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3 mars 2018 6 03 /03 /mars /2018 18:45

Pour les 250 ans du journal 24 heures, un livre retrace des épisodes de la vie des Vaudois, c’est au hasard de certains articles qui m’ont intéressés que je recopie ceux-ci pour en partager avec vous l’extraordinaire, la surprenante ou amusante information du passé.

1764

Pauvres, ivres et oisifs

Les pasteurs vaudois font une description terrifiante de leurs ouailles.

Par Justin Favrod

En l’an 1764, Leurs Excellences de Berne sont inquiètes. Plusieurs intellectuels vaudois tirent la sonnette d’alarme : le canton se dépeuple. C’est l’avis de l’économiste Charles-Louis de Cheseaux, qui écrit en 1761 : « La diminution du nombre des habitants dans le Pays de Vaud est une vérité de fait qui frappe tout le monde. » Depuis lors, les historiens ont démontré que l’information était fausse : Vaud compte alors 123 000 habitants et ne connaît aucune baisse démographique.

Berne nourrit un préjugé répandu à l’époque : l’essor d’une population dépend de la prospérité et de son ardeur au travail. Elle considère, selon la morale protestante, que l’oisiveté porte atteinte à Dieu. LL.EE. décident donc de connaître la situation des Vaudois et envoient un questionnaire à chaque pasteur. Les réponses à cette enquête sur la pauvreté ont été conservées. Deux étudiants en histoires de l’Université de Lausanne, Jean Borloz et Toni Cetta, leur ont consacré des mémoires de licence instructifs.

La plupart des pasteurs répondent de façon circonstanciée. Quelques-uns rédigent de minuscules notices. Ils vont jusqu’à demander une augmentation de leurs propres revenus… Pratiquement tous regardent leur troupeau à travers le prisme de l’éthique protestante. Ils dénoncent chez les Vaudois trois vices qui expliqueraient la pauvreté constatée : l’oisiveté, l’ivrognerie et le goût du luxe.

Seize pour cent des Vaudois, en moyenne, n’arrivent pas à joindre les deux bouts sans la mendicité et l’aide de la caisse des pauvres de la commune. Il s’agit en majorité de vieillards, de handicapés et d’enfants. Les chiffres sont très variables d’une paroisse à l’autre : tout laisse à penser que le taux dépend davantage des moyens à disposition de l’aide sociale communale que de la pauvreté réelle des habitants. Essertines compte ainsi 50% d’assistés, Aigle 24% et Payerne 6%. Bien des pasteurs attribuent cette misère à la paresse. Le ministre de Saint-Saphorin l’affirme : « Obliger le pauvre au travail est peine perdue. C’est pourquoi on engage de préférence des étrangers en tant qu’ouvriers. » Même son de cloche à Cossonay : « Ils ne travaillent que s’ils sont bien rémunérés. Sinon ils choisissent la fainéantise et la misère. » A Villette, après la vendange jusqu’en février, « presque tous vivent dans la totale inaction, renfermés comme marmottes ». Les pasteurs montrent aussi du doigt les mendiants étrangers. Pourtant l’autorité bernoise n’est pas tendre : ils sont une première fois raccompagnés à la frontière ; pincés une deuxième fois, ils sont fouettés. Et marqués au fer rouge en cas de récidive.

Fermer les cabarets

Le deuxième vice fustigé par les hommes d’Eglise, c’est l’ivrognerie. Plusieurs demandent la fermeture des cabarets où même les plus industrieux brûlent leurs économies le dimanche ou les jours de marché. Le pasteur de Savigny signale que les champs ne donnent presque plus rien parce que 200 chariots de fumier par an partent engraisser les vignes. Pully abrite une auberge très prisée : « Les étrangers y viennent des environs se livrer au vin et à la débauche. »

Quant au goût du luxe, ce péché vient de la ville, où beaucoup de campagnards émigrent comme serviteurs. Ainsi, à Crassier, les femmes « s’amusent à boire le café, surtout celles qui ont été en service en ville, boisson dispendieuse qui entraîne après soi diverses autres branches de gourmandises et de dépense ». a Vevey aussi le goût du café est ruineux : « Les personnes du commun le prennent en quantité avec la crème, ce qui, joint à l’abondance de sucre, ne peut que faire un capital considérable qui doit les appauvrir. »

Beaucoup constatent que l’émigration dépeuple des régions entières. Ainsi, dans la région de Payerne, on part travailler à Neuchâtel dans les usines d’indiennes. On y envoie même des enfants depuis l’âge de 5 ans. L’enquête montre surtout que le canton conserve sa vocation agricole, de nombreux pasteurs invitent Berne à favoriser les industries, surtout en saison froide, pour sortir les Vaudois de leur funeste léthargie.

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 18:05

 

Un chapitre tiré du livre de Frank Bridel, journaliste, auteur de Suisse mon amour, De A à Z, cinquante-deux coups de cœur. Paru aux Éditions Slatkine, 2011

Aux temps de son enfance, de son adolescence et des deux guerres mondiales, la Suisse officielle a cultivé le souvenir des victoires remportées jadis par les Confédérés. Elles ne le fait plus. Nombre d’historiens ont préféré l’histoire de la société, de l’économie, de la politique, des mœurs. Mais, dans les cantons, on célèbre encore l’histoire des batailles.

On l’associe, forcément, aux sites où elles ont fait rage. Or, ils sont presque tous beaux, parce que les armées qui se sont affrontées dans un pays montagneux ont lutté pour la maîtrise d’un château, d’une colline, d’un village sous une église, d’un bourg derrière ses remparts, d’un rivage, d’un défilé où roule un torrent. Le pittoresque rejoint la geste, dans une célébration des prouesses qui occulte l’horreur des combats.

Ainsi Grandson et son église romane. Petite, sobre, elle concilie la soif de l’essentiel avec le quotidien des hommes, tel celui qui, sur un chapiteau, se tire une épine du pied. Anecdote ou symbole ? Comme souvent face à l’art roman, on ne sait pas. On admire le château médiéval qui domine le lac de Neuchâtel. Or, à la fin du quinzième siècle, toute une garnison de Suisses y fut pendu par Charles le Téméraire, inconscient des défaites et de la mort dont il s’approchait.

Ce furent les guerres de Bourgogne. Le « Grand-Duc d’Occident », le plus puissant féodal qui jamais osât défier le roi de France, crut devoir mater les Confédérés. Il rassemble une des plus belles armées de l’histoire et une suite fastueuse où abondent or, argent, pierres précieuses, tapisseries, armes et armures damasquinées, couverts, vaisselle et autres objets finement ouvrés. Il passe le Jura et veut en longer les contreforts entre lac et coteau. Devant lui se dresse Grandson. Il l’assiège, s’en empare et n’y fait pas de quartier. Il veut poursuivre mais, entre-temps, les Confédérés ralliés par Berne se sont mis en route contre lui. Les deux armées s’affrontent en pleine marche. Un mouvement tournant des Suisses menace celle du duc, dont les ordres contradictoires sèment la panique. Charles s’enfuit avec ce qu’il peut sauver de ses troupes et repasse le Jura.

Morat, victoire suprême, et onze autres batailles.
La fuite

La fuite

Mais la soif de revanche ajoute à sa volonté de conquête. En trois mois il a reconstitué une armée aussi luxueuse que la première, la rassemble au-dessus de Lausanne et fait mouvement en direction de Berne. Cette fois, il évite Grandson mais se heurte plus loin à la place forte de Morat, sur le petit lac de ce nom. Il l’assiège et, selon les règles de l’époque, protège ses troupes du côté de l’ennemi par une fortification de bois et de branchages que les chroniqueurs appelleront la « haie verte ». Mais les Suisses accourent, se préparent à l’attaque sous le couvert d’une forêt et tâtent les avant-postes bourguignons, qui signalent le danger.

Insouciant, le duc déjeune. On l’avertit de la menace mais il la néglige. Quand les Suisses sont sur la haie verte il n’a que le temps de mettre son armure et de monter à cheval. Déjà les Bernois et leurs alliés confédérés déferlent sur le camp. De nouveau, le Téméraire s’enfuit avec les troupes qu’il peut encore dégager, abandonnant sur place un butin richissime. On imagine les rustiques vieux Suisses aux mains calleuses salivant devant ce trésor, les yeux écarquillés, comme les quarante voleurs dans la caverne d’Ali Baba. Avant de s’en emparer et de se le disputer âprement, les Confédérés poursuivent les retardataires et se vengent sur eux des victimes de Grandson. Les prisonniers sont pendus aux arbres du rivage ou noyés dans le lac. De nos jours, il arrive qu’une algue teigne ses eaux de rouge : c’est « le sang des Bourguignons », disent les riverains.

Telle est l’avant-dernière défaite du Hardi, qui périra l’année suivante après celle de Nancy. Sous son chapeau garni de médailles pieuses, Louis XI soupir de soulagement, lui dont on soupçonne que l’or a stimulé l’ardeur des cantons. Pour l’Europe, c’est un tournant. Pour les Suisses, la victoire sur un aussi grand prince est glorieuse, telle que décrite par un témoin étranger, l’ambassadeur de Milan, rescapé dont la plume tremble encore de terreur. L’infanterie helvétique est au sommet de sa puissance.

 

On ne peut pas ne pas s’en souvenir quand on s’attarde à Grandson face au long lac de Neuchâtel ou qu’on boit un café sur le port de Morat. Les peuples et leurs Etats sont tels qu’ils oublient les victimes des guerres médiévales – dans les deux camps – et ne veulent se rappeler que les hauts faits. De nos jours, quelques Vaudois refusent de s’associer à la célébration de l’exploit parce que, disent-ils, leurs ancêtres, encore bien loin de devenir suisses, combattirent aux côtés du duc. Malheur aux vaincus, puisque ce sont les vainqueurs qui écrivent des histoires destinées à devenir nationales ou même européennes, comme celle des guerres de Bourgogne !

Les Suisses, loin d’en être à leurs premiers succès militaires, s’étaient fait la main contre les Habsbourg, qui voulaient leur dérober la route du Saint-Gothard, trait d’union entre les Allemagnes et l’Italie. Au début du quatorzième siècle, peu après l’alliance confédérale de 1291, c’est d’abord la bataille de Morgarten. Les hommes des trois cantons primitifs y appliquent déjà la tactique dictée par le terrain : tenir les hauteurs, laisser l’ennemi s’engager dans le guet-apens d’un défilé, fondre sur lui à grand renfort de pierres et de troncs d’arbre, barrer la route à l’avant-garde adverse, couper la colonne de l’attaquant et y semer le désordre. Ainsi remportent-ils cette première victoire.

Quelques années plus tard, ils battent à nouveau la chevalerie autrichienne à Sempach. Les victoires contre les ducs et empereurs d’Autriche se succèdent, selon une liste que les enfants des écoles ont récitée pendant des siècles. Moins connue mais non moins typique, celle de Calven, ou Chalaveina en romanche, est toujours commémorée dans le canton des Grisons, même si les chroniqueurs modernes insistent plus que leurs prédécesseurs sur le malheur des vaincus. Là, au débouché d’un défilé, leurs ancêtres ont une fois de plus réussi un mouvement tournant. De nuit, à la force de leurs mollets, ils grimpent sur un massif et, non sans s’être un peu égarés en chemin, parviennent à se précipiter sur les arrières des Autrichiens.

C’est une des batailles menées aux confins orientaux de la Suisse, dans une zone fatalement promise aux conflits et aux symboles. Jadis, Confédérés et Autrichiens s’y sont disputé les rives de l’Adige naissant (en allemand Etsch), qui finira son cours dans l’Adriatique, et une vallée que désignent trois noms proches du français : Monastero en italien, Müstair en romanche, Münster en allemand. Un peu plus au nord, de l’autre côté du Reschenpass (Passo di Resia), l’Inn débouche de l’Engadine pour s’écouler jusqu’au Danube. Le partage des eaux est donc proche, mais en plein mélange des langues depuis que l’Italie, après ses combats de la Grande Guerre, a reçu ces terres en partage. Etrange région, devenue touristique et donc pacifique, où l’on doute que les hommes aient pu se combattre avec tant de violence.

L’italien, on le retrouve dans d’autres batailles, d’une autre vallée, la Leventina, où coule le Tessin. C’est que, non contents de vaincre les Autrichiens au nord du Saint-Gothard, les Confédérés ont voulu s’en assurer le versant sud. D’où une série d’expéditions, de succès et de revers qui les font descendre et remonter le long de la Leventina comme des ramoneurs dans une cheminée.

Ils se font battre par les Milanais à Arbedo mais les défont à Giornico, en plein hiver glacial. C’est encore le succès de la tactique traditionnelle, celui d’une poignée d’hommes appuyés par d’autres qui ont gagné les monts. D’en haut, une fois de plus, ils déversent des pierres, puis dévalent le coteau pour désorganiser les chevaliers du duc de Milan – alors ennemi, bientôt allié – dont les palefrois glissent sur un sol gorgé d’eau que le froid a gelé. Bataille des sassi grossi, selon les Tessinois, c’est-à-dire des gros cailloux.

Le site de Giornico, sur sa colline au fond de la vallée, dévoile au premier coup d’œil ce qu’a dû être la bataille mais propose au touriste amoureux d’art la plus pure église romane du Tessin. Des architectes et maçons dont les descendants ont peut-être travaillé à Rome et à Saint-Pétersbourg ont couvert ses murs de dalles tantôt carrées, tantôt rectangulaires, vertes, arrachées comme les lauzes du toit au granit qui est l’os de toute cette région. Comme il se doit au sud des Alpes, des lions approximatifs font semblant de soutenir les colonnes du portail. Dans la nef, sur une fresque, un Saint Christophe portant l’enfant Jésus s’offre à l’invocation des voyageurs, comme ses répliques que les chauffeurs de taxi italiens pendent à leurs tableaux de bord avec des photos de leur famille. Au fond se superposent deux chœurs. Le premier incite à la méditation. Le second, au-dessus, fait monter l’âme.

Quitté Giornico et sa merveille, on plonge sur Bellinzona, clé de la Leventina, et ses châteaux qui portèrent en pleine terre latine les noms alémaniques des trois cantons primitifs. On les a rebaptisés en italien et inscrit au patrimoine de l’UNESCO. Quand les Suisses font enfin la paix avec le duc de Milan ils touchent le faîte de leur puissance et la disputent au roi de France, qu’ils battent en une heure à Novare. Mais deux ans plus tard, divisés et trop aventurés, ils sont manœuvrés par François 1er, qui, secouru au bon moment par l’armée de Venise, leur inflige à Marignan leur plus cuisante défaite. [Le jeune roi, 21 ans, est souverain depuis janvier, la bataille a lieu en septembre.] C’est la victoire de l’artillerie et de la tactique françaises sur des fantassins redoutés pendant deux siècles. Les Suisses se retirent. Ils ne tenteront plus jamais de conquêtes en Lombardie, mais leurs mercenaires vaincront François 1er à Pavie, où d’ailleurs le Tessin se jette dans le Pô. C’est la défaite après laquelle ce roi de France écrira sa lettre fameuse : « Tout est perdu, fors l’honneur et la vie qui nous est sauve ».

Trois quarts de siècle plus tard, une autre bataille secoue la ville de Genève, échappée de peu à une tentative de coup de main ourdie de nuit, en catimini, par le duc de Savoie. C’est l’Escalade. Selon l’histoire teintée de légende, l’agresseur avait progressé sans bruit dans une partie de la ville jusqu’au moment où une sentinelle donna l’alarme tandis qu’une bonne femme, la Mère Royaume, faisait pleuvoir sur les agresseurs une soupe aux légumes qu’elle avait mise à mitonner dans une grosse marmite.

Les Genevois célèbrent chaque année l’Escalade par des rites immuables, dont un cortège en costume du dix-septième, des coups de canon et une tradition familière qui concilie la légende, l’humour et la gastronomie. Ils achètent chez leur confiseur préféré une marmite en chocolat pleine de légumes en massepain. Ils la posent sur une table, chez eux ou chez des amis. Le plus jeune d’entre eux se saisit d’une épée et en frappe la marmite pour la casser en clamant : « Qu’ainsi périssent les ennemis de la République » ! Après quoi, dans un frisson de patriotisme qui interrompt leur gouaille habituelle, ils entonnent le « C’est qu’è lainô », cantique dont les 68 couplets célèbrent en franco-provençal le Dieu des Genevois protestants qui les protégea des catholiques Savoyards.

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24 janvier 2018 3 24 /01 /janvier /2018 18:53

Comment vous expliquer certaines particularités de notre pays, quand on n’est pas historien et que j’essaie par mes moyens de le faire quand-même. Je cherche pour cela de l’aide, principalement des livres, vieux ou récents, qui parlent de l’histoire suisse d’une façon ou d’une autre, mais toujours à intéresser mes suiveurs.

Les bouquinistes et brocanteurs sont ma principale source des ouvrages que j’utilise. Dernièrement, un petit livre intitulé : « L’histoire SUISSE en un clin d’œil » a attiré mon regard. Une fois lu, j’ai appris certaines choses que j’ignorai et pour le reste, c’était du déjà vu et déjà publié sur le blog.

Le livre en question est écrit par une journaliste (Joëlle Kuntz) et non par un historien, mais cela n’empêche pas Jean-François Bergier, historien, de préfacer ce petit livre. Voici ce qu’il en dit :

« Ce petit livre est écrit par une journaliste de talent, soucieuse de faire comprendre la Suisse, ce pays petit, mais si compliqué, à ceux qui viennent la visiter. De l’expliquer à travers les étapes de sa construction, c’est-à-dire son histoire. De montrer comment ce pays s’est forgé une âme, des cultures politiques, une prospérité qui doivent beaucoup à ses voisins mais qui lui confèrent son identité singulière. La journaliste a fait confiance aux historiens en s’entourant de leurs livres. Et l’historien que je suis est séduit par la lecture qu’elle en a faite, ingénieuse, libre et volontiers provocante. »

Je tire de ce livre le passage que l’auteur consacre à Berne.

Berne

La tête politique de la Suisse

Un œil sur l’Histoire

Si Zurich est le poumon de la Suisse, Berne en est la tête. La tête politique tout au moins. Berne a « fait » la Suisse. Elle en est la puissance centrale, au sens géographique et historique. République aristocratique installée dans une boucle majestueuse de l’Aar que le dernier des ducs de Zähringen, Bertold V, a choisie en 1191 pour y fonder une ville, Berne manie dès l’origine l’art politique et militaire. D’abord pour accroître ses propres domaines et devenir le plus grand et le plus redouté des cantons dans l’ancienne Helvétie. Ensuite pour accroître l’influence des Confédérés auxquels elle s’est jointe en 1353. La politique est ce que Berne sait le mieux faire. Presque à l’exclusion du reste. Il était fatal qu’elle devînt la capitale de la Confédération en 1848, malgré le violent désir de Zurich de remplir ce rôle. Cinq cents ans de métier l’y avaient préparée.

On peut se rendre à cette évidence par le regard de l’Anglais William Coxe qui parcourt la Suisse en 1776 en relatant au fur et à mesure ses observations politiques à un correspondant à Londres. (Publiées ensuite sous forme de livre, puis traduites en français par Ramond de Carbonnières qui n’hésite pas à y mettre son grain de sel, ces observations perspicaces seront l’une des sources auxquelles puisera Napoléon pour connaître la Suisse.)

Coxe expose longuement la Constitution du canton de Berne telle qu’elle lui a été expliquée. On comprend à travers le rapport qu’il en fait que c’est une œuvre si complexe, nécessitant tant d’attention et de soins de la part des parties engagées qu’elle ne peut se pratiquer qu’avec une disponibilité totale, exclusive d’autres activités, et à plein-temps.

Passons sur le fait bien connu que cette Constitution ne concerne que les familles aristocratiques. Le système dans lequel elles s’intègrent comporte le Grand Conseil des Deux-Cents, 299 membres au maximum, la puissance souveraine, « la plus absolue et la moins limitée dont les aristocraties suisses fournissent l’exemple », dit Coxe. Contrairement à Fribourg ou à Soleure où les bourgeois sont parfois convoqués, à Berne, « les citoyens ne s’assemblent jamais pour quelque cause que ce puisse être ». L’exécutif est représenté par un Sénat de 27 membres, à la tête duquel sont deux avoyers, les chefs de la République, élus en son sein, de même que les principaux magistrats – deux trésoriers et quatre bannerets. Les deux sont élus à vie mais doivent être reconfirmés chaque année dans leur charge. L’un règne une année puis, à Pâques, cède son autorité à l’autre. L’avoyer régnant « ne donne jamais son avis qu’il n’en soit requis, et n’a de voix que lorsque les suffrages sont également partagés ».

Les quatre bannerets, l’avoyer non régnant, le plus ancien des deux trésoriers et deux membres du Sénat composent un Conseil secret dans lequel sont traitées les affaires de la plus haute importance. Le Conseil des Deux Cents garde la haute main. « On voit ce corps souverain dans un état d’activité constante, et exerçant, indépendamment du Sénat, son autorité suprême. »

L’accès au Sénat est sophistiqué. Lorsqu’une place devient vacante, les 26 membres restants procèdent à l’élection de son remplaçant par tirage au sort en autant d’étapes nécessaires pour que ne restent en lice que quatre candidats. « À ces quatre candidats, on fait tirer quatre balles, dont deux sont d’or, et deux d’argent. Ceux auxquels les boules d’or viennent à échoir sont de nouveau proposés au Conseil souverain, et la pluralité des voix prononce entre eux. Pour être éligible, il faut avoir été dix ans membre du Grand Conseil, et être marié. »

L’élection du Conseil des Deux-Cents n’est pas moins alambiquée. Sur les quelque 80 membres à remplacer tous les dix ans, une cinquantaine de nouveaux sont directement désignés par le privilège des avoyers, magistrats et autres officiers, selon une procédure précise. Les autres sont à élire parmi les candidats qui ont exercé une fonction de bailli dans les districts ou baillages, fonction très lucrative et par conséquent très recherchée.

L’édifiant exposé de William Coxe permet de capter au moins trois phénomènes propres au canton de Berne, qui ont partiellement déteint sur l’actuelle Confédération. La répartition des charges, dans un cercle aristocratique restreint qui refusait le pouvoir d’un seul, s’est opérée institutionnellement autour de l’idée d’égalité des ayants droit. Cette égalité a été par le rôle donné au sort, par l’importance du contrôle et par le respect de la tradition. Il en est résulté une mécanique complexe dont la bonne maîtrise conférait du prestige politique dans la petite société concernée par son exercice.

Coxe note avec admiration l’existence d’une institution appelée « État extérieur », copie miniature du Grand Conseil où les jeunes gens se forment aux disciplines de la politique. « Cet établissement remarquable peut être considéré comme un collège politique pour la jeunesse de Berne. » Elle y acquiert la connaissance parfaite de la Constitution, et les discussions politiques qui s’y tiennent la mettent « en état de rendre de véritables services à sa patrie ».

L’aristocratie bernoise est ainsi tout entière une « classe politique », fermée aux non-inscrits de naissance – l’accès à la bourgeoisie est clos en 1651 – ainsi qu’aux étrangers, ce que regrette le géographe de Louis XVI, François Robert, qui visite la Suisse peu après Coxe : « L’intervalle immense qui ne sont que le peuple jette de la tristesse sur la ville et empêche d’en rechercher le séjour. Les étrangers viennent la voir, et ils s’en retournent. »

Le spectacle physique de la ville aristocratique n’est cependant pas décevant. L’esthétique urbaine découle de l’histoire politique : égalitarisme affiché des constructions résidentielles serrées les unes contre les autres le long des rues ; évidence de l’aisance, teintée de modestie ; rien de haut, rien de grand, mais du mobilier urbain agréable à voir et pratique – fontaines, horloges – ajouté à une parfaite salubrité générale qui dit le soin pour l’espace public. Berne est bien nourrie, grâce à des greniers bien organisés, elle est bien logée, mais contrôlée, surveillée, limitée.

Un œil sur l’Histoire

À Berne, il est honteux de faire du commerce, de l’artisanat ou de l’industrie. « On y trouve, il est vrai, quelques manufactures de toiles et de soieries, note Coxe, mais elles ne sont la ressource que de ceux qui n’ont point la possibilité d’être admis dans le Conseil des Deux-Cents car les familles qui peuvent avoir part aux affaires publiques croiraient déroger si elles s’occupaient de quelque branche de commerce. » Elles mettent donc leurs capitaux dans la terre, tout en s’étonnant, comme le fait la Chambre de commerce créée en 1687, du retard que les industries lucratives mettent à s’installer dans la ville.

Un œil sur l’Histoire

Avec l’esprit politique, l’esprit militaire. Le Conseil secret est l’un des organes les plus au fait de la situation internationale et des rapports de force entre les cours européennes. Il s’agit non seulement de gérer le prêt des troupes mercenaires mais de parer aux menaces sur la Cité. L’avoyer et le Grand Conseil s’occupent de préparer l’armée, à laquelle il est honorable d’appartenir comme officier. En 1721, l’infanterie bernoise compte 6 régiments d’artillerie, soit 13 200 hommes, 8 de fusiliers (9600 hommes), le régiment vaudois dit « de secours de Genève » (1014 hommes) et 118 compagnies de troupes territoriales (21 000 hommes). À la fin du XVIIIe siècle encore, elle compte près de 80 000 hommes astreints au service, armés et régulièrement convoqués pour des exercices. C’est près d’un cinquième de la population.

Mais quand les armées du Directoire révolutionnaire français arrivent devant Berne, le 5 mars 1798, sous la direction des généraux Schauenburg et Brune, cette armée ne peut rien, ne fait rien. La Confédération s’écroule dans sa partie la plus solide et la plus amie de la France. Le peuple n’accueille pas volontiers l’envahisseur, mais il ne regrette pas l’aristocratie.

L’Ancien Régime a vécu, même s’il reviendra pour un tour de piste après le Congrès de Vienne. Il n’empêche : il suffit de regarder aujourd’hui les mœurs politiques de la Confédération, les modes d’élection de ses « conseillers fédéraux », répliques des avoyers d’antan, la répartition des pouvoirs entre les cantons, l’organisation de l’administration, pour se persuader qu’un gros morceau de la culture politique ancienne de Berne s’est transmis dans la culture politique de notre temps. Cette cité-État n’a pas seulement fait la Suisse territorialement, elle l’a faite culturellement. C’est à Berne qu’on a le sens de l’État, c’est à Zurich qu’on a le sens du marché.

Lors de la construction des chemins de fer, autour des années 1860, l’industriel zurichois Escher, premier président du Parlement helvétique, les voulait privés. Le tribun bernois Stämpfli les voulait d’État. Escher l’a emporté, ils ont été privés. Puis ils ont fait faillite et l’État les a nationalisés. Le Bernois Stämpfli a gagné au second tour. Les discussions sont très semblables de nos jours. Zurich n’a pas besoin de la Suisse. Mais Berne ne se pense qu’avec la Suisse.

Voilà un éclairage qui fait du bien, avec des mots précis et non noyés dans des dates et des noms en nombres, un écrit journalistique compréhensible. Ce qui est éclairant, c’est que la démocratie suisse, renommée et ancienne, dit-on, ne l’était pas du tout à Berne. Ni dans les cantons où régnait l’aristocratie des grandes familles. L’illusion des trois suisses mains levées démocratiquement, a fait illusion un moment. Comprenez-vous que même à la suite de 1848, à la création de la Suisse moderne, il n’était toujours pas question que le peuple puisse participer à la vie politique, seul était autorisé les hommes riches et établis.

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8 décembre 2017 5 08 /12 /décembre /2017 16:33

 Noverraz, valet de l’Empereur, né à Granges/Riex, Lavaux, le 20 octobre 1790 et qui, comme garçonnet, assista émerveillé aux défilés des troupes en marche vers le Grand-Saint-Bernard.

Par-delà la mort de l’Empereur, Jean-Abram Noverraz, lui, est resté fidèle. A son retour de Sainte-Hélène, au Cercle de l’Espérance, au fond de la Palud, on l’écoute religieusement. Il reçoit, dans sa villa d’Ouchy, des bonapartistes, des personnalités suisses, et même quelques personnages assez mystérieux !

En 1833, il est capitaine d’escadron de cavalerie ; il est élu au Grand Conseil. A plusieurs reprises, il va tenter d’exécuter le testament de Napoléon daté du 15 avril 1821 : « Mes trois selles et brides, mes éperons qui m’ont servi à Sainte-Hélène, mes fusils de chasse. Je charge mon chasseur Noverraz de les remettre à mon fils quand il aura 16 ans. »

Une note pittoresque de la main de Noverraz fait remarquer que les fusils de chasse de l’Empereur avaient toujours été parfaitement entretenus, qu’ils ne présentaient aucune trace de rouille grâce à un secret qu’il tenait d’un certain O’Shea : pour préserver une arme à feu de la rouille, il fallait les enduire d’une huile tirée d’une anguille de moyenne grosseur, frite dans une poêle de fer. Ensuite, il fallait mettre cette huile dans une fiole et l’exposer au soleil. O’Shea usait de la sorte en Irlande et il avait obtenu le même résultat avec l’huile de maquereau qu’on pêchait en abondance à Sainte-Hélène.

Henri Meyer de Stadelhofen en 1952

Henri Meyer de Stadelhofen en 1952

Henri Meyer de Stadelhofen, journaliste et romancier, nous parle : « Et tout commença… »

Alors que je dirigeais les Informations internationales de Télé-Monte-Carlo, dans une émission consacrée à Napoléon, j’avais lancé un appel pour recevoir informations, documents ou gravures. J’ai reçu beaucoup d’éléments, j’en reçois encore. Un correspondant britannique m’avait signalé la présence en Irlande et en Angleterre de documents précieux. Il s’agissait notamment des mémoires de Sir Hudson Lowe, le gouverneur de Sainte-Hélène et un petit livre rarissime : « Histoire de la Révolution française » de Justin Mac Carthy. Écrivain et journaliste, Mac Carthy, pour écrire la suite sur l’Empire, avait réuni des documents parmi lesquels des notes du Vaudois Jean-Abram Noverraz, valet de chambre et courrier de l’Empereur. Je me mis à leur recherche au British Museum, à la Fondation Wellington, dans des études de notaires et à Dublin, au Trinity College. Au British Library Manuscript Departement, 88 volumes sont consacrés à la détention de Napoléon à Sainte-Hélène : lettres officielles ou privées, copies de conversations, rapports, inventaires, etc.

On savait, dans les milieux d’historiens, que Noverraz avait écrit un cahier dont les archives vaudoises ne gardaient qu’un court extrait. Il était à craindre que ce précieux cahier ait subi, depuis l’époque, « des ans l’irréparable outrage » : la terrible humidité de l’île, les fameux rats de Sainte-Hélène, les inévitables manipulations rendaient les recherches problématiques. La chance a voulu que l’essentiel du cahier parvienne, dans les années 1850, à Justin Mac Carthy qui a dû déchiffrer, sauver et compléter des pages endommagées. Restait à savoir comment ces notes de Noverraz avaient pu aboutir en Irlande. Voici mon hypothèse : parmi les troupes d’occupation et de surveillance britanniques autour de Napoléon à Sainte-Hélène, on retrouve le nom d’un lieutenant O’Shea, un compatriote d’O’Meara, le médecin de l’Empereur. Or, quelques années auparavant, ce même O’Shea avait accompagné Theobald Wolfe Tone, envoyé par les patriotes irlandais pour demander au Directoire l’intervention de troupes françaises en Irlande. La chose avait été prise très au sérieux à Paris et le général Hoche fut chargé de lever une armée de 30'000 hommes pour aider l’Irlande dans sa lutte contre la Grande Bretagne. O’Shea parle français, il est donc naturel qu’il lie conversation à Sainte-Hélène avec l’entourage de l’Empereur.

À la mort de Napoléon, pour échapper aux mesures draconiennes du gouverneur, ou bien Noverraz a jugé prudent de confier son cahier à O’Shea, ou bien celui-ci, dont on connaît les amitiés pour la France, a conservé les documents à la barbe de Sir Hudson Lowe. Les meubles, les objets, les écrits demeurés à Sainte-Hélène après la mort de l’Empereur, vont connaître de curieux destins : c’est ainsi que j’ai retrouvé en Amérique, des notes du Docteur Arnott et dans les archives d’une galerie d’art de Melbourne, en Australie, des fragments du journal, enfantin, mais combien précieux que la petite Betsy Balcombe tenait aux « Briars ». (Je remercie ici Mme Mabel Brooks, arrière-petite-fille des Balcombe qui vit en Australie et qui, héritière des « Briars », en a fait don à la France.)

Aidé par M. Darling, Lowe avait procédé à une évaluation de tous les biens de Napoléon et proposé au gouvernement britannique de les acheter pour la somme de 352 livres et 15 shillings. Pour des raisons demeurées obscures, cette vente fut différée et lorsque Lowe quitta Sainte-Hélène en juillet 1821, il laissait derrière lui onze malles bourrées d’inestimables souvenirs. Le général Walker qui lui succéda comme gouverneur, décida une vente aux enchères pour le 6 mai 1822. Entre-temps, il avait ouvert les malles qui dormaient à Plantation House et s’était rendu compte qu’il détenait un véritable trésor. Il s’arrangea donc pour surenchérir et envoya toute la collection par le prochain navire à destination de sa demeure en Ecosse.

L’Histoire, avec un grand H, répondra peut-être, un jour, d’autres questions. Thèse souvent évoquée à la suite des analyses des cheveux de l’Empereur (conservés par Noverraz) : l’empoisonnement de Napoléon. Certes, la présence d’arsenic est troublante ; une autre mèche de cheveux en possession de Ben Weider, le célèbre collectionneur canadien, a été soumise au Département de Toxicologie du F.B.I à Washington, d’où les hypothèses de deux grands journaux nord-américains :

  1. L’Angleterre, lassée du coût exorbitant de l’entretien des forces britanniques à Sainte-Hélène, aurait choisi le poison.
  2. C’est le même choix qu’aurait fait, par jalousie, Montholon, un des proches de l’Empereur lequel le trompait avec sa femme.
Photocopie FBI

Photocopie FBI

L’analyse des cheveux de Napoléon n’a pas été chose difficile, il ne fallut pas chercher dans les recoins de son cabinet de toilette pour trouver un cheveux, non, les cheveux étaient coupés et recueilli comme la plus précieuse des « reliques » appartenant à l’Empereur. Lisez le testament, Napoléon dit ce que l’on devait faire de ses cheveux coupés et recueilli depuis fort longtemps. Tous les objets qui devaient être fabriqué avec ses cheveux, montre combien il devait y en avoir une belle quantité. Ainsi, avec les cheveux que l’on pourra rassembler, d’une année à l’autre, si les propriétaires de ceux-ci les ont annotés, avoir une chronologie de l’empoisonnement ou non de l’Empereur.

La théorie de l’empoisonnement n’est toujours pas prouvée, celle du cancer est toujours privilégiée.  

Le testament de Napoléon: http://napoleonland.over-blog.net/tag/napoleon%20ier/

 

Ceci conclue les articles sur une page trouble de l’Histoire, que vous aurez aperçu par le regard d’un Vaudois, sur une partie de la vie de Napoléon. GTell

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7 décembre 2017 4 07 /12 /décembre /2017 17:26
Jean-Abraham Noverraz nous dit dans son journal…

Sainte-Hélène, mai 1821

Soleil et pluie alternent sur l’île. Je me suis rendu sur la tombe. Les branches de saules avaient l’air de se tordre sous le vent. Déjà, des légendes circulent : à Jamestown, les habitants disent qu’ils ont vu une nouvelle étoile au nord ! Des soldats anglais empêchent des curieux de s’approcher de Longwood : « Nous voulons le voir… Nous savons qu’on l’a embaumé… »

Certains affirment : « Le sarcophage est vide ».

Une sentinelle croit savoir que le corps de l’Empereur a été embarqué dans la nuit à bord d’un navire ; Hudson Lowe aurait eu ordre de rapporter le corps en Angleterre, le désire de Sa Majesté Georges IV étant de le faire inhumer à Westminster !

Je devais plus tard, à mon retour en Europe, entendre bien d’autres fadaises : certains croient que Napoléon repose dans un cercueil de cristal. (Je leur explique que, en effet, une ouverture dans le cercueil d’ébène permettrait de distinguer une figure de cire). On m’a demandé aussi si nous aurions pu avoir été trompés par un sosie… ! Des journalistes américains affirmèrent que le vrai Napoléon avait réussi à quitter l’île en février 1819 déjà, et ce n’est que son sosie que l’on aurait enterré. A tous j’ai rétorqué que ce n’était que des fables.

On m’a même affirmé que le vrai Napoléon avait été enterré près de la Nouvelle-Orléans et que son corps avait été emporté sur le navire « La Comète »… !

Pour nous qui avons fréquenté quotidiennement l’Empereur, qui avons partagé son exil, il était facile de répondre que, avant tout, Napoléon était mort d’ennui : nous avions partagé ses longues journées vides sur cet îlot, prisonnier de gardes et d’espions. Au début, il avait parcouru quelques routes en voiture, à cheval, il allait au pas. Lassé de reconnaître chaque arbre du plateau de Longwood, à feuilleter dix fois les mêmes rares livres, l’Empereur se remit à ses Mémoires : au comte Bertrand, il a dicté le récit de certaines batailles, à M. de Montholon, un commentaire sur la stratégie de Jules César et même, m’a-t-on dit, des notes sur le suicide. Sa mémoire était restée étonnante, mais une sorte de dégoût l’envahissait : combien de fois l’ai-je vu tambouriner aux fenêtres ou tenter de deviner dans les nuages des messages qu’il était seul à comprendre.

Il avait conquis et gouverné la moitié de l’Europe. Il avait, dans son empire géant, mené de pair la Justice et la Guerre, les Cultes et l’Instruction, les Finances et les Travaux publics… maintenant, il n’avait plus qu’à parcourir de long en large la maigre pelouse, à échanger les mêmes mots et les mêmes parties d’échecs avec les mêmes personnages. Pour moi, le plus fidèle de ses serviteurs, je repousse l’idée d’empoisonnement, je crois, bien sûr, à la maladie, mais surtout Napoléon s’est laissé mourir d’ennui.

FIN

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6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 17:03

29 avril : l’abbé Viliani a confessé l’Empereur.

Après des mois, l’Empereur a enfin consenti à recevoir Mme Bertrand. Il lui demande d’amener sa fille Hortense. Marchand croit que, par moments, il délire lorsqu’il lègue à son fils son domaine d’Ajaccio qui est imaginaire ou bien il veut qu’on selle son cheval. Nous avons dressé deux lits dans la bibliothèque pour les deux médecins, mais il refuse toujours de prendre potion ou aliment. Les deux meilleurs médecins de l’île, Shortt et Mitchell sont arrivés, prévenus par des signaux optiques. Ils prescrivent une dose de calomel et une potion calmante.

(Commentaire des chimistes : le mélange dans l’estomac de calomel et d’amandes amères devient du cyanure de mercure, un poison très violent.)

Sainte-Hélène, 3, 4, 5 mai

Nous nous relayons jour et nuit. Les étouffements augmentent et la fièvre aussi. Son corps est secoué en permanence par le hoquet, et Arnott lui fait avaler une potion d’opium et d’éther. La pluie bat les vitres, et il a encore la force de dire : « Nous n’ouvrirons pas la fenêtre aujourd’hui ». Le vent alizé souffle violemment, la nuit est longue, nous sommeillons sur des fauteuils dans le salon ou la pièce d’à côté, le docteur, Marchand, Aly et moi, nous faisons couler, de temps en temps, une cuillère d’eau sucrée dans sa bouche.

Vers 5 heures, il vomit de nouveau, je l’ai vu élever ses mains tremblantes et les croiser, puis elles retombent sur le lit. Nous appelons le docteur Arnott et nous l’aidons à placer des sinapismes aux pieds et des vésicatoires aux jambes et au sternum. Le jour se levait quand le capitaine Crokatt a envoyé le signal pour annoncer à Sir Thomas Reade le chef d’Etat-major et à sir Lowe que « le général » était mourant. Dans la salle à manger, installé en chapelle, l’Abbé Viliani (encore une fois le nom est trituré, car il s’agit de : Abbé VIGNALI) priait. Le soleil se leva midi sur Sainte-Hélène.

Chandellier (Chandelier, dernier cuisinier de Napoléon.), Archambault, Aly, Coursot étaient en groupe avec ma femme et Mme Saint-Denis, de chaque côté de la cheminée. On entendait seulement le battement de la pendule en or, sur la table de nuit. J’ai gagné ma chambre pour avaler des médicaments, car je souffrais énormément d’une crise d’hépatite aiguë et, quand je suis redescendu, l’Empereur criait… « De l’air, par pitié, de l’air… qu’on me transporte au jardin. » Il délirait, il hélait Desaix et Masséna : « Chargez ! la Victoire est à nous… »

Au crépuscule, nous sursautâmes en entendant le coup de canon d’Alarm Signal. Tous, même ceux qui avaient souhaité le voir partir, pleurèrent, même le docteur Arnott. On envoya à Sir Lowe un dernier message : « Il vient d’expirer ».

Le Grand Maréchal s’est agenouillé pour baiser la main de l’Empereur, ensuite, nous fîmes tous de même. Le docteur Antommarchi lui avait fermé les yeux. J’ai arrêté la pendulette qui marquait 5 h 50. Marchand a tiré les rideaux et nous avons allumé les flambeaux… Je fis entrer le docteur Arnott et le capitaine Crokatt. (Crokat, William, capitaine au 20ème régiment, officier d’ordonnance à Longwood)

Ils s’inclinèrent devant le corps. Il vint encore les deux médecins en chef, Shortt et Mitchell, celui de l’escadre et celui de la garnison, en grand uniforme, et tous deux posèrent la main sur le corps de Napoléon.

Il y eut encore la visite du chef d’état-major, Sir Thomas Reade, du brigadier général Coffin, du commissaire Denzil Ibbetson ; du côté anglais, on se montra minutieux car le gouverneur interdit que quoi que ce soit, souvenirs, objets ou écrits quittât l’Ile.

Il refusa même de laisser le cœur de l’Empereur aux mains du docteur Antommarchi.

Ma femme m’a dit que M. de Montholon avait dissimulé des papiers dans la doublure de cuir d’une valise.

Je ne sais pas ce que je dois faire de mon cahier.

Dans le cercle blanc, Noverraz, l’ours d’Helvétie à genoux.

Dans le cercle blanc, Noverraz, l’ours d’Helvétie à genoux.

Ce tableau peut être vu au Musée Napoléon à Arenenberg, canton de Thurgovie.

 

le site du Musée c’est ici.

5 mai

Maintenant, tout est fini. Le comte Bertrand nous a demandé, à Cipriani et à moi, d’habiller le corps de l’Empereur. Il désirait être revêtu de l’uniforme de colonel des Chasseurs de la Garde, veste et culotte de casimir blanc et l’habit vert à parements rouges. Nous avons enfilé ses bottes. Le comte Bertrand a agrafé le grand cordon de la Légion d’Honneur et la décoration de la Couronne de Fer. M. de Montholon a posé le légendaire petit chapeau sur les genoux, et puis, sur le capitonnage de satin blanc, nous avons disposé des monnaies à son effigie et quelques objets familiers.

Nous avions tous formé le vœu que le cœur de l’Empereur soit ramené en France, mais Hudson Lowe refusa. Le docteur Antommarchi voulait conserver l’estomac, mais Lowe s’y opposa aussi. Le docteur insista : l’estomac de l’Empereur pouvait être analysé et prouver la mort par un cancer du pylore. Hudson Lowe persista dans son refus, alors le docteur nous demanda de lui apporter le nécessaire de toilette de l’Empereur. Il choisit une boîte à éponges en vermeil et y enferma l’estomac à côté du cœur. Je crois que c’est le comte Bertrand qui murmura : « Même mort, il sera encore prisonnier ». Nous avons mis la boîte dans une urne d’argent, au pied du corps.

Le docteur Antommarchi aurait voulu embaumer le corps, mais on lui répondit que les produits utiles ne se trouvaient pas sur l’île et qu’il aurait fallu les réclamer et attendre l’arrivée d’un navire, alors le docteur demanda de la créosote (Créosote est le nom donné à plusieurs sortes d'huiles extraites de goudrons de bois ou de charbon ou d'une plante.) et il aspergea longuement le corps et le capitonnage de satin blanc du premier cercueil. Celui-ci était en zinc, nous le déposâmes dans le second d’acajou, puis dans le plomb et enfin dans un deuxième d’acajou. Le caveau fut formé de moellons scellés avec du ciment romain et réunis par des crampons de fer. Au-dessus de la dalle, on entassa cailloux et ciment, puis, au ras du sol, deux grandes dalles sans inscription.

A suivre

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5 décembre 2017 2 05 /12 /décembre /2017 16:52

La fin arrive.

Sainte-Hélène, février 1821

L’état de Napoléon a empiré. Il ne quitte plus son lit. Son teint est jaunâtre. Il croit que les Anglais ne toléreront pas que son corps soit inhumé en France, aussi m’a-t-il envoyé dans la Vallée de Slane, et j’ai les larmes aux yeux en marchant sous les saules, pour chercher, selon son vœu, l’endroit où il reposera près de la petite source.

Sainte-Hélène, mars 1821

M. de Montholon secouait la tête vers Marchand et moi en sortant de la chambre de l’Empereur. Le Grand Homme n’est plus qu’un pauvre malade qui vomit et ne veut plus quitter son lit. A moi, il a dit : ouvre la fenêtre, que je respire l’air que Dieu a fait. Il a même demandé au grand maréchal de lui apporter une fleur du jardin. A Marchand, il a dit qu’on ne connaîtra sa maladie que lorsqu’on l’aura ouvert et que, comme son père Charles, il mourait d’un squire au pylore ! Il refuse les drogues du docteur Antommarchi ; le docteur Arnott, le docteur anglais, croit encore qu’il souffre surtout de manque d’exercice et de distractions. Il m’a demandé de lui apporter des livres sur les campagnes d’Annibal, et Aly lui a aussi apporté l’Iliade. C’est surtout l’abbé Viliani qu’il veut voir. Il lui parle en dialecte. Je crois qu’il voudrait être inhumé dans les environs de Lyon au confluent du Rhône et de la Saône, mais l’abbé pense à la cathédrale d’Ajaccio. L’Empereur lui a demandé de dire tous les jours la messe dans la pièce voisine transformée en chapelle.

L’abbé nous a dit qu’il voulait mourir chrétiennement. Il répète qu’il a lavé la Révolution de ses crimes. Il croit que les Bourbons ne sauront pas garder le trône, mais peut-être les Orléans. Il m’a fait cadeau d’une médaille.

Nous l’avons entendu parler à plusieurs reprises, avec le Grand Maréchal, d’Alexandre Walewski et de Léon, ses deux fils naturels. Vers le 23 ou le 24, les vomissements redoublèrent, et il parlait à voix si basse qu’on ne comprenait plus ce qu’il disait. Le docteur Arnott est très inquiet. Il dit que l’Empereur a rendu quelque chose de pareil à du marc de café et il court avertir Sir Lowe. Il voudrait que d’autres médecins anglais viennent en consultation au chevet de l’Empereur.

Le gouverneur a proposé d’envoyer un navire au Cap pour ramener un médecin illustre, mais l’Empereur a dit à Antommarchi : « J’exige la promesse qu’aucun médecin anglais ne portera la main sur moi ». Au matin, nous avons installé un lit de campagne au salon où on pourra plus facilement le soigner.

Je l’ai entendu dire au docteur de mettre son cœur dans l’esprit de vin et de le porter à Marie-Louise en disant qu’il l’a tendrement aimée. Il m’a encore dit :

« Noverraz, pourquoi les boulets m’ont-ils épargné ? » Il a accepté une gorgée de limonade de citrons et d’oranges aigres de l’île, mais a refusé la gelée de viande que je lui proposais. Le gouverneur a fait porter une caisse d’amandes amères destinées à la boisson d’orgeat que l’Empereur boit depuis quelques jours.

Médecin Archibald Arnott

Médecin Archibald Arnott

18 avril

Il a vomi toute la nuit. Le matin, il a pris un peu de potage aux patates que son estomac a rejeté. Il a refusé un médicament du Dr Antommarchi en disant qu’il ne voulait pas faire attendre l’Angleterre et qu’il mourrait bien sans drogue ! L’après-midi, il m’a demandé de lui apporter les livres d’Homère.

23 avril

Il nous semble qu’il va un peu mieux. Il a mangé en compagnie des Montholon du hachis de faisan.

A suivre

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4 décembre 2017 1 04 /12 /décembre /2017 16:46

Sainte-Hélène, mai 1820

L’Empereur a dit devant moi au Grand Maréchal qu’il devrait être flatté par la mobilisation des forces de terre et de mer à Sainte-Hélène : c’est insensé ! C’est démesuré ! Il y a pour me maintenir prisonnier, un bataillon d’infanterie et de l’artillerie de la Compagnie des Indes, plus deux régiments de l’infanterie royale anglaise, plus un détachement de mineurs-sapeurs, plus un escadron de dragons, plus une compagnie d’artillerie royale. Nous ne pouvons faire un pas sans voir un uniforme rouge, et autour de l’île, je sais que rôdent onze navires de guerre pourvus de leurs effectifs complets. Combien de temps le Trésor anglais pourra-t-il entretenir ces folles dépenses ? C’est ce qui m’inquiète, Bertrand, quelle économie et quel débarras pour la Grande-Bretagne de trouver un moyen discret de se débarrasser de moi. Mon Ami, ils tentent de me laisser mourir d’ennui, mais peut-être ce moyen n’est-il pas assez rapide…

Octobre 1820

Nous avons trouvé l’Empereur évanoui dans son bain. J’ai aidé Marchand à le transporter sur son lit et nous avons appelé le Docteur O’Meara. Le capitaine Luytens a fait parvenir un rapport au gouverneur.

Sainte-Hélène, juin 1820

« Connais-tu, Noverraz, le nom de mon fils aîné ?

  • Le Roi de Rome, Sire ?
  • Tu n’y es pas…
  • L’Aiglon ?
  • Tu ne peux pas deviner, mon fils aîné s’appelle Léon. Il est né en 1806, et pour moi, cela a été une merveilleuse surprise, parce que ce bon Corvisart, mon médecin, m’avait assuré que je ne serais jamais père.
  • Tu veux savoir qui était l’élue ?
  • Sans doute ne suis-je pas digne de cette confidence…
  • Tu l’es ! Tu me sers sur cet îlot, tu me tiens compagnie et j’ai plus confiance en toi qu’en la plupart des autres…
  • Elle s’appelait Eléonore, un joli nom, Eléonore Denuelle de la Plagne, assez tristement mariée avec un coquin du nom de Revel. Je l’ai connue chez ma sœur Caroline, avec qui elle avait été élevée au pensionnat de Mme Campan.
  • Pourquoi ne me demandes-tu pas comment elle était ?
  • J’ai confiance en votre goût, Sire.
  • Une belle plante, des seins magnifiques, une petite bouche et des grands yeux noirs ; dix-neuf ans ! Elle venait me voir discrètement aux Tuileries. Je l’ai installée dans son hôtel particulier, rue de la Victoire, et le 13 décembre, elle a accouché d’un garçon. J’ai appris cette naissance pendant la campagne de Russie. A l’époque, pourtant, j’aimais encore Joséphine, mais il me fallait à tout prix un héritier. C’est probablement à ce moment-là que j’ai commencé à penser au divorce. A Eléonore, j’ai fait une rente de 14'000 francs, puis 300'000 pour acheter une terre et un château, ce qui lui permit d’épouser le comte de Luxburg… Quant à mon fils, je lui ai donné un tuteur, le baron de Mauvière. Tout le monde me dit qu’il me ressemble beaucoup, et dans mon testament, je recommande mon fils à Madame Mère, souhaitant que le petit Léon entrât dans la magistrature et je lui lègue 300'000 francs. »
Comte Charles Léon Denuelle, fils de Napoléon.

Comte Charles Léon Denuelle, fils de Napoléon.

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3 décembre 2017 7 03 /12 /décembre /2017 18:19

Pour une fois, Noverraz nous parle un peu de lui… surtout de sa première femme !

Sainte-Hélène, avril 1820

Ma femme voudrait quitter Longwood, qu’on s’installe dans la maison neuve que le gouverneur a fait bâtir, mais c’est impossible. Elle me dit qu’on pourrait s’installer à Jamestown qui n’est qu’à un peu plus d’une heure à cheval. Elle croit que M. de Montholon qui est chargé par les Alliés de la surveillance de l’Empereur avec MM Stiermer et Balmaine, les commissaires d’Autriche et de Russie, serait heureux de nous prendre à son service. Elle sait que ces gentilshommes se plaignent ouvertement du travail des esclaves.

Elle dit que nous pourrions trouver un logement de deux pièces pour deux mille francs l’an, elle me démontre que nous pourrions vivre heureux et plus libres avec la vue sur l’océan ; que l’on trouve des maquereaux pour quelques sous au retour des pêcheurs, mais je sais, moi, ce que coûte la vie à Jamestown : quand j’ai été faire le marché, j’ai payé une oie, 18 francs, un poulet, 10 francs. Même les carottes et les choux coûtaient 40 sous, mais Joséphine insiste… elle sait que le valet de chambre de M. de Montchenu l’ayant quitté, il serait sûrement prêt à payer trois, quatre ou peut-être 5'000 francs pour un couple.

Elle dit qu’elle en a assez de s’occuper du linge et des draps qui révèlent trop de choses… ! qu’elle n’en peut plus des éternelles disputes qui éclatent presque chaque jour, qu’elle voudrait échapper au service des Montholon qui eux-mêmes servent l’Empereur et qu’on ne pourra pas vivre comme cela dans la maison d’un grand malade toujours hautain ou en colère. Je lui demande d’avoir patience et je lui dis que je resterai tant que l’Empereur aura besoin de moi. Plusieurs fois, j’ai dû le protéger des intrus.

Je ne l’ai quitté ni à Elbe, ni dans les campagnes militaires et ce n’est pas à Sainte-Hélène que je lui ferai défaut, surtout maintenant qu’il a une telle confiance en moi, « son bon ours d’Helvétie ! » et qu’il me fait partager ses confidences. A ma femme je n’ai pas dit que, plus tard, j’envisageais de rentrer dans ma terre natale, parce qu’elle ne songe qu’à Paris et elle tient la Suisse pour un pays de montagnes peuplé de gens qui, à côté des Parisiens, sont en quelque sorte, des sauvages.

Au service de la comtesse, Joséphine a pris des goûts de luxe ; elle rêve d’avoir plus tard une boutique de Frivolités. Sa maîtresse lui a raconté comment, en exil, la Duchesse de Guiche était infirmière, Madame de Lamartinière, ravaudeuse, et la Marquise de Vuillaume tenait un café ; quant à la Marquise de Jumilhac, elle faisait à Londres exactement la même chose que ce qu’elle faisait à Sainte-Hélène : elle était lingère ! Elle voudrait porter des indiennes de Jouy et se vêtir en Merveilleuse. Elle m’a même laissé entendre que les toilettes de sa maîtresse étaient davantage destinées aux yeux de l’Empereur qu’à ceux de son mari, et mon maître, assure-t-elle, n’y était pas insensible !

Je l’ai fait taire, parce qu’il y a ici bien assez de motifs de discorde sans y ajouter la jalousie et ce qu’elle peut provoquer ! Joséphine a appris que l’Empereur a promis deux millions à M. de M. et qu’à Bertrand, il lui a donné un collier de diamants en lui disant de le cacher sur lui. Elle me presse pour savoir ce que l’Empereur va me donner à moi, et comment nous allions utiliser cet héritage !

Pour une fois que Noverraz nous parle de sa femme, il n’a pas le trait léger, il l’a décrit un peu comme une femme intéressée. Lui, toujours fidèle à l’Empereur.

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2 décembre 2017 6 02 /12 /décembre /2017 16:43

Sainte-Hélène, février 1820

L’île n’a pas beaucoup de ressources, nous dépendons des navires pour le ravitaillement. Le continent est loin, et beaucoup d’aliments arrivent avariés ; cependant, à la cuisine, on fait des prouesses pour présenter des menus dignes de l’Empereur. Les mets sont toujours présentés sur des plats d’or ou d’argent et baptisés de noms flatteurs qui souvent recouvrent des mets médiocres. Voici la liste des menus de la semaine :

Lundi                                 Vol-au-vent de laitance de cabillaud au vin blanc

Mardi                                Potage au lait d’amandes du Cap et volaille à la Toulonnaise

Mercredi                         Olives farcies de Calvi

                                            Canapés de caviar d’aubergine

                                            Caisse d’œufs gratinés aux champignons de l’île avec coulis de tomates

Jeudi                                 Salade d’émincé de poireaux crus à la niçoise et maquereaux grillés

Vendredi                         Véritables cannellonis farcis d’anchois et de jaunes d’œufs réduits en pâte

Samedi                             Les grives du Cardinal

Dimanche                        Le lapin à la Borghèse

L’Empereur a repris deux fois des grives en rappelant que Lucius Apicius et les plus grands gourmands de Rome en faisaient grands cas. On les engraissait dans d’immenses volières en compagnie des merles.

En France, dit l’Empereur, il y a un proverbe : « Quand il n’y a pas de grives, on mange des merles » ; mais chez nous en Corse, le proverbe dit : « Quand il n’y a pas de merles, on mange des grives », parce que les merles de Corse se nourrissent de graines de myrtes et de genièvre et n’ont pas leur pareil ! Mon oncle, le cardinal Faesch, en fait venir tout l’hiver de l’île, et on m’a assuré qu’on allait dîner chez l’archevêque de Lyon un peu pour ses nobles manières et beaucoup pour ses merles.

Quant au lapin à la Borghèse, c’est une recette princière : on sert le rôti à la broche avec une sauce faite de cannelle et d’oignons piqués de clous de girofle.

Malgré tous les efforts et l’imagination des cuisiniers, l’Empereur mange de moins en moins. Il a le teint jauni et prend de l’embonpoint.

Sans manger, l’Empereur grossi, ceci n’est pas le signe du cancer.

Sainte-Hélène. Mars 1820

Mon bon ours d’Helvétie, tu as partagé avec moi mes meilleures années, 1810, 1811 ! Les gazettes étrangères se moquaient : « L’Empereur est tombé amoureux de sa pantoufle ! » J’avais partout des amis : Roumantsiov et Speranski à Saint-Pétersbourg, Bucholtz et le Prince de Bülow à Berlin… Goethe, Jean de Müller, Hegel, Beethoven.

En Autriche, j’ai longtemps cru pouvoir compter sur l’Archiduc Charles… en Suisse, tu les connais, Noverraz… !

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