En l’an de grâce 1275, Sa Sainteté le pape Grégoire X, de la famille Visconti, de Milan, décida de faire un saut de l’autre côté des Alpes pour aller consacrer en personne la nouvelle cathédrale de Lausanne. Ce serait l’occasion de rencontrer Rodolphe de Habsbourg, élu empereur du St Empire Romain Germanique depuis peu, et de fixer la date à laquelle le jeune souverain comptait recevoir la couronne impériale à Rome. Jusqu’à Plaisance, le voyage se déroula sous les plus favorables auspices. Cependant un premier « pépin » attendait le pape dans cette ville. Son cheval préféré fit une chute qui le rendit boiteux et l’empêcha de repartir. Dès lors, les incidents malencontreux se multiplièrent ; chaque jour amenait le sien. Devant Pavie, ce fut une saucisse de mauvaise qualité – un salami avarié probablement – qui sema le trouble dans les fonctions digestives du Saint-Père et l’obligea à garder le lit pendant trois jours. A Ivrée, il perdit son anneau pastoral, ce qui nécessita plusieurs heures de recherches infructueuses. L’anneau devait reparaître de lui-même dans la soupe aux pois qui fut servie ce soir-là. On se souvint alors que Grégoire X avait tenu à visiter les cuisines de son hôte et n’avait pas dédaigné de goûter aux spécialités d’un maître-queux réputé. Mais le pire de ses épreuves attendait le pontifical voyageur dans le dernier tiers de la montée qui conduit d’Aoste à l’Hospice du Grand St Bernard. Le pape s’élevait paisiblement, mollement bercé dans une confortable chaise à porteur d’un type spécial, conçue pour l’occasion : un siège rembourré, solidement amarré sur des traverses robustes et porté par deux mulets patients. Tout à coup, le Saint-Père se trouva brutalement projeté sur la croupe de l’animal de tête qui venait de s’arrêter pile. Rien ne put le faire repartir : ni les injonctions des muletiers – mais il faut avouer que la présence du pape et de tant de dignitaires ecclésiastiques restreignait et affaiblissait malheureusement leur vocabulaire – encore moins la bénédiction du souverain pontife ! Les muletiers commencèrent à s’inquiéter ; car ils savaient que les mulets, à l’encontre des ânes, ne refusent pas ainsi d’avancer sans raison. Sûrement une tempête était en train de se préparer. Finalement, ils se résolurent à suggérer respectueusement à Sa Sainteté de descendre et de faire le reste du chemin à pied.
Grégoire X avait assez d’esprit pour faire à mauvaise fortune bon cœur. Il prit sa soutane à deux mains, la retroussa à la hauteur de mollets, et se mit en route. Hélas ! Ses délicates chaussures d’apparat, exquisément travaillées dans une peau cramoisie brodée d’or, n’étaient en aucune façon destinées à patauger dans la neige et la glace. Et pendant ce temps, quelque part dans un de ses coffres demeurés à Aoste, il y avait une solide paire de brodequins cloutés. Une demi-heure d’ascension pénible et le pape se trouva appartenir, de facto, à l’ordre des Carmes déchaussés, promotion méritée dont ses orteils gelés se fussent allègrement passé ! ne croyez pas que les guides eussent manqué à leurs nobles traditions qui leur commandaient, en pareil cas, d’offrir leurs propres souliers. Quand je vous aurai dit que S.S. Grégoire X mesurait plus de six pieds et demi et que les dimensions de ses pieds étaient à l’avenant, vous comprendrez pourquoi ses orteils avaient préféré la liberté. Deux solides montagnards tentèrent bien aussi de lui faire un siège de leurs bras entrelacés et de la hisser ainsi vers les hauteurs ; mais le poids du Saint-Père comptait encore plus de livres que sa taille ne le laissait décemment supputer et les courageux porteurs ne tardèrent pas à se sentir à bout de souffle dans cet air au surplus raréfié. Un blasphème expirant signala leur épuisement aux dignitaires consternés et Grégoire X se retrouva une fois de plus sur pieds.
Sur ces entrefaites, l’orage éclata, et tout aussitôt fit rage. « Le ciel soit loué » s’écria pourtant le pontife à la profonde admiration de sa suite. Les yeux perçants de Grégoire venaient d’apercevoir là-haut, au tournant du sentier, la course rapide d’un traîneau qui glissait à leur rencontre au milieu d’une horde de molosses aboyants : c’étaient les moines de l’Hospice et leurs chiens. Sa Sainteté grelottante se laissa envelopper dans une chaude couverture avec un soulagement évident. A l’arrivée à l’Hospice, les moines, connaissant par expérience les suites fâcheuses de ce genre d’accident, plongèrent incontinent et sans cérémonie ses pieds bleuis et gonflés dans une bassine d’eau froide. Cette précaution prise, on se souvint des harangues de bienvenue préparées avec tant de soins depuis des semaines, on les débita éloquemment, et le pape les écouta gracieusement, les pieds dans son baquet.
Des soins si entendus évitèrent que l’aventure n’eût de suites. Si pourtant : Grégoire X, à quelque temps de là, accorda un privilège particulier aux moines de l’Hospice : en souvenir de son passage, une paire de brodequins ferrés devait être choisie dans la garde-robe de chaque nouveau pape, sitôt après son élection, et envoyée à l’Hospice. Les chiens n’étaient pas oubliés : neufs deniers leur étaient alloués annuellement à titre de contribution pour leur nourriture.
Si jamais il vous prenait la curiosité de faire une étude comparée de la pointure des papes, vous pourrez toujours consulter la collection des brodequins conservés au Grand St Bernard.

Grégoire X
Des chemins d’autrefois aux routes d’aujourd’hui, édité par la GM Suisse S.A. Bienne
Le pape allait consacrer la cathédrale de Lausanne et surtout rencontrer l’empereur Rodolphe pour raisons politique. Son chemin de retour, passa par le Simplon, il mourut quelque temps après sans avoir put appliquer la politique planifiée à Lausanne.