Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.
Paris 1811
Roustan m’a emmené dîner chez lui. Il avait épousé en 1806 une bien jolie demoiselle qui avait à peu près mon âge et que j’avais déjà remarqué parce que la petite Douville était la fille d’un huissier de l’Empereur et c’était lui qui avait réglé tous les frais de la noce. Un an plus tard, Roustan avait présenté au palais un gros bébé, et l’Empereur s’écria : « ça sera un futur mameluk, mais attention, il risque de devenir aussi gros que toi ! »
J’étais flatté parce que le personnage qui m’avait le plus impressionné quand je suis arrivé à Paris, ce n’était pas l’Empereur, c’est Roustam.
Mystérieux et fanatique, tel était le garde du corps de l’empereur.
A le côtoyer, j’ai appris à le connaître et, pour moi, il a quitté son masque :
Je suis né à Tiflis, en Géorgie. Très jeune, j’ai été capturé par les Turcs et emmené en esclavage. Je me suis échappé ; des brigands m’ont découvert au bord du Bosphore, j’ai quitté un esclavage pour un autre et c’est au Caire que j’ai eu ma chance : l’Empereur… Pardon, il n’était que général à l’époque, le général Bonaparte se méfiait des Egyptiens. Il m’a demandé :
Là-dessus, le général m’a fait cadeau de ce sabre qui ne me quitte jamais, et de deux pistolets qui sont toujours chargés, puis il m’a dit :
Tu sais, Noverraz, au Caire, il y avait aussi de bons moments. Les filles du « Tivoli » étaient plus belles que les Parisiennes, mais j’ai dû souvent faire tournoyer mon sabre et couper bien des têtes arabes, mais c’est pas parce qu’on est rentré à Paris qu’on n’a plus d’ennemis : il y a les Jacobins et les royalistes qui en veulent à notre Empereur, des malfaisants, des assassins, et il faut même se méfier des empoisonneurs.
Tiens, par exemple, Madame l’Impératrice m’a dit l’autre jour : « Toi qui es né près de la Mecque, dis-moi ce que tu penses de ça ». Ça, c’était une petite bouteille où c’était écrit « Véritable baume de la Mecque ». Tu le connaissais, toi, ce baume ? Moi non plus, mais un véritable médecin m’a dit que c’était le plus précieux de tous et qu’il était très rare. Alors moi, j’ai voulu m’assurer que ce baume était véritable.
J’ai fait rougir un sou au feu et j’ai fait tomber dessus une goutte du baume. Un des adjoints de M. Corvisart m’avait expliqué que le Baume de la Mecque pur et fidèle perce le sou, y faisant un trou à passer un gros pois et il consommera le cuivre sans que l’on puisse démêler ce qu’il sera devenu. Le liard n’a pas fondu, rien, et j’ai dit à Sa Majesté de se méfier, et elle a jeté le flacon. Le médecin m’a dit qu’il n’y avait guère que les Vénitiens qui, par leur commerce avec les Turcs, pouvaient recevoir le vrai Baume de la Mecque… Ils en savent des choses ! Ces gens venus de l’Orient !...
A suivre...