Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.
Les destinées de la Californie, à partir de l’époque où elle devint membre de la grande famille des Etats-Unis, sont trop intimement liées avec la vie d’un homme que j’ai particulièrement connu, dont j’ai dit un mot au commencement de mon journal et duquel j’aurai souvent encore l’occasion de parler, pour que je n’intercale pas ici déjà, ce que j’ai appris que plus tard de sa propre bouche. Je veux parler du capitaine John A. Sutter.
Monsieur Sutter avait quitté la Suisse, sa patrie, pour chercher fortune en Amérique, en 1830, à la suite de revers éprouvés dans le commerce. Il était donc négociant et non point officier dans la garde royale de France, comme le prétendaient la plupart des chroniqueurs californiens et il ne devait son titre de capitaine qu’au grade qu’il occupait dans la milice bernoise. Après un séjour de plusieurs années dans le Missouri, il avait en 1836, quitté cet état pour se rendre en Orégon, dont on commençait à vanter les ressources, et vers lequel dès 1832, se dirigeaient quelques émigrants, Sutter se joignit à une de ces compagnies d’intrépides chasseurs dont Cooper nous a si bien raconté les exploits en nous faisant assister aux luttes sanglantes que ces hommes soutenaient contre les Peaux-Rouges et contre les animaux sauvages. Il franchit avec ses compagnons les montagnes Rocheuses, traversa les plaines habitées par les Nez-Percés, les Comanches, les Serpents, les Cœurs-d’Alène et arriva au fort Vancouver. De là, il passa aux îles Sandwich, n’y fit qu’un court séjour et s’embarqua de nouveau en 1838 pour visiter les possessions russes, situées au sud du détroit de Béring, entre les glaces éternelles et New-Albion. A Silka, résidence du gouverneur russe, Sutter se procura un sloop, l’arma de quatre canons et accompagné d’une vingtaine de Kanakas (naturels des îles Sandwich) qui le servaient à la fois comme artilleurs et comme matelots, il fit route pour le Sud et arriva au commencement de 1839 dans la baie de San Francisco.
Le gouvernement mexicain encourageait alors la colonisation. Sutter se mit en rapport avec le gouverneur Michel Torrena, qui lui concéda gratuitement une étendue de trente lieues carrées, sur les deux rives du Sacramento, commençant au lieu-dit la Fourche Américaine et se prolongeant d’un côté jusqu’aux montagnes des Buttes et de l’autre jusqu’à la jonction des rivières Juba et de la Plume. Cette concession comprenait donc dans ses limites à peu près tout le terrain, aujourd’hui connu sous le nom de la vallée de Sacramento. C’est-à-dire la partie la plus riche, la plus fertile et la mieux boisée de toute la Nouvelle-Californie. En outre, le gouvernement mexicain conféra à Monsieur Sutter des pouvoirs illimités dans toute l’étendue de son district, tant pour l’administration du pays, de la justice que pour la direction des affaires civiles et militaires. En un mot, Sutter régnait en souverain absolu et gouvernait ses sujets selon son bon plaisir. Il est vrai que ceux-ci se réduisaient à un millier d’Indiens et ses villes à quelques humbles villages composés de huttes et d’ajoupas.
Sutter, sitôt en possession de sa concession, quitta San Francisco, remonta la rivière du Sacramento et arrivé à sa jonction avec la Fourche américaine, il choisit à deux milles dans l’intérieur un monticule pour y établir sa résidence. Il traita avec un chef de tribu qui s’engagea à lui fournir autant de travailleurs qu’il en pourrait occuper. Il conclut un marché avec eux, s’engageant à les nourrir convenablement et à les payer en étoffes et en quincaillerie. Ce sont les Indiens qui creusèrent les fossés de Sutters-fort, qui fabriquèrent les briques et qui élevèrent les murailles.
Ce fort bâti, il fallut lui donner une garnison, Sutter la recruta parmi les indigènes. Cinquante Indiens furent vêtus de l’habit bleu à parements rouges, en souvenir de l’uniforme bernois. Le capitaine les disciplina, les initia aux manœuvres et leur confia la garde du fort. Il savait qu’il pouvait compter sur leur fidélité et sur une surveillance aussi active que s’il avait commandé des soldats européens. Sutter, pendant que son fort se construisait, fit venir des Etats-Unis à peu près tous nos arbres fruitiers d’Europe et consacra plusieurs hectares de terrain à leur culture. Les missions mexicaines lui fournirent la vigne qui prospérait et donnait des résultats magnifiques. Mais sa véritable richesse à cette époque où l’or n’était pas encore découvert, c’était l’élevage du bétail et la culture des céréales. En 1848, Monsieur Sutter possédait quatre mille moutons, mille deux cents bêtes à cornes et huit cents chevaux. Il avait récolté quarante mille boisseaux de blé. Il n’aurait pas changé son sort contre celui d’un prince allemand, mais alors, pour son malheur, allait être découverte grâce à lui, une autre source de richesse bien autrement considérable.
La découverte des fameuses mines de Potosi fut due à un Suisse ( ?) qui poursuivait dans la montagne un bœuf échappé de son troupeau. La découverte des mines de la Californie fut due à un hasard inattendu. Monsieur Sutter eut l’idée de faire bâtir dans l’enceinte de son fort une maison en bois et il lui fallait pour cela des planches et des madriers. A mille pieds à peu près au-dessus de la vallée de Sacramento, dans une contrée habitée par les Indiens Mokelumnès, pousse avec une admirable vigueur une espèce de pin qu’il jugea propre à lui donner les matériaux qu’il désirait. Il passa un marché avec un mécanicien nommé Marshal pour faire construire, à proximité de ces pins une scierie mise en mouvement par une chute d’eau. La scierie fut construite dans les délais convenus. Seulement, il arriva que lorsqu’on lâcha l’eau sur la roue, le sas se trouvait trop étroit pour laisser échapper le volume d’eau qu’il recevait. Cela aurait été de grands frais et de grands retards que de corriger ce défaut par la main-d’œuvre ; le mécanicien laissa tout simplement à la chute d’eau le soin de creuser elle-même son passage en approfondissant le sas de la roue, il s’en suivit qu’au bout de quelques jours un amas de sable et de détritus se forma au bas de la chute. En visitant la scierie pour savoir si l’eau avait agi selon ses prévisions, Mr. Marshal aperçut dans le sable quelques particules brillantes qu’il ramassa et dont il eut vite reconnu la valeur. Ces paillettes brillantes n’étaient autre chose que de l’or pur ! Mr. Marshal descendit immédiatement au fort et fit part de sa découverte au Capitaine Sutter ; tous deux se promirent le secret, mais cette fois c’était le secret du roi Midas et dans le frémissement des roseaux, dans le bruissement des arbres, dans le murmure des ruisseaux, on distingua ces mots, que devaient bientôt répéter les échos les plus éloignés :
De l’or ! de l’or ! de l’or !
Ce fut d’abord qu’une rumeur vague, qu’un bruit sans consistance. Le capitaine Folsom auquel on montra un échantillon de cet or, haussa les épaules, en disant : C’est du mica !
Mais presque aussitôt parurent les rapports officiels du colonel Maron, de l’alcade de Monterey et du consul de France. Dès lors, il n’y eut plus de doute et ce fut comme un vertige qui prit les habitants de la ville, les ouvriers du port, les matelots des bâtiments. Le Pactole n’était plus une fable, l’Eldorado n’était plus un conte, le pays de l’or était trouvé. Et de chaque coin du globe, comme attirés par une montagne aimantée, commencèrent à voguer les vaisseaux de toutes les nations. Au reste, voici ce qu’écrivait le 29 juillet Mr. Colton, alcade de Sonoma : « La fièvre de l’or a fait irruption ici ; on ne trouve plus ni ouvriers, ni cultivateurs et la totalité des hommes de notre cité est partie pour la Sierra. Toutes les bêches, les pioches, les casseroles, les écuelles de terre, les bouteilles, les fioles, les tabatières, les barils et même les alambics ont été mis en réquisition et ont quitté la ville avec eux. »
Vers la même époque, Mr. Larkin, consul américain, voyait l’émigration augmenter de manière si grave qu’il se crut obligé de faire à Mr. Buchanat secrétaire d’Etat à Washington un rapport où se lisait ce passage : « Tous les propriétaires, avocats, médecins, gardes-magasin, mécaniciens et laboureurs, sont partis pour les mines. Le journal qu’on publiait ici a cessé de paraître faute de rédacteurs et d’imprimeurs. Un grand nombre de soldats du régiment de New York ont déserté. Les navires ancrés dans la baie perdent tout leur monde. Comment le colonel Mason s’y prendra-t-il pour retenir la troupe qu’il commande ? C’est ce que je ne saurais dire. »
En effet, huit jours plus tard le colonel Mason écrivait à son tour : « Pendant quelques jours, le mal a été si menaçant que j’ai pu craindre de voir la garnison de Monterey déserter en masse. Il faut le dire, la tentation est grande, peu de danger d’être repris et l’assurance d’un salaire énorme, double ou triple en un jour de la paye du soldat pendant trois mois. Ceux-là qui gagnent cent dollars par jour peuvent se donner le luxe d’un domestique qui ne travaillera pas à moins de vingt à vingt-cinq dollars par jour ! »
Veut-on savoir de ce que, de son côté, disait le consul de France à Monterey : « Jamais, écrivait-il, en aucun pays du monde, il n’y a eu pareille agitation. Partout les femmes et les enfants sont laissés dans les fermes les plus isolées, car les Indiens eux-mêmes sont emmenés par leurs maîtres ou partent seuls pour aller chercher de l’or. Les routes sont encombrées d’hommes, de chevaux et de voitures, mais les villes et les villages sont abandonnés. »
à suivre...