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1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 17:51

La Fête des Vignerons

Imaginons qu’un de nos aïeux ait laissé un témoignage écrit de ce qu’il vit, à Vevey, le 7 juillet 1730. Il aurait sûrement donné la composition de la bravade qui, cette année-là, parcourut joyeusement la ville pour se rendre au pré Falconnet : drapeau en tête, hoqueton, membres du Conseil, marmousets, suivis des vignerons et vigneronnes chantant et même dansant avec entrain. Notre aïeul aurait ajouté que la population avait joyeusement acclamé les vignerons, et – détail puisé dans le registre – il aurait signalé une innovation très goûtée : l’adjonction de Bacchus, joli jeune homme hissé sur un tonnelet et porté sur un brancard à dos d’hommes.

Notre aïeul-correspondant aurait, quelques années après, signalé que la bravade ne se ferait plus que tous les trois ans (dès 1741), et que le repas rassemblait toujours plus de travailleurs de la vigne. Le cortège s’amplifiait, attirant déjà de nombreux curieux venus des environs. Il aurait relevé aussi qu’outre les instruments aratoires, brantes, seilles, etc., on y vit paraître la « bossette ».

Une bossette

Une bossette

Un peu plus tard, Bacchus n’y figura plus seul. En effet, à la bravade du 2 août 1747, un gros garçon boucher du nom de Louis Richard représenta, en robe courte, genre tutu, la déesse Cérès, et parada majestueusement à cheval… Le jeune figurant fit entendre, au repas, un compliment qui se terminait par ces mots :

Ces peuples (de l’antiquité : Grecs, Romains) qui ont fait trembler l’Univers, ayant cru que Bacchus était le dieu du vin pour avoir enseigné aux hommes à planter la vigne, et Cérès – que j’ai l’honneur de représenter – la déesse des blés pour leur avoir appris l’agriculture, célébraient toutes les années des fêtes en leur honneur.

On constate ainsi qu’en 1747 la bravade a pris assez d’importance pour qu’elle ait le caractère d’une fête populaire, et qu’il est fait à ce moment-là un rapprochement avec les fêtes antiques. Mais il y a lieu de bien spécifier que le rapprochement n’est admissible qu’en ce qui concerne l’apparat et non le motif. Les anciens peuples fêtaient les divinités païennes, tandis que les dirigeants de l’Abbaye dite de Saint-Urbain, eux, voulaient glorifier le travail de la terre, particulièrement celui de la vigne. L’apparition de Bacchus et Cérès, dans la bravade, a donné, l’auteur du compliment adressé aux membres du Conseil en 1747, l’occasion de rappeler que les peuples de l’Antiquité, tout en honorant et vénérant les faux dieux et déesses d’alors, regardaient l’agriculture comme la plus noble de toutes les occupations et vivaient à la campagne, au milieu de leurs troupeaux, ainsi qu’il est dit dans le compliment.

de Rubens, Cérès, Bacchus et Vénus

de Rubens, Cérès, Bacchus et Vénus

Le rapprochement, sous cette forme, a sa raison d’être. Les dignitaires de l’Abbaye sont comparés à ceux qui, dans l’Antiquité, encourageaient l’agriculture, mais pas à ceux qui fêtaient et adoraient les faux dieux. Si, avant l’ère chrétienne, les organisateurs de solennités mettaient Bacchus, Cérès, Palès en première ligne dans leur programme, nos prédécesseurs – entre autres ceux du XVIIIe siècle – ont renversé les rôles : honorer, glorifier les travaux de la terre d’abord, et, pour le plaisir des yeux, pour agrémenter le cortège, laisser figurer le dieu du vin, la déesse des blés et, plus tard, la déesse du printemps, avec leurs suites colorées.

La Fête des Vignerons – comme l’envisageaient nos aïeux et comme l’a dit un éminent littérateur – est et reste « un hymne grandiose de reconnaissance à la gloire du Créateur ».

Et la Fête des Vignerons est – souvenons-nous-en ! – une création et pas une imitation !

L’importance et l’apparat donnés au cortège demandant plus de temps aux organisateurs, il fut décidé, comme nous l’avons dit, que les bravades n’auraient lieu que tous les trois ans. Et déjà la trompette de la renommée lançait son appel au-delà du territoire veveysan, faisant accourir, le jour de la bravade, des spectateurs venus de loin à pieds, à cheval ou en char.

En feuilletant les registres qui succédèrent à celui de 1647, nous relevons des renseignements permettant de suivre l’évolution de la Fête et son prodigieux développement.

Dans la séance du 29 juillet 1750, les Conseils, décidèrent que:

L’assemblée générale serait convoquée pour le 5 août. Tous les membres sont invités à s’y rencontrer sur la petite place, en uniforme et armes ordinaires, dans la propreté convenable et sans autres différences ni distinction que celles que les Règlements peuvent permettre.

Et voilà encore une indication intéressante :

Ce qui sera publié, pour la conduite d’un chacun, à Vevey, le 30 juillet 1750.

Ainsi, nous constatons qu’en 1750 déjà fut instituée cette « publication », petite cérémonie perpétuée à travers les âges, au cours de laquelle on proclamait officiellement la célébration de la Fête tel jour fixé par les Conseils. La publication fut avancée par la suite et eut lieu au mois de mai.

Nous constatons aussi qu’une assemblée générale précédait toujours la bravade.

Les membres du Conseil arborèrent, dès 1750 déjà, un habit vert, culotte blanche, chapeau de paille orné de la grappe de raisin, un baril en sautoir et à la main un bâton, surmonté d’une serpette. M. l’abbé était en habit violet, armé de sa crosse. Les membres de l’Abbaye, en culotte blanche, chapeau de paille, portaient aussi le baril en sautoir.

Dans un procès-verbal de 1765, nous lisons que :

La parade du 10 juillet fut la plus belle, la plus brillante, la plus nombreuse qui se soit vue jusqu’alors, à la grande satisfaction des spectateurs du lieu et de l’étranger.

Des chars assez décoratifs furent peu à peu adjoints au cortège : ceux de Noé, des tonneliers, etc. L’apparition de Cérès avait tout naturellement provoqué la venue d’un groupe de moissonneurs et moissonneuses portant des épis de blé ou une faucille.

En 1778 apparurent grands-prêtres et grandes-prêtresses accompagnés de canéphores, bacchantes et d’un groupe de faunes.

La conséquence de l’ampleur prise par le cortège fut que la Fête, prévue pour 1781, n’eut lieu qu’en 1783, et la suivante, prévue pour 1789, fut renvoyée en 1791.

Dès 1783 la bravade devait, en principe, s’organiser tous les six ans. Ceci provoqua, naturellement, une modification pour ce qui concerne la distribution des récompenses. Celle-ci eut lieu à époques plus rapprochées – dans la règle trois ans – tandis que la grande journée de réjouissances prenait des proportions rendant impossibles son organisation à trop courte distance.

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30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 17:53

Le « germe » de la Fête des Vignerons

Le secrétaire s’abstient de mentionner chaque année la promenade (devenue plus tard bravade, puis parade) ainsi que ce qui se passait à la collation. Toutefois la liste des libéralités de généreux donateurs atteste que l’agape ne devait manquer de rien. Ce qui est minuté, ce sont surtout les ordonnances en ce qui concerne les visites, les agrégations appelées immatriculations, la gestion des biens de l’Abbaye, les amendes, etc.

Sous la date du 28 juillet 1673 il est mentionné : Promenade et repas pris sous les arbres du pré Falconnet.

Nous voilà fixés sur un nouveau point du programme : c’est un repas qui est alors offert aux vignerons. Et, en 1700, il est minuté que le Conseil décide que l’assemblée générale prendra part à un souper modéré et qu’en cas qu’ils n’y ait pas assez de content (argent comptant) chacun du Général contribuera pour 4 batz, et que la bravade se fera à 2 heures.

La journée de réjouissances prend dès lors une modeste mais progressive ampleur, et le secrétaire a dû être tout fier de minuter que le 28 juin 1706, M. le Bailly S. Wurstemberger assista, pour la première fois, au repas. Cette innovation contribua à augmenter considérablement le nombre des membres, dont plusieurs étaient étrangers à la culture de la vigne.

Et, tout naturellement, la bravade prit plus d’importance. Au cortège, les vignerons portaient leurs outils sur l’épaule ou la brante au dos, et bientôt les vigneronnes les accompagnèrent, n’oubliant sans doute pas leurs seilles. Puis vinrent s’incorporer les marmousets, jeunes porteurs d’attributs. Ces derniers consistèrent en premier lieu en petites statuettes fixées sur des bâtons et figurant un Saint-Urbain, un Bacchus, une Charité, un Ours, etc., en plâtre peint, lesquels sont précieusement conservés au Musée Jenisch (salles du Vieux-Vevey).

Fête des Vignerons [2]

L’honneur de porter le drapeau se disputait et s’adjugeait au plus offrant. On lit que, à l’occasion de la parade du 18 juillet 1727, le Conseil ayant constaté que le port du drapeau n’ayant pas atteint le chiffre voulu, il décide de ne pas ratifier l’enchère et fera porter le drapeau gratis par le fils du procureur de la Société.

[L’honneur se payait donc]

En parcourant les rues de la ville, ces braves travailleurs chantaient des airs de chez nous, en patois ; plus tard, des danses agrémentèrent la manifestation.

C’est le moment d’attirer l’attention sur le développement de ce que nous avons appelé le germe de la Fête des Vignerons. Comme on va le voir, ce germe, planté en bonne terre vaudoise, va se développer grâce à toute la compréhension, tout l’empressement, le zèle et l’abnégation d’une population appelée à contribuer à la réussite de cette journée de réjouissances – nous le répétons – en une solennité grandiose.

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 18:10

La Confrérie des Vignerons, née « Abbaye de Saint-Urbain »

Le grand intérêt porté aux travailleurs de la vigne par de hauts personnages a, incontestablement, beaucoup contribué à l’extension de sa culture dans notre pays. Et, comme nous le disons, ce sont ces dits personnages qui créèrent l’Abbaye de l’Agriculture dite de Saint-Urbain.

A l’époque à laquelle se reporte l’existence de notre Abbaye il y avait chez nous des Corporations, associations d’artisans ayant pour but la défense de leurs intérêts communs. Il y eut aussi des corporations d’agriculteurs, et l’Abbaye veveysanne rentrait dans cette catégorie. Il en exista d’autres sans doute, mais, malgré nos recherches, nous n’avons trouvé nulle trace d’un groupement du même genre dans notre pays.

Saluons donc bien bas la vénérable Abbaye veveysanne, apprécions comme il convient son extraordinaire longévité, et applaudissons au fait que, de nos jours, elle remplit encore son utile mission sous la dénomination plus explicite de Confrérie des Vignerons. [En 1969, année de la publication du livre, il y avait encore une grande estime pour cette fête. Qu’en est-il aujourd’hui, en 2015 ?]

Ayant toujours sous les yeux les documents extraits des archives, suivons maintenant la marche progressive de notre Confrérie à travers les âges, et nous verrons comment est née la Fête de Vignerons, solennité unique au monde, qui devint – avouons-le sans vanité – la plus grandiose de nos fêtes nationales.

C’est l’Abbé Chrétien Montet qui fit hommage, en 1647, à l’Abbaye de l’Agriculture de Vevey dite de Saint-Urbain du vénérable registre mentionné.

La première inscription nous apprend que l’Abbé fait présent de ce livre pour dans iceluy enregistrer, minuter et annoter les choses et faicts qui se passeront en dicte Abbaye, pour servir de mémoire à l’advenir.

Ce titre d’abbé a été conservé au président de la Confrérie jusqu’à nos jours. Il a une saveur archaïque qu’il serait malheureux de modifier.

En ce bon vieux temps, les qualifications d’Abbé, Abbaye, de Confrérie s’appliquaient non seulement aux congrégations religieuses, mais aussi à d’autres sociétés civiles et même militaires.

La vénérable Abbaye était donc, en 1647, déjà agissante et constituée selon des règles qui prouvaient qu’elle avait une expérience des hommes et des choses qui ne s’acquièrent qu’au cours de nombreuses années. Le secrétaire a minuté qu’elle avait une trentaine de membres et que sa devise était « Ora et Labora » (Prie et travaille), noble sentence figurant aujourd’hui encore dans les armes de la Confrérie des Vignerons.

Une nouvelle preuve de cette organisation bien assise, c’est la justification de ceux qui ont contribué en dicte année, tant en vin qu’en argent, laquelle justification consiste en une longue liste de donateurs et se termine par un « Sommarum » accusant un total de : Vin, onze setiers et 9 pots, et argent, 7 L. C’était sous cette forme que les adhérents payaient leurs cotisations, ressources qu’alimentaient encore les amendes. Si un vigneron négligeait trop son parchet, le Conseil y envoyait des travailleurs et s’appropriait la récolte de l’année. [Et pour ceux qui n’étaient pas membre de la Confrérie ?]

La large part faite aux dons en liquide laisse entendre que ce vin devait servir à bien désaltérer les braves vignerons convoqués, à cette époque-là, à une réunion dont nous ne connaissons pas le programme. Mais, à une distance assez rapprochée, soit en 1651, le registre nous apprend qu’en date du 28 juin 1651 la Confrérie de Saint-Urbain ordonne que l’on fera la pourminade (promenade) jusqu’au pré du sieur Falconnet et par la ville. Une autre inscription porte que la visitte des vignes s’est faicte en bon ordre.

Nous voilà renseignés sur deux points précis : la visite des vignes était déjà instituée au XVIIe siècle, et une promenade à travers la ville conduisait, un jour déterminé, les participants au pré Falconnet (propriété actuellement occupée par la promenade du Rivage et qui aboutissait au lac par une grève). Là, il est certain que le vin était largement versé, qu’il était probablement accompagné d’une collation, et que l’on fêtait les vignerons les plus méritants.

Le précieux registre nous apprend encore que les adhérents, appelés Frères, étaient dirigés par un Conseil de douze membres, un Rière-Conseil chargé du contrôle de la gestion, et un Conseil de police. Le secrétaire désigne le président : Reverendissime ou Sa Révérence Seigneur Abbé ; le trésorier a le nom de Connétable et l’huissier celui de Héraut, devenu Hoqueton.

N’est-il pas intéressant de constater qu’à travers plus de trois siècles, la vénérable Abbaye a conservé, sinon son titre, tout au moins les bases de son organisation, savoir : visites des vignes et récompenses aux vignerons accompagnées d’une journée de réjouissances. Cette dernière, par la suite, a pris plus d’importance et d’apparat.

Fête des Vignerons
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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 16:01

Bilans et destins

On estime à 565'000 le nombre de Juifs de Hongrie ayant péri durant la Shoah, dont 60'000 avant l’occupation allemande. Un Juif sur cinq ayant péri venait de la capitale, qui comptait en 1945 environ 130'000 survivants. Déterminer qui a sauvé les Juifs de Budapest a été une question controversée depuis la guerre et le reste.

Habituellement, Carl Lutz est crédité du sauvetage de 62'000 Juifs. Ce chiffre a été avancé en décembre 1948 par l’ancien président de l’Organisation sioniste hongroise, Michael Salamon, dans une lettre à Carl Lutz.

Les pionniers juifs (Chalutzim) ont joué un rôle décisif dans la défense de la Maison de verre et du ghetto international, ainsi que dans la distribution de documents de protection falsifiés. Il ne faut pas sous-estimer leur rôle, ni celui de Peter Zürcher et de son adjoint Ernst Vonrufs. Depuis Noël 1944, alors que Carl Lutz restait à Buda, ils ont repris son flambeau à Pest, avec détermination et courage – qualités dont ont aussi fait preuve alors Raoul Wallenberg, Friedrich Born et Harald Feller.

Capturé par les Soviétiques en 1945, comme le Suédois Wallenberg, Harald Feller revint en Suisse après une année passée dans les geôles moscovites. Il quitta la diplomatie peu après et fit carrière dans la justice bernoise. Carl Lutz acheva sa carrière consulaire à Bregenz dans un poste qu’il voulait proche de la Suisse pour raisons de santé. Friedrich Born quitta le CICR.

Bilan des sauvetages selon l’historien Yehuda Bauer

« Ce tableau des événements diffère de celui qu’on a présenté jusqu’ici. D’abord, les mouvements de jeunesse sionistes eurent un rôle décisif. Certes, ils n’auraient rien accompli sans le soutien des neutres – mais l’inverse est également vrai. Ils ont sauvé des dizaines de milliers de personnes. On a célébré les non-Juifs héroïques qui ont fait de grands sacrifices – y compris celui de leur vie dans le cas de Wallenberg – pour arracher des Juifs à la mort, et cela est compréhensible. Mais le fait est qu’il n’y eut pas seulement des « Gentils justes » à Budapest – Wallenberg, Lutz, Born, Rotta (le nonce apostolique), Perlasca : il y eut aussi des « justes juifs ». Ils ne recherchaient pas plus la gloire que leurs homologues non juifs, et ils nouèrent des amitiés durables avec ceux-ci ; mais lorsque vint le moment d’écrire l’histoire, après la guerre, ils furent tout simplement oubliés. Après tout, n’était-il pas tout à fait normal, de leur part, de s’être portés au secours de leurs coreligionnaires ? […]

Une seconde rectification est nécessaire, quelque délicate qu’elle soit, puisqu’elle touche Wallenberg, ce banquier suédois effacé qui fut un héros authentique. Mais s’il était resté des nôtres, il aurait été le premier à démentir certains récits, et surtout les chiffres énormes qui ont circulé. Il aurait dit que s’il avait sauvé 4'500 Juifs, avec ses passeports et permis d’en fabriquer quelques milliers de plus, pourquoi fallait-il qu’on lui attribuât le salut de 100'000 Juifs comme d’aucuns l’ont fait ?

Y a-t-il beaucoup de gens, durant le Génocide, pour sauver, à eux seuls, 4'500 personnes ? Parce que les Suisses accomplirent bien plus, Wallenberg en est-il moins admirable ?

Pour récapituler, Lutz et les Suisses protégèrent les 21'000 personnes déjà mentionnées [ceux du ghetto international et de la Maison de verre], plus 26'000 Juifs des ghettos qui détenaient des documents officiels ou fabriqués, 10'000 membres des bataillons de travail qui en reçurent par divers voies, et ils recommandèrent à d’autres légations neutres encore 5'000 Juifs – soit au total, 62'000 personnes sauvées. »

Ni les actions des Suisses à Budapest, ni les acteurs eux-mêmes n’attirèrent beaucoup l’attention dans notre pays après la guerre, que ce soit auprès des autorités ou dans le public. Certes, le conseiller fédéral a vanté les mérites de Lutz devant le Conseil des Etats en mars 1948 et le journaliste Werner Ring a réalisé dans les années 1960 une série télévisée puis un ouvrage (Advokaten des Freindes) thématisant les activités de délégués du CICR et de diplomates suisses à l’étranger durant la guerre (dont celles de Lutz, Zürcher et Vonrufs). Il fallut néanmoins attendre la fin des années 1980 et le début des années 1990 pour que leurs actions deviennent mieux connues et reconnues ; deux ouvrages sur Carl Lutz, un sur Born, un monument érigé à Budapest. Le mouvement ne ralentit guère : en décembre 2006, les Américains ont inauguré un monument Carl Lutz à Budapest, place de la Liberté, devant leur ambassade.

Carl Lutz memorial » par Yelkrokoyade — Travail personnel

Carl Lutz memorial » par Yelkrokoyade — Travail personnel

Mais les Justes suisses restent méconnus. Cela vaut aussi pour ceux qui étaient actifs à Budapest ; bien que son nom soit inscrit sur une plaque de la grande synagogue de Budapest, qui dans notre pays, connaît Sœur Hildegard Gutzwiller et son action de sauvetage ?

Fin

Les Justes Suisses

Des actes de courage méconnus au temps de la Shoah

François Wisard

CICAD - Avec le généreux soutien des Fondations Edmond & Benjamin de Rothschild - 2007

Commentaires :

Incompréhension totale de ma part, moi qui jusqu’à la lecture du livre « Les Justes Suisses » de François Wisard, ne savais rien de ces Suisses qui sauvèrent autant de Juifs dans le conflit le plus destructeur de l’Histoire. Seul, l’histoire de Paul Grüninger, a été quelque peu répandue dans les faits divers, lors de sa réhabilitation tardive. Comment ne pas être admiratif devant ces femmes et hommes qui risquèrent ainsi leur vie, leur carrière et réputation, puisque souvent désavoués par les autorités suisses. Aucune reconnaissance après la guerre, pas de mise en valeur de leurs actions par notre pays, à croire qu’ils ont fautés en faisant ce qu’ils ont osés faire. En lieu et place des héros mythiques tel que Willem Tell ou Winkelried, on pourrait élever des monuments à ces femmes et ces hommes.

En Suisse on n’aime pas les têtes qui dépassent, c’est suspect et ceux qui tiennent le pays devraient s’incliner devant ces héros, et cela n’est pas envisageable. Très tardivement on découvre l’ampleur de ce qu’ont fait les Suisses lors de la seconde guerre mondiale, même les Américains le découvre tardivement (2006). Qu’aurait fait Steven Spielberg en ayant eu connaissance des faits réalisé par Carl Lutz et les autres, avant qu’il ne lise le roman de Thomas Keneally, La Liste de Schindler ?

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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 16:55

Des couvents servirent aussi de refuge. Sœur Hildegard Gutzwiller, une bâloise, était depuis 1934 la Mère supérieure du couvent du Sacré-Cœur à Budapest. Plusieurs bâtiments appartenaient au couvent : le collège du Sophianum, place Mikszath Kalman, un autre collège, le Philippineum, et une maison de retraite. Dans ses souvenirs rédigés en février-mars 1945 et publiés par son neveu en 1998, Sœur Gutzwiller indique que les bâtiments du Sacré-Cœur ont offert un refuge à 250 personnes. Les bâtiments bénéficiaient certes de la protection diplomatique de la Suisse et du Vatican, mais ils manquaient d’abris antiaériens ; que les 250 réfugiés et les religieuses survécurent au siège de Budapest et aux bombardements tient donc du miracle. Parmi les réfugiés se trouvaient près de 40 femmes et enfants juifs qui avaient demandé de l’aide à Sœur Gutzwiller. La Bâloise, dont le nom figure sur la plaque honorifique de la grande synagogue de Budapest, devint Mère supérieure d’un couvent du Sacré-Cœur en Autriche, puis en Allemagne où elle s’éteignit en 1957.

Les caches dans des maisons présentaient de plus grands risques. Des dénonciations pouvaient survenir au moindre mouvement suspect. A cet égard, la villa que l’industriel suisse Otto Haggenmacher possédait près de la colline Gellert à Buda offrait deux avantages. Elle était éloignée de la rue et disposait de grandes pièces à l’abri des regards. Haggenmacher entretenait des contacts réguliers avec le pasteur hongrois Gábor Szethlo, responsable de la section B de la délégation du CICR, qui gérait une partie des foyers pour enfants. Il accepta d’héberger dans sa villa une trentaine d’enfants juifs, dont de nombreux orphelins. Haggenmacher fit plus : pendant plusieurs mois, il paya de sa poche l’entretien de ces enfants qui ont tous survécu à la guerre.

Plan de situation

DFAE, Service historique, 2006

DFAE, Service historique, 2006

[La carte présentée montre les lieux dont on parle dans le récit. Le Danube séparant la ville en deux, d’un côté Buda avec ses beaux quartiers où résidaient les délégations, consuls et diplomates, de l’autre côté, Pest, avec ghettos et où les combats acharnés dévastaient la ville. Dans le récit de l’auteur, bien que des fois il fait mention de combats, il ne donne pas la terrible pluie de feu et de fer qui s’abattaient partout. Comme ce n’est pas le sujet de ces pages, vous aurez des aperçus en cette fin de guerre, des terribles destructions que subissait Budapest, en cherchant des sites qui en parlent très bien et des photos explicites.]

[Vous comprendrez alors le difficile travail de sauvetage qu’entreprenaient nos compatriotes, avec d’autres, dans cet enfer.]

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14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 16:30

Les caches : résidences diplomatiques, couvent, maison privée

Avec celui procuré par le consul de Suisse à Bratislava, les abris offerts par Harald Feller d’une part, par Gertrud et Carl Lutz d’autre part constituent les seuls exemples connus de caches dans des résidences de diplomates suisses durant la guerre.

L’avocat bernois Harald Feller avait rejoint la légation de Suisse à Budapest en 1943 avant d’en assumer la direction effective à partir du 12 décembre 1944. Après l’arrivée au pouvoir des Croix-fléchées, le ministre Maximilian Jaeger était parti sans retour – manière pour Berne de prendre ses distances avec le nouveau régime. Son adjoint, Anton Kilchmann, fut rapidement rapatrié pour raisons de santé. Dès lors, Feller, supérieur hiérarchique de Lutz, puis de Zürcher et de Vonrufs, se dépensa sans compter, prenant souvent de grands risques. Sur ordre de Berne, il avait dû évacuer quatre Suisses d’origine juive qui avaient perdu leur nationalité en raison de leur mariage avec des Hongrois. L’une d’elles était la Saint-Galloise Berta Rottenberg-Passweg, accompagnée de deux filles : Eva, sept ans, et Vera, six semaines, qui deviendrait la première femme à exercer la fonction de juge fédéral. Harald Feller se démena pour organiser le voyage à travers la Hongrie, puis l’Autriche.

Fin 1944, Feller fut arrêté par les Croix-fléchées et soumis à un interrogatoire musclé de plusieurs heures à leur quartier général. Les services secrets soviétiques le capturèrent le 16 février 1945 pour des raisons qui restent en partie obscures. Il passa une année dans les geôles moscovites avant de bénéficier d’un échange de diplomates suisses capturés par Moscou contre des Soviétiques internés dans notre pays durant la guerre.

Harald Feller organisa deux caches, l’une dans sa résidence privée, l’autre dans la chancellerie de la légation suisse, qui se trouvait depuis mi-novembre dans le palais Esterházy à Buda.

Dans sa résidence privée, il cacha au total neuf Juifs pendant plusieurs mois, assurant également leur entretien à ses propres frais. L’un d’eux était le poète Gábor Devecseri, traducteur hongrois de Carl Spittler et de Gottfried Keller, que sa femme et ses deux fils allaient rejoindre, fin décembre, prenant de gros risques, Feller sortit du ghetto les beaux-parents de Devecseri et les emmena chez lui. Après l’arrivée au pouvoir des Croix-fléchées, il accorda aussi l’asile à Gyula Molnar, un Juif qui avait épousé la Suissesse Viola Goldberger dont il facilita le départ pour la Suisse, ainsi qu’à un ami de Molnar.

Dans le bâtiment de la chancellerie de la légation, palais Esterházy, Feller cacha une cinquantaine de personnes dont près de 40 étrangers. Parmi eux se trouvaient le ministre de Suède, Danielsson, et la plupart de ses collaborateurs, sauf Wallenberg qui poursuivait avec détermination et courage son action de sauvetage sous les tirs allemands et soviétiques. Les Suédois représentaient les intérêts soviétiques et, la veille de Noël, des bandes de Croix-fléchées avaient attaqué leur légation. Pour des raisons de sécurité, à la même époque, Feller avait conduit dans l’abri antiaérien du palais les personnes qui avaient trouvé refuge dans sa résidence privée. Six ou sept bombes étaient tombées sur le palais, une bombe de 1'000 kilos se trouvait dans le jardin sans avoir explosé.

Palais Esterházy

Palais Esterházy

Enfin, troisième cache diplomatique importante située à quelques centaines de mètres des deux autres, la résidence de Carl et Gertrud Lutz dans le bâtiment de l’ancienne légation de Grande-Bretagne. Plus petit et moins bien protégé que celui de la chancellerie au palais Esterházy, l’abri antiaérien servit tout de même de refuge à une vingtaine de personnes entre Noël et le 12 février 1945. Au personnel de maison de la légation suisse s’ajoutaient une famille britannique et quelques Hongrois, dont une mère et sa jeune fille ; Carl Lutz allait épouser Magda Csányi en 1949 et adopter sa fille Agnes. (Il divorça de Gertrud en 1946) Dans des circonstances là aussi très difficiles (il n’y eut très vite ni lumière ni nourriture), Gertrud Lutz se dépensa sans compter.

À suivre : Les Justes suisses [16.7]

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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 17:49

Friedrich Born et la protection des enfants

A côté de l’armée Rouge, des acteurs diplomatiques, des pionniers et autres résistants juifs, les acteurs humanitaires ont également joué un rôle très important dans le sauvetage des Juifs de Budapest. Dans le domaine humanitaire, si une institution pouvait se doter de moyens d’envergure en raison de son statut, c’était bien le Comité international de la Croix-Rouge. Certes, le rôle traditionnel de délégué du CICR, celui que lui conféraient les Conventions de Genève de 1929, consistait à protéger et à assister les prisonniers de guerre et les civils ennemis internés. Au sens strict, cette mission excluait les victimes de la Shoah, persécutés raciaux. Il y a près de vingt ans déjà, l’historien Jean-Claude Favez a consacré une brillante étude au dilemme auquel le CICR fut confronté durant la Seconde Guerre mondiale : dans une Europe longtemps dominée par le Reich, apporter un soutien trop visible aux victimes qui en avaient le plus besoin – les Juifs – n’empêcherait-il pas de secourir d’autres victimes, pas nécessairement menacées dans leur vie mais auxquelles des conventions internationales exigeaient qu’il apporte un secours ? Le Reich ne tirerait-il pas prétexte que le CICR s’occupe trop des Juifs pour lui interdire de s’occuper des prisonniers de guerre et des réfugiés civils sur les vastes territoires qu’ils contrôlait, entraînant des représailles alliées, réduisant le CICR à l’impuissance et minant durablement sa crédibilité ? Longtemps, l’institution genevoise s’est attachée à ne pas sortir de sa mission stricte.

Les instructions données au premier délégué envoyé en Hongrie, Jean de Bavier en octobre 1943, allaient encore dans ce sens. Sur place, de Bavier prit toutefois clairement conscience des menaces qui pesaient sur la grande communauté juive. Le 18 février 1944, il écrivait à la Centrale : « Un problème d’une extrême gravité risque de se poser ici en cas d’occupation allemande. Il s’agit du sort des huit cent mille israélites hongrois qui vivent en Hongrie. En ayant à l’esprit ce qui se passe en Allemagne et dans les territoires occupés, il serait urgent que vous m’indiquiez sous quelle forme une protection pourrait leur être offerte afin d’atténuer les maux qui les menacent. Je vous serais reconnaissant de toutes les instructions à cet égard afin de ne pas abandonner cette population. » Le message ne parvint toutefois à Genève que le 14 mars 1944.

L’occupation allemande, le 19 mars, entraîna un changement de délégué. Le Bernois Friedrich Born, très bon connaisseur de la Hongrie où il représentait depuis plusieurs années l’Office suisse d’expansion commerciale, succéda à un Jean de Bavier qui ne maîtrisait pas l’allemand. Arrivé à Budapest en mai, il réclama lui aussi des directives nouvelles : « L’idée d’assister impuissant et désarmé à ces événements funestes m’est presque insupportable ».

Friedrich Born

Friedrich Born

De fait, Born allait beaucoup s’engager en faveur des Juifs de Budapest, particulièrement après l’arrivée au pouvoir des Croix-fléchées. Sa délégation comptait jusqu’à 250 personnes, pour l’essentiel du personnel local. La synthèse de ses activités, un rapport de juin 1945, comporte 68 pages bien serrées. On peut toutefois dégager trois actions principales : les secours matériels, les lettres de protection et surtout les foyers et hôpitaux. Et une attention toute particulière portée aux enfants.

Avec l’accord, âprement négocié, du gouvernement hongrois, Born et ses collaborateurs portèrent secours aux Juifs déportés dans les camps de concentration de Kistarcsa et de Szarvar, ainsi que dans les ghettos de la capitale. Des organisations de secours, principalement américains, fournirent les fonds nécessaires à l’achat de vivres, de vêtements et de médicaments qu’il s’agissait ensuite de distribuer. Cette tâche revint en particulier à la section A de la délégation du CICR, section créée en septembre 1944 et dont le seul mandat consistait à protéger et à secourir les Juifs persécutés. Born plaça à sa tête Otto Komoly, président de l’Organisation sioniste hongroise, les Croix-fléchées allaient l’abattre début 1945.

Friedrich Born et son équipe vouèrent une attention toute particulière au sauvetage des enfants dont les parents avaient été déportés ou restaient introuvables. Contre les bandes de Croix-fléchées et contre les Allemands, il ne suffisait pas de leur porter secours dans les ghettos, les camps, les foyers ou les hôpitaux. Il fallait encore leur assurer une protection aussi solide que possible. La solution la plus fiable, que Born réussit à obtenir après de nombreuses démarches, consista à faire reconnaître par les autorités hongroises un statut d’exterritorialité pour les établissements où ces enfants se trouvaient regroupés. Toute personne souhaitant y entrer devait présenter un laisser-passer délivré par la délégation du CICR.

Born obtint la reconnaissance de ce statut non seulement pour des établissements existants mais aussi pour ceux que lui et son équipe mettraient sur pied. Il installa ainsi un hôpital pédiatrique de fortune dans un collège abandonné et lui annexa une petite maternité. Des familles mirent gratuitement à disposition des maisons pour créer des foyers pour enfants. En juin 1945, Born fit état de plus de 150 établissements placés sous la protection du CICR : foyers, hôpitaux, cantines populaires, dépôts de vivres, appartements de Juifs travaillant en collaboration avec la délégation. Parmi eux, on comptait 60 foyers hébergeant 7'000 enfants.

Cette protection restait malgré tout précaire. Lors de la création du grand ghetto en novembre 1944, ordre fut donné d’y confier également les Juifs des foyers et hôpitaux placés sous la protection du CICR. Born parvint à éviter que la mesure s’applique à certains de ses protégés. Il réussit également à faire ressortir 500 enfants du grand ghetto. Victoires certes partielles, mais combien importantes.

Des bandes de Croix-fléchées s’attaquèrent aussi à des hôpitaux protégés. Born dut intervenir personnellement pour faire respecter le statut d’exterritorialité de ces bâtiments. Malheureusement, et quelques jours seulement avant l’arrivée des troupes soviétiques, il ne put empêcher le pire. Une bande massacra sauvagement les malades et le personnel soignant de l’hôpital juif situé rue Varosmajor. Le carnage fit 154 morts.

A partir de septembre 1944, Born délivra également des lettres de protection du CICR, 30'000 au total selon son rapport. Il les distribua à ses collaborateurs juifs, puis à tous ceux qui pouvaient se prévaloir d’un lien quelconque avec la délégation du CICR, ainsi qu’à des détenteurs d’un certificat palestinien.

À suivre : Les Justes suisses [16.6]

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 17:47

Achever le sauvetage dans Pest assiégée : Peter Zürcher et Ernst Vonrufs

Résidence à Buda et bureau à Pest, dans les bâtiments des deux principales puissances dont il devait protéger les intérêts : des choix s’imposaient pour Carl Lutz en cas de rupture des communications entre les deux quartiers de la ville. Il anticipa ce moment et, avec l’aval de Berne, désigna pour le représenter à Pest deux Suisses qui avaient rejoint son service peu auparavant : Peter Zürcher et Ernt Vonrufs, actifs depuis plusieurs années dans l’industrie textile de la capitale hongroise. Ils « succédèrent » à Lutz fin 1944.

Leur engagement se révéla de courte durée, Pest étant libérée du joug des nazis et des Croix-fléchées le 18 janvier 1945. Mais combien important, puisque le quartier abritait les 76 maisons protégées suisses du ghetto international, la Maison de verre et le grand ghetto où s’entassaient quelque 70'000 Juifs, dont des porteurs de lettres de protection de la Suisse et du CICR. Des bandes de Croix-fléchées multipliaient les attaques contre ces trois îlots dont l’existence venait leur rappeler l’échec des maîtres qu’ils avaient suivis aveuglément.

Peter Zürcher

Peter Zürcher

La nuit de la Saint-Sylvestre, les bandes Croix-fléchées attaquèrent la Maison de verre, tirant des coups de feu et lançant une grenade. 800 personnes furent mises à la rue. Alertés, Zürcher et Vonrufs intervinrent. Le calme revint finalement, mais Arthur Weisz y perdit la vie.

La situation devenait toujours plus chaotique. Tirs et incendies rythmaient les jours et les nuits d’un hiver particulièrement froid. Le gouvernement était replié à Sopron, près de la frontière autrichienne. Des bandes de Croix-fléchées toutes-puissantes poursuivaient les rafles ; elles avaient ainsi capturé près de 300 Juifs dans les maisons protégées suédoises, puis les avaient abattus sur les rives du Danube et jeté leurs cadavres à l’eau. Zürcher et Vonrufs avaient encore deux interlocuteurs chez les Croix-fléchées : le maire de Budapest et le représentant à Budapest du gouvernement, Ernö Vajna, le frère du ministre de l’Intérieur. Le premier leur déclara qu’il respectait l’immunité diplomatique des bâtiments, mais pas de leurs occupants Juifs. Début janvier 1945, toute l’œuvre de sauvetage mise sur pied par Lutz et son équipe se trouvait donc menacée. Les deux Suisses obtinrent du commandant militaire de Pest que les SS protègent l’ancienne légation américaine.

Ernst Vonrufs

Ernst Vonrufs

Dans les maisons protégées du ghetto international, des bandes de Croix-fléchées capturèrent 5'000 Juifs, puis les placèrent dans le grand ghetto, surpeuplé et objet d’attaques incessantes. Un sort identique menaçait les 12'000 Juifs protégés par la Suisse qui se trouvaient encore dans le ghetto international. Mais Zürcher et Vonrufs négocièrent avec Ernö Vajna et cherchèrent surtout à gagner du temps avant l’arrivée de l’armée Rouge. La dernière alerte eut lieu le 15 janvier. Zürcher et Vonrufs eurent vent de préparatifs d’une attaque d’envergure contre le grand ghetto. Ils coururent avertir l’adjoint au maire, qu’ils savaient sensible à des arguments humanitaires. L’arrivée des Suisses semble avoir achevé de convaincre Pál Szalay de réagir, en sortant le grand jeu : il menaça le général allemand Schmidthuber de le traduire en justice après-guerre s’il ne protégeait pas le grand ghetto avec ses hommes. Schmidthuber acquiesça, l’attaque n’eut pas lieu.

À suivre : Les Justes suisses [16.5]

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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 17:42

En juillet, Lutz parvint à faire accepter aux Hongrois une autre mesure, plus audacieuse et décisive encore que les passeports de protections : les maisons protégées (Schuthäuser). A Budapest, la concentration des Juifs, prélude à leur déportation, avait été engagée. Porteurs ou non de lettres de protection, ils avaient été placés dans des maisons à étoile jaune, cibles évidentes en cas de rafles. Lutz s’adressa au ministère hongrois des Affaires étrangères. Il demanda des maisons pour y loger les titulaires de lettres de protection suisses. Il en obtint 72 aux alentours de l’avenue Pozsonyi, qui pouvaient abriter environ 15'000 personnes, chiffre élevés plus tard à 76 maisons et 17'000 personnes. Restait bien sûr à assurer le maintien de l’immunité diplomatique. De jeunes Juifs (des Chalutzim, ou pionniers) surveillaient jour et nuit les entrées des immeubles, avertissaient Lutz ou ses collaborateurs aussitôt que des nazis ou leurs complices hongrois menaçaient de s’en prendre à leur habitants.

Des diplomates d’autres pays neutres multiplièrent aussi les efforts de sauvetage. Suédois, Espagnols et Portugais reprirent l’idée des lettres de protection. Raoul Wallenberg arriva à Budapest le 9 juillet 1944. Sur insistance américaine, Stockholm l’avait envoyé en Hongrie avec la mission de sauver le plus de Juifs possible. Wallenberg entra en contact avec Lutz. Peu après, il obtint 31 ou 32 maisons protégées pour la Suède, à proximité des maisons suisses. Quelques maisons furent aussi octroyées aux Portugais, aux Espagnols et au nonce apostolique, Angelo Rotta, le plus résolu des chefs des missions diplomatiques à Budapest.

Après l’arrivée au pouvoir des Croix-fléchées et le retour d’Eichmann, la sécurité que pouvaient procurer les lettres de protection se trouva encore plus incertaine. Le 18 octobre déjà, le nouveau ministre hongrois de l’Intérieur, Vajna, annonça que les lettres et autres documents de protection n’étaient plus reconnus par la Hongrie et que tous les Juifs devaient rejoindre immédiatement les maisons à étoile jaune. Les neutres et le CICR protestèrent. Le 29 octobre, grâce semble-t-il au ministre des Affaires étrangères, les documents furent à nouveau reconnus, à la condition toutefois que tous les porteurs de lettres soient regroupés dans des maisons protégées avant le 15 novembre ; dès cette date, ces maisons constituèrent le ghetto international. A partir du 18 novembre, Gertrud Lutz apporta quotidiennement du thé et d’autres formes de soutien aux habitants de ce ghetto.

Au vu du nombre de documents distribués et des faux qui n’avaient pas manqué de faire leur apparition, le nombre de porteurs de lettres dépassait celui des places disponibles. La police hongroise organisa des rafles à partir du 21 novembre et évacua des centaines de Juifs.

Autre menace, les rafles opérées pour alimenter le contingent de travailleurs forcés obtenu par les Allemands pour des travaux de défense de Vienne. Ces rafles jetèrent des milliers de personnes affamées vers une briqueterie au Nord-Ouest de la ville, camp provisoire d’où elles étaient envoyées en direction de l’Autriche en colonnes de 1'000 personnes.

C’est alors que Lutz reçut un ordre machiavélique du ministre hongrois de l’intérieur. Dans cette briqueterie, il devrait identifier les lettres de protection falsifiées dont les détenteurs seraient contraints à la marche forcée. L’existence de ces falsifications était d’autant moins un secret de polichinelle que, sur certaines lettres, le mot « Suisse » contenait une faute d’orthographe. Ceux qui possédaient une lettre non falsifiée pourraient retourner à Budapest. Dans le cas où Lutz refusait, tous seraient déportés. C’est avec son épouse Gertrud qu’il dut exécuter cette tâche inhumaine.

Gertrud Lutz

Gertrud Lutz

Cette marche forcée en plein hiver fit des milliers de morts, tombant d’épuisement au bord de la route ou froidement abattus, malgré les efforts redoublés de Raoul Wallenberg, de Friedrich Born, le délégué du CICR, et de Carl Lutz, qui distribuaient secours et lettres de protections.

Le Bureau d’émigration de la légation de Suisse et la Maison de verre

À l’origine, les lettres de protection délivrées par Lutz étaient destinées aux détenteurs d’un certificat palestinien. Ces documents étaient établis par l’Agence juive pour la Palestine et devaient être contresignés par les autorités britanniques. Le bureau de Budapest de l’Agence et son directeur exécutif, Moshe (ou Miklos) Krausz, collaboraient donc étroitement avec Lutz et sa division des intérêts étrangers. Après le 19 mars 1944, ce bureau se vit contraint à fermer ses portes. Selon un arrangement passé avec Lutz, le bureau fut hébergé dans les locaux mêmes de l’ancienne légation des Etats-Unis et ses quelques 30 collaborateurs reçurent des laissez-passer suisses. L’office prit le nom de Bureau d’émigration.

À côté des collaborateurs de Lutz et de Krausz, des jeunes Juifs ont joué un rôle indispensable et souvent décisif dans le sauvetage de dizaines de milliers de Juifs de Hongrie. Ces jeunes pionniers – ou Chalutzim – ont rempli les fonctions d’informateurs, d’agents de liaison, de surveillants des maisons protégées et, enfin, de ravitailleurs. Environ 200 d’entre eux tombèrent sous les coups ou les balles des nazis et des Croix-fléchées. Maillons indispensables, les Chalutzim avaient leur quartier général dans la cave de l’ancienne légation des Etats-Unis et Lutz leur donna des papiers d’identité suisses. L’un de ces pionniers – Alexander Grossman – s’établit en Suisse après la guerre, il allait rédiger la première biographie de Lutz.

La foule qui se pressait chaque jour devant le Bureau d’émigration de la légation de Suisse pour tenter d’obtenir des lettres de protection obligea à explorer de nouvelles voies pour éviter des représailles allemandes à l’égard d’un bâtiment américain que la Suisse s’était engagée à protéger. La solution s’appela Maison de verre. Ce bâtiment avec de larges vitres se trouvait dans le même quartier, rue Vadász, et appartenait à Arthur Weisz. Lutz lui proposa de travailler dans le Bureau d’émigration et de reloger celui-ci dans la Maison de verre, qui deviendrait une annexe de la légation de Suisse, bénéficiant de son immunité diplomatique. L’industriel Weisz, qui n’avait plus d’emploi, accepta avec reconnaissance. Le ministère hongrois donna son feu vert à la solution.

Le 24 juillet, le Bureau d’émigration déménagea à la Maison de verre. Après la prise du pouvoir par les Croix-fléchées, ce bâtiment de trois étages avec cour intérieure devint rapidement un abri pour persécutés. A la fin du mois d’octobre, ils étaient déjà 800 à s’y entasser. Un immeuble adjacent ainsi qu’un troisième bâtiment dans le même quartier (rue Wekerle) s’ajoutèrent à la Maison de verre et plus de 4'000 personnes y trouvèrent refuge. La situation était effroyable : les Chalutzim tentaient de ravitailler les milliers de locataires de la Maison de verre et à l’origine il n’y avait qu’un cabinet de toilettes. Quant à l’ancienne légation des Etats-Unis, place de la Liberté, elle a abrité jusqu’à 130 personnes, y compris des chefs de la communauté juive de Budapest et des Juifs américains.

La Maison de verre à Budapest

La Maison de verre à Budapest

Carl et Gertrud Lutz dans la briqueterie d’Óbuda

« Des centaines de détenteurs de sauf-conduits avaient déjà été amenés à la briqueterie et il fallait contrôler d’innombrables papiers d’identité. Pour nous, c’était indubitablement la tâche la plus pénible jamais entreprise. Un jour, ma femme et moi nous restâmes debout quatre heures dans la neige et la glace, à l’intérieur de la briqueterie infâme d’Óbuda, à accomplir la triste tâche de trier les sauf-conduits. Nous assistâmes à des scènes déchirantes. Cinq mille malheureux étaient debout, en colonne, grelottants, tremblants, affamés, portant des petits baluchons d’effets personnels, et me montraient leurs papiers. Je n’oublierai jamais leurs visages épouvantés. La police devait intervenir constamment parce que les gens déchiraient presque mes vêtements en plaidant leur cause. C’était le dernier sursaut de leur volonté de vivre, avant de céder à une résignation qui se terminait habituellement par la mort. Pour nous, nous étions torturés mentalement de devoir trier ces documents. Nous vîmes des êtres humains frappés avec des fouets à chiens. Nous-mêmes étions menacés ouvertement si nous intervenions. »

À suivre : Les Justes suisses [16.4]

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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 17:42

Carl Lutz : lettres, passeports et maisons de protection

Carl Lutz arriva à Budapest avec son épouse Gertrud le 2 janvier 1942. Le couple s’était connu aux Etats-Unis et fut envoyé en 1935 au consulat de Suisse en Palestine. Lutz rejoignit la capitale hongroise pour une mission précise, déjà remplie en Palestine depuis 1939 : assurer la protection d’intérêts étrangers. Des pays en guerre n’entretiennent plus de relations diplomatiques, mais la nécessité de protéger des biens et des citoyens se trouvant sur territoire ennemi demeure. Cette mission est confiée à un Etat tiers, appelé dès lors Puissance protectrice. Durant la guerre, la Suisse assura quelque 200 mandats de représentation d’intérêts étrangers. Dans le cas de Budapest, Lutz eut à protéger les intérêts d’une dizaine d’Etats en guerre avec la Hongrie depuis décembre 1941. Carl Lutz établit son bureau dans le bâtiment de l’ancienne légation des Etats-Unis, situé place de la Liberté (Szabadság tér) à Pest ; il fit du bâtiment de l’ancienne légation de Grande-Bretagne, sur la colline de Buda, sa résidence privée.

Dans le contexte de la Shoah, la représentation des intérêts britanniques prenait une importance toute particulière. En effet, la Grande-Bretagne exerçait un mandat sur la Palestine, territoire qui constituait de fait pour les Juifs une des rares possibilités d’immigration, et surtout la plus attrayante dans une perspective sioniste. Une possibilité pourtant tragiquement limitée : en 1939, les Britanniques avaient fixé à 75'000 le quota de juifs autorisés à y immigrer dans les cinq ans. L’Agence juive pour la Palestine, qui disposait de bureaux dans plusieurs pays, organisait cette immigration. Avec Carl Lutz, elle parvint à envoyer environ 10'000 enfants juifs vers la Palestine de 1942 à mars 1944, en majorité des enfants dont les parents avaient été déportés. Lutz contribua à obtenir pour eux les autorisations nécessaires des Britanniques, des Hongrois et des pays de transit.

A leur arrivée en mars 1944, les Allemands ordonnèrent la fermeture des frontières. Lutz protesta auprès de Veesenmayer contre l’impossibilité faite aux détenteurs d’une autorisation d’immigration en Palestine (certificat palestinien) de quitter le pays. Environ 8'000 Juifs se trouvaient dans cette situation. En attendant leur départ, Lutz avait remis des lettres de protection (Schutzbriefe) attestant leur statut et destinées à prévenir toute mesure contre eux, comme la déportation ou le travail forcé. Veesenmayer déclara qu’il acceptait le principe de les laisser partir. Il demanda à Lutz de régler les aspects pratiques avec son adjoint Eichmann, qu’il présenta comme le responsable des questions d’ordre technique, telles que transports et horaires.

Timbre suisse en l'honneur de Carl Lutz (1999)

Timbre suisse en l'honneur de Carl Lutz (1999)

De longues négociations débutèrent. Avec Eichmann qui déclara qu’il n’avait pas d’instruction de Berlin. Avec les Hongrois dont Lutz obtint finalement, fin juillet, les autorisations d’émigration. Une nouvelle fois avec Eichmann ensuite, à qui il demanda d’organiser le transport des 8'000. L’Allemand lui proposa un marché diabolique : les 8'000 pourraient partir à la condition que Lutz renonce à porter secours à d’autres Juifs en leur distribuant des lettres de protection. Le Suisse demanda à réfléchir, ce qui signifiait un refus. En fin de compte, les 8'000 ne sont jamais partis.

En effet, la fabrication et la distribution des lettres de protection avaient considérablement augmenté. Des dizaines, voire des centaines de Juifs se pressaient chaque jour devant les bureaux de Lutz dans l’espoir d’obtenir ces précieux documents. Fin juillet, lors d’une visite à Berne, Gertrud Lutz rapporta que 40'000 lettres de protection avaient été délivrées, les déportations ayant conduit son mari à étendre aux familles les effets des documents initiaux. En effet, Carl Lutz négociait avec les Allemands le départ non plus de 8'000, mais de 40'000 personnes, tentant de faire admettre que le chiffre communiqué à Veesenmayer se référait à des familles et non à des personnes (les certificats palestiniens étaient effectivement établis pour tous les membres d’une même famille).

Autre idée ingénieuse développée par Lutz, les passeports de protection suisses (Schutzpässe). Il s’agissait à l’origine d’une banale mesure administrative, ces documents collectifs étant établis pour assurer le transit par la Roumanie des titulaires d’un certificat palestinien. Ces passeports contenaient les noms et photos des porteurs d’une lettre de protection, alors que la lettre précisait que les coordonnées de son titulaire avaient été intégrées dans un passeport collectif. Le premier passeport fut établi le 29 juillet. Avec la fabrication de lettres de protection qui n’étaient plus couvertes par les certificats palestiniens, les passeports allaient offrir une sécurité supplémentaire aux personnes munies de lettres. En effet, ces lettres portaient toujours un numéro entre 1 et 8'000 pour ne pas éveiller les soupçons des Allemands et des Hongrois. Le texte restait inchangé et rappelait que son titulaire avait été inscrit dans un passeport collectif, ce qui indiquait qu’il était destiné à rejoindre la Palestine. Les passeports collectifs ne quittant jamais le bureau de Lutz, Allemands et Hongrois ne pouvaient pas procéder aux vérifications.

Combien y eut-il de lettres de protection suisses ? On n’en connaîtra jamais le nombre exact. Le 28 août 1945, un article de la Basler Nationalzeitung avança le chiffre de 80'000, chiffre que Lutz confirma peu après et que son biographe Theo Tschury a finalement retenu.

[C’est quand même beaucoup plus que La Liste de Schindler, non ?]

À suivre : Les Justes suisses [16.3]

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