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7 novembre 2017 2 07 /11 /novembre /2017 17:38

Sainte-Hélène, mai 1816

Cipriani qui servait à table, me dit : « On parle d’un compatriote à toi. » J’entrai sous le prétexte d’apporter une carafe d’eau de source. « Cet homme me fait peur ! disait l’Empereur. Il était une sorte de double de moi-même. Il comprenait mes plans avant même que je ne les explique, et il devinait des pensées que je n’avais pas encore formulées. Berthier a commis une grande faute en refusant à Jomini, après ses combats pour mes Aigles, de lui donner le grade de général de division. Blessé, Jomini a offert ses services au tsar ; si je l’avais eu à mes côtés, nous ne serions pas ici. » « Jomini était le seul homme qui pût me donner des inquiétudes. »

Berthier, prince de Neuchâtel et Valangin, prince de Wagram

Berthier, prince de Neuchâtel et Valangin, prince de Wagram

Antoine-Henri de Jomini

Antoine-Henri de Jomini

Le comte Bertrand voulut bien m’en dire davantage : Le « Précis de l’Art de la Guerre » de Jomini fut considéré comme un chef-d’œuvre de stratégie. L’Empereur lui proposa de l’attacher à son état-major général au moment d’entreprendre la campagne contre la Prusse. Jomini répondit : « Je préfère rejoindre Votre Majesté dans quinze jours à Bamberg » et, comme Napoléon sursautait, Jomini décrivit exactement le plan de campagne de l’Empereur.

L’Empereur, durant ces jours, dicta encore devant moi, à M. de Montholon, des choses qui m’étonnèrent :

« Je dois beaucoup à l’Armée Royale : ses officiers et ses sous-officiers, de même que ses cadres subalternes. Étaient les meilleurs d’Europe. Bien des généraux de la République et de l’Empire étaient issus de ce corps admirable. Seuls Marmont, Suchet, Gouvion-Saint-Cyr, Bessières et Brune n’ont pas fait leurs classes dans les armées royales, tous les autres maréchaux de l’Empire en sont issus. On répète volontiers en France que mes maréchaux étaient de très basse origine, opinion chère à la République ; selon elle, la royauté étouffait les talents, au contraire du « bienfaisant régime démocratique ». Ceci est une farce… En dehors de Lannes, mon vrai ami, je crois que mes maréchaux me craignaient plus qu’ils m’aimaient et, si je ne m’étais montré très sévère avec eux ou leur montrais trop de familiarité, ils auraient tôt fait de partager ma puissance et le trésor public…

Sais-tu, Noverraz, quels sont les plus beaux titres que j’ai donnés à Lannes, mon ami ? Celui de prince de Sievers, un titre qu’il dédaigna, mais ce dont il était fier, c’est le titre de colonel-général des Suisses ! »

Lannes, un vrai ami pour Napoléon

Lannes, un vrai ami pour Napoléon

A suivre

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6 novembre 2017 1 06 /11 /novembre /2017 17:11

Sainte-Hélène, 18 avril 1816

L’île a un nouveau gouverneur : sir Hudson Lowe. L’Empereur a refusé, lundi, une invitation à dîner avec lady Moira, la femme du gouverneur des Indes.

Sir Hudson Lowe

Sir Hudson Lowe

L’Empereur nous a confié ses espoirs secrets, disant que les Alliés se lasseront d’entretenir une flotte et des troupes et se demanderont s’il n’y a pas mieux à faire de tout l’argent que nous coûtons dans cette île. « Si l’ordre revient en Europe, ce seront les rois qui auront besoin de moi contre les peuples soulevés, et je serai aussi utile à ces mêmes peuples face à leurs rois. Comme je pourrais être aussi utile en Amérique pour combattre les Anglais du Canada. »

Je n’aime pas que les femmes se mêlent de politique : Mme de Staël, cette coquine à qui j’ai interdit de s’approcher à moins de 40 lieues de Paris, m’irrite et je refuse de lire des livres écrits par des femmes. La place de la femme se situe dans le cadre du foyer et de la famille. Je suis resté très corse ! L’une d’entre elles pourtant a eu le courage de me répondre que les femmes ont acquis le droit de faire de la politique depuis qu’on leur a coupé la tête pour leurs opinions. (Est-ce d’Olympe de Gouges, dont parle Napoléon ou… qui donc?)

Chez une femme, j’admire le courage et la beauté. Ils étaient réunis chez Tereza Cabarrus qui est devenue Mme Tallien, et c’est grâce à elle que celui-ci a pu faire front à Robespierre en thermidor… Si, il y a pourtant une femme qui aurait pu faire de la politique : c’est la très belle et très désirable Mme Récamier. J’aurais fait sa fortune, mais j’étais las de ses réticences. Elle ne m’a jamais pardonné d’avoir refusé un million à son mari le banquier. J’avais fait répondre que le Trésor ne prêtait point à des gens en faillite !

Madame Récamier

Madame Récamier

Thérésa Cabarrus, la beauté selon Napoléon.

Thérésa Cabarrus, la beauté selon Napoléon.

A suivre

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5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 17:37

Sainte-Hélène, décembre 1815

Ce qui exaspère l’Empereur, c’est cette surveillance continuelle : le capitaine Poppleton a les yeux partout. Au coucher du soleil, un cordon de fonctionnaires, placés de dix pas en dix pas, investit les bâtiments et le jardin. Ils sont relevés toutes les heures, et leur consigne est de tuer même les imprudents !

Heureusement, dans la journée, il peut se promener et il a fait même une découverte : en contrebas de Hutt’s Gate, il a trouvé au fond de la vallée, une petite source sous les saules. Il a dit fièrement que c’était à cause de la présence des saules qu’il aime l’eau.

Sainte-Hélène, janvier 1816

Au cours de longues journées d’exil, j’ai pu constater maintes fois son extraordinaire mémoire. Un après-midi qu’il se promenait dans le jardin, la main derrière le dos, il m’interpelle : « Ce que j’ai fait pour ton pays de Vaud, je l’ai fait pour la Préfecture Helvétique d’Argovie : en octroyant l’Acte de Médiation à la Suisse, j’ai arrondi l’Argovie, je l’ai agrandie de Bade, du Freienant et du Frickthal pour que l’Argovie devienne un canton indépendant de la nouvelle Confédération. Le meilleur des Argoviens était Jean Herzog, le bourgmestre, j’aurais pu le faire Baron de Hohenlinden tant il aida Moreau dans sa campagne du Rhin.

Les jardins de Longwood

Les jardins de Longwood

J’ai cru pouvoir faire confiance à son voisin, le Bernois Charles-Louis de Haller, quand il m’a été envoyé en 1797 à Milan, puis auprès du Directoire à Paris, mais je pense que c’est la mauvaise influence de Mme de Staël qui lui a fait tourner casaque. Il n’a cessé de m’attaquer dans sa feuille, « Annales Helvétiques ».

Plus tard, à Vienne, il publia « Lequel vaut le mieux de la Paix ou de la Guerre avec la France », un livre dans lequel il démontrait que la paix n’était possible que par la destruction de la suprématie de la France. Haller était un homme remarquable, mais pour moi, un ennemi. Les Suisses devraient m’être reconnaissants !... L’un d’entre eux en particulier !

Si certaines régions suisses purent, en effet, être reconnaissantes à Napoléon, il est hors de doute que le pays souffrit terriblement de l’occupation française, du rançonnement, du recrutement, puis du blocus continental. C’est le trésor de Berne et les rançons des grandes cités qui financèrent la campagne d’Egypte : en 1798, par exemple, le plus gros contribuable de Zurich, Jean-Henri Meyer de Stadelhofen, versait les deux cinquièmes de la rançon imposée par la République Française, et sa famille, quelques mois plus tard, paiera encore à Masséna d’autres énormes sommes. H.M. de Stadelhofen.

A suivre

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4 novembre 2017 6 04 /11 /novembre /2017 17:26

Sainte-Hélène, fin décembre 1815

Elbe n’était qu’une toute petite principauté, mais l’Empereur y avait sa Cour, sa Garde, ses calèches, et surtout, on y parlait italien, tandis que Sainte-Hélène n’est qu’une vaste prison. J’ai appris à m’y retrouver : la ville de James Tonne, la plaine de Deadwood, avec ses baraques sur lesquelles flotte le drapeau britannique.

La citadelle de High-Knoll où l’on tire chaque jour deux coups de canon, un pour le lever et l’autre pour le coucher du soleil. Le mont le plus élevé de l’île, m’a dit une sentinelle, est le « Acteon-Pike ». La seule région accueillante est la Fischer-Valley. Le pire, c’est qu’il y a partout des uniformes rouges. A quatre miles, un muret de pierres sèches délimite la première enceinte. L’Empereur peut s’y promener sans contrainte pendant la journée, mais sitôt le coup de canon de High-Knoll, les sentinelles s’installent autour de la maison : interdiction de sortir.

 L’Empereur a le droit, durant la journée, de se promener dans la « Twelve Miles Enceinte » mais il rencontrera à chaque pas des patrouilles dont la mission est de ne pas le perdre de vue. S’il veut sortir à cheval au-delà de l’enceinte, par exemple dans la vallée des géraniums, il doit en faire la demande au gouverneur et se faire accompagner d’un officier anglais, souvent Sir Georges Bingham (Major-General Sir George Ridout Bingham (1777–1833). J’aurai la permission de me rendre une fois par semaine dans la petite ville de James Tonne, à environ deux heures de marche, mais c’est Cipriani, le premier valet de chambre qui prendra l’habitude de s’y rendre chaque matin pour faire les achats. L’une des seules distractions est d’apercevoir dans le lointain les voiles des navires qui viennent du Cap ou d’Europe.

Le lieutenant O’Shea qui parle très bien le français nous a expliqué qu’à cause des alizés, les bateaux doivent faire le tour de l’île avant de jeter l’ancre dans le port de James Tonne. Les Anglais se sont arrangés pour pouvoir constamment surveiller l’Empereur. Ils sont hantés par l’idée d’une évasion. Ils ont installé, au bout de la pelouse, une sorte de sémaphore qui communique par signaux avec Flagstaff : voir apparaître sur le mât un carré bleu signifierait la disparition du « général » !

La vie s’organise : en dehors des Chinois qui portent leur costume national et leur drôle de chapeau pointu, tout le monde doit obéir au cérémonial exigé par l’Empereur : le Grand Maréchal Bertrand est en habit, culotte de nankin blanc et bottes noires. Il laisse ostensiblement son habit entrouvert sur le devant pour que l’on aperçoive, sur son gilet blanc, le cordon de la Légion d’Honneur. Messieurs de Montholon et Gourgaud porteront l’uniforme de général et M. de Las Cases qui, à bord du « Bellérophon », arborait son uniforme d’officier de marine, est maintenant en civil.

Je sais, par la femme de chambre des Montholon, que toutes les dames d’Honneur ont préparé de grandes toilettes et exhiberont leurs bijoux. Marchand, Cipriani, Aly et moi, nous porterons la tenue correspondant à nos fonctions, mais, à l’extérieur, je coiffe souvent avec fierté mon bicorne. Le Grand Maréchal nous a fait part de nos traitements : Marchand recevra 12.500 francs par an. Nous l’appelons Monsieur.

Il nous fait sentir sa supériorité. Cipriani est seul à lui tenir tête. Quand il sort d’un entretien en patois corse avec l’Empereur, il fait un petit sourire en coin vers Marchand. Moi, je recevrai 10.000 francs, autant que Cipriani, que Aly, Lepage et Pierron, le pâtissier. (Je crois que Cipriani qui dirige le service de table comme maître d’hôtel et qui se rend tous les jours à Jamestown pour les achats, s’arrange pour toucher de belles commissions.)

Santini touche 1750 francs, Rousseau, 5000, et les frères Archambault qui s’occupent du dressage, de l’entretien de la voiture impériale et des harnais, comme ils le faisaient à Paris et dans l’Ile d’Elbe, toucheront chacun 2500 francs. J’estime donc que je suis privilégié, parce que MM. de Las Cases, Montholon et Gourgaud recevront chacun 20.000 francs et que Gentilini, le valet de pied, ne touchera que 2500 francs.

L’Empereur a reçu dans la salle de billard M. de Porteous, le Conservateur des Jardins de la Compagnie des Indes. Il a évoqué le gouvernement direct pratiqué dans les petits cantons montagnards de la Suisse et a critiqué la représentation proportionnelle dont parlait le gentleman anglais, lui prouvant que les votes des partis vaincus, fussent-ils de la moitié moins un, seraient annulés et que, par conséquent, faire la loi et voter l’impôt appartiendraient à la moitié plus un, ce qui en fait, ne représenterait que le tiers ou même le quart des électeurs votants.

Il dit que l’Europe a besoin d’un empereur car, sans cela, les lumières disparaîtront au milieu des guerres civiles et des guerres étrangères… Tôt ou tard, il faudra satisfaire des désirs de nationalité.

Il dit encore :

« Quant à l’Orient, il n’attendait qu’un homme !... Vous ne savez pas tous les dangers dont vous avez été menacés par mes armes !... J’aurais pu aussi débarquer en Louisiane, remonter le Mississipi et bouter les Anglais hors du Canada qui serait redevenu français. »

Il y a six Chinois à l’écurie, trois à la cuisine, deux à l’argenterie. En tout, j’en ai compté 42. L’un de ces chapeaux pointus est chargé de ramasser toute la journée du bois sec afin que l’eau chaude de la baignoire impériale soit en permanence à la bonne chaleur.

A Paris, je ne croyais pas en la médecine, mais je croyais en Corvisart. Quand il vint me voir pour la première fois, j’étais jaunâtre, très maigre, je toussais beaucoup, j’avais des maux d’estomac ; on a prétendu que j’avais la gale, transmise par un cantonnier qui fut tué à mes côtés lors de l’affaire de Toulon. L’autre docteur en qui j’avais confiance, c’était Barthez qui avait soigné mon père. Après le couronnement, j’ai fait de Corvisart un grand personnage qui régnait sur un médecin ordinaire, quatre médecins consultants, un premier chirurgien, quatre chirurgiens consultants plus des pharmaciens, plus un chirurgien accoucheur de l’Impératrice, plus un médecin et un chirurgien des Enfants de France… Le baron Corvisart, membre de l’Institut, régnait encore sur des chirurgiens-dentistes, bandagistes, oculistes et même un chirurgien pédicure.

A suivre

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3 novembre 2017 5 03 /11 /novembre /2017 17:26

23 décembre 1815

Nous avons guetté toute la journée l’arrivée d’un navire. A bord du « Doris », il y aura le courrier, une provision de livres réclamés par l’Empereur, et de nombreux chevaux. Les frères Archambault se sont dépêchés de débaptiser un alezan que les Anglais appelaient « Bonaparte » et qu’ils appelleront « Numide ». On pourra, me disent-ils, les atteler à l’ancienne calèche du gouverneur, sortir la voiture impériale. On va les dresser, et dorénavant, nous irons chercher chaque matin, le Grand Maréchal à Hutte Gate.

Je dois dire que Sir Cockburn fait tout ce qu’il peut : comme Monseigneur le réclamait, il a mis à sa disposition douze marins du « Northumberland » et plusieurs dizaines de domestiques chinois qui seront attachés soit à la cuisine, soit aux écuries, soit au jardin. Ils ne parlent pas un mot d’anglais ou de français, nous devons tout leur faire comprendre par signes, mais ça semble les amuser beaucoup.

Napoléon en jardinier à Saint-Hélène.

Napoléon en jardinier à Saint-Hélène.

J’ai appris à l’un d’eux à faire l’argenterie. Il semble ravi et frotte du matin au soir. Un autre est chargé de chasser les rats. Il fait appel à ses camarades pour organiser une sorte de battue. Ils poursuivent les rats dans le parloir, les corridors et les cuisines, et quand la chasse a été bonne, ils font rôtir les rats et s’en régalent.

Quand un bateau jette l’ancre, Cipriani, pour renouveler l’ordinaire, essaie de mettre la main sur des denrées qui, malheureusement, ont fermenté en route. Par contre, nous ne manquons jamais de vin ou de rhum.

L’eau potable a longtemps été un problème : nous avons tous bu une eau un peu saumâtre, jusqu’à ce que l’Empereur, en se promenant dans la vallée des géraniums, entende un petit glouglou : c’était la Fontaine Torbette où chaque matin, un Chinois allait dorénavant remplir un seau et une urne d’argent pour l’Empereur.

La fontaine était déjà présente et connue des habitants de l’île, Napoléon n’a rien « découvert », si ce n’est le lieu où cette source était et inconnue de lui. Il aurait demandé à l’un ou l’autre habitant du coin, on lui aurait désigné l’endroit.

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2 novembre 2017 4 02 /11 /novembre /2017 17:14

Sainte-Hélène, décembre 1815

Peut-être que le pire, c’est le temps : comment s’habituer à ce vent perpétuel, pire que notre bise : l’alizé du Cap ? Impossible de prévoir le temps : on se lève au soleil, et les premières grosses gouttes de pluie tombent on ne sait comment. En quelques minutes la poussière du jardin se transforme en boue, et le bruit de l’averse sur le toit noie le bruit du vent qui fait tordre les arbres du jardin. Et puis, tout aussi soudain, le ciel redevient bleu.

Souvent, la pluie semble guetter le coup de canon du soir, des masses d’insectes grouillent contre les vitres, on se hâte de gagner la porte en pataugeant dans la boue. Marchand fronce le sourcil, et nous gagnons en hâte les chambres pour nous changer. Nous avons ordre de l’appeler Monsieur, et nous envions ses privilèges : il a sa propre chambre au-dessus de celle de l’Empereur ; il mange à sa propre table avec son Chinois pour le servir. Quand Santini, l’huissier, ouvre la porte et que l’Empereur paraît, tout doit être impeccable : ce n’est pas ici la simple demeure du « général Bonaparte », comme le considère le gouverneur, mais la résidence d’un souverain, malgré le piètre décor, malgré les rats que l’on fait semblant, à table, de ne pas remarquer ; les repas se déroulent avec un véritable cérémonial.

Après l’Empereur, le premier personnage demeure le Grand Maréchal Bertrand. Nous avons ordre de l’appeler Monseigneur, et c’est toujours à lui que l’on doit s’adresser pour demander audience. M. de Montholon est le maître des Cérémonies, et O’Shea m’a dit que les Anglais l’appellent par dérision « The Lord Chambellan ». Naturellement, c’est Cipriani qui occupe une position privilégiée : si l’Empereur me fait parfois l’aumône d’une confidence, en revanche, il demeure des heures avec Cipriani, s’entretenant en patois corse.

On n’a pas d’image de Cipriani, l’ami d’enfance de Napoléon. Le personnage reste un mystère pour beaucoup.

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 17:08

Sainte-Hélène, 14 octobre 1815

Après deux mois d’une pénible traversée, un matelot m’a donné la main pour m’aider à quitter la chaloupe du « Northumberland ». De la petite grève, j’ai aperçu dans les nuages, des montagnes et des rochers ! « C’est le Pain de Sucre, m’a dit un compagnon, et la ville c’est Saint-Jamestonne (Jamestown). Là-haut, au fond de la gorge, c’est Eicol (High-Knoll), bourré de canons et de sentinelles.

Île de Sainte-Hélène

Île de Sainte-Hélène

« La résidence de l’Empereur n’est pas encore prête, me dit-on, il sera pour ce premier soir l’hôte de Sir Balcombe*, aux Eglantiers. » sir Balcombe avait mis à disposition une chambre dans la demeure, qui communiquait par une galerie couverte avec une grande tente qui avait servi de salle de bal. En hâte, nous avons tracé sur le sol, le dessin d’une couronne impériale qui séparait le fond de la tente de l’entrée où devait coucher le général Gourgaud. Nous avons dressé le petit lit de camp où l’Empereur avait dormi pendant toutes ses campagnes, drapé les rideaux de soie verte et, à mon étonnement, ce fut précédé d’une petite fille que l’Empereur arriva.

« J’espère, Monsieur l’Empereur, que cela vous plaira ! » Elle fit une révérence.

Betsy Balcombe devait avoir une dizaine d’années, elle était très mignonne avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds.

- Comment avez-vous appris le français, jeune personne ? a demandé l’Empereur et quelles sont vos études ? Savez-vous quelle est la capitale de la France ?...

- C’est Paris.

- Bravo ! Et de l’Italie ?

- C’est Rome.

- Vous êtes très forte, connaissez-vous aussi la capitale de la Russie ?

- Je ne sais plus très bien si c’est Moscou ou Saint-Pétersbourg.

- Mais vous savez sûrement ce qu’on dit, c’est que c’est moi qui l’ai brûlée… !

- Vous vous trompez, Monsieur l’Empereur, les Russes ont brûlé leur capitale pour que vous ne puissiez-vous y installer !

- Très bien, très bien, voulez-vous maintenant me faire les honneurs de la maison ?... « Vous pourriez aussi me donner quelques leçons d’anglais ».

Portrait de Betsy Balcombe

Portrait de Betsy Balcombe

Nous avons vu l’Empereur au côté de la petite fille, cheminer sur le beau gazon, admirer les fleurs et le pavillon. Nous avons installé des chaises de jardin sur la pelouse, et j’ai entendu l’Empereur dire des gracieusetés à Mme Balcombe sur sa fillette et sur sa demeure.

  • Votre jardin, Madame, est plus moelleux que le maquis de mon île natale.

 

*Sir Balcombe, directeur des ventes publiques de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Napoléon devint ami avec la fille Balcombe, Lucia Elizbeth.

Napoléon et les filles Balcombe

Napoléon et les filles Balcombe

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31 octobre 2017 2 31 /10 /octobre /2017 17:18

En mer, 25 août 1815

L’Empereur a parlé au capitaine Maitland : « Sans vous, Anglais, j’aurais été empereur d’Orient ! »

C’est fête à bord pour le passage de la ligne. Les officiers disent que c’est la cérémonie du baptême de Neptune, mais l’équipage appelle ce jour « la grande barbe », et ils rasent tous ceux qui passent la ligne pour la première fois. Cipriani, le maître d’hôtel, qui voulait participer à la fête, m’a demandé de le raser et de lui couper les cheveux, et tout d’un coup, l’Empereur surgit en compagnie de M. Bertrand et du comte de Las Cases. Il s’écrie « Je ne savais pas que les ours savaient raser ! » Moi, j’étais rouge de honte, mais il m’a dit « Mon bon Noverraz, puisque tu t’en tires si bien, tu viendras demain couper mes cheveux dans ma cabine, quant à la barbe, je n’aime pas tellement qu’on me promène un rasoir sur la gorge, mais en toi, j’ai confiance. »

Il devait s’ennuyer à bord…

Il devait s’ennuyer à bord…

Le lendemain, je trouve l’Empereur en robe de chambre, et j’étais tellement troublé qu’avec le manche de mes ciseaux, je pince l’oreille gauche de l’Empereur. Il rit et m’encouragea. Marchand tendit une serviette pour recueillir les cheveux que je coupais et quand j’ai terminé, tout l’état-major du navire vint me supplier de lui remettre des mèches de Napoléon. « Je voulais être beau pour fêter à bord mes 46 ans ».

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30 octobre 2017 1 30 /10 /octobre /2017 17:31

Sur le champ de bataille, Noverraz a beaucoup servi et n’a pas témoigné du désastre qu’il a vu au côté de Napoléon !

18 juin 1815

De Waterloo à Paris, le spectacle était horrible. Jusqu’au bout, l’Empereur a cru la victoire possible, je suis resté à ses côtés et je puis en témoigner. Et puis, ce fut la déroute, partout, les nôtres fuyaient dans un affreux désordre. Debout au milieu du chemin, je tâchais de les arrêter, je leur criais « C’est lui, c’est l’Empereur », mais ils étaient comme frappés de terreur, ils couraient pêle-mêle. Je criais encore de se rallier autour de lui pour protéger sa retraite, mais ils n’écoutaient pas et fuyaient.

Une charge à Waterloo

Une charge à Waterloo

La Malmaison, 1815

L’Empereur ne pourra rester plus longtemps à Malmaison. Tout le monde le sait, chacun le sent. On prépare des dizaines de berlines, des malles et des bagages pour un long voyage. On me demande si je sais quelque chose, et je réponds que je ne sais rien. C’est la vérité. Certains parlent d’une île, peut-être Saint-Domingue qui a été l’île la plus française. Certains parlent de l’Amérique, de la Louisiane, d’autres de terres au Canada, mais nous ignorons notre destination. De toute façon ce sera un long voyage et qui commence à presser, parce qu’à Paris, les esprits s’échauffent. J’ai lu une proclamation du Conseil Municipal dénonçant l’Empereur :

« Chaque année, il décime nos familles par la conscription. Nos enfants ont été immolés, uniquement immolés à la démence de laisser après lui le souvenir du plus épouvantable oppresseur qui ait pesé sur l’espèce humaine… Notre jeunesse ne doit plus être moissonnée par les armes avant d’avoir la force fidèle de les porter ! »

A bord du Northumberland

A bord du Northumberland

À bord du « Northumberland », août 1815

J’ai enfin pu trouver un coin à bord pour écrire tranquillement. Ce n’est pas très commode, parce que nous avons eu du gros temps jusqu’à Madère, mais maintenant, nous sommes à l’ancre pour renouveler les provisions. Je vois monter à bord des fruits, des légumes, des volailles, quelqu’un de l’équipage m’a dit que notre prochaine escale sera les Canaries.

Je dois dire que l’embarquement et le départ de l’Empereur ont été plus émouvants que tristes : tout autour de notre navire, une foule d’embarcations venant du littoral anglais s’approchait pour voir ce fameux Napoléon, et on l’a même acclamé quand il montait sur le pont. Nous avons levé l’ancre le 9 août, et l’Empereur ne me parla presque pas, il ne quittait guère sa cabine qui mesurait 12 pieds sur 9 que pour un repas rapide, puis, il faisait une partie d’échecs avec le maréchal Bertrand ou le général Gourgaud.

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29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 18:22

Paris, avril 1815

Roustam est venu me trouver, me demandant de présenter sa supplique. L’Empereur l’a jeté au feu en me disant de ne plus jamais me parler de cet homme. Je sais bien pourquoi : il y a quelques mois, l’Empereur lui avait donné 50'000 francs pour ses étrennes, et puis ce furent les jours tragiques où l’Empereur tenta de se suicider, et nous aurions tous pu être soupçonnés de connivence avec le roi ou les puissances étrangères.

Déjà des drapeaux blancs étaient hissés à Paris, et on chantait le Te Deum à Notre Dame. Roustan se fit tout petit, lui qui n’avait jamais déserté la porte de l’Empereur devant laquelle il couchait comme un chien de Saint-Bernard, quitta le palais pendant la nuit. Avant de partir pour l’Ile d’Elbe, l’Empereur m’avait dit « Roustan m’a trahi, c’est toi Noverraz qui prendra place sur le siège de la voiture. »

Paris, mai 1815

L’Empereur a d’autres soucis. Il sait que les alliés veulent former, entre la Meuse et l’Escaut une immense armée.

Pourtant il a bien fallu qu’au retour de l’Ile d’Elbe, on s’occupe de sa pauvre garde-robe. Sa Majesté a convoqué deux fois le tailleur Lejeune pour des essayages.

Lejeune est reparti chaque fois sans l’avoir vu. Sa Majesté a dit : « Qu’il s’arrange, il connaît mes mensurations, je n’ai pas eu le temps de grossir sur mon îlot ! »

C’est donc moi qui ai pris livraison au 40 de la Rue Richelieu de deux habits de chasseur avec plaques et épaulettes et de deux redingotes grises dont la facture était de 300 francs par habit et 160 francs par redingote.

M. Lejeune m’a fait remarquer qu’il avait exécuté scrupuleusement les désirs de l’Empereur : les redingotes grises étaient en drap fin de Louviers, et il avait eu soin de traiter les entournures des manches très larges, de façon à ce que Sa Majesté puisse l’enfiler ou la retirer facilement sans enlever les épaulettes.

Je puis dire que l’Empereur, sauf pour les grandes cérémonies, n’attache aucune importance à sa toilette, mais il tient à ce que l’on change tous les jours ses culottes de casimir blanc, parce qu’il a la mauvaise habitude d’y essuyer sa plume.

Quant à la redingote grise, j’ai pu m’apercevoir bien des fois qu’elle était sa meilleure image pour les foules. Il avait l’air ainsi d’une sorte de bourgeois cossu, avec son petit chapeau caractéristique et il savait bien que c’est comme ça que les Parisiens l’aimaient.

La Malmaison, 1815

Il faut que je conte l’histoire qui a fait dérider l’Empereur : lorsque Louis XVIII rentra à Paris, tandis que nous voguions vers l’Ile d’Elbe, il voulut rendre son retour triomphal et exigea que la calèche royale fût entourée par des grognards et même des maréchaux de l’Empire. Sur le Pont Neuf, le roi s’arrêta : on voyait, sur un cheval de plâtre, un Henri IV également en plâtre. Le roi souffrit de cette mascarade et fit demander quel était le meilleur sculpteur. On lui répondit que les plus belles statues de l’Empereur étaient dues à Lemot. Lemot se déclara prêt à exécuter la commande si on lui fournissait du bronze, qui était rare.

Le roi ordonna que l’on descende les statues de Napoléon de la Colonne Vendôme et de la Colonne de Boulogne. On fit remarquer au roi que ces statues étaient faites du bronze des canons autrichiens et russes pris à Austerlitz. Ceci indigna beaucoup de Français et le ciseleur Quesnel, sans en avertir Lemot, inséra dans le bras droit d’Henri IV, une statuette de l’Empereur.

Pour se moquer des Bourbons, il glissa encore dans le ventre du cheval de bronze, toutes les chansons et les pamphlets antiroyalistes qu’il put trouver. On assure même qu’il réussit à dissimuler le procès-verbal de ses agissements dans la tête d’Henri IV ! Les Parisiens du futur en riront peut-être dans l’avenir, à moins que l’on ait de nouveau besoin de bronze pour fondre de nouveaux canons.

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