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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 15:44

 

Mes habitudes de chercher chez les brocanteurs quelques livres vieux parlant de sujets « Suisse » a fini par payer.

 

Souvenez-vous que lors de l’histoire de Madame de Staël, je demandais à mes lecteurs s’ils pouvaient me renseigner sur un véhicule de l’époque qui est cité dans le texte, le « Whisky, ou Whiskey et Whisky », quel que soit l’orthographe en cherchant quel genre de véhicule il s’agit, le moteur de recherche me proposait le Whisky, boisson bien conne. Nous étions en 2007 et voilà que le hasard apporte sa contribution à l’énigme. J’ai mis la main sur un livre sorti en 1947, La Suisse des Diligences, dès l’ouverture, l’unique reproduction couleur d’une gravure d’époque, le titre est : « La promenade en Wisky ».

 

Incroyable chance que d’avoir dans les mains la réponse à ma question restée sans solutions depuis presque huit ans.

 

Regardez.

 

La-suisse-des-dil-jpg

 

promenade-en-wisky.jpg

 

GTell, La Suisse des Diligences, Pierre Grellet chez Marguerat, 1947

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19 octobre 2007 5 19 /10 /octobre /2007 16:24
L’esprit de Coppet
 
 
A Coppet, le paysage n’exerce pas sur le voyageur, sur l’habitant, un empire indiscret, il ne force pas l’admiration. Il n’est pas, comme dans les Alpes ou sur le coteau de Montreux, l’éclatant décor d’une idylle pathétique, d’un drame à grandes effusions. La nature déploie, en vastes plans horizontaux, une beauté claire, un peu monotone. Elle entoure l’homme et ses demeures sans les enserrer ni les dominer. Elle se tient là, toujours présente, jamais voyante ou tumultueuse, comme une confidente qui vous offre une distraction, mais vous aide mieux encore à suivre votre pensée, à lire dans votre cœur.
Coppet se tient au bord de la terre, que ses petits bourgeois cultivent, au bord du Léman qui nourrit ses pêcheurs. Ce lac est un large fleuve, souvent gris sous la brume d’automne ou quand la « bise noire » chasse devant elle les nuages et les vagues serrées et dures, souvent bleu comme un golfe dont les eaux rejoignent la grande mer latine. Les Alpes en demi-cercle dessinent un vaste horizon, bandes dentelées, vertes, grises et bleues, déroulées à a marge du ciel. Le Mont Blanc lui-même abdique, se dissimule derrière un humble chaînon. Rien n’encombre, rien ne tyrannise cette nature ouverte ; les vents passent librement ; l’esprit souffle où il veut.
L’esprit de Coppet…
C’est l’esprit de Mme de Staël, un peu contraint parfois, mais aussi nourri, aiguillonné par ces gens qui l’entourent dans son château, ses proches, ses amis, ses hôtes. Elle les charme, les inspire, les gouverne. Mais, femme par le cœur et par les nerfs, femme aussi par l’intelligence, quoi qu’on ait dit de son cerveau viril, elle a besoin de ces hommes distingués, de leur attention. Grande artiste de la parole improvisée, elle a besoin d’une idée qui la soutienne, d’un premier mot qui la mette en mouvement. Femme de lettres, elle a besoin de consulter ces historiens, ces hommes d’Etat, ces économistes, ces érudits, de leur emprunter les faits, les linéaments de systèmes, le canevas qu’elle est capable d’éprouver et de couvrir d’une originale broderie mais que, femme du monde, formée dans les salons et par la conversation, elle ne saurait tisser par ses propres moyens.
Ses hôtes sont-ils toujours selon son cœur ? – Une reine subit sa cour et l’étiquette. La châtelaine accepte son milieu ; malgré ses incartades qui scandalisent les prudes et qui amusent les indulgents et les blasés, elle tient trop à la société, elle est trop femme de salon pour repousser tous les fâcheux, pour éviter les contradicteurs, les adversaires. A son insu, dans les troubles de la Révolution et la persécution de l’Empire, il lui arrive, nous l’avons vu, de donner asile à un traître, de réchauffer un serpent à son foyer. Mais la bonté d’un cœur qui comprend parce qu’il aime lui fait parfois ouvrir sa porte à des femmes qui ne sentent point comme elle, à des hommes qui servent des causes et des intérêts qu’elle déteste.
Ceux-là cependant sont des corps étrangers, ils passent au château, ils n’y demeurent guère. Les habitués, les amis sont des sujets ou des associés, liés à la châtelaine par un tacite contrat. Ils font acte de présence et d’audience ; ils possèdent ce fonds de distinction et de manières sans quoi il n’y a pas d’accueil dans une maison noble ; on ne leur pardonnerait pas d’être dénués de sensibilité, de rester de glace quand la châtelaine s’émeut, de sourire quand elle pleure et répand sa souffrance en paroles enflammées.
« J’ai toujours été la même, vive et triste, dit-elle à son lit de mort ; j’ai aimé Dieu, mon père, et la liberté. » Un mot dirigé contre une de ces trois divinités serait le blasphème qui fait chasser le profane du temple, le péché contre le Saint Esprit pour lequel il n’y a pas de pardon. Ces trois idoles cependant ne sont pas sur le même autel. Dans le tourbillon de Coppet, il put arriver qu’un malavisé vantât le despotisme, qu’un imprudent mît en doute l’excellence ou l’existence d’un Dieu. On n’imagine pas qu’aucun s’y soit risqué impunément à parler de M. Necker avec sévérité, avec irrévérence !
L’esprit de Coppet est libre. Il n’est pas anarchique. Il n’est révolutionnaire que dans la mesure où il était naturel et raisonnable d’approuver les indéniables conquêtes d’une Révolution, cruelle, aveuglée, mais inévitable et féconde. A Coppet on critique ; il arrive qu’on rie et qu’on raille, parce que la société polie ne se passe pas du rire et des pointes satiriques. Mais quand la châtelaine s’est défaite, par la souffrance et la maturité, des prétentions et des dédains qui choquèrent certains témoins de son orageuse jeunesse, quand elle est pleinement elle-même et qu’elle donne le ton, l’esprit de Coppet est le contraire du dénigrement, du persiflage, de la négation. Il invente peu. Il conserve avec prudence plus d’éléments de l’édifice politique et littéraire qu’il ne le croit lui-même. Avec ces matériaux éprouvés par le temps, il reconstruit. C’est l’honneur de la châtelaine de Coppet et de son cercle, au milieu des écroulements et des reconstructions téméraires et factices comme l’Empire universel de Napoléon, d’avoir fait œuvre positive et d’avoir fait œuvre généreuse.
Un poète admirable mais trop calculateur peut affirmer aujourd’hui que l’enthousiasme n’est pas un état d’âme d’écrivain. L’auteur du Traité des passions, de Corinne et de l’Allemagne n’ouvre évidemment pas la voie à Mallarmé ni à Paul Valéry. L’intelligence chez elle, si elle n’est pas galvanisée par l’étincelle du génie, obéit trop facilement peut-être aux appels impérieux du cœur. Mme de Staël se soumet à l’enthousiasme ; elle agit, elle pense, elle écrit sous l’impulsion de cette vague. Son esquif en est ballotté, comme il est secoué par les coups de la destinée. La vague dans le cœur… le vague à l’âme… le vague dans l’esprit et dans les récits… ? – Il faudrait le don du style, le génie des rythmes et des images pour que l’enthousiasme de cette grande passionnée produisît une œuvre d’une beauté aussi durable que celle de l’enchanteur Chateaubriand. Mais si, quand nous lisons ses ouvrages, cette ferveur aujourd’hui parfois nous laisse froids, convenons que plus d’une de ses pages en est encore toute chaude et tout éclairée. Convenons surtout que son intelligence, animée par cet enthousiasme parfois importun, a su de mieux en mieux se servir de ce bouillonnement intérieur, canaliser cette source confuse, la clarifier et la diriger. Dans l’Allemagne, malgré des illusions, des erreurs d’information et de perspective, dans les Considérations sur la Révolution française, l’intelligence s’affirme plus encore que la sensibilité généreuse.
L’esprit de Coppet tient un juste compte des faits d’expérience. Il n’a rien de chimérique. Il a peu de fantaisie. Il est abstrait, comme les maîtres de Mme de Staël, les idéologues du XVIIIme siècle. C’est pourquoi Napoléon déteste cet esprit et persécute cette femme, lui le grand réaliste visionnaire. Mais n’oublions pas que les idéologues étaient des sensualistes, que leur spéculation rationnelle se fondait en dernière analyse sur la connaissance de la nature telle que nos sens la perçoivent. La dame de Coppet croit aux idées, à leur puissance. Elle croit que ce sont les institutions, les lois, qui font les hommes, et qu’un esprit juste, armé de bons principes, est capable à lui seul de gouverner et d’organiser. Intellectualiste, elle n’est pourtant pas cérébrale. Elle a plus d’intuition que de logique. Elle ne construit pas ses ouvrages en suivant la chaîne du raisonnement. Elle applique au livre qu’elle compose les habitudes de la conversation. Elle parle les chapitres de l’Allemagne avant de les jeter sur le papier, toute animée encore des suggestions, des contradictions, du magnétisme de son grand partenaire Benjamin constant, de Schlegel, de Sismondi, de tant d’autres interlocuteurs.
Son tempérament, qui dirige d’une manière si capricieuse et si despotique à la fois son cœur et sa vie de femme, ne laisse pas de marquer aussi son esprit. Sa prose n’a pas cette résonance matérielle, ne retient pas ce goût de chair que nous apprécions dans les ouvrages des sensuels, des gourmands qui savent écrire. Elle est trop calviniste, trop entraînée à l’échange brillant des paroles, au débat des idées, trop entichée de politique, de théories. Mais la chaleur de son tempérament gagne son esprit par le moyen de l’enthousiasme. Chez cette hypocondre, souvent déprimée, parfois révoltée, éclatant en imprécations, en plaintes, dès que la société résiste à ses caprices ou que la destinée gêne ses multiples passions, la vitalité profonde du corps et de l’esprit soulève tant de tristesses, brise tant de résistances, s’exprime en optimisme, en confiance dans le progrès, en amour de l’humanité. Car l’ardente effusion de son enthousiasme n’est pas un vain épanchement. Mme de Staël croit à la mission des société humaines, parce qu’elle dirige, dans sa maison, une société et qu’elle se veut capable d’agir sur la forme et la destinée des Etats. Elle a foi dans la puissance de la pensée, parce que les idées sont dociles à sa parole souveraine et qu’elle voit ses auditeurs enchantés se rendre à ses raisons. Elle sait le prix de l’amour et de l’espérance, parce qu’elle éprouve la brûlure de la passion et la souffrance du désir qui ne trouve pas ici bas son assouvissement.
Le philosophe Ballanche, pour distraire son amie Mme Récamier des assiduités de Chateaubriand, avait imaginé de la faire collaborer à un ouvrage sur Coppet et sur la châtelaine récemment disparue. L avait tracé l’ébauche de cette étude et en expliquait ainsi l’idée maîtresse à la belle Juliette :
 
« Coppet, dans cette donnée, serait le berceau de la société nouvelle. Cette frontière des idées allemandes et des idées françaises, des sentiments allemands et des sentiments français, serait aussi la frontière des idées anciennes et des idées nouvelles, des sentiments anciens et des sentiments nouveaux… C’est là aussi que l’on trouvera la fin du règne classique et le commencement du règne romantique. Le personnage de Mme de Staël aura alors toute son importance historique. Nous finirons par avoir une peinture assez complète et vraie des temps singuliers où nous vivons. »
 
Temps singuliers que ceux où Louis XVIII remplaçait Napoléon sur le trône de France, temps presque aussi troublés que ceux où nous vivons. On avait faim, et l’esprit comme le corps cherchait anxieusement l’entretien et les certitudes. On se sentait sur la frontière de deux époques, bien peu de gens ayant la naïveté de croire que le retour des Bourbons restauraient vraiment une tradition brisée par les plus grands bouleversements. A Paris, on assistait à l’avènement d’un temps nouveau. Mais à Coppet, on se sentait loin de Paris, à la périphérie des pays français, et l’expression de frontière y prenait sa pleine signification, géographique, politique, morale et littéraire.
Les nationalismes peuvent considérer les frontières comme des marches de combat, exposées aux invasions de l’esprit étranger, comme des zones vulnérables. Mais qui s’enferme au cœur d’un pays et s’enveloppe dans la tradition nationale comme d’une robe fourrée, n’échappe pas au progrès du temps, n’est pas à l’abri de ces fièvres de croissance, de ces crises de renouvellement qui trouvent leur germe dans les organes profonds et non seulement dans les contagions extérieures. Il arrive que le mal ronge un corps politique et social dans ses œuvres vives et que le soulagement, la guérison, lui vienne du dehors, par le courant des échanges de peuple à peuple, par le contact avec des voisins, sinon plus sains, mais différents. Un changement d’air guérit les affaiblis, un paysage nouveau distrait les obsédés.
« L’échancrure de Genève et de Coppet », dénoncée naguère sur le mode indigné par les polémistes d’Action française, n’a pas été fatale à la France. Elle a permis, entre la France, les pays germaniques et l’Italie, des échanges bienfaisants pour tous. Bienfaisants parce qu’ils furent pacifiques : les guerres naissent de l’ignorance et des préjugés, non d’une meilleure connaissance mutuelle. Bienfaisants parce que féconds. Le romantisme, en France, en Italie, n’a pas corrompu la pureté nationale. Il a mis fin à un classicisme exténué ; sur ces ruines, il a semé, il a fait fleurir des œuvres magnifiques. Il faudrait avoir le goût de la mort et de la corruption pour reprocher aux précurseurs du romantisme d’avoir préparé cette renaissance sur un sol épuisé. Il faudrait surtout se boucher les yeux pour ne pas voir ce que les historiens impartiaux de la littérature reconnaissent tous aujourd’hui. Les influences étrangères n’ont été en en France qu’une des causes du romantisme, qui prolonge ses racines vigoureuses dans le sol national. D’ailleurs le temps écoulé montre que l’école romantique a beaucoup moins innové qu’elle ne le pensait, qu’elle a renouvelé le goût sans rompre vraiment la tradition.
Si Mme de Staël écouta la leçon de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Allemagne, la leçon de la Suisse, elle ne fut ni la première, ni la seule. Française de langue et d’éducation latine, élevée à Paris par son père Genevois et sa mère Vaudoise, Coppet qui n’a rien que de romand ne put nullement la germaniser. A sa suite et à son exemple, les romantiques français demandèrent aux lettres et aux sensibilités étrangères des lueurs suggestives. Ils empruntèrent tout au plus aux peuples voisins ce grain de ferment qui leur était nécessaire pour ranimer leurs facultés amorties, pour égaler de nouveau leurs forces instructives à leur raison raisonnante, et pour rentrer ainsi dans le courant profond de l’humanité, dont chaque peuple à son tour s’écarte quand il donne dans l’excès de son génie.
Coppet est le berceau d’une société nouvelle, la maison natale d’un esprit nouveau. Cet esprit est un modernisme, qui surprit, effraya, par son souffle libéral, par son ouverture de pensée et de cœur, les partisans de l’ancien régime et des façons de penser périmées. Pour le XIXe siècle du progrès mécanique, du pétrole et des chemins de fer, pour les lecteurs de Baudelaire et de Verhaeren, Coppet est un milieu vieillot ; pour notre jeunesse aviatrice et surréaliste, il serait une catacombe encombrée de momies. Pour nous qui ne survolons pas le monde à grand bruit de moteur et qui aimons, à l’écart des routes ravagées par l’auto, prendre les sentiers verts et les chemins du passé, Coppet nous parle d’une voix éloquente encore mais assourdie, nous offre, en images estompées, le spectacle d’un groupe plein de distinction, qui sut mettre l’intelligence et l’art dans la passion comme dans les affaires de l’esprit.
Coppet, c’est une société et une élite. Mais le salon de Mme de Staël, en son château comme à l’ambassade de Suède à Paris, ne réunissait pas l’élite d’un seul Etat. La plupart de ses hôtes sont des français, des Genevois, des Suisses ; mais il en vient de plus loin, et toute nation civilisée entretient des représentants chez cette ambassadrice, des agents bénévoles auprès de cette médiatrice. Coppet, c’est la société des élites européennes.
Rare produit de l’esprit multiplié par la bienveillance, réussite unique peut-être, et dont le seul défaut fut de ne pas se prolonger, de ne pas survivre à celle qui avait opéré cet enchantement. Les nations de l’Europe et de l’univers civilisé ont-elles besoin d’une magicienne puissante comme la châtelaine de Coppet pour se rapprocher, s’entendre, s’estimer, pour échanger des valeurs favorables à l’intelligence, à la beauté, et non seulement des marchandises, ou des bombes qui portent la ruine et la mort ?
1929-1943
 
FIN
 
Pierre Kohler, Madame de Staël au Château de Coppet, troisième édition revue, édition SPES. 1943
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13 octobre 2007 6 13 /10 /octobre /2007 13:35
 
CHAPITRE VII
 
Le repos de Mme de Staël
 
 
A la fin de l’hiver 1817, à Paris, Mme de Staël fut brusquement atteinte d’un mal inexorable. Alitée, son esprit lutta contre la paralysie qui, par degrés, s’emparait d’elle. Le matin du 14 juillet, elle ne se réveilla plus. Elle mourait à cinquante et un ans.
Ses enfants exécutèrent ses dernières volontés. On embauma son corps. Puis on ramena, par petites étapes, à Coppet, celle qui avait voulu reposer auprès de ses parents.
Le 26 juillet 1817, la voiture funèbre tendue de noir, escortée d’Auguste de Staël et de Guillaume Schlegel, arriva dans la cour du château. M. et Mme de Broglie étaient là depuis la veille avec Rocca et Mlle Randall, une Anglaise qui avait passé de longues années dans la familiarité de la défunte châtelaine. Le cercueil attendit dans la maison le jour des obsèques.
Elles eurent lieu le 28 juillet, avec une assistance très nombreuse. Il y eut des curieux sans doute, et cette foule de gens qui viennent par convenance ou parce qu’ils se croient nécessaires. Mais les parents et les intimes n’étaient pas seuls affligés. Beaucoup comprenaient la perte que la France et la Suisse faisaient par la mort de cette femme qui tenait à ces deux pays par sa naissance, son talent, sa vie, par les affections de son cœur.
M. Samuel Barnaud, pasteur de la paroisse de Commugny et Coppet, fit le culte mortuaire. Albertine de Broglie et Mlle Randall se tenaient à genoux devant le cercueil. Les parents, les amis pleuraient.
Puis le cortège se forma dans la cour. Le fils et le gendre de la défunte conduisaient le deuil. Les membres de la municipalité de Coppet portaient le cercueil pour honorer la mémoire de la bienfaitrice des pauvres.
Le mausolée est à une minute du château. Le cortège s’arrêta à l’entrée de l’enclos. Auguste de Staël et M. de Broglie, avec quatre hommes qui portaient la bière, pénétrèrent dans le monument et déposèrent la dépouille de Mme de Staël auprès du corps de ses parents.
Des légendes se sont formées autour de ce tombeau. Sans doute parce qu’il est inaccessible aux visiteurs, parce qu’il abrite trois personnes célèbres. Mais les volontés dernières de Mme Necker, exécutées par son époux docile, ont fourni par leur bizarrerie un aliment à l’imagination publique.
On sait que Suzanne Curchod avait voulu être conservée dans l’alcool avec son mari. Nous avons rappelé ses obsèques et celles de M. Necker. Certains racontent qu’on renouvelait périodiquement le liquide de cette sépulture de famille. La verve railleuse du peuple de Genève a même fait, dit-on, de macabre anecdotes sur ce bain et cette eau-de-vie.
Ce ne sont que légendes, d’un goût douteux. Nous n’avons pas de raison de mettre en doute le témoignage du duc de Broglie. Quand il prépara, en 1817, les funérailles de Mme de Staël, il fit percer en sa présence et par un seul ouvrier, la porte murée du monument.
 
« La chambre sépulcrale était vide, raconte-t-il dans ses Souvenirs ; au milieu, la cuve de marbre noir, encore à moitié remplie d’esprit-de-vin. Les deux corps étaient étendus, l’un près de l’autre, et recouverts d’un manteau rouge. La tête de Mme Necker s’était affaissée sous le manteau ; je ne vis point son visage ; le visage de M. Necker était à découvert et parfaitement conservé. Je ne confierai à personne la clé de l’enclos qui entourait le monument et préposai un homme sûr en sentinelle, pour éviter toute indiscrétion curieuse. »
 
Le 28 juillet, on déposa le cercueil de Mme de Staël au pied de la cuve de marbre, puis on mura de nouveau la porte d’entrée, qui ne doit pas avoir jamais été rouverte.
Suivant en tout les minutieuses directions de sa femme, M. Necker, pour empêcher que la sépulture ne tombât un jour en des mains étrangères, avait donné le terrain qui l’entoure à la commune de Coppet, avec une rente hypothéquée, sous la charge d’entretenir le monument à perpétuité. Cette rente enrichit chaque année la caisse des pauvres du lieu. Les descendants de Mme de Staël entretinrent discrètement la petite futaie de charmes, bordée de peupliers, enceinte d’un haut mur rectangulaire, au milieu de laquelle se dissimule le petit bâtiment en blocs de pierre grise, à demi recouvert de lierre. Parfois, après une nuit de tempête, on trouve un des grands arbres, un des derniers sapins mêlés à la futaie, renversé par le vent du lac. Ce sont les seuls événements, les seuls éclats de l’enclos silencieux. Plusieurs tombes de famille sont groupées autour du mausolée : des enfants et petits-enfants de Mme de Staël, qui ont voulu dormir leur dernier sommeil auprès d’elle, au temps où la loi vaudoise, qui interdit les cimetières particuliers, n’était pas encore inflexible.
Le mausolée gris garde son secret, sous la voûte de pierre, derrière sa porte de fer triplement scellée. Au-dessus de cette porte, au fronton de l’édifice, Mme de Staël avait fait placer un bas-relief de marbre blanc que le temps n’a pas dégradé. La tradition attribue à Canova (mais peut-être est-il de l’Allemand Tieck) ce morceau d’une technique élégante et d’une certaine grandeur de dessin. On y voit une femme qui pleure sur un tombeau ; c’est Mme de Staël ; son père, attiré vers le ciel par Mme Necker, se retourne pour lui faire un signe d’adieu. Les visages des parents sont d’assez nobles et fins portraits. Ce rectangle de marbre blanc est la seule part de l’art en ce grave séjour.
Parfois un promeneur, étonné de ce petit bois si sévèrement enclos au milieu des champs cultivés, se hisse au faîte de la muraille en s’aidant du tronc d’un des quelques arbres extérieurs. Au milieu de la futaie et de la masse des buissons, il entrevoit seulement un petit toit fourré de lierre. Il n’entend que l’appel d’un oiseau, que le bourdonnement des insectes dans les rais de soleil…
 
En 1832, Chateaubriand séjournait à Genève, avec sa femme, et Mme Récamier. Il visita Coppet ; au retour, il ajouta aux illustres Mémoires une page mélancolique qui s’achève sur de somptueux accords.
 
« Le château était fermé ; on m’en a ouvert les portes ; j’ai erré dans les appartements déserts. Ma compagne de pèlerinage a reconnu tous les lieux où elle croyait voir encore son amie, ou assise à son piano, ou entrant, ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie ; Mme Récamier a revu la chambre qu’elle avait habitée ; des jours écoulés ont remonté devant elle : c’était comme une répétition de la scène que j’ai peinte dans René… Du château, nous sommes entrés dans le parc ; le premier automne commençait à rougir et à détacher quelques feuilles ; le vent s’abattait par degrés et laissait ouïr un ruisseau qui fait tourner un moulin. Après avoir suivi les allées qu’elle avait coutume de parcourir avec Mme de Staël, Mme Récamier a voulu saluer ces cendres. A quelque distance du parc est un taillis mêlé d’arbres plus grands, et environné d’un mur humide et dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des plaines, que les chasseurs appellent des remises : c’est là que la Mort a poussé sa proie et renfermé ses victimes.
« …Je ne suis point entré dans le bois ; Mme Récamier a seule obtenu la permission d’y pénétrer. Resté assis sur un banc devant le mur d’enceinte, je tournais le dos à la France et j’avais les yeux attachés tantôt sur la cime du Mont Blanc* ( ?!), tantôt sur le lac de Genève : les nuages d’or couvraient l’horizon derrière la ligne sombre du Jura ; on eût dit une gloire qui s’élevait au-dessus d’un long cercueil. J’apercevais, de l’autre côté du lac, la maison de lord Byron, dont le faîte était touché d’un rayon du couchant ; Rousseau n’était plus là pour admirer ce spectacle, et Voltaire, aussi disparu, ne s’en était jamais soucié. C’était au pied du tombeau de Mme de Staël que tant d’illustres absents sur le même rivage se représentaient à ma mémoire : ils semblaient venir chercher l’ombre de leur égale pour s’envoler au ciel avec elle et lui faire cortège pendant la nuit. Dans ce moment, Mme Récamier, pâle et en larmes, est sortie du bocage, funèbre elle-même comme une ombre. Si j’ai jamais senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c’est à l’entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant d’éclat et de renom, et en voyant ce que c’est que d’être véritablement aimé. »
*le Mont Blanc n’est pas visible de Coppet*
 
Celle qui n’avait pas connu le repos pendant le demi-siècle de sa vie, depuis cent ans et plus repose aux pieds de ses parents. En tête du testament que ses enfants ouvrirent le lendemain de ses obsèques, et qui comblait de bienfaits tous ses proches, ses familiers, traitant avec une générosité particulière son mari Rocca et leur fils Alphonse, elle avait écrit :
 
« Je recommande mon âme à Dieu, qui m’a comblée de biens dans ce monde et qui m’en a comblée dans la main de mon père, à qui je dois ce que je suis et ce que j’ai et qui m’aurait épargné toutes mes fautes si je ne m’étais jamais détournée de ses principes. Je n’ai qu’un conseil à donner à mes enfants, c’est d’avoir en tout présents à l’esprit la conduite, les vertus et les talents de mon père, et de tâcher de l’imiter chacun suivant leur carrière et selon leurs forces. Je n’ai connu dans ce monde personne qui ait égalé mon père, et chaque jour mon respect et ma tendresse pour lui se sont gravés plus profondément dans mon âme. La vie apprend beaucoup, mais pour toutes personnes qui pensent elle rapproche toujours plus de la volonté de Dieu ; non que les facultés s’affaiblissent, mais au contraire parce qu’elles s’augmentent. »
 
Par la volonté de la châtelaine qui, à l’heure de mourir, affirmait une fois de plus son amour filial, Coppet devint après elle comme un sanctuaire des sentiments de famille.
 
Son fils Auguste de Staël épousa en 1826 une Genevoise, Mlle Adèle Vernet. Il mourut brusquement l’année suivante, laissant un fils qui le suivit bientôt dans l’enclos du mausolée. John Rocca avait passé sans bruit dans le monde des ombres, quelques mois après son illustre femme. Leur fils Louis-Alphonse mourut sans postérité en 1842. La duchesse de Broglie fut enlevée trop tôt à l’affection des siens et de tous ceux que retenaient autour d’elle son charme et ses pieuses vertus.
Lamartine* avait débuté à Paris dans son salon et se déclarait « fier et heureux de contempler dans la fille de Mme de Staël une émanation de son génie ». *Lamartine par lui-même, page 101 ; c’est un des multiples passages où le poète proclame son admiration pour Mme de Staël dont il a été un des disciples les plus déclarés. Quant à son récit suivant lequel il aurait aperçu Mme de Staël et Mme Récamier passant sur la route de Coppet, en 1815, l est certainement enjolivé, comme tous ses récits, et peut-être inventé de toutes pièces. En attendant de célébrer en 1841 dans le Ressouvenir du lac Léman la glorieuse victime des persécutions impériales (« Mais mon âme, ô Coppet, s’envole sur tes rives… »), le poète des Méditations et des Recueillements déploya toutes les ressources de son lyrisme d’apparat en un Cantique sur la mort de Madame la duchesse de Broglie (novembre 1838) :
 
Elle était née un jour de largesse et de fête,
D’une femme immortelle au verbe de prophète ;
Le génie et l’amour la conçurent d’un vœu !
On sentait, à l’élan que retenait la règle,
Que sa mère l’avait couvée au nid de l’aigle
Sous une poitrine de feu.
 
Les palpitations de l’âme maternelle
Au-delà du tombeau se ressentaient en elle ;
Elle aimait les hauts lieux et le libre horizon ;
Un élan naturel l’emportait vers les cimes
Où la création donne aux âmes sublimes
Les vertiges de la raison.
 
Dès qu’un seul mot rompait le sceau de ses pensées,
On les voyait monter, vers le ciel élancées,
Jusqu’où monte au Très-Haut la contemplation.
Son œil avait l’éclair du feu sur une armure,
Et le son de sa voix vibrait comme un murmure
Des grandes harpes de Sion
 
Peu avant sa mort, Mme de Broglie écrivait à sa fille Mme d’Haussonville :
 
« Coppet, 15 juillet 1837.
« …Il faut que je te dise qu’une phrase de tes lettres m’a fait de la peine. Tu dis : « Je ne trouve pas comme toi que Coppet ait gagné au change »… Comment pouvais-je trouver en totalité qu’il ait gagné au change ? Il est trop sûr que j’en regrette ce qui en faisait l’ornement. Il est trop sûr aussi que si l’on pouvait réunir à Coppet le mouvement d’esprit et d’intelligence le plus animé, avec la piété, ce qui serait certainement arrivé si mon frère avait vécu, et probablement aussi si ma mère avait vieilli, parce qu’elle s’approchait toujours plus de Dieu, il est trop sûr que cela vaudrait mieux que tout. »
 
Et dans ne lettre suivante :
 
« Je crois que le Coppet d’autrefois, bien que disposé au sentiment religieux, était encore bien loin cependant de rendre à Dieu tout ce qui lui appartient. Il y avait beaucoup trop de mélange ; ma mère le sentait plus que personne, car elle me disait : « Ce n’est pas une atmosphère bonne pour ton âge » ; et en effet, je dois à cette vie trop mondaine et trop agitée, la difficulté d’être heureuse que j’ai à peine vaincue à l’heure qu’il est. Ma mère elle-même était bien peu heureuse, parce que ses grandes facultés n’étaient pas encore entièrement réglées et soumises par la foi qu’elle avait. Elle le sentait bien, et je relisais l’autre jour des lettres d’elle à Mme Necker où elle parle du mal qu’elle se fait à elle-même par le besoin de mouvement. Elle s’était de plus en plus calmée, e sûrement, si elle avait vécu, il ne manquerait plus rien à Coppet. »
 
La veuve d’Auguste de Staël partageait le sentiment pieux de Mme de Broglie. Propriétaire du château, Mme de Staël-Vernet fut, jusqu’en 1876, la bonne dame de Coppet, inspirant, par son aimable mérite, à ceux qui l’approchèrent, une sympathie fort différente à coup sûr de l’admiration que son illustre belle-mère faisait naître par ses facultés uniques. Ceux qui ont connu la dernière baronne de Staël ne sont plus fort nombreux, et son souvenir ne tardera pas sas doute à se confondre dans celui de la grande Mme de Staël, qui vécut avec trop d’intensité pour mourir tout entière. Son esprit et son cœur ont jeté tant de flammes qu’elle est comme ces étoiles qui nous éclairent longtemps encore après qu’elles se sont éteintes.

à suivre...
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5 octobre 2007 5 05 /10 /octobre /2007 15:14
CHAPITRE VI
 
Les dernières années
 
 
« C’est ainsi que je fus obligée de quitter en fugitive deux patries, la Suisse et la France », écrit Mme de Staël dans les mémoires de son exil. Mais les persécutés, s’ils vivent assez longtemps, ont leur revanche. Le persécuteur eut son châtiment… En juillet 1814, la châtelaine, venant de Paris, rentrait dans son château de Coppet, fêtée par les habitants « avec des boîtes à tirer*, et des fleurs, et des couplets ».
*Si vous savez ce que sont les « boîtes à tirer », je vous serais reconnaissant de me le dire ?
Que de changements, en elle, autour d’elle, dans cette Europe qu’elle vient de parcourir en un immense voyage circulaire : Vienne, Moscou, Pétersbourg, la Finlande, - la Suède où elle a séjourné huit mois auprès de Bernadotte « le prince Charles Jean », - Londres où elle a passé l’hiver de 1813 à 1814, dans le tumulte d’une apothéose : la cour, les pairs et les communes, la société et les badauds ne se laissaient pas de voir, d’acclamer, d’inviter, parfois de railler un peu, la grande adversaire de Napoléon. L’Allemagne, condamnée au pilon par le despote, reparaît à Londres. Byron dit que les brouillards opaques de cet hiver-là sont des brumes métaphysiques soulevées par cet ouvrage et les dissertations de son auteur ! Bientôt, poursuivant dans sa retraite l’Empereur vaincu par les puissances alliées, le livre de Mme de Staël s’imprime aussi à Genève, puis, après l’abdication et le départ pour l’île d’Elbe, à Paris même. Au milieu de ces succès, - qui font d’elle un des personnages les plus célèbres de l’Europe, avec son adversaire abattu, avec Wellington et le tzar Alexandre, - Mme de Staël a cependant éprouvé une douleur nouvelle. Son fils Albert, enrôlé dans la cavalerie suédoise, a été tué en duel, dans une ville d’eaux allemande où ce mauvais sujet s’était querellé pour une affaire de jeu avec d’autres officiers. De ses trois enfants, ce cadet était celui dont la perte devait être la moins cruelle à la sensible mère. Son autre grand enfant, son compagnon Rocca, lui cause de l’inquiétude ; il dépérit, devient plus mince encore et diaphane. Aussi s’arrête-t-elle à peine quelques semaines à Paris, plein de grenadiers prussiens et de cosaques. Son salon y est le premier, pourtant, le plus puissant sur l’esprit de ceux qui vont refaire l’Europe. « Elle croyait, écrit Sismondi, si elle pouvait jamais habiter Paris, ne pas dépasser les barrières, et voilà que cet attrait de la Suisse qu’elle sentait, quoiqu’elle n’en voulût pas convenir, la rappelle déjà. » Donc Mme de Staël prend ses quartiers d’été à Coppet, en juillet 1814.
Elle n’y souffre plus de la solitude. « Toute l’Angleterre, la prude Angleterre, note un de ses hôtes, a été aux pieds de Mme de Staël pour jouir des charmes de son esprit, qu’elle a déployé avec luxe devant des auditeurs très capables de le bien sentir et juger. »
Il va en être ainsi, durant ces trois derniers étés. Les visiteurs affluent au château de Coppet. Les Anglais, auxquels Napoléon avait fermé le continent, se déversent par milliers sur les routes de France, passent à Genève, paraissent dans le salon de Mme de Staël.
La châtelaine cause, avec la même précision, la même verve chaleureuse, agitant, comme toujours, de sa belle main, un rameau de peuplier frais que remplaçait parfois un mince rouleau de papier. Mais son ton a changé. Elle parlait surtout d’amour et de morale. Maintenant la politique fait le sujet préféré des entretiens du château. Au moment du congrès de Paris, du congrès de Vienne, cette prédilection est assez naturelle. Mme de Staël s’en explique : « S’occuper de politique est religion, morale et poésie tout ensemble ». Ce mot, si caractéristique de cette femme et de ce moment, n’est pas certes un mot de poète ; c’est une maxime d’idéaliste pratique qui croit que tout ce qu’il y a de beau et de grand sera « le résultat d’une bonne organisation sociale ».
La religion ne se sépare pour elle ni de l’ordre social, ni de l’inspiration artistique. La nuit, quand elle ne peut dormir (ses nerfs sont ébranlés, et, depuis des années, elle abuse de l’opium), elle répète l’oraison dominicale… En religion comme en toute chose, son libéralisme (son « latitudinarisme piétiste » dira son gendre) s’oppose à l’esprit de secte, rêve d’une conciliation ; « Je crois dans une réformation de la Réformation, un développement du christianisme qui combinera ce qu’il y a de bon dans le catholicisme et le protestantisme, et qui séparera entièrement la religion de l’influence politique des prêtres ».
Dans ce salon de Coppet, moins livré aux divertissements dramatiques ou frivoles, au milieu des familiers suisses, des étrangers nombreux mais anonymes, des hôtes inattendus paraissent. Ainsi, le roi Joseph, qui s’est établi au château de Prangins ; fugitif du trône d’Espagne, il est vrai que Joseph Bonaparte est pour elle un ancien ami ; en 1803, il avait tenté de protéger Mme de Staël contre les rigueurs du Premier Consul. Du reste, cette femme généreuse ne poursuit pas les vaincus. Apprenant un jour que des assassins, soudoyés par des ennemis de l’Empereur déchu, s’embarquent pour l’île d’Elbe, la dame de Coppet court à Prangins pour avertir Joseph et prétend voler elle-même au secours de Napoléon ! Il est presque certain que, pendant les Cent-Jours, elle ne repoussa pas l’idée d’un ralliement à l’Empire libéral.
Cependant, lorsqu’elle apprit à Paris, où elle avait passé l’hiver, le débarquement de l’Empereur, en mars 1815, Mme de Staël se hâta de revenir chercher à Coppet la sécurité. Elle avait besoin de cet asile. Avant la menace du retour de l’île d’Elbe, elle écrivait déjà à sa cousine : « Je regrette Coppet même pour sa solitude ». John Rocca, miné par sa maladie de poitrine, n’avait plus la force de participer aux réceptions de chaque soir. La campagne convenait mieux à la santé des corps et à celle des âmes.
La prodigieuse aventure des Cent-Jours dénouée par le coup de théâtre de Waterloo ne laissa pas d’ébranler puissamment celle pour qui la forme politique et sociale de l’Europe était la condition de toute vie spirituelle. Le canton de Vaud subissait le contrecoup de ces événements. Obligé qu’il était de se défendre des prétentions de Berne. A Coppet, à Lausanne où elle s’établit quelque temps pour attendre l’issue de la dernière campagne de Napoléon, Mme de Staël ne trouva donc cette année qu’une sécurité troublée. Mais bientôt la vie de château reprit son train, les visiteurs, les voyageurs affluèrent de nouveau, commentant le second retour des Bourbons, l’embarquement pour Sainte-Hélène.
L’automne venu, la santé de Rocca décida la châtelaine à passer la mauvaise saison en Toscane. Ayant obtenu enfin du roi le remboursement partiel du gros capital que M. Necker avait jadis abandonné au trésor de France, Mme de Staël peut exécuter un projet longuement caressé : elle marie sa fille au duc Victor de Broglie. Le mariage mixte est célébré à Pise en février 1816. En juin, toute la famille rentre à Coppet.
Les événements de 1815 avaient resserré les liens de la châtelaine avec le canton de Vaud et ses chefs politiques. En 1816, elle reste à Coppet, elle reçoit surtout des Genevois, elle inspire et groupe les libéraux qui font opposition au gouvernement réactionnaire du nouveau canton. Coppet accueille également tous les hôtes étrangers de Genève. Les Anglais sont plus nombreux que jamais, mais on voit aussi des Allemands, des Russes, des Polonais, des Grecs. Lord Byron fréquente Coppet avec son compagnon Hobhouse.
Georges Gordon lord Byron avait vingt-huit ans, un port de maître malgré sa boiterie qu’il dissimulait de son mieux, le visage superbe d’un jeune héros. Il portait l’auréole du génie avivée par l’éclat du scandale. Sa forfanterie, ses libres critiques de l’Angleterre, le bruit de ses vices réels ou supposés, tous ses torts d’homme exceptionnel avaient soulevé contre lui, à l’occasion de sa récente rupture conjugale, l’opinion de sa prude patrie. Toutes les femmes se déclarèrent ses ennemies, sauf celles qui attachent plus de poids à la poésie qu’au vice et celles qui ont des raisons de ne pas redouter les écarts du cœur. Lorsqu’il entra dans le salon de Coppet, une vieille romancière anglaise, Mrs Hervey, s’évanouit « comme si elle avait vu Sa Majesté satanique ». Byron occupait près de Genève la villa Diodati, voisinait avec Shelley, subissait l’amour de Jane Clairmont. Hautain et timide, il affectait de faire peu de cas de poèmes qu’il composait avec tant de facilité ; il parlait plus volontiers de ses exploits de nageur et de cavalier.
Mme de Staël l’agaçait quand elle parlait politique. L’ayant entendue à Londres, en 1813, endoctriner à table des parlementaires stupéfaits, il redoutait la compagnie de « cette dame qui écrit des in-octavos et parle des in-folios ». Mais, depuis elle avait pris la part la plus généreuse à laquelle de lord et de lady Byron et tenté de les réconcilier. L’égoïste dut reconnaître qu’elle « était la meilleure créature du monde ». Dans les notes d’un de ses poèmes, Byron loua un chapitre de l’Allemagne. Mme de Staël remercia l’auteur de Lara et de la Fiancée d’Abydos en le nommant « le premier poète de son temps ». Sûr, après cet encens, du bon accueil de la châtelaine, il n’eut pas à regretter, malgré la réserve de quelques commensaux, son passage sur le terrain neutre et dans l’atmosphère libérale de Coppet. Il trouva que Mme de Staël avait rendu sa demeure « aussi agréable que lieu sur terre puisse le devenir par la société et le talent ».
Byron put y rencontrer le baron de Stein, qui gagnait l’Italie pour ne pas assister à la réaction en Allemagne, lord Landsdowne, lord Breadalbane, Frédéric César de Laharpe, libéral vaudois et inspirateur du tzar Alexandre, et « un jeune Italien plein d’esprit et de vie » : c’était Pellegrino Rossi, qui devint bientôt citoyen genevois et député à la diète suisse, puis Français chargé d’honneurs par Louis-Philippe, enfin ministre du pape Pie IX, pour le service duquel il fut assassiné.
Le compagnon de Byron, Hobhouse, plus difficile que son ami, fut surpris de ne pas trouver au château de Corinne plus de luxe et de belle ordonnance. Le salon lui paraît en désordre, la salle à manger trop petite. Trop petite évidemment pour tous ceux qui s’y mettent à table, lords et ladies, altesses allemandes, maréchales de l’Empire ; et tous les vieux amis… Rocca doit ménager sa voix défaillante. Mme de Staël et Schlegel discutent et disputent. La duchesse de Broglie découpe le rôti.
L’été suivant, Stendhal qui passe à Genève, recueille l’écho de ces illustres réunions :
 
« On raconte qu’il y a eu, cet automne, sur les bords du lac la réunion la plus étonnante ; c’étaient les états généraux de l’opinion européenne. Pour que rien n’y manquât, on y a vu jusqu’à un roi, qui peut-être y a pris quelques leçons de savoir-vivre. Ai-je besoin de nommer le personnage étonnant qui était comme l’âme de cette grande assemblée ? A mes yeux, ce phénomène s’élève jusqu’à l’importance politique. Si cela durait quelques années, les décisions de toutes les académies de l’Europe pâliraient. Je ne vois pas ce qu’elles ont à opposer à un salon où les Dumont, les Bonstetten, les Prévot, les Pictet, les Romilly, les de Broglie, les Brougham, les de Brême, les Schlegel, Les Byron discutent les plus grandes questions de la morale et des arts devant mesdames Necker – de Saussure, de Broglie, de Staël.
 
« Les auteurs écriraient pour être estimés dans le salon de Coppet. Voltaire n’a jamais rien eu de pareil. Il y avait sur les bords du lac six cents personnes des plus distinguées de l’Europe : l’esprit, les richesses, les plus grands titres, tout cela venait chercher le plaisir dans le salon de la femme illustre que la France pleure. »
 
Au milieu cependant de ces grandeurs de la société et de l’esprit, la châtelaine éprouve de l’angoisse. A la fin de cet été de 1816, brillant pour sa maison, mais pluvieux, glacé, qui condamne les campagnards à la disette, Mme de Staël se recueille. Elle épouse secrètement John Rocca ; elle rédige son testament. Un pressentiment l’anime. Le 16 octobre, elle monte dans sa berline de voyage et, de la route qui franchit le Jura, voit pour la dernière fois les toits de Coppet, les arbres qui dissimulent le tombeau de son père.

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Rocca


a suivre...
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30 septembre 2007 7 30 /09 /septembre /2007 13:37
Depuis le début de mon BLOG, je vous raconte l’histoire de Madame de Staël au château de Coppet. Il est temps maintenant que nous arrivons gentiment à la fin du récit de vous présenter les personnages.

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Madame de Staël

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voilà tous réunis!
HistAVoire
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29 septembre 2007 6 29 /09 /septembre /2007 16:48
 
CHAPITRE V
 
La persécutée glorieuse
 
 
Petite intrigues, mais grandes peines ; soirées brillantes, mais nuits fiévreuses d’insomnie. Aux souffrances intimes, d’autres douleurs s’ajoute. L’exile devient persécution.
On se souvient que le Directoire avait expulsé de France l’ambassadrice de Suède, avait placé des espions à Coppet. Bonaparte, restaurateur de l’ordre, fut d’abord plus indulgent, plus juste, à l’égard de la femme célèbre qui l’admirait, voulait lui plaire. Mais elle lui déplaisait par ses idées libérales et son besoin d’intervenir dans les affaires publiques. En 1803, le Premier Consul interdit Paris à la fille de M. Necker, la tient à trente puis à quarante lieues de sa capitale. En 1808, comme elle s’est compromise en Autriche dans des intrigues contre lui, Napoléon redouble de sévérité, ordonne de la surveiller à Coppet et dans ses voyages. Aux yeux des adversaires de l’Empire, Mme de Staël devient la grande victime de la politique réaliste et conquérante ; l’opposition européenne commence à se grouper autour d’elle.
Au printemps de 1810, elle quitte Coppet pour faire imprimer en France son ouvrage De l’Allemagne. Tolérée, surveillée par la police, elle séjourne en province, se soumet à la censure qui échenille son texte et coupe tout ce qui a l’apparence d’une pointe contre César. Même ainsi émondé, ce grand livre qui ne contient pas un mot à son éloge, choque tous les sentiments, toute la philosophie de Napoléon. Celui-ci révoque au dernier moment la demi tolérance de ses ministres et des censeurs. Les dix mille exemplaires de l’Allemagne sont jetés au pilon. L’auteur a quarante-huit heures pour quitter la France : « Votre dernier ouvrage n’est point français… »
Mme de Staël avait résolu, si on ne lui rouvrait pas les portes de Paris, de passer en Amérique. Maintenant que la France même se ferme, elle n’a pas le courage de s’embarquer. « Comme on me donnait », dit-elle dans les Dix années d’exile, « pour toute alternative l’Amérique ou Coppet, je m’arrêtai à ce dernier parti, car un sentiment profond m’attirait toujours vers Coppet… » En octobre 1810, elle arrive « comme le pigeon de La Fontaine, avec ses ailes éclopées ». Quoique « presque résignée à vivre dans ce château », elle vient bientôt chercher à Genève, où la police à peine tolère qu’elle s’établisse, « le seul bien que la vie actuelle permette : la distraction ».
Privée de sa liberté, privée de son activité littéraire, Mme de Staël se résigne mal à vivre silencieuse et cachée. A l’agronome et publiciste Pictet de Richemont, qui se tient modestement « à l’abri de ses moutons » en attendant que chute de l’Empire le pousse au grand jour de la politique nationale, la malheureuse écrit : « J’aurais peut-être mieux fait de vous imiter, mais j’étais née sous les rayons de la gloire de mon père et j’ai toujours trouvé qu’il faisait froid à l’ombre. » Pour réagir contre ce froid, elle se distrait tant qu’elle peut, danse avec ses jeunes parents, représente avec deux charmants proverbes qu’elle vient de composer, Le capitaine Kernadec et le Mannequin. La petite troupe joue d’autres pièces encore -, que Mme de Staël offre aux Genevois, au début de 1811.
Le printemps venu, elle se permet d’aller prendre les eaux d’Aix. Mais le nouveau préfet du Léman interrompt aussitôt cette cure. La châtelaine rentre en hâte à Coppet, tremblant comme un écolier fautif. A côté du préfet Capelle, on a mis à Genève un commissaire spécial de police, M. de Melun, qui tient secrètement un homme à Coppet « pour savoir ce qui s’y passe ». Un beau matin, Schlegel est sommé de déguerpir. Cependant Coppet est en Suisse. Mais pour l’Empire et son personnel, une frontière était si peu de chose !
Aussi le vide se fait-il autour de la châtelaine. Bonstetten déclare, en juin 1811, que Coppet a l’air ravagé par la peste. Bonstetten dramatise un peu. Mme de Staël trouve que « le château est triste et doux cet été ». Seuls les familiers, les proches, le fréquentent encore, s’efforcent d’y entretenir un peu de gaîté. Un dimanche, les Necker de Saussure y jouent des pantomimes ; la journée se termine par un petit bal. On cause, cependant, et dans l’entretien des vieux amis de son père, la châtelaine trouve de nouvelles raisons de ne pas céder aux serviteurs de l’Empire qui, par tous les moyens, prétendent la rallier ou la réduire au néant. Le chevaleresque Mathieu de Montmorency annonce son arrivée. Mme de Staël va l’attendre au pied du Jura, fait avec lui une excursion en Gruyère. A leur retour à Coppet, Mathieu y reçoit une lettre d’exile. Mme Récamier arrive au même moment ; en hâte, pour ne pas la compromettre davantage, on la fait repartir. Un ordre de la police l’atteint en route : « Mme Récamier, née Juliette Bernard, se retirera à quarante lieues de Paris ». Le préfet du Léman se frotte les mains : « Le deuil est, me dit-on, à Coppet ; tant mieux ! C’est une leçon de plus. »
« Mme de Staël est dans un enfer », note Bonstetten. Elle écrit à un vieil ami que le grand événement de sa vie, à présent, c’est le soleil. Quand il fait beau, elle espère que le bon Dieu ne l’a pas encore abandonnée. Mais le soleil chaque jour monte moins haut, disparaît plus tôt derrière la montagne, l’automne redouble l’angoisse de la châtelaine.
Certaines distractions ne vont pas sans de fâcheuses suites. Pendant l’hiver de 1811 à 1812, qu’elle passa en bonne partie à Genève, Mme de Staël alarma ses amis, intrigua les curieux, par son teint jaune, ses traits tirés, sa taille épaissie. Comme on lui conseillait pour sa santé les promenades en voiture, elle regagna Coppet au tout premier printemps… En grand mystère, le 7 avril 1812, elle mit au monde un garçon. Elle avait quarante-six ans.
Moins bien informés que les policiers, qui envoyèrent à Paris des épigrammes sur « ce fécond génie » dont « jusqu’à son hydropisie, - rien n’est perdu pour la postérité », plusieurs intimes de Mme de Staël ignorèrent ce qui s’était passé, tant la pauvre femme prit de peine pour leur donner le change. Le nouveau-né fut baptisé et mis en nourrice dans un village vaudois du pied du Jura ; le médecin genevois Jurine le présenta au baptême, et lui prêta des parents fictifs.
Le père de cet enfant tardif était un jeune Genevois, blessé dans la guerre d’Espagne comme lieutenant de hussard français. John Rocca, poussé par le goût de l’aventure, avait en effet choisi le métier des armes ; l’Empire ouvrait assez largement cette carrière à ceux dont la Révolution avait fait des Français. Hardi cavalier, Rocca tint brillamment la campagne. Mais au printemps de 1810, il reçut deux balles dans un guet-apens de l’affreuse guérilla. Une famille espagnole, touchée de sa faiblesse, de son visage enfantin, de ses beaux yeux rêveurs, de toute son apparence séduisante et fragile, le soigna comme un fils ; on lui apportait « des petits paniers de charpie parfumée et recouverte de feuilles de rose », on lui chantait des airs à la guitare. Puis le petit lieutenant fut rapatrié. Il rentra dans sa famille, à Genève, pâli, chancelant, une jambe raide. Quand il quittait ses béquilles et montait l’Andalou noir qu’il avait ramené d’Espagne, il retrouvait son intrépidité de jeune centaure. Plus d’une fois, il termina ses folles galopades sur les rampes pavées et les escaliers du vieux Genève, sous les fenêtres de Mme de Staël. Lui plaire était son idée impérieuse. Pourquoi cet audacieux soldat, qui n’étant point sot mais avait plus d’imagination que d’esprit, plus de caprices que de culture, s’éprit-il de la femme de lettres illustre, qui avait vingt ans de plus que lui ? – Le cœur a ses raisons… « Je l’aimerai tellement, dit-il un jour, qu’elle finira par m’épouser. »
Son visage intéressant, son prestige de héros, sa fougue juvénile, sa ténacité l’emportèrent. Tout d’abord l’illustre Corinne ne prit pas ce galant au sérieux. Mais détachée de Benjamin Constant, privée d’autres chers amis, le cœur animé mais non satisfait par des aspirations religieuses assez vagues, elle trouva dans la passion de Rocca une occasion dernière d’être heureuse par le cœur. Elle l’aima comme une mère, puis avec la reconnaissance de la femme mûre pour l’amoureux qui la rajeunit, et connut enfin, avec lui et par lui, une sorte de bonheur inquiet qui mit de la douceur dans ses dernières années. Elle hésita longtemps, toutefois, à régulariser cette liaison. Les actes, que nous avons publiés, prouvent que Mme de Staël épousa John Rocca, le 10 octobre 1816, à la fin de son dernier automne à Coppet.
Remise, tant bien que mal, de l’événement qui ébranla définitivement sa santé, la châtelaine éprouva le besoin d’échapper, coûte que coûte, au cercle de feu de la persécution policière, à l’atmosphère de suspicion qui s’épaississait autour d’elle. Mais comment faire ? Où aller ? – On lui interdisait l’Italie, l’Angleterre. La Suède, patrie nominale de ses fils, terre d’élection de Bernadotte, lui paraissait un refuge acceptable. Mais il fallait passer par la Russie, au moment où Napoléon préparait sa marche sur Moscou. Des terreurs arrêtaient la malheureuse. Elle avait une peur horrible de la prison, le préfet du Léman la menaçant d’arrestation si elle s’enfuyait. Quand on a un agent secret sous son toit, un gendarme, peut-être, au bout de son avenue…
Son évasion préparée, fixée au 15 mai, une hésitation invincible l’arrêta.
 
« Déchirée par l’incertitude, je parcourus le parc de Coppet ; je m’assis dans tous les lieux où mon père avait coutume de se reposer pour contempler la nature ; je revis ces mêmes beautés des ondes et de la verdure que nous avions si souvent admirées ensemble ; je leur dis adieu en me recommandant à leur douce influence. Le monument qui renferme les cendres de mon père et de ma mère, et dans lequel, si le bon Dieu le permet, les miennes doivent être déposées, était une des principales causes de mes regrets, en m’éloignant des lieux que j’habitais : mais je trouvais presque toujours, en m’en approchant, une sorte de force qui me semblait venir d’en haut. Je passai une heure en prière devant cette porte de fer qui s’est refermée sur les restes du plus noble des humains, et là mon âme fut convaincue de la nécessité de partir. »
 
Le samedi 23 mai 1812, après-midi, elle monta en voiture, avec sa fille, son fils Auguste, Rocca. Ils étaient en costume de promenade ; Mme de Staël tenait un éventail à la main ; elle dit qu’ils seraient de retour pour le dîner. – « En descendant l’avenue de Coppet, en quittant ainsi ce château qui était devenu pour moi comme un ancien et bon ami, je fus près de m’évanouir ; mon fils me prit la main… »
La voiture disparut sur la route de l’Orient.
 
À suivre…
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12 août 2007 7 12 /08 /août /2007 16:41
CHAPITRE IV
 
Corinne
Ou les grands jours de Coppet
 
 
« C’est une singulière combinaison, notait B. Constant dans son journal intime, que cette douleur profonde, déchirante et vraie qui l’accable, unie à cette susceptibilité de distractions et cette incorrigibilité de nature qui lui laissent toutes ses faiblesses de caractère… et son besoin d’activité. » Singulière combinaison, en effet, que la nature de Mme de Staël : grand esprit, certes ; grande âme assurément, mais plus grande par l’intensité de tous les sentiments, de toutes les impulsions instinctives, que par la pureté, le dépouillement, l’élévation des facultés morales. C’est cette combinaison, c’est ce mélange trouble mais bouillonnant, qui la rend largement humaine, qui permet à chacun de nous de se reconnaître en elle mieux que dans l’image d’une sainte ou dans l’œuvre d’un génie vraiment créateur. Son âme composite, cependant, au feu de la souffrance, allait s’épurant, et, sur l’enclume de la vie, rejetait ses scories avec des étincelles. Si elle eût vécu plus de cinquante ans, qui sait à quel degré de perfection elle serait parvenue ?
Mme de Staël passa en Italie les premiers mois de 1805. Elle en rapporta, sinon le sujet de Corinne, qu’elle portait en elle, du moins le cadre et la documentation de ce roman qu’elle allait écrire à Coppet. Pour composer ses ouvrages, elle n’avait pas besoin de solitude. Elle reçut avec joie ses amis éprouvés et des visiteurs nouveaux. Tel Henri Meister, Zurichois à demi Français, qui avait partagé sa jeunesse déjà lointaine entre ses deux patries ; à Paris, il avait succédé à Grimm dans la publication de la fameuse Correspondance littéraire, fréquenté assidûment le salon de Mme Necker. Depuis la Révolution, il continuait tant bien que mal en Suisse son rôle d’informateur des cours du Nord sur la vie littéraire de Paris. On devine ce que signifiaient le foyer de Coppet et la correspondance de la châtelaine femme de lettres pour le vieux publiciste. Meister plaisait à Mme de Staël par sa bonne grâce d’ancien régime. Guillaume Schlegel, qu’elle avait ramené d’Allemagne pour l’associer à ses études et à l’instruction de ses enfants, apportait à la société du château un élément moins gracieux, mais plus original. Quand son frère, Frédéric Schlegel, le rejoignait au bord du Léman, Mme de Staël et ses hôtes pouvaient connaître mieux qu’à Weimar la subtile philosophie et l’esthétique bizarre que ces romantiques allemands prétendaient tirer de l’œuvre de Goethe et dirigeaient contre le lyrisme éloquent de Schiller.
Si Mme de Staël devint la marraine du romantisme français, elle eut l’avantage d’accueillir à Coppet, en 1805, le parrain de la littérature nouvelle. M. de Chateaubriand s’arrêta quelques jours chez l’auteur De la littérature dont il avait combattu les idées sans qu’elle devînt son ennemie. Le libéralisme politique et religieux de la calviniste fille des Necker ne pouvait faire bon ménage avec le catholicisme décoratif du gentilhomme breton. Mais M. de Chateaubriand n’avait pas besoin de Mme de Staël pour le ménage de l’esprit ni pour celui du cœur. A vrai dire, la foi de la baronne dans la « perfectibilité » de l’esprit humain valait l’apologie religieuse du vicomte, qui pensait illustrer le « génie du christianisme » par le tableau de l’erreur mortelle d’ « Atala » et de la mélancolie de « René ». Mais le nostalgique poète en prose avait besoin d’amour tendre ; une amie impérieuse et femme de lettres n’était point pour le séduire. Déjà Pauline de Beaumont, avec ses ardeurs de poitrinaire, l’avait rejoint à Rome pour mourir sous les yeux de son « enchanteur ». Déjà Delphine de Custine… De l’incertaine Sylphide qui hantait l’insomnie de l’adolescent de Combourg, jusqu’à la mystérieuse Occitanienne, en passant par Mme Récamier qui devint, vieillissante et demi aveugle, l’ange gardien du don Juan vieilli, - la théorie des amoureuses de Chateaubriand se déroule… A Coppet, il se trouvait accompagné de la plus sacrifiée : comme par miracle, il y vint avec… Mme de Chateaubriand. Elle n’était ni laide ni sotte ; observatrice ironique, elle écrivit des mots piquants sur Mme de Staël ; elle en a écrit sur son mari, qu’elle aima cependant avec une ferveur presque ingénue. Les yeux brillants sous sa chevelure que Girodet peignit comme fouettée par le vent de la fatalité ou par les orages du romantisme, l’enchanteur se taisait, dédaigneux ou timide, s’abandonnant parfois dans l’intimité à des mouvements de gaîté pétulante. « Je le crois encore plus sombre que sensible », écrivait Mme de Staël. Elle l’apprécia mieux dans ses dernières années… Cependant, elle écrivait Corinne.
Corinne, c’est Delphine encore, mais plus maîtresse de sa parole, plus mûre, plus simple peut-être mais un peu figée dans la roide convention du style Empire ; Delphine dépaysée, et qui, au lieu de vivre en France, de s’échapper en Suisse, vit à Rome, parcourt l’Italie, est forcée par la destinée de confronter ce pays avec la brumeuse Angleterre. Corinne est un roman italien avec un épisode anglais ; c’est un roman cosmopolite ; c’est un chapitre nouveau de cette comparaison des différents génies européens, qui, commencée dans le livre De la littérature, se développera dans l’Allemagne, s’achèvera dans les Dix années d’exil, ces mémoires si vivants, dans les Considérations, cette étude politique si judicieuse et documentée de la France et de l’Angleterre. Ayant passé toute une année en France – à quarante lieues de Paris ! – Mme de Staël y fit paraître Corinne, au printemps de 1807. Une lettre de Rosalie de Constant, qui lisait le premier exemplaire du roman reçu à Lausanne, nous donne l’impression toute fraîche des contemporains cultivés :
 
« Elle nous fait, on peut le dire, respirer l’Italie. Tout ce qu’elle peint l’est d’une manière si vive, avec tant de finesse et d’un côté si neuf, qu’il y a beaucoup d’illusion. D’ailleurs, c’est comme toujours une grande abondance d’idées ; trop souvent de la recherche et de l’obscurité. Les héros sont ce qui intéresse le moins ; l’homme est trop passif et la femme trop active ; c’est toujours elle qu’on retrouve dans Corinne, et on voit que ceux qui l’ont aimée n’ont jamais été si passionnés qu’il le lui aurait fallu. La nature est ce qu’elle peint le moins ; ce qu’elle en dit fait regretter qu’elle ne l’ait pas regardée plus souvent. Où elle est excellente, c’est dans la peinture des mœurs et du caractère italien. Jamais on n’a observé, deviné, avec plus d’esprit et de sagacité. »
 
Bientôt cette admiratrice de Corinne allait se brouiller avec la romancière. Rosaline de Constant assista, dans l’été de 1807, à une scène si violente que « la terrible et trop célèbre dame » fit à Benjamin, à des éruptions si forcenées d’imprécations et de reproches, qu’elle évita désormais de la rencontrer et fit même le vœu de ne plus lire ce qu’elle écrivait. Toute la famille de Constant prit parti dans cette tragi-comédie du dépit amoureux, qui, d’acte en acte, et de rupture en réconciliation, se prolongea des années et même bien après que Benjamin Constant se fût remarié avec Charlotte de Hardenberg. Tandis que Rosalie et ses tantes, oubliant la veulerie et les inconséquences de leur parent, maudissaient « l’homme-femme dont la main de fer » l’enchaînait depuis douze ans, tandis que Mme d’Arlens (fille de Constant d’Hermenches) soutenait au contraire Corinne contre Adolphe, un cousin de Benjamin, le chevalier de Langallerie, chef d’une chapelle piétiste, intervenait comme médiateur, offrait à la malheureuse égarée par la passion le refuge de l’amour divin. Intéressé le beau premier au résultat de cette cure pieuse, Benjamin Constant doutait de son succès. Cependant Mme de Staël put déclarer plus tard que « le Pape des piétistes » vaudois (pour parler comme Charles de Constant) avait remis le calme en son âme « dans un des moments les plus cruels de sa vie. »
Il est certain que le château de Coppet, toujours libéralement ouvert aux gens du monde, aux gens de lettres, reçut avec prédilection, surtout vers 1808, des chrétiens et des mystiques de toutes les observances et de toutes les directions. Bonstetten, malgré sa souplesse d’esprit et sa facilité de cœur, se sentait fort mal à l’aise au milieu de la ferveur catholique de Mathieu de Montmorency, du calvinisme de Guillaume Schlegel, du mysticisme extravagant d’un autre Allemand, Zacharias Werner. Mme de Krüdener, convertie, passait à Coppet, endoctrinait son hôtesse, lui parlait des « douleurs de l’homme qui lui sont plus chères que ses félicités », et de « cette main toute puissante qui lance une vie de misère dans un océan d’oubli » ! Mme de Staël admirait en elle « un avant-coureur d’une grande époque religieuse qui se prépare ». La châtelaine composait, dans cette atmosphère propice, son étude « De la disposition religieuse appelée mysticité ». Quand il lut ce chapitre de l’Allemagne, Bonstetten eut lieu de se rassurer. Mme de Staël traversa ces ardeurs célestes sans grand dommage pour sa raison claire et tempérée. Prêtresse de l’enthousiasme, victime des passions terrestres, elle découvrit dans la « mysticité une manière plus intime de sentir et de concevoir le christianisme », mais ne s’abandonna pas pour autant aux extases des vrais mystiques.
Le dévot Mathieu de Montmorency n’avait pas toujours eu à l’égard de Mme de Staël l’amitié pure et patiente qu’il nourrissait maintenant pour cette passionnée comme pour la frigide et séduisante Juliette Récamier. Jeune seigneur chevaleresque, libéral, il fut, avec MM. De Talleyrand et de Narbonne, un des trois hommes que Germaine de Staël, de son propre aveu, aima le mieux dans sa jeunesse. Cette affection était payée de retour. L’ambassadrice de Suède avait sauvé la vie de cet ami comme de plusieurs autres au moment des massacres de 1792. Elle lui donnait asile en Suisse pendant la Terreur, quand il apprit l’exécution ou l’incarcération de plusieurs de ses proches. Désespéré, M. de Montmorency abjura sa philosophie sceptique, se réfugia dans la foi de ses pères. On dit de lui désormais qu’il était « pieux comme il était blond ». Son sentiment pour Mme de Staël ne faiblit pas ; il s’épura. M. de Montmorency veilla sur elle, s’efforça, sans grand succès, d’écarter d’elle les passions, de la détourner des imprudences. Il s’allia avec Mme Necker – de Saussure pour garder leur amie, pour l’encourager dans ses déceptions et ses dépressions mélancoliques. Lorsque B. Constant, pour la conquérir, joua une nuit la tragi-comédie de l’empoisonnement, on vint avertir M. de Montmorency dans sa chambre. En robe de chambre de piqué blanc, il lisait les Confessions de saint Augustin. A l’ouïe de ce qui se passait, il sorti tout à coup de sa sérénité chrétienne et s’écria, avec un accent de vieille aristocratie : « Qu’on jette par la fenêtre cet homme, qui ne fait que troubler cette maison et qui la déshonore par un suicide ! »
A Coppet, le doux mais sagace Mathieu eut mainte occasion d’éprouver les vices et les vertus de Benjamin. Il put le rencontrer sur un autre terrain, lorsque, à la Restauration, M. de Montmorency devint duc, ministre des affaires étrangères, membre de l’Académie française. Ces devoirs et ces honneurs n’effacèrent pas dans la mémoire de Mathieu le souvenir de Mme de Staël. A l’anniversaire de la mort de sa grande amie, il notait : « Elle a écrit dans les Dix années d’exil, en parlant de moi : « Je ne lève jamais les yeux sans penser à mon ami », et j’ose croire aussi que dans ses prières il me « répond. »
D’autres familiers du château de Coppet étaient plus enfoncés dans la réalité bourgeoise que ce gentilhomme de grand style. Le Genevois Simonde de Sismondi avait presque trente ans quand il rencontra Mme de Staël vers 1802. Sa taille était courte, son teint foncé. Il s’occupait d’agronomie et d’économie politique. Il entreprit un long ouvrage sur les Républiques italiennes au moyen âge, dont Mme de Staël corrigea bien des pages, l’engageant à y mettre plus de vie, stimulant ses principes libéraux. En retour, cet homme sans éclat mais équilibré, dévoué, constant, fut de ceux qui l’aidèrent à manifester de la fermeté dans la conduite de sa vie et à serrer de près sa pensée un peu flottante. Avec son vieil ami Bonstetten, comme elle le dit, son « soutien dans toutes ces adversités ». Il lui  devait bien cet appui. Quand il vit se refermer le tombeau de son illustre amie, il put s’écrier : « C’en est fait de cette société vivifiante, de cette lanterne magique du monde, que j’ai vu s’éclairer là pour la première fois… Ma vie est douloureusement changée ; personne peut-être à qui je dusse plus qu’à elle. »
La châtelaine avait séjourné à Vienne, avec Sismondi, dans les premiers mois de 1808 ; elle était rentrée en parcourant de nouveau la Thuringie, les bords du Rhin. De Coppet, elle fit, l’été de la même année, une excursion en Suisse allemande, pour assister à la « fête des bergers » d’Interlaken. Elle la décrira longuement dans l’Allemagne. Tous les éléments de son germanisme, littéraire et philosophique, elle les réunit alors, les compose. Surtout, elle les domine. Sur les idées et les ouvrages, comme capricieuse.  Elle sait tenir compte d’autrui et accorder avec un sourire ce que chacun lui demande ; mais sa dignité souveraine et sa fantaisie la dispensent de s’attarder, d’approfondir, de poursuivre une étude spéciale. Douée d’une sensibilité intellectuelle fine et rapide, elle discerne l’apport de chacun, elle établit les liaisons, enveloppe son butin d’esprit dans un discours chaleureux et clair. Les Allemands, les Danois, les Italiens, les Anglais, qui séjournent à Coppet, apportent des présents et remportent un trésor ; la châtelaine les met à contribution, mais ils n’altèrent pas le génie du lieu.
 
La révolution vaudoise avait supprimé les droits féodaux, rachetés aux seigneurs à la suite de laborieuses négociations où la dame de Coppet intervint, pour sa baronnie, avec à propos et précision. Mais elle n’avait pas aboli d’un coup les traditions, les habitudes. Aux droits seigneuriaux correspondaient des devoirs. Si le devoir s’efface, la bonté y supplée… Mme de Staël demeura pour les petites gens de Coppet la bonne dame du château. La mère Dancet, une vieille lavandière, racontait, longtemps après, combien « Madame la baronne » était bonne pour les pauvres. Elle leur faisait réserver tout ce qui sortait de la table, aimait à causer avec ceux qu’elle rencontrait. « La vie de Coppet, était une vie de château. » Sainte-Beuve, écrivant cette phrase, pensait aux entretiens du salon, à l’échange fécond des pensées, peut-être aux rendez-vous discrets du parc, aux explications tumultueuses dans le silence des soirs d’été. Mais un grand train de maison fait vivre beaucoup de gens, surtout si la maison est le château d’une femme de cœur.
Les bourgeois de l’endroit, s’ils n’avaient pas affaire avec la châtelaine, la rencontraient au moins le dimanche à l’église, soit dans le temple de Coppet qui conserve des souvenirs des Necker et de leur fille, soit dans celui du village de Commugny, dont le bourg de Coppet est l’annexe ecclésiastique. Mme de Staël entraînait au prêche ceux de ses hôtes qui voulaient lui plaire ou suivre son exemple. Elle invitait le ministre de la paroisse « aux splendides festins qu’elle donnait », pour reprendre les termes d’un mémorialiste qui s’exagérait peut-être le faste du château. Il est certain que la châtelaine, quand elle n’était entourée que de ses hôtes familiers, quelques Genevois, Vaudois, Français, les faisait parfois danser chez elle avec les « belles de Coppet ». Sa vanité sociale, que Paris parfois lui reprochait, se tempérait de beaucoup de simplicité. Elle faisait peu de cas du luxe, du confort.
 
« On voulait un jour », raconte Mme Necker de Saussure dans sa Notice sur Madame de Staël, « lui faire honte de ce que sa chambre à Coppet n’était pas plafonnée, et de ce qu’on y voyait les poutres. « Voit-on les poutres ? dit-elle ; je n’y avais jamais pris garde. Permettez que cette année, où il y a tant de misérables, je ne me passe que les fantaisies dont je m’aperçois. »
« Le seul luxe auquel elle mît du prix, était la facilité de loger ses amis chez elle, et de donner à dîner aux personnes qu’elle avait envie de connaître. « J’ai pris un cuisinier qui court la poste, disait-elle, n’est-ce pas là exactement ce qu’il me faut pour donner à dîner au débotté dans toute l’Europe ? »
« Mme de Staël était singulièrement aimable et naïve, quand elle rendait compte de l’impression que produisait sur elle tout le matériel de la vie. Les petites ruses des subalternes, leur genre d’esprit, la finesse des paysans, l’amusaient à observer. Elle prenait un plaisir d’enfant à certains petits détails, et croyait s’être arrangé un cabinet superbe, lorsqu’elle y avait fait mettre un papier neuf.
« Sa manière de travailler était d’accord avec tout le reste, et elle n’a mis aucune pédanterie dans sa vocation d’auteur. »
 
L’étude et la composition littéraire étaient pour Mme de Staël, pour son âme agitée, comme un remède calmant et stimulant tout à la fois. Cependant, rapporte sa cousine, les amis qui venaient l’interrompre n’en étaient pas moins bien accueillis.
 
« Il n’y a pas d’exemple que dans le moment où elle écrivait avec le plus de feu et de rapidité, elle ait témoigné autre chose que du plaisir en voyant entrer ceux qu’elle aimait.
« Dès sa plus tendre enfance, elle avait contracté l’habitude de prendre en gaîté les interruptions. Comme M. Necker avait interdit à sa femme la composition, dans la crainte d’être gêné par l’idée de la déranger en entrant dans sa chambre, Mlle Necker, qui ne voulait pas s’attirer une telle défense, s’était accoutumée à écrire pour ainsi dire, à la volée ; en sorte que la voyant toujours debout, ou appuyée sur un angle de la cheminée, son père ne pouvait imaginer qu’il lui fît suspendre un travail sérieux. Elle a tellement respecté ce petit faible de M. Necker, que ce n’est que longtemps après l’avoir perdu, qu’elle a eu dans sa chambre le moindre établissement pour écrire. Enfin, lorsque Corinne eut fait un grand fracas dans les pays étrangers, elle me dit : « J’ai bien envie d’avoir une grande table, il me semble que j’en ai le droit à présent. »
 
Cette femme si simple se plaisait cependant à s’entourer d’hommes illustres et de femmes brillantes. Elle aimait la gloire d’autrui et ne redoutait pas la beauté… sur d’autres figures que la sienne. On connaît son amitié pour Mme Récamier. La belle Juliette, aux yeux de la postérité, est inséparable de l’éloquente Corinne, comme la beauté s’unit à l’esprit dans l’idéal féminin. Il n’est pas de récit populaire, de tableau, de film, qui ne les fasse valoir par la vertu du contraste, rapprochant la petite tête de Mme Récamier, couronnée de cheveux bouclés, des amples turbans de foulard ou de cachemire bariolés dont Mme de Staël, à la fin de sa vie, recouvrait sa chevelure sombre. Cette brillante antithèse frappe les imaginations ; et c’est accorder peut-être quelque chose à l’imagination que de montrer aux visiteurs de Coppet, à côté de la chambre de Mme de Staël, « la chambre de Mme Récamier ». Mais si la plus jolie femme du Consulat et de l’Empire ne tint pas compagnie à la dame de Coppet aussi constamment qu’on se plaît à le croire, elle n’en séjourna pas moins plusieurs mois auprès de Mme de Staël, à Ouchy, à Coppet, dans le tumultueux été de 1807 et fort avant dans l’automne ; elle fit encore au château un plus bref séjour en 1809 ; elle y revint en 1811, dans des circonstances dramatiques. Elle portait sur son front de virginale coquette le signe mystérieux qui suscite la légende. Cela suffit pour que la postérité cherche son ombre légère dans les salons et sur les pelouses où palpite et bruit encore l’ombre moins diaphane de la châtelaine.
C’est à Coppet, en 1807, que le cœur de la belle Juliette, rassasié des joies de la vanité, éprouva pour la première fois peut-être la force de l’amour. C’est dans la maison indulgente de Mme de Staël que le prince Auguste de Prusse s’éprit de Mme Récamier, et lui offrit de l’épouser.
Moins bien doué que son frère Louis-Ferdinand, dont Mme de Staël avait apprécié à Berlin la distinction d’esprit et qui avait été tué, en 1806, au premier combat entre Prussiens et Français, le prince Auguste, neveu du grand Frédéric, était un don Juan intrépide. Sa valeur ne l’avait pas empêché d’être blessé et pris par les soldats de Murat, peu après la mort de son frère. Emmené en France, le jeune prince, prisonnier sur parole, put accepter l’invitation de Mme de Staël à Coppet. Auguste de Prusse n’avait pas la tête bien solide. « C’est un étourneau que les malheurs de son pays n’ont pas rendu sérieux », écrivait Rosalie de Constant. Et Benjamin Constant nous le montre « gauche et bavard, les coudes en dehors et le nez en l’air ». Il est vrai que Benjamin avait quelque raison de se plaindre. Mme Récamier avait tourné cette tête princière. Tout le jour, S. A. Royale s’empressait autour de S. A. la Beauté. Il l’accompagnait en bateau, à cheval. Un jour que Benjamin chevauchait avec eux, le prince lui dit impérieusement : « Monsieur de Constant, si vous faisiez un petit temps de galop ! »
Mme Récamier avait le privilège de fixer les cœurs mobiles et d’inspirer les passions fidèles dont elle était peu capable. Avant le départ du prince, qui rentrait en Allemagne avec son officier d’ordonnance, le fameux tacticien Clausewitz, Juliette consentit à échanger avec lui des promesses de mariage écrites et solennelles… Le prince parti, l’enchanteresse se reprit lentement, renonça à demander le divorce au pauvre banquier Récamier. Mais Auguste de Prusse resta sous l’action du philtre de la magicienne. Il ne se maria jamais. En 1843, il voulut être enseveli avec l’anneau que Juliette lui avait donné à Coppet et sur lequel elle avait fait graver cette promesse fallacieuse : Je le reverrai…
Une autre femme qui eut une des plus mauvaise langues de son temps, Mme de Boigne, prétend que la vie de Coppet était oisive et décousue, que rien n’y était réglé, que personne dans ce château ne savait où se tenir, se réunir. « Toutes les chambres des uns et des autres étaient ouvertes. Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait des heures, des journées… » C’est rendre un hommage involontaire au libéralisme de la châtelaine. Mais la vie de château, malgré cette liberté, avait un rythme que la malveillante visiteuse n’a pas aperçu. On déjeunait à dix ou onze heures. Mme de Staël consacrait la matinée, avant et après ce premier repas, aux affaires de sa fortune, à son travail littéraire, qu’elle poursuivait jusqu’au dîner. Ce repas se prenait dans l’après-midi, vers quatre ou cinq heures. La conversation s’engageait à table et pouvait se prolonger fort avant dans la soirée. A onze heures, on soupait ; puis l’on se retirait, ou l’on causait encore.
« J’ai mal à la vie », s’écriait une fois la châtelaine, en proie à un accès de cette mélancolie qu’on a dénommée le mal de la capitale. Cette souffrance de l’exil, qu’elle portait en elle partout et qui devait plus tard lui rendre intolérable le séjour de Paris même, elle la combattait par le travail, par la distraction active. Ecouter, regarder, étaient des occupations trop passives pour son âme inquiète. Il lui fallait diriger la conversation, mener le jeu. Le théâtre de société fut son divertissement de prédilection.
Elle avait appris dans sa jeunesse la diction dramatique avec la Clairon. En 1803 déjà, elle jouait Phèdre à Coppet. Dans l’hiver de 1805 à 1806, nous la voyons donner à Genève une véritable saison théâtrale. Les tragédies de Voltaire firent les frais de la plupart de ces soirées de la place du Molard, et reparurent à Coppet. Mme de Staël incarne Mérope, Zaïre, Alzire, la Palmire de Mahomet. Le comte de Divonne joue avec perfection le rôle du vieux Lusignan. Une pièce comique accompagne habituellement la tragédie. On représente ainsi les Plaideurs. B. Constant remarque malicieusement que l’indispensable Schlegel, qui est comique dans la tragédie, n’est pas gai du tout dans la comédie ! Mme de Staël, naturellement, se met à écrire pour la scène. Elle réussira surtout de petites pièces, dont plusieurs, dans le genre gai, sont alertes et charmantes. Mais, en 1806, elle émeut les Genevois, en jouant avec sa fille cadette, cet écervelé d’Albert, sa touchante scène biblique d’Agar dans le désert. Phèdre termina brillamment cette saison de Genève et resta une des grandes attractions du répertoire de Coppet.
En 1807, une autre tragédie racinienne offre à Mme de Staël l’occasion de déployer son talent et même de dire publiquement en beaux vers à Benjamin Constant de ces vérités furieuses qu’elle lui adressait en particulier dans une prose non moins sonore. Montée en août, près de Lausanne, au Petit-Ouchy, Andromaque fut reprise bientôt après sur le théâtre de Coppet. Mme Récamier faisait la douce Andromaque. Mme de Staël avait pris pour elle la violence d’Hermione. Benjamin, en Pyrrhus, fut embarrassé de son personnage, ce qui fit dire à l’un des Genevois pressés dans la salle : Je ne sais si c’est le roi d’Epire, mais c’est bien le pire des rois ! »
Coppet, cette année 1807, attirait les femmes célèbres. La reine du pinceau, Mme Vigée-Lebrun, vint rejoindre la reine de la beauté et la reine de l’esprit. Elle fit de Mme de Staël ce portrait en Corinne qui est au musée de Genève et dont on admire à Coppet une bonne copie. Pendant son bref séjour (elle revint du reste l’année suivante et accompagna la châtelaine à la fête des bergers), Mme Lebrun vit jouer à Coppet la Sémiramis de Voltaire. Mme de Staël, nous dit-elle, eut de bons moments dans le rôle d’Azéma, tandis que Mme Récamier mourait de peur dans celui de Sémiramis et que M. de Sabran, l’avantageux et précieux Elzéar de Sabran, n’était pas trop rassuré dans le personnage d’Arsace.
On avait dressé la scène de Coppet dans la galerie du rez-de-chaussée, que le fils de la châtelaine transforma plus tard en bibliothèque. Un habitué du château, Pictet de Sergy, parle d’un théâtre complet et permanent. Il est certain que ces représentations n’avaient rien d’improvisé. Les décors, les accessoires, étaient faits de main d’ouvrier. Pour représenter les princesses de Racine et de Voltaire, Mme de Staël portait la pourpre, les voiles des héroïnes antiques, ou les costumes pittoresques des reines exotiques ; pour sa scène biblique d’Agar, elle se drapait d’une simple étoffe brune. Toute la troupe, naturellement, se costumait et se parait avec le même soin ou la même magnificence.
Cet appareil augmentait l’attrait des soirées dramatiques de Coppet. On y venait de Genève, des villes et châteaux vaudois, de Lausanne même. Obtenir une invitation était une faveur, désirée, sollicitée. Henri Monod, l’homme d’Etat vaudois, écrivait une belle lettre à la châtelaine pour être admis avec sa famille à une représentation en novembre 1807 : « Quand on eu le bonheur de vous connaître et de lire vos ouvrages il serait étonnant qu’on n’eût pas ardemment souhaité de voir s’exprimer par votre bouche les héroïnes de Racine et de Voltaire… » Il reçut trois billets. Les Monod entendirent ce soir-là Geneviève de Brabant, aimable drame légendaire de Mme de Staël. Une dame pleura d’un bout à l’autre. Un spectateur fut si ému qu’il se trouva incapable d’assister à la seconde pièce. Un gentilhomme du pays raconte ainsi cette mémorable soirée :
 
« Le monde énorme de Genève et des environs s’était rassemblé de si bonne heure qu’à trois heures et demie la salle, assez grande, était déjà remplie. À cinq heures la toile se leva et le spectacle commença par Geneviève de Brabant, pièce-drame de la composition de Mme de Staël, qu’elle joua avec ses trois enfants. Les trois actes furent entendus avec le plus vif intérêt et applaudis avec fureur. Le dernier cependant est trop long. Une imagination très brillante, des maximes sublimes et des phrases admirables, joint à l’intérêt de la pièce qui est bien conduite jusqu’à la fin, donnent à cet ouvrage le cachet de Mme de Staël. On joua ensuite une pièce de M. de Sabran, Français de beaucoup d’esprit, dans laquelle il peint le monde de Paris sous le titre des Deux fats ou le grand monde… Mme Récamier jouait et était belle, belle au possible ! Malgré tout ce qu’il y avait à voir et à entendre, on ne fut pas fâché de voir tomber la toile, surtout ceux qui étaient debout depuis trois heures et demie jusqu’à dix heures et demie, au nombre desquels j’étais. »
 
Peu de temps avant, on avait joué Phèdre. Un Neuchâtelois, François Gaudot, que la présence de Mme Récamier retenait auprès de Mme de Staël, nous renseigne minutieusement sur cette représentation. Il estime que Mme Récamier a trouvé dans la jeune Aricie un de ses meilleurs rôles : « c’est le triomphe de la nature sur l’art ». M. de Sabran, affecté, galant à l’excès, manque de force tragique sous les traits du rude chasseur Hippolyte. Auguste de Staël fait Théramène : il a l’air vieux à souhait, quoiqu’il n’ait que dix-sept ans. M. de Prangins jue Thésée en tyran ; il a un organe de basse-taille superbe, mais il est si grand que son front touche la voûte du palais et que, au milieu d’acteurs remarquablement petits, il semble le maître d’une troupe de marionnettes. Phèdre, c’est le meilleur rôle de Mme de Staël ; elle y a moments qui la mettent au niveau des meilleures actrices ; cependant elle marque trop la césure des vers ; surtout, dans les passages de passion, elle force la voix et fausse l’intonation… Après Phèdre on donne une petite pièce gaie. Frédéric de Chateauvieux (qui pour une autre représentation composera de charmants proverbes) et Mme Rilliet-Huber s’y montrent acteurs consommés. La châtelaine, remise des pâmoisons de « la fille de Minos et de Pasiphaé », reparaît en première coquette et enlève de nouveaux suffrages.
L’été de 1808, avec ses pieuses assises que nous avons rappelées plus haut, fut moins favorable aux essais dramatiques. On lut des pièces étrangères, commentées par la châtelaine. On joua un nouvel ouvrage de Mme de Staël, la Sunamite. Pour voir Elisée ressusciter la jeune Semida, fille de la veuve de Sunam, l’auteur réunit, à la fin d’octobre, le public des grands jours. Benjamin Constant admira la couleur locale que son amie avait su mettre dans ce drame hébraïque. Il jouait le prophète ; la fillette qu’il rappelait à la vie était Albertine de Staël… Il notait, le lendemain de cette représentation pleine de signification : « Il ne me passera, j’espère, comme mes autres attributs. »
L’été de 1809 revit à Coppet la belle Juliette, et Mathieu de Montmorency, l’ami discret et pieux des belles et des passionnées. Le mysticisme et le germanisme cependant ne craignirent pas d’affronter les grâces parisiennes et la pure raison française : Zacharias Werner reparut. Il termina auprès de celle que, dans sa trouble ferveur, il appelait sainte Aspasie ou Notre-Dame de Coppet, son drame de la fatalité, Le 24 février, qui allait devenir le modèle d’un nouveau genre romantique. Mme de Staël voulut essayer sur son théâtre cette pièce, qu’elle étudie longuement dans l’Allemagne. L’auteur, Schlegel et une demoiselle de Jenner jouèrent les trois rôles de cette action qui se déroule dans une famille de paysans des Alpes, isolée au milieu des neiges. Vingt personnes seulement assistèrent à cette expérience dramatique étrangère, à cette vivante séance de littérature comparée. On voit que les soirées de Coppet n’étaient pas divertissement pur, qu’elles servaient au progrès du théâtre et des études littéraires. Auparavant déjà, à la fin d’une première saison, Mme de Staël disait de ses essais dramatiques : J’en aurai recueilli le genre d’idées que je voulais avoir sur cet art. »
Werner, ce fou de génie, était un pur Germain. Au Neuchâtelois Gaudot, qui avait vécu à Berlin, la châtelaine écrivait : « Vous êtes un esprit sur les frontières des deux pays, et votre jugement me servira pour deux nations. » La comparaison de ces deux nations, leur rapprochement par un arbitrage spirituel, c’était la grande pensée de Mme de Staël, au moment où elle écrivait l’Allemagne. C’était une grande pensée. Mais il ne suffit pas de penser. Pour récolter une bienfaisante moisson, il ne suffit pas de se jeter une bonne semence dans une terre qui n’est pas préparée.
Gaudot, cultivé, homme de goût, était trop dilettante, épicurien, pour se plaire aux spéculations de la philosophie littéraire et politique. L faisait la cour à Mme Récamier, et notait sur ses tablettes : « On imaginerait difficilement la quantité et la finesse de petites tracasseries, qui ont été produites par cette longue vie de château. J’ai eu pour les apprendre un canal qui m’a mis à portée d’en saisir l’ensemble. C’est un fort joli tableau pour ma galerie… »
À suivre…
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29 mai 2007 2 29 /05 /mai /2007 10:24
Déjà l’auteur des Lettres sur J.-J. Rousseau  et De l’influence des passions jouissait d’une renommée presque universelle ; mais elle était célèbre comme femme du monde plus que comme écrivain. Le livre De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, bien qu’encore hasardeux dans l’établissement des faits et chimérique en sa doctrine inspiratrice, commence à fonder la gloire de Mme de Staël sur des assises solides, est le premier de ses titres à l’estime que les lettrés impartiaux ne lui refusent pas. Mais une classification des littératures, une philosophie de leurs rapports avec le progrès des sociétés humaines, ne suscitent pas l’intérêt du grand public comme une fiction romanesque, échauffée par la passion, assaisonnée d’allusions à la société contemporaine et aux sentiments personnels de l’auteur. De Coppet, où elle retrouvait chaque été le calme extérieur qu’elle redoutait mais dont elle avait besoin, Mme de Staël écrivait, en 1801 : « Je suis ici dans la plus parfaite solitude, car ceux qui la troublent m’importunent et je les écarte volontiers. Je m’occupe de mon père, de l’éducation de mes enfants et de mon roman… »
Ce roman, c’était Delphine. Ses quatre volumes, qui parurent à Genève à la fin de 1802, eurent l’effet, dès l’année suivante, d’accroître considérablement l’affluence des visiteurs de Coppet. Pourtant il y avait longtemps déjà que Rosalie de Constant, la cousine de Benjamin, appelait Mme de Staël la trop célèbre ! Celle-ci commençait d’éprouver que, pour une femme, la gloire ne soit que le deuil éclatant du bonheur. Mais elle n’était pas prête encore – le fut-elle jamais ? – à porter le deuil de son bonheur. Son père la jugeait parfaitement quand il écrivait à Mme Necker-de Saussure : « Elle apercevra par degrés qu’il est dans l’essence de la vie de n’atteindre à rien de parfait, et jusqu’à présent elle a cru qu’il y avait méprise dans la destinée lorsque les beaux jours ne se succédaient pas ». Telle fut bien l’attitude morale de Mme de Staël, avant l’évolution religieuse de ses dernières années.
Parmi les hôtes de M. Necker et de sa fille, nous rencontrons à Coppet, en 1801, la poétesse danoise Frédérique Brun. Elle avait trente-cinq ans. Elle n’était pas jolie, mais s santé délicate lui prêtait un charme langoureux. Intelligente, elle avait encore plus de sensibilité. Elle s’enthousiasmait, pleurait. Elle trouva une société nombreuse au château. M. Necker lui parut courtois et empressé envers ses hôtes, simple et gai avec sa fille, et majestueux comme le Mont Blanc !
Charles-Victor de Bonstetten ne se loua pas tout d’abord d’avoir introduit son intime amie Mme Brun chez la fille de ses vieux amis Necker. « Dans sa première visite à Mme Brun, écrivait-il plus tard, elle a tout fait pour la séparer de moi et mettre le diable entre nous deux ». Patricien de Berne mais libéral, ancien bailli de Nyon et d’autres lieux, Bonstetten, qui avait vingt ans de plus que ces deux femmes, connaissait assez bien la vie et le cœur humain pour n’être pas surpris de ces jeux de l’amour-propre. Mais son expérience était plus variée que profonde. Cet homme mûr, qui survécut longtemps à Mme de Staël et mérita finalement d’être considéré comme le type du vieillard rajeuni, ne consumait pas son esprit et son cœur dans la recherche ardue ni dans la passion.
Le nez droit, les lèvres minces et finement dessinées, ses yeux noirs brillant comme des feux mobiles, il était vif, ardent mais léger ; affectueux mais égoïste ; bon ami, mais amant et mari médiocre : une sorte de bonhomme La Fontaine, pour le caractère sinon pour la force du talent ou la nuance de l’esprit. Ce Suisse cosmopolite, né sur la frontière des langues dans une cité germanique pénétrée d’influence française, précéda Mme de Staël sur les grands chemins de l’Europe et connut avant elle le Nord et le Midi, l’Angleterre, l’Allemagne, le Danemark, l’Italie ; il put avant elle comparer « la Scandinavie et les Alpes » ; avant Corinne, il rédigea son Voyage sur la scène des dix derniers livres de l’Enéide, - mais il le fit en français, Mme de Staël lui ayant conseillé de ne plus composer en allemand. La femme de lettres put à son tour lui écrire d’Italie, en 1805, au sujet de cet ouvrage fait sous sa direction : « Mon Dieu ! que ce livre est vrai ! La campagne de Rome m’a frappée par le souvenir de votre livre ; c’est de la description à l’objet que mon intérêt a procédé. » Ce qui caractérise bien le talent, du moins une certaine faiblesse du talent de Mme de Staël.
Bonstetten, très sociable, parfait homme du monde, ami délicat et fidèle en dépit de son égoïsme et de la mobilité de son imagination, s’établit à Genève dès 1802 et devint un des hôtes les plus familiers du château de Coppet. Mme de Staël, disait-il, le comprenait mieux que personne, était douce avec lui comme une sœur, mais souvent l’ébranlait par le mouvement de son esprit ou l’éclat de ses passions. « Je reviens de Coppet, écrit-il en 1804, et je suis maintenant tout abêti, arraché à mon doux repos et fatigué d’une débauche d’intelligence. Il se dépense plus d’esprit à Coppet en un jour que dans maint pays en un an. J’en suis si fatigué que je gis à demi-mort et ma chambre me paraît un tombeau. » Quand vint la séparation suprême, il s’écria, en regardant le tombeau de Mme de Staël : « Elle me manque comme un membre perdu. Je suis manchot de pensée ! »
Coppet accueillit en 1801 une femme singulière par son mérite et ses prétentions, mais qui n’avait pas encore la réputation que son roman de Valérie, puis sa vocation religieuse bruyamment affirmée lui valurent plus tard. Mme de Krüdener était une mondaine errent de pays en pays et d’intrigues en aventure. « Je la trouve distinguée » - écrivait alors Mme de Staël à son ami lyonnais Camille Jordan – « mais elle raconte une si grande quantité d’histoires de gens qui se sont tués pour elle que sa conversation a l’air d’une gageure. » Un jour que la belle Livonienne énumérait ses victimes, on lui fit observer qu’un de ces malheureux n’était pas mort, qu’on venait de le rencontrer à Lausanne. Et la future prophétesse et inspiratrice de la Sainte-Alliance de répondre sans trouble : « S’il n’est pas mort, il n’en vaut guère mieux ! » En attendant de prêcher les misérables et les rois, Mme de Krüdener dansait dans les salons une « danse du shall » que Mme de Staël admira fort et qu’elle imita dans la « polonaise » où brillera bientôt la ravissante Delphine, l’héroïne de son roman.
Quand la politique du Premier Consul le leur permettait, les Anglais voyageaient sur le continent. Coppet accueillit, en 1803, trois jeunes Ecossais. L’un d’eux, Mac Culloch, s’éprit aussitôt de l’auteur de Delphine, avec une violence extraordinaire dont elle s’effraya. Un autre, le médecin Robertson, lui voua un sentiment moins extravaguant mais plus tendre. Le troisième, lord John Campbell, qui fut duc d’Argyll, se montra moins sensible aux charmes de l’enchanteresse. Mais ce fut elle qui se prit à aimer ce jeune lord au gracieux visage, et lui manifesta une de ces amitiés exaltée qui sont si peu rares dans sa vie et sa correspondance. Plus tard, l’insensible se reconnut dans lord Nelvil, le héros de Corinne. Mais ce personnage eut aussi d’autres modèles.
M. Necker suivait son illustre fille en pensée, avec sollicitude, dans ses voyages, ses séjours à Paris. Quand elle annonçait son retour, elle demandait des chevaux. Le petit Auguste de Staël et son précepteur allaient l’attendre, avec le carrosse, au sommet du Jura. M. Necker mandait sa nièce Albertine pour accueillir l’enfant prodigue, et il organisait en son honneur une petite fête où les bons bourgeois de Coppet dansaient, au son de deux violons, sous la direction de Morand, maître de danse à Genève. Puis la vie au château reprenait son cours. Frédéric Lullin de Chateauvieux, qui fut un esprit ingénieux, élevé et sensible sous une apparence réservée, nous décrit ainsi cette vie du château :
 
« Cet intérieur avait des formes graves ; on y voyait de la solennité, peu de mouvement et d’abord. Le mérite en était dans les prodigieux développements de l’esprit auxquels donnait lieu la présence de M. Necker, de Mme de Staël, de M. Benjamin Constant, qui séjournait dans ce temps à Coppet.
« On se réunissait pour déjeuner dans la chambre de Mme de Staël (on n’y buvait alors du café). Ce dernier durait souvent deux heures : car, à peine réunis, Mme de Staël soulevait une question prise plus souvent dans le champ de la littérature ou de dans la philosophie que dans celui de la politique, et cela par ménagement pour son père dont le rôle sur ce théâtre avait si malheureusement pris fin. Mais quel que fût le sujet du débat, il était abordé avec une mobilité d’imagination et une profondeur qui a été l’école de Benjamin Constant, et d’où jaillissait tout ce que l’esprit humain peut concevoir et créer.
« Mme de Staël avait dans ces luttes littéraires et philosophiques une grande supériorité sur son père, en promptitude, en facilité, en éloquence. Mais, prête à atteindre le but, une pudeur filiale la saisissait, et, comme effrayée du succès qu’elle allait obtenir elle se fourvoyait elle-même avec une grâce d’esprit inimitable, pour laisser à son concurrent la gloire de la vaincre. Mais ce concurrent était son père, et il a été le seul auquel elle ait jamais accordé un tel avantage.
« Chacun se retirait alors jusqu’au dîner, qui se passait au milieu d’une querelle permanente entre M. Necker et de vieux maîtres d’hôtel sourds et grondeurs, débris du régime que M. Necker avait enseveli, et qui avaient suivi sa fortune à Coppet avec leurs habits brodés. L’après-midi était encore consacrée au travail jusqu’à sept heures, où commençait le wisk (sic) de M. Necker. Ce wisk* était orageux ; M. Necker et sa fille s’accusaient, se fâchaient, se quittaient en jurant de ne plus jouer ensemble, et recommençaient le lendemain. Le reste de la soirée rendait tout son prix à la conversation. »
*probablement partie de whist. Ancêtre du bridge. Gtell
 
A Paris, sous le Consulat, Mme de Staël était déjà l’ambassadrice de l’esprit de Coppet, fait d’idéalisme, de morale, de curiosité politique et cosmopolite. Mais elle plaidait avec trop d’éloquence la cause de la liberté. Les Dernière vues de politique et de finance de M. Necker, parues intempestivement en 1802, irritèrent Bonaparte contre la fille plus encore que contre le père. Car elle avait une puissance personnelle agissante, qui manquait au vieux financier. On sait comment Mme de Staël fut exilée de France en automne 1805 et que, au lieu de rejoindre son père, elle se résolut à entreprendre en Allemagne, à Weimar, à Berlin, ce voyage de découverte qui satisfaisait la plus pressante curiosité de son esprit.
La mort de M. de Staël, en 1802, n’avait pas été pour sa femme une perte irréparable. Elle ramenait à Coppet ce malheureux, ruiné, à bout de forces, pour le soigner. Il mourut en route. Triste mais non désespérée, elle acheva ce retour en accompagnant un cercueil. Un tout autre malheur l’atteignit en Allemagne. Au milieu d’avril 1804, elle apprit que M. Necker venait de mourir à Genève. Ce coup altéra sa santé, marqua sa sensibilité, son imagination, sa conception de la vie et de la mort. Ce fut une de ces épreuves dont on ne peut dire sûrement si l’âme en reçoit une fissure intime ou une trempe salutaire.
Rosalie de Constant écrivait, le 15 mai 1804, de Lausanne :
 
« Mme de Staël doit passer tous les jours, retournant à Coppet. Je ne sais si Benjamin la suivra jusque-là ; je le crois ; Mme Necker est allée au-devant jusqu’à Zurich, et Mme Rilliet-Huber était venue l’attendre ici. Mais après nous avoir conté tous les détails de la mort et du tombeau de M. Necker, qu’elle a écrits, elle s’en est retournée sans remplir son objet. Il n’a cessé de justifier sa fille de ce qu’elle l’avait quitté, de la bénir ainsi que ses enfants et de prier Dieu avec ferveur et élévation. Son agonie a été très pénible. Le tombeau qu’il avait érigé à Mme Necker et où il avait marqué sa place, est formé d’abord d’une assez grande enceinte de murs, au milieu de laquelle est planté un bosquet ; au centre de ce bosquet est un petit bâtiment en marbre noir où est placée une très grande cuve de marbre partagée d’un cercueil de plomb où elle nageait dans l’esprit-de-vin ; on l’a placée dans un des côtés de la cuve, M. Necker dans l’autre. On les a recouverts tous deux d’esprit-de-vin, puis on a refermé la porte de fer du monument et on l’a murée. Il y a eu environ soixante personnes de Genève à l’enterrement, et tout Coppet était dans les larmes. »
 
Au moment d’arriver auprès du tombeau qui allait désormais l’attacher à Coppet par un lien plus puissant que toutes ses répugnances, Mme de Staël fut prise d’une sorte de vertige. Elle imagina que sa fortune se perdrait, que ses enfants ne seraient pas élevés, que rien autour d’elle ne marcherait. Mais elle se ressaisit. Maîtresse de la maison et de la baronnie, chef de famille, elle fit effort pour s’acquitter de tant d’obligations. Bientôt, tandis qu’elle écrit des lettres d’affaires, qu’elle rédige un petit volume à la louange de son père, le château se remplit de visiteurs, et la douleur sincère se dissimule sous l’apparence des divertissements.
 
bêa
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30 avril 2007 1 30 /04 /avril /2007 22:09
CHAPITRE III
 
Delphine
 
Pris au charme de la magicienne de Coppet, Benjamin Constant déçoit et désespère la châtelaine de Colombier. La bruyante renommée, les menées ambitieuses de cette jeune dame de Staël exaspéraient déjà le fin bon sens de Mme de Charrière, Hollandaise mûre et désabusée. Et voici, les yeux sombres de l’ambassadrice – qui n’est pas même belle ! – rallument un feu que les yeux pâles de l’auteur de Caliste n’ont pas eu le pouvoir d’entretenir. On lui prend son ami, son interlocuteur incomparable ! Comme Mme de Charrière s’étonne et se plaint, le transfuge Benjamin lui répond par une enthousiaste apologie de Mme de Staël :
 
« Je ne puis trouver malaisé de lui jeter, comme vous dites, quelques éloges. Au contraire, depuis que je la connais mieux, je trouve une grande difficulté à ne pas me répandre sans cesse en éloges, et à ne pas donner à tous ceux à qui je parle le spectacle de mon intérêt et de mon admiration. J’ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive, et aussi active, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d’abandon dans la société intime. C’est la seconde femme que j’ai trouvée qui m’aurait pu tenir lieu de tout l’univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi. Vous savez qui a été la première… Enfin, c’est un être à part, un être supérieur, tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l’approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d’autre bonheur. »
 
Le temps vengera Mme de Charrière. Elle vécut assez pour recueillir l’écho des querelles, des plaintes réciproques de Mme de Staël et du futur auteur d’Adolphe, unis par une chaîne qui leur pèse, qui les meurtrit, mais que leurs dissentiments pendant tant d’années ne font que raffermir. Deux ans après leur première rencontre, Mme de Staël écrit de Coppet à un de ces amis français qu’elle avait protégés, admis dans son intimité, et qui rentre dans la France convalescente :
 
« Mon mari est parti pour les eaux d’Aix ; nous étions assez mal à l’aise ensemble : il vaut mieux être unis de loin. Je suis donc ici parfaitement seule avec mon père et le Diable blanc (B. Constant). C’est une terrible épreuve pour tous les sentiments que de se regarder face à face : il faut du monde pour avoir de l’esprit, du monde pour s’aimer, du monde pour tout, excepté pour soi tout seul ; cela n’est pas si bête que l’on pourrait le croire : dès qu’on est deux il faut être beaucoup plus. »*
*Lettre de Madame de Staël à Adrien de Mun, Revue de Paris, décembre 1923, p. 523.
 
Si la France, graduellement, se rouvre aux émigrés, le Comité de salut public, le Directoire, ne tolèrent pas les intrigues. Mme de Staël l’apprend à ses dépens. Dès 1795, le gouvernement républicain la prie de passer la frontière, de rejoindre son père en Suisse. La police de Desportes, résident français à Genève, la surveille pendant toute l’année 1796. un domestique attaché à sa personne, un certain Monachon, ex-ministre du saint Evangile, dépouille avec zèle discret le courrier de sa maîtresse, et les secrets du château sont communiqués à Paris. Elle aime les aristocrates, elle les aide à renter dans leur pays ou à s’enfuir quand ils s’y compromettent. Le valet de chambre-espion a peine à comprendre que ces relations se concilient avec des convictions sincèrement républicaines.
Retenue en Suisse, menacée de devoir y passer deux hivers de suite, elle s’écrie : « Ah ! que je m’ennuie dans ce pays ! » Mais, en 1797, comme elle rentre en France, et s’établit à la campagne avec Benjamin Constant qui fait avec elle l’apprentissage de la servitude amoureuse et du libéralisme politique, un témoin malicieux de cette retraite à demi-volontaire, le général Montesquiou, note : « Je parie qu’elle regrette les comédies et les bals de Lausanne, ce dont elle n’aura garde de convenir parce que cela lui paraîtrait le comble du mauvais goût… Ce n’est pas la France qu’elle aime, mais le théâtre et dès qu’elle n’est plus en scène elle ne l’aimera plus. » Ce n’était pas la Suisse qu’elle détestait, même en ces années d’ambition passionnées, mais l’éloignement de Paris, la seule scène, pensait-elle, où elle pût jouer un grand rôle. La rigueur des temps et des gouvernements la confina sur un théâtre plus humble. Mais le talent de l’acteur relève les tréteaux, illumine les salles obscures. Finalement, qu’elle en eût conscience ou non, c’est Coppet qui lui fut la meilleure tribune, et le monde fut plus attentif aux conversations de son château qu’aux paroles qu’elle aurait prononcées dans la rumeur de Paris.
m. Necker était inscrit sur la liste des émigrés. L’invasion des troupes françaises dans le Pays de Vaud, en janvier 1798, menaçait la liberté, la vie même du vieux ministre. Sa fille accourut auprès de lui.
 
« Lorsque l’entrée des Français fut positivement annoncée, nous restâmes seuls, mon père et moi, dans le château de Coppet, avec mes enfants en bas âge. Le jour marqué pour la violation du territoire suisse, nos gens curieux descendirent au bas de l’avenue, et mon père et moi, qui attendions ensemble notre sort, nous nous plaçâmes sur un balcon, d’où l’on voyait le grand chemin par lequel les troupes devaient arriver. Quoique ce fût au milieu de l’hiver, le temps était superbe ; les Alpes se réfléchissaient dans le lac, et le bruit du tambour troublait seul le calme de la scène. Mon cœur battait cruellement par crainte de ce qui pouvait menacer mon père. Je savais que le Directoire parlait de lui avec respect ; mais je connaissais aussi l’empire des lois révolutionnaires sur ceux qui les avaient faites. Au moment où les troupes françaises passèrent la frontière de la Confédération helvétique, je vis un officier quitter sa troupe pour monter à notre château. Une frayeur mortelle me saisit ; mais ce qu’il nous dit me rassura bientôt. Il était chargé par le Directoire d’offrir à mon père une sauvegarde ; cet officier, très connu depuis sous le titre de maréchal Suchet, se conduisit à merveille pour nous, et son état-major, qu’il amena le lendemain chez mon père, suivit son exemple. »
 
Malgré son libéralisme, Mme de Staël redoutait l’invasion de la Suisse et l’émancipation du Pays de Vaud. Ce bouleversement d’un pays hospitalier et pacifique lui inspirait des craintes, assez justifiées par le traitement barbare infligé aux cantons primitifs, par la sombre histoire de la République helvétique. On ne peut lui faire grief d’avoir voulu éviter la suppression des droits féodaux que le baron de Coppet et seigneur de Bière avait acquis à beaux deniers comptants, ni d’avoir tenté dans une audience d’obtenir du général Bonaparte, qu’elle admirait encore avec ferveur, qu’il renonçât à la campagne de Suisse.
 
« Le jour de la première bataille des Suisses contre les Français, quoique Coppet soit à trente lieues de Berne, nous entendions, dans le silence de la fin du jour, les coups de canon qui retentissaient au loin à travers les échos des montagnes. On osait à peine respirer pour mieux distinguer ce bruit funeste ; et, quoique toutes les probabilités fussent pour l’armée française, on espérait encore un miracle en faveur de la justice ; mais le temps seul en est l’allié tout puissant. »
 
Mme de Staël fit son possible aussi pour épargner aux Genevois la réunion à la France. Mais le Directoire ne se laissait pas arrêter par les plaidoyers et les considérations morales… Plus tard,à la chute de l’Empire, elle salua la restauration de Genève et son agrégation à la Confédération suisse. Mais elle se garda bien de soutenir les Bernois et les rares Vaudois qui auraient voulu rendre à la république de Berne la souveraineté sur le Pays de Vaud. A un gentilhomme de son voisinage, Guillaume de Portes, qui prétendait la gagner, en 1814, à ce projet de réaction, elle répondit, avec un sens politique et une netteté de libéralisme qui ne laissent rien à désirer :
 
« Votre mémoire est très bien fait et l’on ne peut rien dire de mieux, votre doctrine admise, mais je ne considère pas les peuples comme des propriétés et la conquête ne me semble point un droit. Là où la justice est violée, il y a cessation du pacte social, car il ne repose que sur l’intérêt du grand nombre. La royauté, comme la république, est faite pour les nations, et leur voix, comme dit le proverbe, est celle de Dieu. Ajoutez à cela que le temps est de quelque chose dans la question. Vous dites que les Vaudois doivent à Berne, il y a quatre siècles ou environ, d’être Suisses. S’il y a prescription dans les transactions des particuliers, à plus forte raison y en a-t-il dans celles des nations. Charlemagne était usurpateur de Clovis et Hugues Capet de Charlemagne ; les Anglais ont banni les Stuart, etc. La vie est un changement continuel et la justice est beaucoup antérieure à tous les événements de l’histoire.
« L’immense majorité des Vaudois ne veut pas se réunir à Berne, donc cela ne doit pas être. Vous me citez une autorité qui disposera toujours de tout, mais il y a dix ans, hélas ! qu’elle ne parle plus et ces dix ans ont tout changé. J’étais moi-même contre la révolution du Pays de Vaud, mais la contre-révolution est impossible. Les hommes ne peuvent pas être les serfs de leurs aïeux, et quels aïeux faut-il choisir, ceux d’il y a quatre siècles ou d’il y a cinquante ? Je ne connais guère qu’Adam qui eut le droit d’arranger ses affaires politiques irrévocablement. C’est votre loyauté, Monsieur, qui vous fait aimer les vieilles institutions, mais souvenez-vous qu’elles ont été modernes et que les nouvelles sont vieilles à leur tour. Vous voyez que j’attache du prix à votre opinion et que je dis la mienne longuement. »*
*Conrad de Mandach, Le Comte Guillaume de Portes, 1904, p. 259.
 
Au cours de ce tragique printemps de 1798 et les années suivantes, Mme de Staël passe des heures presque calmes au bord du Léman. Elle accompagne M. Necker dans ses promenades à petits pas sous les arbres du parc. Elle trace, sur des cahiers de papier à grain rude, l’esquisse de quelques chapitres de ses prochains ouvrages. Le livre De la littérature s’écrit ainsi, tandis que quelques amis venus de Genève, un ou deux proscrits de Fructidor, suscitent d’un mot sa conversation. Des émigrés revenant d’Allemagne font étape à Coppet. C’est par ces Français, Adrien de Lezay, Chênedollé, et par quelques Suisses, que la femme de lettres prend une connaissance, d’abord superficielle, de l’Allemagne.
 
« Mme de Staël, nous dit Chênedollé, s’occupait alors de son ouvrage sur la Littérature, dont elle faisait un chapitre tous les matins. Elle mettait sur le tapis à dîner, ou le soir dans le salon, l’argument du chapitre qu’elle voulait traiter, vous provoquait à causer sur ce texte-là, le parlait elle-même dans une rapide improvisation, et le lendemain le chapitre était écrit. C’est ainsi que presque tout le livre a été fait. »
à suivre...
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17 avril 2007 2 17 /04 /avril /2007 11:54
Tandis que les cheminées flambantes de la vaste demeure dissipent l’odeur du plâtre et des vernis et combattent les premières brumes de l’automne, Mlle Necker lutte contre le fantôme de l’ennui. Comme sa mère, elle redoute la solitude ; elle craint mortellement que son père, qui montre pour la Suisse un penchant infini, ne veuille passer sa vie dans sa terre : « qu’il me pardonne je n’ai pas encore fait assez provision de souvenirs pour vivre sur eux le reste de ma vie ». La jeune fille, cependant, voit ses parents genevois, son oncle Louis Necker de Germagny ; celui-ci a un fils, qui est fiancé à la fille du grand géologue H.-B. de Saussure. Germaine Necker et Albertine de Saussure se rencontrent dans « un bal charmant », dans un dîner, se plaisent, se font « de grandes confidences » ; elles se lieront bientôt d’une fraternelle affection.
Dès son enfance, Germaine Necker avait eu à Paris une amie genevoise, Jeanne-Catherine Huber. Devenue Mme Rilliet, celle-ci resta une des intimes de Mme de Staël, de celles qui furent le plus souvent à Coppet, jouant dans la troupe dramatique de la châtelaine, écoutant ses confidences d’amoureuse et de persécutée. Mme Rilliet-Huber était fine, mais un peu appliquée à bien faire et à bien dire ; elle manquait d’aisance dans la grâce, ce qui lui valut ce mot cinglant d’un ami trop spirituel de Mme de Staël : « Mme Rilliet a toutes les vertus qu’elle affecte ! » La fille des Necker savait bien découvrir sous les manières raffinées les qualités bienfaisantes de son amie. « Mme Rilliet-Huber, notait une étrangère, est un être délicat et presque immatériel ; elle semble voltiger devant vous avec des ailes de papillon et vous regarde de ses yeux noirs et profonds. » Mme de Staël ne redoutait pas la compagnie des jolies femmes. Sa cousine Necker-de Saussure n’était pas moins gracieuse. Seulement elle touchait le sol d’un pied sûr, elle prenait son appui sur la réalité. L’union de la raison et de l’idéal firent d’elle l’amie parfaite, l’amie de cœur et de confiance.
« Ma cousine, disait Mme de Staël, a tout l’esprit qu’on me prête et toutes les vertus que je n’ai pas. » Elle l’admirait d’avoir su « renfermer dans le cercle le plus régulier de la vie domestique un esprit supérieur ». Cet esprit, Albertine de Saussure le tenait de son père, le savant auteur des Voyages dans les Alpes. Il lui avait donné une instruction virile. Elle était femme cependant, c’est-à-dire fine et belle : le teint blanc, les yeux grands et foncés, les cheveux bruns qu’elle portait poudrés dans sa jeunesse, petite mais la taille bien prise. Elle était capable de donner la réplique à son éloquente cousine, de lui disputer le prix de la conversation. Au témoignage d’un bon juge, Pictet-de-Rochemont, en présence de Mme de Staël, Mme Necker-de Saussure n’a jamais eu d’infériorité. Elle montrait moins d’initiative et de mouvement, mais déployait les ressources d’une dialectique serrée et d’une raison supérieure. « Si Mme de Staël s’engageait dans une mauvaise thèse, sa cousine ne lui faisait point de grâce ; elle ne lui passait pas un sophisme, pas un raisonnement hasardé : il n’y avait adresse qui tînt, il fallait en venir à reconnaître qu’on avait pris fausse route ; et cet aveu se faisait toujours avec une candeur pleine de charme. »
Mme. Necker-de Saussure ne put remporter bien longtemps de ces victoires rares et méritées. Elle devint sourde et, sans renoncer à la société, elle fut obligée de donner à la méditation, au travail littéraire, le talent qu’elle consacrait aux jeux de la conversation. Elle n’en resta pas moins attentive à tout ce qui touchait son illustre cousine. La douleur personnelle et les malheurs de famille que l’une et l’autre éprouvèrent, resserrèrent leurs liens fraternels. La Notice sur le caractère et les écrits de Madame de Staël reste le meilleur de ses ouvrages et, malgré sa tendance à l’apologie, un des jugements les plus perspicaces qu’on ait portés sur cette femme exceptionnelle.
 
La jeune ambassadrice de Suède ouvrit son salon à la rue du Bac. C’est le cas de rappeler un mot qu’elle aurait dit à quelqu’un qui, pour la distraire des souffrances de l’exil, lui montrait du balcon de Coppet l’horizon du Léman : « Je préfère le ruisseau de la rue du Bac ! » Certes, elle préférait la société parisienne, ses tournois d’esprit, ses intrigues politiques et sentimentales, à la demi solitude du château paternel. A Paris, à Versailles, elle avait respiré avec ivresse l’encens qui fumait en l’honneur de son père, rappelé au ministère en 1788 et qui fit, quelque mois, figure de réformateur et de sauveur de la monarchie. Mais la Roche Tarpéienne est près du Capitole. Renvoyé, rappelé, contraint bientôt pour la troisième fois de se démettre, M. Necker se réfugiait en Suisse, en septembre 1790. Le cœur brisé, travaillé par l’ambition déçue, mais soutenu par cette immense confiance en lui que sa femme et sa fille entretenaient comme une lampe sainte sur l’autel d’un dieu, M. Necker s’enfermait à Coppet et dans ses souvenirs.
Mme de Staël rejoint bientôt ses parents, traversant en octobre le Jura, dans la splendeur des hêtres cuivrés. Mais son cœur reste en France, où le drame de la Révolution ne se jouera pas longtemps sans elle. Elle feint la gaîté pour consoler son père : « Je me surprends souvent les yeux baignés de larmes en contemplant ce majestueux exemple des vicissitudes humaines… jamais peut-être je ne me suis sentie aussi profondément mélancolique. » Elle ajoute : « Ce pays-ci ne me plaît pas du tout. » Comme M. Necker ne veut pas rentrer en France, elle s’attarde cependant auprès de lui, passe l’hiver à Genève, à Lausanne. Car Coppet, qui n’est pas commode par les mois sombres et froids, sera pendant des années comme un centre autour duquel les châtelains gravitent. Leur fille, plus libre qu’eux, s’éloigne davantage de cette résidence, rentre à Paris, pour retrouver son fils, le petit Auguste, revient à Coppet, prend l’habitude de ce va-et-vient d’un pays à l’autre qu’elle pratiquera jusqu’à son dernier jour.
Au défi de toute prudence, elle s’attarde à Paris pendant les massacres de 1792 ; elle tente de sauver la reine, offre asile aux officiers suisses survivants du 10 août. Enfin elle se met en route, bravant les périls qu’elle contera si bien dans son ouvrage posthume sur la Révolution. Il était temps. A Rolle, où ses parents s’établissent pour être moins proche de la frontière, elle donne bientôt le jour à un second fils, Albert. Cela ne l’empêche pas d’écrire, d’ourdir une généreuse intrigue pour ménager un refuge en Suisse à ses amis constitutionnels. Ni de partir précipitamment pour l’Angleterre, où elle va rejoindre d’autres proscrits chers à son cœur, sans écouter ses parents qui essaient « inutilement, écrit Mme Necker, toutes les ressources de l’esprit et de la raison pour détourner leur fille d’un projet insensé ».
La tête de Louis XVI tombe sur l’échafaud. Les habitants de Rolle entendent de la rue les lamentations, les sanglots de Mme Necker. M. Necker s’enferme dans un auguste silence. Mme de Staël écrit, parle, s’agite. Contre vents et marées, elle veut ramener en Suisse son ami M. de Narbonne. Son confident Gibbon tente de lui faire entendre raison.
 
« je ne m’exalte point par les idées romanesques, lui répond-elle, et je crois à tout ce que la raison dit contre elles avec un nouveau succès depuis le commencement du monde ; mais quand des circonstances extraordinaires comme la révolution qui les a produites ont confondu les âmes et les pensées de deux personnes depuis cinq ans, quand les mêmes circonstances ont fait naître une dépendance mutuelle qui ne laisse aucun moyen d’exister l’un sans l’autre, quand enfin tout ce qu’on appelle les convenances, les considérations, les avantages du monde, ne présente plus qu’un amas de ridicules et de ruines, je ne sais pas quelle serai la raison de vivre s’il fallait se séparer ! Partez donc de l’idée que rien ne pourra m’y décider… »
 
Naturellement, Mme de Staël l’emporte. Ce que femme veut… et quelle femme ! Elle passe donc en Suisse les pires mois de la Terreur, entourée de ses amis français. Ils sont tolérés par la police bernoise, qui cependant surveille leur trop remuante protectrice. De 1793 à 1795, elle vit en Suisse, en proie à une douloureuse agitation, rongeant son frein, parcourant le pays pour les affaires de ses amis. Tour à tour exaltée et déprimée, elle s’écrie : « J’ai toute la Suisse dans une magnifique horreur ! »
Cependant elle assiste à la mort de sa mère, à Lausanne, en mai 1794, et fait ce qu’elle peut pour adoucir la peine de l’inconsolable M. Necker. Fidèle aux dernières volontés de l’hypocondre Suzanne, qui redoutait pardessus tout la corruption de sa dépouille mortelle, M. Necker fait élever en hâte le mausolée de Coppet et, trois mois durant, garde auprès de lui le cercueil où repose le corps embaumé. Enfin, il l’accompagne à sa dernière demeure, dont il s’écartera désormais le moins possible. Mme de Staël passe quelques jours à Coppet, à la fin de septembre, pour assister à cette nouvelle prise de possession solennelle. Mais, pour cette vivante, la vie continue.
Un matin, elle embrasse son père, quitte Coppet pour rejoindre près de Lausanne ses amis français. Le trot pressé d’un cheval qui se rapproche de sa voiture lui fait mettre la tête à la portière. Le cavalier, qui l’a cherché à Coppet, qui la rejoint est un long jeune homme, un peu voûté, le visage fin et pâle encadré de cheveux roux. C’est Benjamin Constant.
Dans le petit château de Mézery où l’ambassadrice passe l’hiver, en pleine campagne, avec sa cour d’émigrés, elle achève une nouvelle, d’une morale fort passionnée, Zulma ; elle travaille à son essai si personnel, l’Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Pour l’écrire, elle n’a qu’à lire dans son cœur, qu’à regarder autour d’elle. Benjamin Constant est assidu dans sa maison. Il la presse. Elle le rebute. Une nuit, pour forcer cette âme rebelle, il s’empoisonne… On accourt au chevet du moribond. Quelques paroles bienveillantes de Mme de Staël agissent comme un antidote… Bientôt Benjamin Constant prendra possession du cœur et de l’esprit de la châtelaine, de cette part de son cœur et de son génie qu’elle pouvait aliéner à ce maître nouveau.
à suivre...
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