750 grammes Tous les blogs Top blogs Cuisine Tous les blogs Cuisine
Tous nos blogs cuisine Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

Publicité

(Fragment d’un voyage dans les Vallées du Jura en 1791)


LA CHARBONNIÈRE

 

(Fragment d’un voyage dans les Vallées du Jura en 1791)

 

 

Le grand nombre de forges et d’ateliers en fer répandus sur toute cette lisière du Jura, nécessite une forte consommation de charbon. Mais la contrée est tellement remplie de forêts, que la matière première ne manquera pas de longtemps à cette fabrication. Après avoir passé le château Soleurien de Gilgenberg, je m’arrêtai dans un local, que ce genre de travail rend aussi intéressant pour l’observateur, que romantique pour le peintre. Les Charbonnières fument dans une enceinte de rochers tumultueusement jetés les uns sur les autres, sous l’ombrage d’arbres qui en abritent la base et les flancs, à côté de la Litzel encaissé par de petites digues. Vous y voyez les ouvriers empiler les bois amenés de plus loin, les couper en buches égales, en former le cône régulier qu’un feu lent et progressif doit enfin réduire en charbon, et le couvrir de terre, ou quelquefois de mousse humectées. Dès que le feu y est, ils doivent le surveiller jour et nuit ; et ces élèves de Vulcain, enfumés comme leur maître, sont alternativement sur pied, jusqu’à ce que la cuite soit achevée. Leur hutte, formée de tronçons de sapin, recouverte de planches brutes, est jetée dans le coin du tableau, et s’adosse au roc, tout près d’un petit pont contigu. Le Charbonnier s’y met à l’abri de la pluie ; il y prend sur le jonc ou sur le foin un repos fréquemment interrompu : sa chèvre nourricière s’y réfugie aussi dans les mauvais temps. Tous les recoins des rochers voisins sont mis à profit pour déposer des tisons, et toutes leurs ouvertures servent à loger les petits ustensiles du ménage rustique. J’aime ces huttes ouvertes par l’hospitalité à tous les passants, où sur une tablette dans l’angle paraît la cruche d’eau, entre un pain noir et un quartier de fromage maigre. J’aime le maître Charbonnier et son aide ; enfants de la nature, satisfaits de leur vie forestière, et n’en connaissant pas d’autre, ils sont gais, sereins et honnêtes. Le chant du merle les salue avant l’aube ; les oiseaux des taillis voisins les approchent sans crainte ; le charmant rouge-gorge est souvent leur commensal, et recueille les miettes de leur table plus que frugale ; le lièvre broute avec sécurité devant leur porte, et l’écureuil vient sauter jusques sur le toit de leur cabane : si la fumée obscurcit les environs de la charbonnière et noircit les arbres d’alentour, il y a à quelque distance un foyer, où l’on entretient une flamme perpétuelle, surtout dans les nuits humides et fraîches : c’est là que le bucheron siffle, chante ou sommeille ; c’est là que le voyageur fatigué se délasse et se réchauffe ; c’est là qu’on peut entendre et de bons mots et de graves sentences. Eloigné des habitations bruyantes, jouissant rarement du commerce des hommes, confiné dans une nature sauvage, imposante et quelquefois mélancolique, le charbonnier doit contracter un caractère original : plus que tout autre métier, le sien influe sensiblement sur sa façon de penser, de voir, de parler : il a une manière à lui, des expressions à lui, des images à lui et à lui seul. Le silence de son séjour n’est guères interrompu que par le bruit des coups de hache qui retentissent dans la profondeur des bois ; mais il peuple sa solitude d’idées fortes et souvent agréables ; et à moins que sa cuite ne manque par quelque accident, il est toujours content : il borne son avenir, quand une charbonnière est brûlée, à en préparer une autre ; et c’est toujours avec joie qu’il tend la main à ceux qui viennent acheter sa marchandise, la transporter dans un magasin des forges qu’il approvisionne, ou seulement causer un moment vers son feu : mais il ne faut ni le gêner dans son travail, ni le contredire dans ses opinions ; car de tout temps et en tout pays, dit le proverbe, charbonnier est maître chez lui…. Son Royaume est trop petit, pour qu’il veuille en partager la souveraineté : quiconque met le pied sur son domaine, doit se garder d’y attenter, s’il désire être bien avec lui. Combien de fois il a partagé avec le pauvre sa cabane solitaire, son chétif repas et sa couche dure ? Combien de fois il a ramené dans la bonne route l’étranger égaré ? Combien de fois il a rendu aux voyageurs des services importants, dans les temps d’orage ou dans les nuits obscures ? Il n’a de repoussant que son extérieur enfumé, ses haillons couverts de suie et son ton un peu brusque. Oui ! c’est chez les charbonniers du Jura et chez les pâtres des hautes Alpes, que j’ai rencontré les meilleurs comme les plus simples des hommes. Auprès d’eux, j’ai compris combien peu de chose il faut aux besoins de quiconque se rapproche de la nature par ses goûts et ses occupations : ils m’ont appris que les soucis et les chagrins entrent rarement par les portes de ces chaumières, sous lesquelles on ne passe qu’en se baissant, et j’ai cru ne pouvoir mieux placer que sur le front d’une de ces obscures cabanes, ces deux vers d’Horace, écrits en charbon.

 

Ducere sollicitae jucunda oblivia vitae,

Oblitus cunctorum, obliviscendus et illis.

 

Encore un trait qui mérite d’être conservé ; il n’aura pas besoin de commentaire. Dans une course botanique, une longue tempête m’avait forcé à me refugier sous le toit d’un de ces habitants des forêts : j’y passai un jour et deux nuits à attendre que les eaux débordées se fussent retirées ; j’y mangeai de son pain ; j’y bus du lait de sa chèvre ; j’y dormis paisiblement à ses côtés ; il fit deux lieues pour me remettre sur un chemin meilleur et plus court : au moment de nous séparer, je tirai ma bourse, pour lui témoigner ma juste reconnaissance de ses services et de son hospitalité : « Et quoi ! » me dit cet homme de l’ancien temps, d’un ton qui retentit encore à mon cœur, « vous voudriez me gâter le plaisir de votre compagnie et me faire honte avec votre argent… vous m’avez regardé comme votre frère tant que vous avez été sous ma hutte ; si je le prenais, vous ne me regarderiez plus que comme un cabaretier !!! »

P.B.

 

Le Conservateur Suisse 1815

Une charbonnière
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article