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7 octobre 2017 6 07 /10 /octobre /2017 16:55

Paris, mars 1810

J’ai acheté « L’eau admirable » chez un apothicaire, rue de la Harpe, mais cela ne m’a pas guéri et mon ami l’Auvergnat m’a conseillé d’aller voir un de ses lointains cousins qui a le don de guérir les maux de dents dont je souffre. Je me suis rendu rue de l’Arbre Sec, face à la rue Baillet. J’ai frappé au deuxième étage de la maison d’angle et on m’a reçu tout de suite. On m’a fait tourner le visage vers le Nord et on m’a mis dans la main une sorte de lame d’acier longue de cinq ou six pouces, et il fallait que je touche moi-même la gencive douloureuse avec le Pôle Septentrional de cette lame d’acier.

Pendant ce temps, le guérisseur regardait une boussole pour me montrer exactement où je devais me tenir. Quand j’ai touché la partie souffrante, j’ai ressenti comme un froid très vif, suivi d’une sorte de battement, et trois ou quatre minutes plus tard, la douleur était partie. Le guérisseur m’a expliqué qu’il se servait d’un acier aimanté, et quand j’ai voulu le payer, il m’a répondu que c’était gratuit, parce que je venais de la part de son cousin, mais que, si je connaissais à la Cour des personnes qui souffraient des dents, il serait reconnaissant qu’on les lui envoie.

Pour éviter le charlatan, il chercha d’autres solutions…

Pour éviter le charlatan, il chercha d’autres solutions…

À suivre

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6 octobre 2017 5 06 /10 /octobre /2017 16:54

Paris, mai 1811

Parce qu’il voudrait présenter une supplique à l’Empereur, M. de Trouville veut m’inviter à dîner. Il m’a fait choisir : le restaurant Grosse-Tête de la Place Gaillon est, dit-il, la seule table de Paris qui serve encore des saupiquets et des pigeons à la crapaudine. Il y aurait aussi, sur le boulevard, le Café Procope, mais il croit que je m’y sentirais mal à l’aise : fondé par l’Italien Procopi, l’inventeur de la limonade (sic), Procope fut au siècle dernier, le rendez-vous des célébrités : Jean-Jacques y méditait, Voltaire raillait, Diderot y déclamait, Saint-Foix y cherchait des querelles, m’a dit M. de Trouville. Au Palais Royal, le patron reçoit, l’épée au côté et serviette sous le bras. C’est un gentilhomme qui, profitant de la grâce consulaire, est revenu de Londres. Là aussi, je me sentirais déplacé, de même qu’au Café Lamblin.

Finalement, M. de Trouville a choisi de m’emmener au restaurant des Frères Provençaux (suivez le lien, vous y verrez la carte, l’une des première et l’histoire des Restaurants.) où il m’a régalé de bouillabaisse, une sorte de soupe aux poissons de mer, d’aïoli et de vin de Cassis. « J’avais jamais plus faim… tant c’était rude bon ! »

Palais Royal, ici entrée du Conseil d'Etat, où tous les restaurants cité sont dans cette enceinte.

Palais Royal, ici entrée du Conseil d'Etat, où tous les restaurants cité sont dans cette enceinte.

Je ne me fais pas d’illusions : ce n’est pas pour le plaisir de ma conversation que l’on m’invite. Au reste, mon hôte ne s’est jamais permis craques ou railleries que je n’aurais pas tolérées ; il m’a parlé de Londres et de la façon dont les proscrits y vivaient, et m’a demandé de décrire ce qu’était mon service. Je l’ai fait de la manière la plus discrète. M. de Trouville m’a demandé des recettes vaudoises. Il veut connaître le papet vaudois et la fondue dont je lui ai donné les recettes ; quant à lui, il parle de m’inviter encore au Café de Mulhouse, avec ses choucroutes, chez Frontin et au Grand Balcon, célèbre pour ses bécasses flambées.

D’autres messieurs se joignent parfois à nous, ils n’ont pas la discrétion de M. de Trouville et parlent de l’Empereur avec une liberté qui m’offusque :

« Depuis qu’il est père, Napoléon n’est plus le même : lui, fils de la Révolution, incarnait la force populaire et antidynastique face à l’Europe monarchique. Après la naissance de son fils, Napoléon, maintenant, aspire à devenir un souverain légitime qui, non par ses ascendants, mais par sa descendance, fait son entrée dans les dynasties. »

Puis le vicomte Philippe s’est montré persifleur : « L’a-t-il aimée sa Joséphine ! L’a-t-il assez gâtée ! Ses billets doux étaient navrants et puérils ; en la répudiant, il reniait son passé, et il a froissé l’instinct populaire. Pour avoir ce fils légitime et tant désiré, qui a-t-il choisi ?...

Une Autrichienne ! Dans la mémoire des Français, la première était encore trop proche, et s’y mêlaient le remords et le souvenir coupable des régicides. Et puis, à la naissance de Napoléon II, Napoléon Premier commet la grande faute : il veut reconstituer en empire d’Occident dans lequel la France n’est que diluée et ce, pour bâtir à son prince impérial, un domaine héréditaire ! Nous aurions compris que notre France s’entoure de royaumes ou de duchés vassaux, mais demain, vous verrez, la capitale de l’empire ne sera plus Paris, mais Vienne ou Rome… »

Cet exposé politique me dépassait, mais à moi, Vaudois, il ouvrait des horizons nouveaux, et, comme le vicomte Philippe ne se permettait aucun écart de langage, j’écoutais…

« Votre empereur, Monsieur, revient peu à peu à son origine italienne : il rêvait d’être un Louis XIV, il se plaît maintenant en César. Selon lui, un empereur même mineur régnera comme un monarque constitutionnel. A partir d’aujourd’hui, ce n’est plus Napoléon 1er, mais l’influence de Napoléon II qui règne sur l’empire. »

  • Pourtant, disje au vicomte, avant 1800 il a libéré mon pays de Vaud et il a permis le retour des émigrés, vous devriez lui en être reconnaissant… !
  • Nous le sommes, oui, nous le sommes ! C’est grâce à lui que nous sommes rentrés en France, c’est grâce à lui que le culte et le clergé ont été rétablis. Oui, nous tenons votre Napoléon pour un homme de génie, mais nous le croyons maintenant plus italien que français.
  • Mais, j’ai protesté, c’est à des Français, à ses frères, qu’il a donné des royaumes et pas à des princes étrangers !
  • Votre Napoléon est avant tout un conquérant, sa volonté de puissance l’installe sur des lambeaux d’empire. Il a renié la Révolution !

À suivre

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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 16:41

Paris 1811

Roustan m’a emmené dîner chez lui. Il avait épousé en 1806 une bien jolie demoiselle qui avait à peu près mon âge et que j’avais déjà remarqué parce que la petite Douville était la fille d’un huissier de l’Empereur et c’était lui qui avait réglé tous les frais de la noce. Un an plus tard, Roustan avait présenté au palais un gros bébé, et l’Empereur s’écria : « ça sera un futur mameluk, mais attention, il risque de devenir aussi gros que toi ! »

J’étais flatté parce que le personnage qui m’avait le plus impressionné quand je suis arrivé à Paris, ce n’était pas l’Empereur, c’est Roustam.

Garde du corps de l’Empereur, Roustam

Garde du corps de l’Empereur, Roustam

Mystérieux et fanatique, tel était le garde du corps de l’empereur.

A le côtoyer, j’ai appris à le connaître et, pour moi, il a quitté son masque :

Je suis né à Tiflis, en Géorgie. Très jeune, j’ai été capturé par les Turcs et emmené en esclavage. Je me suis échappé ; des brigands m’ont découvert au bord du Bosphore, j’ai quitté un esclavage pour un autre et c’est au Caire que j’ai eu ma chance : l’Empereur… Pardon, il n’était que général à l’époque, le général Bonaparte se méfiait des Egyptiens. Il m’a demandé :

  • Où es-tu né ?
  • A Tiflis.
  • C’est une ville de Géorgie, tu n’es donc pas égyptien ? Est-ce que tu les aimes ?
  • C’est eux qui m’ont fait ça (je lui ai montré ma cicatrice à la main).
  • Ça m’a tout l’air d’un bon coup de sabre, tu as de la chance de n’être pas manchot.
  • J’ai deux bras pour vous servir !
  • Comment t’appelle-t-on ?
  • Ici, on m’appelle Jahia.
  • Mais ce n’est pas ton vrai nom ?
  • Mon vrai nom, c’est Roustam.
  • Roustam… ! C’est un nom de brave homme, et j’espère d’un homme brave !

Là-dessus, le général m’a fait cadeau de ce sabre qui ne me quitte jamais, et de deux pistolets qui sont toujours chargés, puis il m’a dit :

  • Va te faire habiller, ce soir tu me serviras à dîner. Fischer, celui qui t’a précédé comme valet de chambre, m’a choisi un pantalon blanc, une veste rouge brodée d’or et un turban ; il m’a donné quelques conseils. Tu as vu mon sabre, Noverraz… ?
  • Il est garni de véritables diamants, quant à mes pistolets, ils sont garnis en or !
  • Tu as combattu en Egypte ?
  • J’ai veillé sur le général, je le suivais pas à pas, et depuis lors, chaque nuit, je dors en travers de sa porte. Quelques jours plus tard, le général m’a dit : « Veux-tu venir avec moi en France ? Tu n’y seras pas seul, j’ai engagé des Maltais, des Syriens et des nègres. »
  • Écoutez, Général, j’aurais assez voulu venir avec vous, mais les Arabes m’ont raconté que l’usage des Français était de couper leur tête…
  • On en a beaucoup trop coupé, mais, je te le garantis, la tienne restera sur tes épaules.
  • Dans ce cas, mon Général, promesse de Mameluk, je ne vous quitterai pas.

Tu sais, Noverraz, au Caire, il y avait aussi de bons moments. Les filles du « Tivoli » étaient plus belles que les Parisiennes, mais j’ai dû souvent faire tournoyer mon sabre et couper bien des têtes arabes, mais c’est pas parce qu’on est rentré à Paris qu’on n’a plus d’ennemis : il y a les Jacobins et les royalistes qui en veulent à notre Empereur, des malfaisants, des assassins, et il faut même se méfier des empoisonneurs.

Tiens, par exemple, Madame l’Impératrice m’a dit l’autre jour : « Toi qui es né près de la Mecque, dis-moi ce que tu penses de ça ». Ça, c’était une petite bouteille où c’était écrit « Véritable baume de la Mecque ». Tu le connaissais, toi, ce baume ? Moi non plus, mais un véritable médecin m’a dit que c’était le plus précieux de tous et qu’il était très rare. Alors moi, j’ai voulu m’assurer que ce baume était véritable.

J’ai fait rougir un sou au feu et j’ai fait tomber dessus une goutte du baume. Un des adjoints de M. Corvisart m’avait expliqué que le Baume de la Mecque pur et fidèle perce le sou, y faisant un trou à passer un gros pois et il consommera le cuivre sans que l’on puisse démêler ce qu’il sera devenu. Le liard n’a pas fondu, rien, et j’ai dit à Sa Majesté de se méfier, et elle a jeté le flacon. Le médecin m’a dit qu’il n’y avait guère que les Vénitiens qui, par leur commerce avec les Turcs, pouvaient recevoir le vrai Baume de la Mecque… Ils en savent des choses ! Ces gens venus de l’Orient !...

A suivre...

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2 octobre 2017 1 02 /10 /octobre /2017 15:42

Paris 1811

 

On parle beaucoup de bals, de jeux et spectacles et les femmes ne savent pas qu’inventer pour se faire remarquer : jupes fendues, robes transparentes ; on leur voit les épaules et même plus bas ! On veut oublier les années terribles.

Grâce à Constant et à M. de Trouville, j’en apprends des choses ! Par exemple, que la Révolution haïssait le théâtre, et la guillotine menaçait les auteurs et les acteurs. La Commune mit en prison la troupe de l’Opéra, celle du Théâtre Montansier. On ne ferma pas le Théâtre Français, mais il devint Théâtre de la République et sa troupe n’échappa à la guillotine que parce qu’un employé du Comité de Salut Public, amoureux d’une figurante, avait fait disparaître les dossiers. Une autre troupe fut emprisonnée parce qu’on avait dit : « Mesdames, Messieurs… », au lieu de « Citoyens, Citoyennes ! »

Maintenant, avec l’Empire, tout change : on refuse du monde à la Comédie Française, l’Opéra affiche « Le Triomphe de Trajan », et le Théâtre de l’Impératrice, « Un Dîner par Victoire ». On se presse à l’Ambigu, à l’Opéra-Comique et à la Gaîté. Il est rare que l’Empereur honore une pièce de sa visite, mais il fait parfois exception pour applaudir Talma.

Bal sous Napoléon Ier

Bal sous Napoléon Ier

Alors que l’Empereur n’était qu’un pauvre officier d’artillerie, Talma lui avait plusieurs fois prêté de l’argent. Il l’invitait dans les meilleures auberges. Au cours d’un de ces dîners, au Palais Royal, en compagnie de Louis David et de Talma, David proposa à Bonaparte d’épouser la Montansier :

  • Je sais que tu ne lui déplais pas : elle est follement riche, tu pourrais l’aider à diriger son théâtre et pourquoipas, devenir un bon acteur ?

Au dessert, un aide de camp de Barras apporta une lettre cachetée : la nomination de Bonaparte…

« Mon Etoile reparaît, je préfère les champs de bataille au Théâtre !...

Plus tard, l’Empereur m’a dit :

« Talma est le seul acteur que j’ai admis dans mon intimité. Je le tiens pour un génie dramatique, et je veux le décorer de la Légion d’Honneur. »

Pourtant, sur les conseils de Fouché, l’Empereur renonça « à cause du caprice de nos mœurs et le ridicule de nos préjugés ».

À suivre

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28 septembre 2017 4 28 /09 /septembre /2017 17:52

Paris 1811

Constant a été bon pour moi, m’inculquant de bonnes manières, corrigeant mes fautes, souriant avec indulgence de certaines de mes expressions et de mon accent. Le plus difficile a été de distinguer les Messeigneurs des Altesses et, la première fois que j’ai pu assister au « Lever », j’ai cru que je n’y arriverais jamais : à neuf heures précises, l’Ordre était présent : le Grand Maréchal, le Grand Chambellan, le Grand Ecuyer, le Grand Maître des Cérémonies, le Grand Aumônier, le Grand Veneur, le Trésorier de la Couronne et le Colonel Général de service. Ensuite seulement, venaient les Grandes Entrées : les princes de la famille impériale, les cardinaux.

Ceux qui m’impressionnaient le plus étaient les Grands Officiers de l’Empire, en superbes uniformes, avec l’épée au flanc. C’est là que pour la première fois, j’ai dû demeurer quelques instants seul avec l’Empereur. (Constant m’avait dit de surveiller la cheminée et d’y jeter au fur et à mesure des bûches). Il me faisait peur : il parlait d’un ton bref, gardait les yeux fixés sur les solliciteurs, envoyant de temps à autre des coups de talon dans les bûches ; il congédiait même les gens les plus importants d’un simple signe de tête, ne serrait jamais une main.

CAMBACÈRÈS 1804

CAMBACÈRÈS 1804

LEBRUN 1804

LEBRUN 1804

BERTHIER 1808

BERTHIER 1808

MURAT 1808

MURAT 1808

TALLEYRAND 1808

TALLEYRAND 1808

C’est quand Constant a eu l’influenza que j’ai eu l’honneur de réveiller l’Empereur. C’était à six heures et demie tapantes, et l’Empereur m’a dit : « Ah, c’est toi que j’ai amatiné ! Dépêche-toi d’ouvrir la fenêtre, j’ai peur que Constant soit contagieux. »

Il a passé une robe de chambre rouge, et pendant que Meneval le secrétaire du Portefeuille, lui tendait des lettres, je lui ai présenté une tasse de fleur d’oranger. L’Empereur jetait la plupart des lettres sur le tapis. J’ai voulu les ramasser, mais Meneval m’a fait non de la main.

  • Rappellemoi ton nom.
  • Jean-Abram Noverraz, Sire…
  • Ah ! Oui, le grand garçon Vaudois ! Un beau pays au bord du lac où j’ai attendu débarquer, sur les quais de Vevey, les munitions pour la campagne d’Italie. Tu n’es pas le seul Veveysan qui m’ait rendu service ! Es-tu monté au Grand-Saint-Bernard ? J’ai répondu « non Majesté », et il m’a dit qu’on pourra monter plus facilement au Simplon et au Grand-Saint-Bernard parce qu’il avait fait construire des routes et des ponts…

Messeigneurs ou Altesses ? Toute cette parade quotidienne était réglée par Napoléon lui-même : plus de 800 articles pour régler avec minutie, protocole et étiquette et on peut comprendre l’affolement du jeune Vaudois soumis aux humeurs de l’Empereur ! (H.M. de Stadelhofen)

 

À suivre

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27 septembre 2017 3 27 /09 /septembre /2017 17:23

Paris, décembre 1810

 

Je me suis lié d’amitié avec un homme de mon âge qui travaillait près de moi quand j’étais encore aux Ecuries. Il s’appelle Le Goff. Il est franc comme l’or et il a toujours le sourire. Hier, il m’a emmené avec sa petite sœur au Cercle des Bretons de Paris où je me suis régalé de crêpes, et pour la première fois, j’ai bu du cidre.

 

- Vous avez pourtant des pommes dans ton pays… ?

 

- Que si, mais on les mange, on ne les boit pas ; quelquefois, on les met à sécher dans le grenier et on en fait des crotchettes* que l’on mange en hiver. En plus, on a des vins délicieux : des Yvorne, des Saint-Saphorin, et nos voisins valaisans ont des Fendants et des Johannisberg qui valent bien les vins de France…

 

*Crotchettes, pommes ou poires séchées, nom commun aux Valaisans et Fribourgeois.

Plus tard dans la soirée, après force rasades, tout naturellement, on en est venu à parler de l’Empereur.

- Sais-tu qu’il est breton ? m’a demandé Le Goff, et comme je restais interloqué, croyant à une plaisanterie, il poursuivit :

- Si, si, c’est bien plus qu’une légende : t’es-tu déjà demandé d’où ton patron, pardon, je veux dire ta Majesté, tient ses dons de stratège ? Sûrement pas de son père qui n’avait rien de guerrier, mais en revanche…

- En revanche ?

Le Goff fit un geste de la main, et les Bretons échangèrent clins d’œil et sourires.

- Et bien oui, « Madame Mère », Mme Laetitia, était la plus jolie femme de l’île, et le gouverneur de l’île, M. de Marbeuf, lui a fait la cour… De là à penser que ce séduisant représentant du roi est le père d’un de ses enfants !...

L’un des convives intervint :

- Moi, je suis du Morbihan et je peux le dire que les Marbeuf y possèdent un château. Ça s’appelle Callac, et si tu viens au pays, je te montrerai la chambre où Mme Laetitia vint passer des vacances.

- Et c’est là qu’elle aurait… eu son garçon ?

- Non, coupa un autre, c’est au manoir de Penanvern que Napoléon serait né, et, à la commune de Sainte-Sèvre, on pouvait voir un acte de naissance établi le 21 juillet 1771, un acte qui portait le nom de Nabulione !

- Là, il y a plus qu’un doute ! déclara Le Goff : on affirme qu’il est né officiellement le 15 août 1769, même qu’on a voulu fêter ce jour-là un Saint Napoléon, mais, lors du mariage avec Joséphine, cette date est devenue le 5 janvier 1768.

- Et on pourrait voir l’acte de naissance à Sainte-Sèvre ?

- Et non, pardi !

Le Goff se pencha vers moi, regarda à droite et à gauche et murmura :

- La page a été déchirée par les sbires de Desmaret, chef de la police secrète de l’Empereur !

Les Bretons, comme les Vaudois et les Valaisans, sont très accueillants et ils m’ont invité à passer Noël avec eux…

À suivre

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26 septembre 2017 2 26 /09 /septembre /2017 16:56

Paris, 17 novembre 1810

 

Constant m’a dit de faire très attention aujourd’hui, parce que, pour l’Empereur, le 17 n’est pas un jour comme les autres ! Et il se montre encore plus tatillon qu’à l’ordinaire.

Le Pédant m’a parlé des superstitions de l’Empereur, de son amulette rapportée d’Egypte, de son Etoile ; des visites de Mme Lenormand qui lit dans les astres et les lignes de la main. Il a assisté à une scène avec le prince Borghese peu après la naissance de son héritier :

 

- Sire… Surtout, ne lui donnez pas ce titre ! a dit le prince Borghese.

- Et pourquoi pas ? S’irrita l’Empereur.

- Parce que « Napoléon-Roi-de-Rome » comporte 17 lettres.

 

Le nombre 17, chez nous, est redouté car, expliqua le prince, en chiffre romains, 17 s’écrit XVII, l’anagramme de « vixi » qui en latin, signifie « j’ai vécu », donc, je suis mort.

A son retour d’Egypte, Napoléon, quand il décida de renverser le Directoire, fixa le jour au vendredi 17 brumaire de l’an VIII, mais un de ses généraux lui avait déjà parlé de ce 17 inquiétant, et l’Empereur se souvint que le vendredi est aussi le jour de la mort du Christ. C’est alors qu’il eut cette phrase : « Il n’y a que les sots qui défient l’inconnu… »

 

« Il répète souvent ça ! » a dit Constant.

J’ai réfléchi à tout ceci parce que mon père m’avait prévenu contre les superstitions et les prétendus enchantements qui choquent le bon sens et qui sont défendus par des lois respectables. Ici, à Paris, beaucoup lisent un livre qui s’appelle « Secrets d’Albert le Grand », une sorte de livre magique, mais, jusqu’ici, je me suis gardé de le lire, bien que, semble-t-il, il y ait des recettes bien commodes, par exemple pour se faire aimer de n’importe quelle femme de son choix ; ce qui ne serait sûrement pas du goût du pasteur Ostermann.

Une femme de chambre de l’Impératrice qui s’appelle Rosette m’a affirmé qu’elle portait dans son corsage un talisman composé sous la constellation de Vénus. Pour séduire la personne dont on veut être aimé, il suffit de lier trois de ses cheveux avec trois des siens en prononçant : « O corps, puisses-tu m’aimer par la vertu efficace du Scheva », m’a dit Josette ; « tiens je te permets de regarder mon talisman et même de le toucher, si tu promets d’être sage !... »

 

Essayons d’imaginer ce grand et beau garçon, seul, dans un Paris aux amours faciles. Jean-Abram a une vingtaine d’années. A-t-il eu des aventures ? C’est très probable. Il n’en parle jamais, mais on est tenté de deviner entre les lignes… Cette Josette aguichante ? Et peut-être aussi une petite Bretonne…

Une aguicheuse du XVIIIe siècle ?

Une aguicheuse du XVIIIe siècle ?

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25 septembre 2017 1 25 /09 /septembre /2017 17:19

Septembre 1810

 

Je suis toujours mal à l’aise devant lui. Il est « tatadzenille* ». Sa nervosité est contagieuse. Il est plein de tics. Il prononce parfois des paroles si brèves que je ne les comprends pas, et j’ai peur qu’il me prenne pour un idiot, mais un instant après, il retrouve son sourire. Constant m’a confirmé qu’on pouvait le croire furieux mais que, déjà, il pensait à autre chose. « On voit qu’il a fréquenté des acteurs, son visage est comme un masque qui reflète toutes les émotions, même s’il ne les ressent pas ! »

*J’ai trouvé dans les Vaudoiseries, Petit Dictionnaire des mots du Vaudois courant, le mot TATADZENEUILLE, qui signifierait : tatillon, sans volonté, qui s’occupe de broutilles. Sans aucun doute le même mot, horographie différente ou simplement une erreur.

Une chose que j’ai remarqué, c’est la façon qu’il a de plisser le nez, comme s’il reniflait des odeurs « Tu ne sens rien ? Quelqu’un a fumé ici » ou bien « On a cuit quelque part de l’huile d’olive ! »… Quand il pense et que je le vois de profil, je l’admire. Il ressemble à une statue romaine. Ce qui m’a frappé aussi, c’est qu’il a de très petites mains et de très petits pieds. « Il en est très fier – m’a dit Constant – cela fait aristocratique. »

Je ne m’habituerai jamais à ses accès de colère, quand il brutalise les généraux comme les domestiques, même les ministres et les femmes ! On croit qu’il va tout dépiauter. Et puis, soudain, il se tourne vers moi, me sourit, me pince l’oreille et me demande comment se porte aujourd’hui son bon ours d’Helvétie.

Parfois, il tirait la gueule, même pour l’artiste.

Parfois, il tirait la gueule, même pour l’artiste.

À suivre.

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24 septembre 2017 7 24 /09 /septembre /2017 16:56

 

Paris août 1810

 

Constant m’a fait voir une montre bien étrange avec un cadran décimal. Heureusement, m’a-t-il dit, depuis le 11 nivôse de l’an XIV, on avait supprimé tout cela, parce qu’avant, la Convention avait voulu adopter une réforme éclatante : la nouvelle division du temps ! le 22 septembre de l’année 1792 était devenu le premier jour de l’Ere Républicaine, les noms des jours et des mois étaient changés. La Révolution avait naturellement supprimé tous les saints, il y avait des jours qui s’appelaient topinambour ou cerfeuil, brocoli, chiendent, rhubarbe, cochon et ces mêmes jours, de midi à minuit, étaient divisés en dix parties ; l’heure décimale valait deux heures 24 minutes anciennes, il fallait donc détruire toutes les anciennes montres et les horloges. Naturellement, personne n’y comprenait rien !

Jean-Abraham Noverraz nous dit dans son journal…

Le 1er décadi s’appelait tonneau ! En l’an II, comme on ne savait pas très bien que faire de cinq jours complémentaires, on les a appelés les « sans-culottides », si bien que, le 17 septembre 1794, la Fête de la Vertu tomba le 1er sans-culottide ! Le 16 vendémiaire, un sextidi, on fêtait Belle de Nuit qui désignait, non pas une ribaude, mais une fleur. Le jour « Vache » tombait un quintidi, le 15 pluviôse.

L’auteur du calendrier, le poète Fabre d’Eglantine, fut guillotiné le 14 germinal de l’an II, le jour de Laitue. On eût dit que les saints, chassés du calendrier, le tournaient en dérision : il n’y eut pas un souffle de vent en ventôse, et, en l’an II, pluviôse connut la plus grande sécheresse. « Fabre avait inventé le calendrier, mais il avait puisé son inspiration auprès d’un Suisse ; ton Jean-Jacques Rousseau qui prêchait le retour à la terre. Tous ces révolutionnaires sanglants et romantiques marchaient dans les pas vénérés du Promeneur Solitaire… »

Jean-Jacques Rousseau

Jean-Jacques Rousseau

A tripatouiller le calendrier et les pendules, en étirant la semaine jusqu’à neuf heures de travail contre un décadi de repos, la Révolution, en voulant imposer des journées de travail bien plus longues, échoua ; les Français rechignèrent d’apprendre par cœur 360 noms, les porteurs d’eau auvergnats refusèrent de dire « fait sacrément doux pour frimaire », et pas un concierge ne se hasarda à dire que « le fond de l’air restait frais pour floréal… »

À suivre.

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21 septembre 2017 4 21 /09 /septembre /2017 17:58

 

Paris, 20 juillet 1810.

 

Le temps me dure bien mais la vie est meilleure depuis que je suis piqueur. Je visite Paris en compagnie d’un valet auvergnat dont les parents tiennent boutique, rue du Bac, où son frère est charbougnat. (charbougnat = charbonnier)

 

Les rues sont bruyantes et souvent sans trottoir. On doit à chaque instant se réfugier contre une façade pour laisser passer des fiacres ou des cabriolets, des « bokeis » ou des « carriks ».

 

On voit aussi de très beaux carrosses tout décorés, ils datent des premiers temps de la Révolution où on pouvait acheter pour presque rien les choses des émigrés.

Le faste d’un début d’Empire.

Le faste d’un début d’Empire.

Nous avons acheté deux petits gâteaux à un marchand ambulant qui criait « Gâteaux de Nanterre ! » Ils ressemblent à des biscômes. D’autres marchands proposent des rubans, d’autres, des échaudés. Ils ont tous leur siclée.  Une jolie marchande m’a proposé des frivolités. Elle m’a dit que ça ferait sûrement plaisir à ma petite amie, parce qu’un beau garçon, comme moi (c’est ce qu’elle a dit) devait sûrement en avoir une ! J’ai rougi parce que je n’ai pas l’habitude d’entendre une demoiselle parler comme ça. En même temps qu’elle me proposait de jolis tissus, elle se penchait, et je pouvais voir presque tout dans son corsage, et puis, comme je ne voulais rien acheter, elle s’est détournée brusquement et a continué son manège sur un autre passant. D’autres dames nous frôlaient ; elles portaient des jupes longues, mais comme transparentes, et on devinait facilement leurs formes. Mon compagnon m’a dit qu’il connaissait des rues où les filles étaient faciles. Je lui ai répondu que ça ne m’intéressait plus de découvrir Paris.

Les hommes aussi portaient des vêtements qui m’étonnaient : il y avait des pantalons bouffants serrés dans le bas par des bottes de cuir, des redingotes très longues, des culottes courtes serrées aux genoux pour ceux qu’on appelle les Muscadins ou les Incroyables, (Dandys) mais mon regard était comme attiré par les robes blanches décolletées et par tout ce qu’on pouvait imaginer, aussi, quand je suis revenu dans ma chambre, j’ai trouvé un prétexte pour refuser à dîner : trop de sauces, trop de desserts, trop de vins ! J’ai relu les feuilles que ma mère avait copiées et qu’elle m’avait recommandé de lire. C’était des phrases du « Traité contre l’Impureté » ! par J.F. Osterwald, le pasteur de l’Eglise de Neufchâtel…

 

« Un homme qui n’est pas chaste a presque continuellement l’esprit occupé d’Imagination et d’Idées sales et honteuses ; son cœur est une source perpétuelle de mauvaises pensées ; il ne faut que la présence d’un objet pour enflammer sa cupidité… L’impureté remplit le luxurieux. C’est là sans doute un état tout à fait déplorable car l’Image de Dieu est effacée et il porte celle de l’Esprit impur… Sensualité et Luxure rendent l’homme semblable aux bêtes. »

 

Même en lisant ces belles phrases, je ne pouvais m’empêcher de penser aux beautés tentatrices des rues de Paris. C’était plus facile de résister à la Luxure au bord du Léman pour gagner le Ciel des Cieux ! Le pasteur Osterwald conseillait le Travail :

 

« Il importe extrêmement d’éviter l’oisiveté si l’on ne veut pas être entraîné par les désir impurs. Le Travail est un préservatif contre la Volupté… »

Pauline, sœur préférée de Napoléon en Vénus.

Pauline, sœur préférée de Napoléon en Vénus.

J’ai replié les pages copiées par ma mère, bien soigneusement ; l’Auvergnat m’a raconté que c’était plein de belles filles dans les rues voisines du Palais Egalité. Il y allait quelquefois pour retrouver une certaine Angélique. La plus belle poitrine de Paris, à son avis, c’était celle de Trainasse, qu’on pouvait rencontrer, chaque après-midi, à la Rue Traversière. « Quand on a vu ça, on se sent fier d’être Français… !

À suivre.

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