vite. Par ses relectures précautionneuses des projets de loi, avec son légendaire « train de sénateur », le Sénat français arrive ainsi à amender les lois dans le bon sens puisque les deux tiers de ses amendements sont en définitive retenus.

 

Le bicamérisme caractérise l'immense majorité des démocraties actuelles, avec de rares exceptions : Israël, Danemark, Suède, Chine populaire, Corée du Sud...

 

 

GTell, Herodote.com

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30 septembre 2014 2 30 /09 /septembre /2014 16:34

 

 

furk005.JPG

 

   Ils cheminèrent encore trois heures et demie, par un mauvais sentier semé de gonfles, avant d’arriver à Réalp. Il devait s’y trouver une petite auberge à l’époque, mais, en général, sur le conseil des guides, les voyageurs demandaient l’hospitalité aux capucins du lieu, qui avaient coutume de les héberger. C’est ce que fit Goethe, et il n’eut qu’à s’en féliciter. « Un Père de haute taille et d’un extérieur remarquable nous reçut à la porte. Il nous fit entrer avec une grande civilité… Il nous mena dans une chambre chauffée, et s’empressa de nous servir pendant que nous ôtions nos bottes et que nous changions de linge. Il nous pria, à diverses reprises, de faire absolument comme si nous étions chez nous. Pour la cuisine, disait-il, il faudra nous résigner, attendu qu’ils étaient au milieu de leur long jeûne, qui dure jusqu’à Noël. Nous lui assurâmes que, dans notre situation, une chambre chaude, un morceau de pain et un verre de vin combleraient nos désirs. Il nous donna ce que nous demandions… » Le repas du soir est ensuite servi. « Les pères (ils étaient deux, avec un frère pour la cuisine), les messieurs, les serviteurs et les guides ont pris place tous ensemble à une même table… Le frère… avait apprêté, avec des œufs, du lait et de la farine, des mets très variés, qui, les uns après les autres, ont été fort bien accueillis… Les guides avaient un grand plaisir à parler de notre expédition heureusement terminée… » et firent de dramatiques récits de courses.

   Ce réconfortant repas a laissé des traces pendant assez longtemps dans la littérature de voyage de l’époque. D’autres visiteurs de Réalp vantent fort l’omelette des bons capucins, et, naturellement, en franchissant la Furka, ne manquent pas de voir tournoyer un beau lämmergeier…

   Le père s’excusa sur la frugalité du souper, que Goethe trouva cependant tout à fait à son goût. La conversation se poursuivit longtemps ; l’écrivain prêta une oreille attentive aux propos de son interlocuteur, sur le don de l’éloquence et la vertu de la prédication. Puis le Père, s’étant levé, « la main gauche appuyée sur la table, accompagnant de la droite ses paroles », fit l’éloge de la religion catholique : « Il faut à l’homme une règle de croyance, disait-il, et qu’elle soit aussi ferme et aussi invariable que possible. »

   Cependant, au cours de l’entretien, Goethe lui prête peu à peu ses propres idées sur l’interprétation des Ecritures, et le bon capucin de Réalp finit par s’exprimer avec une orthodoxie assez aventureuse…

FIN

 

LUCIEN LATHION Editions des Treize Etoiles, Sierre, août 1944

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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 15:48

 

Glacier-du-Rhone_1.jpg

 

   « Quoique tout fût couvert de neige, les parois de glace où le vent ne permet pas aisément à la neige de se fixer, étaient visibles avec leurs crevasses d’un bleu de vitriol, et l’on pouvait voir distinctement où le glacier finit, et où commence le rocher couvert de neige. Nous côtoyâmes le glacier qui s’étendait à main gauche. Bientôt nous trouvâmes encore une légère passerelle sur un petit torrent de montagne (le Muttbach), qui descendait au Rhône par un vallon creux et stérile. À gauche, à droite et en amont du glacier, on ne voit plus aucun arbre, tout est désert et sauvage… Alors nous montâmes vers la gauche, et nous nous enfonçâmes dans la neige profonde. Un de nos guides dut marcher devant nous, et nous frayer d’un pas intrépide le chemin où nous le suivons. Il y avait de quoi s’étonner, lorsqu’on reportait un moment son attention de la route sur soi-même et sur la troupe. Dans la contrée la plus solitaire du globe, dans un immense désert de montagnes, couvert de neige uniforme, où l’on ne connaît, en avant et en arrière, à trois lieues de distance, aucune âme vivante ; où l’on a de part et d’autre de vastes abîmes de montagnes entrelacées, on est plus frappé de voir des hommes à la file, l’un posant le pied dans les traces de l’autre… Les profondeurs où l’on arrive s’étendent à perte de vue dans la brume grisâtre… » et rien, sur ces pentes uniformément couvertes de neige et comme polies, n’attire le regard, « excepté le sillon qu’on a tracé ».

   Sans être dangereux, le chemin comportait, par conditions défavorables, quelques risques d’avalanches. Aussi les montagnards qui portaient vendre dans l’Urseren et plus loin, des cuirs et des peaux de chèvres dont il se faisait un important commerce, prenaient-ils, pour éviter les avalanches, un sentier plus court, mais beaucoup plus raide et plus difficile et connu d’eux seuls.

   Les nuages passaient par intervalles sur un soleil pâle ; il neigeait un peu par moment. « Après trois heures et demie de marche, nous atteignîmes la croupe de la Furka, auprès de la croix (une croix de bois qui existait déjà alors), où se trouve la limite d’Uri et du Valais. À cette place encore, le double sommet qui a fait donner à la montagne son nom, n’est pas visible pour nous. Nous espérions trouver une descente plus commode, mais nos guides nous annoncèrent une neige plus profonde encore… Nous allions toujours à la file : celui qui marchait le premier et qui ouvrait la voie, enfonçait souvent jusqu’au-dessus de la ceinture. L’adresse de ces hommes, et l’insouciance avec laquelle ils traitaient la chose soutenaient notre courage, et, je dois le dire, pour ce qui me regarde, j’ai eu le bonheur de soutenir cette marche sans trop de fatigue… Un lämmergeier passa sur nos têtes avec une incroyable vitesse : c’est le seul être vivant que nous ayons rencontré dans ces solitudes. »

   Les vieux récits de voyageurs dans les Alpes évoquent maintes fois le fameux lämmergeier, ou gypaète barbu. Il était assez rare de voir évoluer le splendide vautour, disparu depuis longtemps. Le dernier exemplaire vivait dans le Lötschental il y a un peu plus d’un siècle. (Livre écrit en 1944)

   « Nous vîmes, continue Goethe, briller au soleil, dans le lointain, les montagnes de la vallée d’Urseren. Nos guides voulaient entrer dans un chalet de pierre abandonné, rempli de neige, et prendre quelque nourriture, mais nous les entraînâmes afin de ne pas nous arrêter dans l’air froid… »

 

 

GTell, Chateaubriand et Goethe en Valais, photo Etat du Valais par Internet.

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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 14:05

 

 

   Il avait neigé depuis la veille. La grande affaire est de savoir si la Fourche est praticable. « Nous avons questionnés sur le passage de la Furka ; mais ici même, nous ne pouvons rien savoir de positif, bien que la montagne ne soit qu’à deux lieues. » Devoir rebrousser chemin « serait, je l’avoue, un extrême chagrin pour moi…  Si nous sommes heureux, nous serons demain soir à Réalp… et après-demain à midi, au sommet de la montagne, chez les capucins (de l’hospice du St-Gothard) ; si nous échouons, nous n’avons pour la retraite que deux chemins… dont l’un ne vaut guère mieux que l’autre : redescendre tout le Valais et prendre par Berne la route connue pour aller à Lucerne, ou bien retourner à Brigue et ne revenir au Gothard que par un grand détour (Simplon). Je crois vous avoir dit dans ce peu de pages déjà trois fois la même chose. Il est vrai qu’elle est pour nous de la grande importance. L’événement décidera qui avait raison, ou notre courage et notre confiance dans le succès, ou la prudence de quelques personnes qui veulent fortement nous déconseiller ce chemin… Après avoir examiné le temps encore une fois, observé que l’air est froid, le ciel serein et sans disposition à la neige, nous allons nous coucher tranquillement. »

   Le 12 novembre, à 7 heures du matin, ils quittent Münster. La caravane comprenait les deux chevaux de maître, le mulet pour les bagages, avec un muletier, et toujours le compagnon souabe. Un vent violent, venu de la Furka, s’engouffrait dans la vallée et soulevait des tourbillons de neige. « Nous voyions devant nous, comme une barrière, l’amphithéâtre neigeux des hautes montagnes, et nous prenions pour la Furka celle qui s’élève en travers… (probablement l’arête allongée de Muttenhörner) ; mais c’était une erreur comme nous l’avons appris plus tard. La Furka était cachée par des montagnes à notre gauche, et par des nuages élevés. Le vent d’est soufflait avec force et luttait avec quelques nuages de neige ; il en chassait par intervalles de légers flocons sur la pente des monts et dans la vallée. Les tourbillons se démenaient sur le sol avec violence et nous faisaient quelquefois manquer la route ; cependant nous étions enfermés de part et d’autre par les montagnes, et nous devions trouver Oberwald au terme du chemin. Nous y arrivâmes après neuf heures, et nous entrâmes dans une auberge, où les gens furent bien surpris de voir paraître de tels hôtes en cette saison… »

   À vrai dire, il n’y avait pas d’auberge à Oberwald, mais un particulier y exerçait l’hospitalité, dans une maison qui, au témoignage de Coxe quelques années auparavant, paraissait assez chétive. Les touristes préféraient, en général, s’arrêter à Obergesteln, village plus important situé au débouché de sentier du Grimsel et des cols du vallon d’Egine. Cependant, de Mayer (Voyage de M. de Mayer en Suisse, Amsterdam, 1794.), en 1789, put trouver à Oberwald une chambre pour lui et son domestique. Les voyageurs étaient rares et excitaient quelque curiosité. M. de Mayer, qui portait une belle épée avec dragonne en or, vit accourir les gens pour admirer son arme. Pour lits, la maison n’avait que de la paille, et pour nourriture, on lui servit du pain et du fromage avec du vin chaud et du sucre.

      Goethe y interrogea les gens pour savoir si le col était praticable. Il apprit que des guides ou des chasseurs le franchissaient la plus grande partie de l’hiver. « Nous fîmes aussitôt appeler un de ces guides. Nous vîmes paraître un homme de taille ramassée, robuste, dont la stature inspirait la confiance, et nous lui fîmes notre proposition. S’il jugeait le chemin praticable, il devait nous le dire, et pouvait prendre encore un ou plusieurs camarades… » Le col est supputé franchissable ; le guide fait ses préparatifs et s’adjoint un camarade. Goethe renvoie le muletier avec sa monture et les chevaux, qui n’étaient plus d’aucune utilité. Puis, ajoute-t-il, « nous mangeâmes du pain et du fromage, nous bûmes un verre de vin rouge, et nous étions très joyeux et bien disposés, quand notre guide revint, amenant sur ses pas un homme plus grand et plus robuste encore, qui semblait avoir la force et le courage d’un cheval. L’un d’eux chargea le portemanteau sur ses épaules et, au nombre de cinq, nous sortîmes du village. En peu de temps, nous atteignîmes le pied de la montagne qui était à notre gauche, et peu à peu nous commençâmes à monter… »

   La relation est fort précise. Voici la montée de Gletsch, à main gauche, boisée et pleine d’éboulis. « Nos guides tournaient habilement à travers les rochers, autour desquels serpente le sentier connu, et cependant la neige couvrait tout uniformément. Nous passâmes encore à travers un bois de pins ; nous avions le Rhône à nos pieds dans une étroite et stérile vallée… Nous franchîmes une petite passerelle (sur le fleuve) et nous vîmes devant nous le glacier du Rhône. C’est le plus vaste que nous ayons embrassé tout entier d’un coup d’œil. Il occupe, sur une très grande largeur, la croupe d’une montagne et s’abaisse sans interruption jusqu’au fond de la vallée, où le Rhône sort de ces glaces. »  Le glacier était alors déjà en régression, de l’avis général des voyageurs. Il n’y avait à Gletsch que quelques étables.

 

 

GTell, Chateaubriand et Goethe en Valais.

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27 septembre 2014 6 27 /09 /septembre /2014 16:12

 

 

   Et Goethe écoute attentivement, de la bouche de l’hôtesse, le récit détaillé de la vie du saint, d’après les légendaires. Il nous le donne en effet, dans ses lignes principales, tel qu’il est transcrit dans la Légende dorée de Voragine. Alexis, noble romain du IVe siècle, fiancé à une belle jeune fille, ayant fait vœu de chasteté, quitta son épouse le jour du mariage, passa en Syrie et, après avoir distribué toute sa fortune aux pauvres, s’installa parmi la foule des mendiants à la porte de l’église d’Edesse. Il subsista ainsi longtemps d’aumônes, puis, revenu en Italie, il vécut pendant dix-sept ans dans la maison de son père, accueilli en mendiant, inconnu de tous et maltraité parfois par les domestiques, témoin chaque jour de la douleur de ses parents et de sa femme inconsolables. Un jour, on trouva ce mendiant mort sous l’escalier, et les parents reconnurent en lui leur fils unique… et la femme, son mari.

   À un endroit particulièrement pathétique de la vie de saint Alexis, l’hôtesse, écrit Goethe, « ne put retenir ses larmes plus longtemps, et ses deux filles qui, pendant son récit, s’étaient pendues à sa robe, regardaient fixement leur mère. Je ne puis, disait-elle, me figurer une situation plus pitoyable et aucun martyre plus grand que ce saint homme endura chez les siens et par sa libre volonté. » A la fin du récit, l’hôtesse assura de nouveau, en s’essuyant les yeux, qu’elle n’avait jamais ouï histoire plus digne de pitié, et Goethe nous assure qu’il en fut lui-même fort ému et qu’il lui prit aussi « une grande envie de pleurer » qu’il réprima avec beaucoup de peine.

   Après dîner, poursuit-il, je cherchai la légende dans le P. Cochem (l’auteur de la vie des saints qu’il avait feuilleté dans la chambre de l’auberge) et je trouvai que la bonne femme avait conservé toute la vérité purement humaine de l’histoire et oublié parfaitement toutes les insipides applications de cet écrivain. »

   Que faut-il penser de l’anecdote ? Elle n’a rien que de très vraisemblable. Un tel ouvrage prenait place nécessairement dans les bibliothèques, généralement bien fournies de nos vieilles auberges, et c’est même tout ce qui subsiste d’intéressant de l’héritage du passé. Le Père Cochem, dont parle Goethe, est Martin von Cochem, de l’Ordre des capucins, originaire de la ville de Cochem, où il est né vers 1630. Ce religieux connut une grande célébrité, tant par son zèle de prédicateur que par ses écrits. On lui doit de nombreux ouvrages, parmi lesquels une vie des saints, transcrite en allemand d’après Voragine, qui parut en 1705. Les ouvrages de ce capucin ont connu à l’époque une grande diffusion populaire.

   Curieux de tout, Goethe aimait, non seulement les anciens hagiographies, mais aussi les vies de saints moins parés de merveilleux. De Naples, ce protestant date de belles pages sur saint Philippe de Néri. Barrès a dit sur Goethe, homme du Nord, a aimé dans le Midi sa lumière, et catholique protestant, a voulu y retrouver la sérénité païenne ». En fait, lors de son voyage dans la Péninsule, en 1786, ce Prince de l’intelligence est à la recherche, en plus des trésors d’art et d’histoire, des souvenirs d’un passé illustre, des traces qu’y ont pu laisser les anciens dieux, et les saints du culte nouveau.

   Il semble s’être beaucoup plu pendant cet après-midi passé à l’auberge de la Croix Blanche de Münster. « Nous allons souvent à la fenêtre, écrit-il, et nous observons le temps qu’il fait, car nous sommes maintenant fort disposés à interroger les vents et les nuages. Les premières heures de la nuit et le silence universel sont les éléments dans lesquels l’œuvre de l’écrivain réussit le mieux, et je suis persuadé que, si je pouvais et devais séjourner quelque temps seulement dans un lieu tel que celui-ci, tous mes drames commencés seraient forcément achevés l’un après l’autre. » A cette époque, Goethe avait en chantier Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso et le Chevalier d’Egmont.

 

Jacques-de-Voragine.jpg

 

GTell, Chateaubriand et Goethe en Valais, photo Internet.

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26 septembre 2014 5 26 /09 /septembre /2014 15:36

 

 

   Goethe et le duc ont dû descendre à Brigue à l’auberge de « La Croix », que l’on trouve mentionnée en tout cas au début du XIXe siècle. L’écrivain en dit du bien. « Nous sommes logés dans une auberge fort jolie, et, ce qui nous fait grand plaisir, nous avons trouvé dans une chambre spacieuse, une cheminée. Assis au coin du feu, nous délibérons sur la suite du voyage ». Simplon ou Furka ? Le détour par le lac Majeur et Bellinzona les amènerait à Lucerne cinq jours après l’arrivée de leur ami de Wedel. Ils abandonnent cet itinéraire, par le Simplon, bien que le sentier soit praticable aux chevaux, même par la neige. Ils s’arrêtent à l’autre solution : « Notre désir est de voir plutôt le Valais jusqu’à son extrémité supérieure ; nous y arriverons demain soir, et, si la fortune nous favorise, après-demain au soir nous serons à Réalp… Si nous ne pouvons franchir la Furka, le chemin nous est toujours ouvert de ce côté (Simplon) et nous prendrons alors par nécessité ce qu’il ne nous plaît pas de prendre par choix. Vous pensez bien que j’ai de nouveau consulté les gens, pour savoir s’ils croient que le passage de la Furka soit ouvert, car c’est la pensée avec laquelle je me couche et me lève et dont je  suis occupé tout le jour. Notre voyage a pu se comparer jusqu’ici à une marche contre l’ennemi, et voici, pour ainsi dire, le moment où nous approchons de la place dans laquelle il s’est retranché et où nous devons en venir aux mains avec lui. Outre notre mulet, nous avons commandé deux chevaux pour demain matin. »

   Le 11 novembre, après une nuit passée à l’agréable auberge de La Croix, et sur une dernière attention de l’hôte qui se met à leur disposition pour faciliter la montée au Simplon, au cas où ils ne pourraient franchir la Furka, Goethe et le duc quittent Brigue, à cheval, de grand matin, et par une belle journée. Le récit ne manque pas de précision. « Avec nos deux chevaux et un mulet, nous traversâmes bientôt d’agréables prairies, où la vallée est si étroite qu’il y a d’un côté à l’autre à peine une portée de fusil. On y trouve un beau pâturage où s’élèvent de grands arbres, et des roches épaisses qui se sont détachées des hauteurs voisines. » C’est la petite plaine en aval de Moerel, où l’on pouvait voir au XVIIIe siècle, en plus de quelques vignobles, de beaux châtaigniers et des cultures de safran. Puis « la vallée devient toujours plus étroite ; on est forcé de s’élever sur le flanc des montagnes (les lacets de Deisch), et désormais on a toujours le Rhône sous les pieds, à main droite, dans une gorge escarpée ». Un vieux pont de bois traversait le Rhône à une grande hauteur, au pied de la montée de Deisch (a monte Dei Superius) [et en Allemand : aujf Deisch ou Mont de Dieu] « Mais sur la hauteur, la vallée redevient plus large et très belle ; sur des collines aux courbures diverses se déploient de gras pâturages, s’élèvent de jolis villages qui, avec leurs brunes maisons de bois, ressortent singulièrement parmi la neige. Nous sommes allés beaucoup à pied, et nous l’avons fait tous deux pour nous complaire l’un à l’autre : en effet, bien que l’on soit en sûreté à cheval, nous croyons toujours en danger la personne que nous voyons chevaucher devant nous par un sentier si étroit, porté par une si faible monture, au bord d’un abîme escarpé. Comme il ne peut se trouver maintenant aucun bétail au pâturage, toute la population étant retirée dans les maisons, la contrée a un aspect solitaire, et la pensée qu’on est enfermé toujours plus étroitement, entre d’énormes montagnes, éveille dans l’esprit d’importunes et triste images… »

   Ils arrivent vers midi à Münster, et ne semblent pas avoir fait de haltes intermédiaires, dans les localités dépourvues d’auberge. On en trouvait une excellente à Münster, au témoignage de Coxe, en 1772. Elle était déjà sans doute à l’enseigne de la Croix Blanche, dont le propriétaire était, quelques années après le passage de Goethe, Pierre de Riedmatten, et elle appartenait sans doute alors à cette famille. L’illustre poète en fut enchanté, et à cette auberge se rattache un joli épisode de ce voyage. Voici ce qu’il mande, le soir même, à Mme de Stein : « A notre halte de midi, il nous est arrivé quelque chose d’agréable. Nous sommes entrés chez une femme dont la maison avait  très bonne apparence. La chambre était lambrissée à la manière du pays, les lits ornés de sculptures, les armoires, les tables et tout ce qu’il y avait de petites tablettes assujetties contre les cloisons et dans les angles était enrichi de jolies moulures et ciselures. Aux portraits qui figuraient dans la chambre, on pouvait bientôt reconnaître que plusieurs membres de cette famille s’étaient voués à l’Eglise. Nous avons aussi remarqué, au-dessus de la porte, une collection de livres bien reliés, que nous avons supposée une fondation de quelques-uns de ces messieurs. Nous avons pris la légende des Saints et nous en avons lu quelques endroits, tandis qu’on apprêtait notre dîner. L’hôtesse nous demanda une fois, comme elle entrait dans la chambre, si nous avions lu l’histoire de Saint Alexis. Nous répondîmes que non, et, sans nous en occuper davantage, nous continuâmes à lire chacun notre chapitre. Quand nous fûmes à table, elle se plaça près de nous, et nous parla de nouveau de Saint Alexis. Nous lui demandâmes si c'était son patron, ou celui de la maison, peut-être ; elle dit que non, mais assura que ce saint homme avait tant souffert par amour pour Dieu, et que son histoire lui semblait plus pitoyable que beaucoup d’autres. Voyant que nous ne la connaissions pas du tout, elle se mit à nous la conter. »

 

Typique-du-Valais--Mazot-de-Munster.jpg

Typique du Valais, Mazot de Münster

 

 

GTelle, Chateaubriand et Goethe en Valais, photo Internet.

 

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25 septembre 2014 4 25 /09 /septembre /2014 15:52

 

 

  « J’observe que dans mes lettres, je dis peu de choses des hommes : c’est qu’au milieu de ces grandes scènes de la nature, ils sont moins remarquables, surtout pour un passant. Mais je n’en doute point, si je faisais dans le pays un plus long séjour, je trouverais des gens très-intéressants et très-bons. J’ai fait une seule observation, et je la crois générale, à mesure qu’on s’éloigne de la grand’route et des centres de mouvements : que les hommes sont plus renfermés, isolés, dans les montagnes, et réduits plus étroitement aux besoins de la vie ; qu’ils pourvoient à leur entretien par une industrie simple, lente, invariable ; je les ai trouvés meilleurs, plus obligeants, plus affectueux, plus hospitaliers dans leur indigence. »

   Goethe ne passa pas une très bonne nuit à Loèche-les-Bains, dont les maisons hospitalières avaient du reste la réputation de manquer de confort. Un billet à Mme de Stein, du 10 novembre, nous fait connaître les désagréments nocturnes du poète : « Nous nous levons à la lumière, pour redescendre au point du jour. J’ai passé une nuit assez agitée. À peine étais-je couché qu’il m’a semblé que j’étais pris par tout le corps de la fièvre urticaire, mais j’ai bientôt reconnu que c’était une grande armée d’insectes sauteurs qui, altérés de sang, se jetaient sur le nouveau venu. Cette vermine se multiplie énormément dans les maisons de bois. J’ai trouvé la nuit fort longue, et j’ai été charmé ce matin quand on m’a apporté la lumière. »

   Ils quittent les Bains le 10 novembre, de très bonne heure. Pendant la nuit, il avait neigé. Ils prennent à travers les pâturages glissants, puis suivent le sentier d’Inden. De là, ils descendent dans la gorge de la Dala, d’où ils remarquent, haut perché, « un aqueduc artistiquement taillé qui amène une source… au prochain village… », c’est-à-dire Loèche-Ville. Du fond de la gorge – la route actuelle n’existait naturellement pas – ils remontent sur le coteau un peu au-dessus de ce bourg. Ce sentier passait pour fort incommode. La cité de Loèche n’était qu’une bourgade qui déplut tout à fait à Goethe. « L’indigence et les chétives ressources de ces hommes libres et privilégiés y sont partout manifestes », note-t-il.

   Pour gagner la plaine, on franchissait alors le Rhône sur un joli pont de bois couvert dont les culées subsistent encore.

   Goethe arriva à Loèche – Souste vers les 10 heures. Le ministre de Wedel s’y trouvait déjà, avec les laquais et les montures. Il avait neigé sur les hauteurs. La difficulté, sinon l’impossibilité de faire passer la Furka à toute cette caravane devient de plus en plus évidente. Sans compter que « les écuries sont très petites et très étroites, parce qu’elles ne sont construites que pour les mulets et les bêtes de somme ». L’avoine commençait à manquer. « On dit même que, plus avant dans les montagnes, on n’en trouve plus du tout ». Inutile donc de continuer avec les montures. La décision est prise. Le grand maître des eaux et forêts rebroussera chemin avec les équipages, et, après le périple par Bex, Vevey, Lausanne, Fribourg, Berne, gagnera Lucerne, où il rejoindra Goethe et le prince, dont l’idée bien arrêtée est de franchir la Furka. « On trouve partout, écrit Goethe, dans ces contrées, des mulets qui, pour ces routes, valent mieux que les chevaux, et enfin, aller à pied est toujours plus agréables. »

   Sitôt dit, sitôt fait. Les bagages indispensables sont préparés et chargés sur un mulet de louage. Le ministre de Wedel, avec les équipages, reprend le chemin du Bas-Valais. Vers onze heures déjà, Goethe et le prince se mettent en route, à pied. En plus du muletier, ils ont la compagnie d’un garçon boucher de Souabe qui « s’étant égaré dans ce pays, avait trouvé de l’occupation à Loèche » et voulait rentrer dans sa patrie, par le même chemin. Ce compagnon en tournée amusait la galerie et « faisait un peu le paillasse ». le temps est gris, indécis. Il se « brouille un peu, mais la bonne fortune, qui nous a suivis jusqu’à maintenant et entraînés si loin, ne nous abandonnera pas au moment où elle nous est le plus nécessaire ».

   Vers midi, ils ont dû atteindre Tourtemagne, où, sans doute, ils se sont restaurés. Cette localité avait déjà une auberge, l’ancêtre de l’Hôtel de la Poste actuel. Au début du XIXe siècle, plus exactement en 1803, Michel Locker y hébergeait le savant Murith, en excursion botanique dans le Haut-Valais.

   Nous n’avons malheureusement que peu de détails précis sur cette longue traite de Loèche à Brigue. L’état atmosphérique, la crainte d’être surpris par le mauvais temps, la neige, semblent avoir surtout préoccupé Goethe. Tout le Bas-Valais était encombré de nuages noirs, qui venaient mourir à Loèche, arrêtés par les courants de la Gemmi. En amont, la vallée du Rhône brillait au soleil, principalement dans la région de Viège. « Nous ne cessions de marcher à la rencontre du beau temps ; dans le cours supérieur du fleuve, on voyait tout le ciel serein, et le vent d’ouest avait beau pousser derrière nous les nuages, ils ne pouvaient nous atteindre ». Goethe recherche la cause de ce phénomène, et la trouve dans l’influence des courants qui descendent des vallées intérieures et luttent « contre les nues et contre le vent qui les porte… Nous avons été plusieurs fois témoins de ce combat, et quand nous pensions nous voir couverts par les nuages, nous trouvions de nouveau un obstacle de ce genre, que les brouillards avaient à peine encore quitté leur place ».

   À l’arrivée à Brigue, vers le soir, il soufflait un fort vent d’est et l’air était si frais qu’une chute de neige nocturne lui semble exclue.

 

Brigue-le-Chateau-de-Stockalper.jpg

 

 

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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 15:22

 

   Après avoir pris quelque nourriture, et sans même se reposer de cette longue course à pied, les deux illustres visiteurs s’en vont voir les sources, dont la composition chimique semble avoir intéressé Goethe. « Cette eau n’a pas la moindre odeur sulfureuse, aux lieux où elle jaillit ; où elle passe, elle ne dépose pas la moindre parcelle d’ocre, aucun métal, aucune terre ; comme une eau pure, elle ne laisse derrière elle aucune trace. »

   Les bains de Loèche étaient alors en pleine vogue. On y venait de la Suisse alémanique par le sentier de la Gemmi, que des mineurs tyroliens avaient amélioré quelques années auparavant. La société qu’on y trouvait était nombreuse et intéressante et les eaux passaient pour faire des cures remarquables. Le voyageur anglais Coxe y lia connaissance en 1772 avec différents baigneurs venus de Berne et du Jura, qui l’invitèrent à venir les voir plus tard chez eux. « Ces invitations, écrit-il, sont toujours caractérisées par cette franchise ouverte et naturelle qui est particulière aux Suisses ». Ceci nous remet dans l’ambiance du temps. Le site lui-même était admiré, et je fais la constatation que le terme de romantique a été appliqué, l’une des toutes premières fois dans la langue française, à ce paysage célèbre de Loèche-les-Bains, par le traducteur de Coxe, Ramond de Carbonnières, vers 1780. Ce vocable illustre à a pour père Jean-Jacques Rousseau. Le mot est d’origine anglaise, mais jusqu’à Rousseau, les traducteurs d’ouvrages anglais le rendaient par pittoresque ou romanesque. Il semble avoir eu une genèse laborieuse, avant d’obtenir un droit rayonnant de cité dans la langue française. On peut discuter si d’obscurs traducteurs français ont transcrit romantic par romantique en 1776 déjà, mais c’est bien la célébrité de Rousseau, lequel l’utilise pour la première fois dans une phrase des Rêveries (1777) sur les beaux rivages du lac de Bienne, qui l’a fait définitivement triompher.

   Puis Goethe et le duc s’acheminent à pied « à travers des roches écroulées et le gravier répandu dans les intervalle », vers la base de la Gemmi qui leur semble tout près. « Si la saison ne nous pressait pas tant, nous ferions probablement demain la tentative de gravir cette remarquable montagne, mais pour cette fois, il faut nous contenter de la vue. » Pendant qu’ils suivaient le sentier à travers les pierriers, les nuages envahissent peu à peu le vallon. Le poète nous laissa de ce spectacle nouveau une intéressante description, dont les échos se retrouvent dans les récits de maints voyageurs dans la suite, qui veulent avoir éprouvé à Loèche les mêmes impressions que le Maître de Weimar.

   « Comme nous revenions, nous avons observé les habitudes des nuages qui, en cette saison, sont très intéressantes dans cette contrée. Jusqu’à présent, le beau temps nous a fait oublier que nous sommes au mois de novembre. Au reste, comme on nous l’avait annoncé… l’automne est ici fort agréable. Cependant, les soirées hâtives et les nuages qui annoncent la neige nous rappellent quelquefois que la saison est avancée. Ce soir, les merveilleux mouvements qu’ils se donnaient étaient d’une beauté extraordinaire. Comme nous revenions du pied de la Gemmi, nous avons vu de légers brouillards s’élever, avec une grande rapidité, de la gorge d’Inden. Ils reculaient, ils s’avançaient tour à tour, et en montant, ils parvinrent enfin si près de Loèche, que nous vîmes bien la nécessité de doubler le pas, pour éviter de nous voir, à la nuit tombante, enveloppés dans les nuages. Enfin nous sommes arrivés heureusement à la maison, et tandis que j’écris ces lignes, les nuages se résolvent effectivement en neige fine et jolie. C’est la première que nous voyons tomber, et, quand nous pensons à notre chaud voyage d’hier, de Martigny à Sion, aux treilles encore assez bien feuillées, nous trouvons le changement fort soudain. Je suis allé à la porte de la maison ; j’ai observé quelque temps le manège des nuages, qui est d’une grande beauté. À proprement parler, il ne fait pas encore nuit, mais ils couvrent le ciel par intervalles, et produisent l’obscurité. Ils montent des abîmes jusqu’aux plus hautes crêtes des montagnes ; attirés par elles, ils semblent s’épaissir, se condenser par le froid puis tomber sous forme de neige. On éprouve dans ces hauts lieux une solitude inexprimable… Les nuages qui s’entassent ici, et tantôt couvrent les énormes rochers et les enveloppent d’une silencieuse et impénétrable obscurité, tantôt en laissent voir quelques parties, comme des fantômes, donnent à ces lieux une vie triste… Les nuages, phénomènes atmosphériques si remarquables pour l’homme dès son enfance, nous sommes accoutumés, dans la plaine, à les considérer comme une chose purement étrangère à la terre ; on les regarde seulement comme des voyageurs, des oiseaux de passage, qui, nés sous un autre ciel, venus de telle ou telle contrée, ne font chez nous qu’une apparition momentanée… Mais ici on s’en trouve enveloppé à l’instant qu’ils se forment, et nous sentons la force secrète, éternelle de la nature courir mystérieusement dans toutes nos fibres… En présence de tous ces objets, on désire pouvoir s’arrêter plus longtemps et passer plusieurs jours dans ces lieux. Même si l’on se plaît à faire des observations de ce genre, le désir devient plus vif, à la pensée que chaque saison de l’année, chaque heure du jour, chaque état de l’atmosphère doit produire de nouveaux phénomènes, tout à fait inattendus… L’homme qui a vu ces grands objets de la nature, et qui s’est familiarisé avec eux, lorsqu’il sait conserver ses impressions, les associer avec d’autres sensations et d’autres pensées qui lui viennent… possède une provision d’assaisonnements dont il peut relever la partie insipide de la vie, et donner à toute la durée de son existence une agréable saveur.

 

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Loèche-les-Bains (vers 1880)

 

 

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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 15:00

 

 

   Le 9 au matin, Goethe écrit deux mots à Mme de Stein : « Je puis encore vous souhaiter le bonjour avant notre départ. Le prince et moi, nous allons prendre à gauche dans la montagne et monter aux bains de Loèche… », avec un guide, comme c’était l’usage. Le même soir, il était à Loèche-les-Bains, d’où il date une longue lettre à sa correspondante, retraçant les péripéties de ce voyage et de son bref séjour.

  « Dans une petite maison de planches (Loèche-les-Bains), où nous avons été reçus de la manière la plus amicale par de très-braves gens, nous occupons une chambre étroite et basse, et je veux voir ce qu’il me sera possible de vous dire de la course très-intéressante que nous avons faite aujourd’hui. De Sierre, nous avons gravi pendant trois heures la montagne, après avoir observé en chemin les grands ravages des eaux… Un torrent grossi subitement entraîne tout sur un espace de plusieurs lieues, couvre de pierres et de graviers les champs et les jardins que les gens rétablissent ensuite peu à peu, é force de peine, si toutefois la chose est possible, et qui peut-être, après une ou deux générations, sont de nouveau ensevelis. »

   Il s’agit de la Sinièse, le petit torrent qui a creusé la profonde dépression entre Venthône et Miège, dont les débordements périodiques mettaient autrefois en péril les terrains de Glarey.

   « Le temps, poursuit Goethe, est gris, avec des intervalles de soleil. On ne saurait décrire l’aspect varié que présente encore ici le Valais. À chaque instant, le paysage se replie et change. Tout paraît très rassemblé et très proche, et l’on est pourtant séparé par des ravins et des montagnes considérables. Jusqu’alors, nous’ avions eu presque toujours à notre droite la vallée ouverte, quand une belle perspective sur les montagnes s’offrit tout à coup à nos yeux. »

   Après avoir traversé Salquenen et Varone, Goethe venait d’arriver au coude de la route, à son entrée dans la vallée de la Dala, et il avait devant les yeux les montagnes de Loèche. Cet ancien chemin, délaissé aujourd’hui, était la meilleure voie d’accès pour Loèche-les-Bains. On l’avait grandement amélioré vers le milieu du XVIIIe siècle, mais il ne laissait pas d’être par bouts raide et incommode. Par-là passaient les malades qui allaient aux bains, ou en revenaient. Ils y allaient à dos de mulet, ou utilisaient des chaises à porteurs. Dans la vallée, le chemin traverse une splendide paroi de rocher, d’une grande hauteur. C’étaient les galeries, endroit particulièrement scabreux qui avait le don d’émotionner les anciens voyageurs. Il passait plus haut que le chemin actuel, et offrait le désagrément d’une descente fort raide dans le vallon, avant la montée d’Inden.

   Au coude du chemin, Goethe et le duc se reposèrent un instant auprès d’une croix de bois. « Nous vîmes, écrit-il, au bout du vert et beau pâturage qui s’avançait vers une gorge immense de rochers, le village d’Inden avec une église blanche… Au-dessus de la gorge s’élevaient encore des pâturages et des bois de sapins ; à gauche, les montagnes descendaient jusqu’à nous ; celles du côté droit prolongeaient aussi leurs arêtes au loin ; derrière ce village se dressait une grande paroi de rocher (au loin) ; en sorte que le petit village, avec son église blanche, était là comme le foyer de toutes ces masses et ces ravins convergents.

   Le chemin qui mène à Inden est taillé dans la paroi de rocher qui ferme cet amphithéâtre à gauche en arrivant. ce chemin n'est point dangereux, mais il est d’un aspect effrayant ; il descend sur les assises d’une roche ardue séparée, à droite, de l’abîme, par une mauvaise planche. Un homme qui descendait en même temps que nous avec un mulet prenait, lorsqu’il arrivait aux endroits dangereux, sa bête par la queue, pour lui prêter secours, quand elle trouvait devant elle la descente trop rapide dans les rochers. Enfin, nous arrivâmes à Inden, et, comme notre guide était bien connu, nous obtînmes aisément d’une femme obligeante un bon verre de vin rouge et du pain, car, dans ce pays, il n’y a proprement point d’auberge. Ensuite, nous gravîmes, derrière Inden, le haut ravin, où nous voyons devant nous cette Gemmi dont on fait des descriptions si terribles, et, à ses pieds, les bains de Loèche, placés comme dans le creux de la main, au milieu d’autres montagnes hautes, inaccessibles et couvertes de neige. Il n’y a point d’auberge, mais toutes les maisons sont assez bien pourvues, à cause des nombreux baigneurs qui fréquentent ce lieu. »

 

   L’hôtesse qui hébergea Goethe et le duc « était accouchée d’hier, et son mari, avec le secours d’une vieille mère et de sa servante, fait très bien les honneurs de la maison ».

 

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