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Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

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Pauvres routes, pauvres chevaux...

Pétition

Des chevaux Suisses.

 

Les chevaux de votre montueux pays, vos très soumis serviteurs, vous supplient humblement par l’organe de leur comité, de réparer vos routes, de diguer vos torrents, de bâtir des ponts sur vos ravines toujours plus profondes, et d’adoucir la rapidité de vos nombreux chemins : sans quoi, malgré leur bonne volonté, ils se verront obligés de vous refuser tout service. Oui ! nous pouvons et nous osons le dire en toute vérité, dans les différents lieux dont la pièce annexe contient la liste, nous succombons à la peine et nous mourons sous les coups : ayez donc pitié de nous ; nous vous en conjurons par les droits que nous croyons avoir à vos bontés paternelles, tout autant que nos très honorés et onéreux maîtres et possesseurs : car enfin nous vous sommes fort utiles, sans nous vanter ; et s’il est permis de l’avancer avec tout le respect qui vous est dû, nous nous passerions plus facilement de vous, que vous ne vous passeriez de nous : vous ne sauriez en disconvenir ; c’est nous qui vous portons et qui trainons ; c’est nous qui labourons vos champs et qui remplissons vos granges, de moitié avec nos bien aimés cousins les bœufs, moins maltraités que nous ne le sommes, quoique faisant moins de besogne : c’est nous qui procurons les deux tiers au moins des péages qui entrent dans vos coffres : c’est nous enfin, qui faisons l’essence de votre excellente cavalerie ; car sans nous point de cavalier.

A ces considérants qui nous sont personnels, nous en ajouterons un de la dernière importance, c’est l’intérêt des cochers et voituriers de rude mémoire auxquels nous appartenons et qui nous emploient : or dans la moitié de vos routes presque toutes dégradées ou encombrées, ils s’enrhument à force de crier contre nous ; ils se morfondent à nous rouer de coups ; ils se damnent par le déluge de jurements et d’imprécations qu’ils vomissent en allemand, en français et surtout en patois, sur nos pauvres et maigres squelettes ; ils se donnent mille fois le jour eux et nous au diable qui n’en veut rien, et qui tapi dans un coin, tandis qu’ils l’invoquent avec autant de ferveur que d’énergie, laisse embourber la charrette et se moque du charretier. Mais ce qui sans doute vous paraîtra plus conséquent que le salut de leur âme, (si toutefois ils en ont une, ce qui est encore un problème pour nous autres chevaux, qui ne perdons jamais notre raison à force de boire, comme nos maîtres,) c’est la certitude que vos abominables montées et descentes les mènent droit à l’hôpital. Combien de nos confrères foulés, estropiés, éreintés, notamment dans les mois d’hiver ! l’un a l’œil crevé d’un coup de fouet ; l’autre en devient boiteux pour le reste de ses jours : plusieurs expirent sur place, et le maître alors maugrée et jure de plus belle, maudissant, non le pauvre animal dont la perte le met à la besace, dont il ne sent le prix que quand il ne l’a plus, mais le chemin, et par une conséquence naturelle ceux qui devraient et pourraient le rendre praticable. Ne nous forcez plus à regretter l’Angleterre, ce paradis des chevaux, et par ses superbes routes, et par les soins qu’on prend d’eux en les traitant en camarades et en amis, et non comme chez vous en esclaves et en bêtes de somme, ou pour mieux dire qu’on assomme. Ne nous poussez pas à bout, au point que dans notre désespoir nous n’ayons plus d’autre ressource qu’une insurrection : et celle-là ne tournerait certes pas à votre profit ; car ce ne serait plus au pas, mais au galop que nous fournirions la carrière révolutionnaire : nous ne répondrions que par des ruades à vos éloquentes proclamations, et nous mettrions l’empreinte de nos semelles de fer sur tout imprudent qui voudrait en compter les clous. Mais nous rentrons dans les bornes de la subordination, persuadés qu’auprès de vous la raison réussit mieux que la menace, et que d’après le véridique exposé de nos droits, que nous ne séparons jamais de nos devoirs, nous pouvons espérer de votre justice et de votre humanité connues, le redressement de nos griefs par l’amélioration des grandes routes : alors nous et nos maîtres nous vous bénirons de concert ; et si comme on l’enseigne dans vos doctes académies, nous n’avons point d’âme, nous aurons du moins toujours un cœur pour vous aimer, un dos pour vous porter et des jambes pour galoper à la première caresse de vos éperons ; et nous vous promettons solennellement et foi de braves chevaux qui n’ont jamais menti et ne se sont jamais parjurés, de ne plus vous estropier en prenant le mors au dents, de ne plus vous désarçonner en nous cabrant, et de ne plus retarder, ni vos importantes personnes dans les fréquents voyages qu’elles font par Monts et par Vaux pour le bien de l’Etat, ni vos nombreuses correspondances tant au-dedans qu’au dehors.

Recevez nos vœux, afin que de longtemps vous n’ayez besoin de nos bons offices pour traîner le corbillard funèbre, qui doit vous transporter à cette dernière station, où finit la gloire du monde.

Au nom du comité provisoire des chevaux Suisses,

Signé Bayard président.

Hott secrétaire substitué, faisant les fonctions du secrétaire en chef malade d’une courbature.

De la baye de Clarens ce 23 Avril, jour de St. George notre patron.


 


Le Conservateur Suisse 1815

 

Gtell

 

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