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Les trois principales filières de passage à la frontière franco-genevoise reconstituées par l’historienne Ruth Fivaz-Silbermann
« La première est la filière des « non-refoulables », mise en place par des organisations confessionnelles avec l’appui de la Division de police en septembre 1942, en un geste de conciliation des autorités helvétiques face à la protestation des Églises et de l’opinion publique. […] Selon nos recherches, au moins 173 personnes inscrites sur la liste « ouest » des non-refoulables, sont arrivées en Suisse, la plupart par Genève. […]
La seconde filière, extrêmement active, est le fait de quelques organisations juives ayant basculé dans la clandestinité. Il s’agit de l’OSE (Œuvre de secours aux enfants) qui gérait de nombreuses maisons d’enfants en France où étaient hébergé des enfants de parents déportés ou menacés et qui dès 1943 s’employa à les mettre en sécurité en les camouflant dans des institutions religieuses ou des familles (« réseau Garel »), ou en les faisant passer en Suisse ou en Espagne ; les Eclaireurs Israélites de France (EIF), dont l’organisation clandestine était connue sous le nom de code « La Sixième » […] ; enfin le Mouvement de la Jeunesse Sioniste, dont la branche clandestine s’appelait « Education physique ». Ces trois filières, très bien organisées, ont étroitement collaboré pour faire passer des convois d’enfants en Suisse, notamment sous la responsabilité de Georges Loinger, dont le QG était à Aix-les-Bains. Environ 1'100 enfants juifs passèrent la frontière genevoise entre février 1943 et juillet 1944, sans qu’aucun convoi ne soit refoulé. Leur accueil avait été négocié avec les autorités fédérales. […] Ces organisations, actives en zone sud et en zone occupée, ont été admirablement secondées par certains milieux chrétiens, tant protestants que catholiques. […] Enfin, jouxtant Genève […] on trouve des prêtres et des passeurs au dévouement exemplaire : l’abbé Jolivet, curé de Collonges-sous-Salève, l’abbé Rosay, curé de Douvaine, l’abbé Louis-Adrien Favre, père salésien du Juvénat de Ville-la-Grand ; un peu plus loin, l’aumônier Folliet, d’Annecy. Tous collaboraient avec la Résistance et les services secrets alliés. […]
La troisième filière enfin, [la filière Weinberger], organisée par un réseau proche de la Résistance juive de Belgique, a permis le sauvetage en Suisse, en plusieurs convois organisés, d’au moins 120 personnes venues directement de Belgique [en 1944] ».
William Francken, médecin à Begnins près de Nyon, et sa femme Laure possédaient un chalet au-dessus du petit village de Novel, véritable balcon au-dessus du lac Léman et de Saint-Gingolph. Le couple y passait ses étés avec des voisins français, Ernest et Germaine Brouze. En septembre 1942, le chalet des Vaudois, Le Clou, devint une étape pour de nombreux fugitifs.
En dépit de l’interdiction formelle de loger des Juifs, le couple Francken non seulement ne leur ferma pas la porte de son chalet, mais avec l’aide des Brouze, leur procura souvent gîte et couvert, et même des soins médicaux. Il en accompagna aussi jusqu’à la frontière, au col Le Haut de Morge. Combien y en eut-il ? Selon des témoignages, William Francken aurait aidé à franchir la frontière dans 37 cas. Quoi qu’il en soit, la fréquence des passages au Clou augmenta au point d’alerter la police française, qui planifia une intervention. Les Francken en eurent vent et fermèrent précipitamment leur chalet le 6 octobre 1942. A la fin de la guerre, Laure Francken a fait le récit de ces journées tragiques de septembre et octobre 1942 dans le « Livre de bord du Clou ».
Extraits du « Livre de bord du Clou » de Laure Francken
« Autour de la fontaine, un spectacle extraordinaire s’offre à nos yeux. Une cinquantaine de misérables sont là, affalé sur des cailloux. Plusieurs ont les pieds en sang, leurs pauvres chaussures de ville n’ayant pas résisté aux pierres du col de Neuve qu’ils viennent de franchir. […] On entend toutes les langues possibles : l’allemand, le hollandais, le tchèque, le polonais, le hongrois. […] Nous leur offrons de leur faire passer la frontière. Le matin même j’ai passé sur Suisse sans encombre, entre deux tournées des douaniers. Comme elles sont régulières, selon mes renseignements du Chalet de la Morge, il suffit de choisir le bon moment. Dans une heure précisément, ce sera l’instant idéal. Une dizaine de Juifs acceptent, dont ceux d’Amsterdam mis en confiance par leur langue maternelle. Les autres se regardent avec méfiance. La vie leur a appris à terriblement se méfier.
[…] Je découvre la bande tapie derrière un buisson. […] Alors que nous nous retournons, nous nous trouvons nez à nez avec un douanier français qui contemple tranquillement la scène. « Eh bien, ça y est », pensons-nous. Et nous attendons, muets, la suite des événements. Alors le douanier secouant la tête, nous dit avec son bon accent alsacien : « Faites ça ! Mais faites-le avec plus de discrétion ! » Et au bout d’un moment, il ajoute : « J’aimerais mieux faire votre métier que le mien » ».