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1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 17:51

La Fête des Vignerons

Imaginons qu’un de nos aïeux ait laissé un témoignage écrit de ce qu’il vit, à Vevey, le 7 juillet 1730. Il aurait sûrement donné la composition de la bravade qui, cette année-là, parcourut joyeusement la ville pour se rendre au pré Falconnet : drapeau en tête, hoqueton, membres du Conseil, marmousets, suivis des vignerons et vigneronnes chantant et même dansant avec entrain. Notre aïeul aurait ajouté que la population avait joyeusement acclamé les vignerons, et – détail puisé dans le registre – il aurait signalé une innovation très goûtée : l’adjonction de Bacchus, joli jeune homme hissé sur un tonnelet et porté sur un brancard à dos d’hommes.

Notre aïeul-correspondant aurait, quelques années après, signalé que la bravade ne se ferait plus que tous les trois ans (dès 1741), et que le repas rassemblait toujours plus de travailleurs de la vigne. Le cortège s’amplifiait, attirant déjà de nombreux curieux venus des environs. Il aurait relevé aussi qu’outre les instruments aratoires, brantes, seilles, etc., on y vit paraître la « bossette ».

Une bossette

Une bossette

Un peu plus tard, Bacchus n’y figura plus seul. En effet, à la bravade du 2 août 1747, un gros garçon boucher du nom de Louis Richard représenta, en robe courte, genre tutu, la déesse Cérès, et parada majestueusement à cheval… Le jeune figurant fit entendre, au repas, un compliment qui se terminait par ces mots :

Ces peuples (de l’antiquité : Grecs, Romains) qui ont fait trembler l’Univers, ayant cru que Bacchus était le dieu du vin pour avoir enseigné aux hommes à planter la vigne, et Cérès – que j’ai l’honneur de représenter – la déesse des blés pour leur avoir appris l’agriculture, célébraient toutes les années des fêtes en leur honneur.

On constate ainsi qu’en 1747 la bravade a pris assez d’importance pour qu’elle ait le caractère d’une fête populaire, et qu’il est fait à ce moment-là un rapprochement avec les fêtes antiques. Mais il y a lieu de bien spécifier que le rapprochement n’est admissible qu’en ce qui concerne l’apparat et non le motif. Les anciens peuples fêtaient les divinités païennes, tandis que les dirigeants de l’Abbaye dite de Saint-Urbain, eux, voulaient glorifier le travail de la terre, particulièrement celui de la vigne. L’apparition de Bacchus et Cérès, dans la bravade, a donné, l’auteur du compliment adressé aux membres du Conseil en 1747, l’occasion de rappeler que les peuples de l’Antiquité, tout en honorant et vénérant les faux dieux et déesses d’alors, regardaient l’agriculture comme la plus noble de toutes les occupations et vivaient à la campagne, au milieu de leurs troupeaux, ainsi qu’il est dit dans le compliment.

de Rubens, Cérès, Bacchus et Vénus

de Rubens, Cérès, Bacchus et Vénus

Le rapprochement, sous cette forme, a sa raison d’être. Les dignitaires de l’Abbaye sont comparés à ceux qui, dans l’Antiquité, encourageaient l’agriculture, mais pas à ceux qui fêtaient et adoraient les faux dieux. Si, avant l’ère chrétienne, les organisateurs de solennités mettaient Bacchus, Cérès, Palès en première ligne dans leur programme, nos prédécesseurs – entre autres ceux du XVIIIe siècle – ont renversé les rôles : honorer, glorifier les travaux de la terre d’abord, et, pour le plaisir des yeux, pour agrémenter le cortège, laisser figurer le dieu du vin, la déesse des blés et, plus tard, la déesse du printemps, avec leurs suites colorées.

La Fête des Vignerons – comme l’envisageaient nos aïeux et comme l’a dit un éminent littérateur – est et reste « un hymne grandiose de reconnaissance à la gloire du Créateur ».

Et la Fête des Vignerons est – souvenons-nous-en ! – une création et pas une imitation !

L’importance et l’apparat donnés au cortège demandant plus de temps aux organisateurs, il fut décidé, comme nous l’avons dit, que les bravades n’auraient lieu que tous les trois ans. Et déjà la trompette de la renommée lançait son appel au-delà du territoire veveysan, faisant accourir, le jour de la bravade, des spectateurs venus de loin à pieds, à cheval ou en char.

En feuilletant les registres qui succédèrent à celui de 1647, nous relevons des renseignements permettant de suivre l’évolution de la Fête et son prodigieux développement.

Dans la séance du 29 juillet 1750, les Conseils, décidèrent que:

L’assemblée générale serait convoquée pour le 5 août. Tous les membres sont invités à s’y rencontrer sur la petite place, en uniforme et armes ordinaires, dans la propreté convenable et sans autres différences ni distinction que celles que les Règlements peuvent permettre.

Et voilà encore une indication intéressante :

Ce qui sera publié, pour la conduite d’un chacun, à Vevey, le 30 juillet 1750.

Ainsi, nous constatons qu’en 1750 déjà fut instituée cette « publication », petite cérémonie perpétuée à travers les âges, au cours de laquelle on proclamait officiellement la célébration de la Fête tel jour fixé par les Conseils. La publication fut avancée par la suite et eut lieu au mois de mai.

Nous constatons aussi qu’une assemblée générale précédait toujours la bravade.

Les membres du Conseil arborèrent, dès 1750 déjà, un habit vert, culotte blanche, chapeau de paille orné de la grappe de raisin, un baril en sautoir et à la main un bâton, surmonté d’une serpette. M. l’abbé était en habit violet, armé de sa crosse. Les membres de l’Abbaye, en culotte blanche, chapeau de paille, portaient aussi le baril en sautoir.

Dans un procès-verbal de 1765, nous lisons que :

La parade du 10 juillet fut la plus belle, la plus brillante, la plus nombreuse qui se soit vue jusqu’alors, à la grande satisfaction des spectateurs du lieu et de l’étranger.

Des chars assez décoratifs furent peu à peu adjoints au cortège : ceux de Noé, des tonneliers, etc. L’apparition de Cérès avait tout naturellement provoqué la venue d’un groupe de moissonneurs et moissonneuses portant des épis de blé ou une faucille.

En 1778 apparurent grands-prêtres et grandes-prêtresses accompagnés de canéphores, bacchantes et d’un groupe de faunes.

La conséquence de l’ampleur prise par le cortège fut que la Fête, prévue pour 1781, n’eut lieu qu’en 1783, et la suivante, prévue pour 1789, fut renvoyée en 1791.

Dès 1783 la bravade devait, en principe, s’organiser tous les six ans. Ceci provoqua, naturellement, une modification pour ce qui concerne la distribution des récompenses. Celle-ci eut lieu à époques plus rapprochées – dans la règle trois ans – tandis que la grande journée de réjouissances prenait des proportions rendant impossibles son organisation à trop courte distance.

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