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Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

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LA GUERRE AUX ARBRES par C. F. LANDRY

LA GUERRE AUX ARBRES

 

 




A nos Souverains Seigneurs de Lausanne.

Messieurs du Conseil, Municipalité éclairée Passée et A Venir.

 

Messieurs,

 

   La beauté de votre ville fut toujours votre souci le plus cher. Vous comptez livrer à la postérité une ville plus belle que celle où vous êtes nés. Elle était si belle, par nature, que vous ne vous êtes jamais dissimulé la grandeur et la délicatesse de votre ambition.

   Vous êtes cultivés, et vous avez du goût. Encore est-ce dire peu : vous avez, seuls dans ce pays et dans l’Europe, le goût.

   Vous souffrez, dans votre culture humaniste et dans votre goût, à chaque fois, d’une terrasse, d’un point de vue, d’un rond-point, vous avisez que Lausanne a encore debout tant de vieilles maisons à toitures rousses.

   Si vous pouviez « voir grand » et donner au peuple de cette douce ville des marques plus nombreuses et plus sûres de votre culture et de votre goût, nous savons, Messieurs, que vous nous donneriez beaucoup de ces bâtiments nobles, à toit plat, de ces blocs artistement cernés de balcons à forme de baignoires, et dont le béton supporte les couleurs les plus délicates, le vert pistache, le roux pain-brûlé et les nuances les plus choisies du blafard.

   Hélas ! vous n’êtes que des édiles sans grand pouvoir.

Cependant, vous grignotez la laideur naturelle avec une patience qui vous honore. Vous savez, ayant la culture et le goût, vous savez combien l’arbre est naturellement laid, sauf lorsqu’il est tout jeune. Il est un âge de l’arbre où vous pardonnez à l’arbre d’être arbre : c’est lorsque le piquet qui lui sert de tuteur est plus gros que le tronc lui-même. Vous y voyez un enseignement national, et social, ce qui peut se prononcer par contraction, comme vous le savez, nazi, ou progrès.

   Quant à l’arbre devenu grand, votre culture et votre goût, Messieurs, s’insurgent contre ce tronc rugueux, cette architecture puissante, ce branchage tourmenté, ces forces qui s’expriment, se contrebalancent et s’équilibrent dans une harmonie indécente. Un vieil arbre a des branches mortes. Un vieil arbre a souffert. Un vieil arbre a vécu.

   Votre culture et votre goût vous mettent en garde contre la mort, contre la souffrance, contre l’expérience de la vie, enfin ! car si d’aventure l’expérience n’était pas un vain mot, le progrès serait difficile, et vous êtes des hommes de progrès.

   Je m’étonne quant à moi, Messieurs, de voir quelle mesure vous conservez dans l’abattage des arbres : vous ne choisissez que les plus beaux, et vous en oubliez.

   Vous prenez de ces précautions qui ne sont dignes ni de votre culture, ni de votre goût. Les arbres que vous abattez, vous les déclarez toujours auparavant malades. Si j’entends bien, vous leur portez secours. Nous avons ainsi appris que l’allée tout entière du Chemin-Neuf était plantée d’ormes malades (et donc si je saisis : devront être abattus – et le plus vite sera le mieux !) comme étaient malades les ormes préalablement mutilés de la Croix-d’Ouchy. Ces arbres sont tous malades : d’ailleurs, il suffit d’être arbre à Lausanne pour être malade. Les arbres du cimetière de La Sallaz étaient malades, été malades les deux peupliers qui se dressaient comme des flammes, aux deux côtés du portail.

   Messieurs, j’aimerais vous aider. J’aimerais dire ce que vous n’osez pas : les arbres ne sont pas seulement malades, ils sont laids ; les pins du cimetière de La Sallaz étaient tordus ; les acacias étaient tordus. Les essences indéterminées étaient couvertes de lierres. Tout cela, dites-le, « faisait désordre ». Vous cultivez par le vide. C’est une preuve de goût.

   Mais pour Dieu, Messieurs, ne soyez pas timides. Dès que le Parc Mon-Repos devient propriété de la ville, les coupes sombres s’y multiplièrent. On bétonna les allées. Pourquoi n’avez-vous pas tout coupé ? Il reste aussi quelques pelouses qu’une légère couche de ciment aurait pu transformer en pluviosum, à seule fin d’alimenter ce conduit à ciel ouvert qu’étaient devenues les allées.

   Je me permets de signaler à votre goût éclairé un arbre qui se conduit très mal : premièrement, c’est un tilleul ; secondement il a une grande branche qui retombe harmonieusement, et nous sommes convenus, ô sages civiques, que l’harmonie est un danger ; enfin je dois ajouter que cet arbre parfume son quartier dans les belles nuits de juin-juillet, ce qui est inadmissible. Cet arbre, Messieurs, vous pouvez l’atteindre, il est en votre pouvoir, il est à Derrière-Bourg, coupez-le, abattez-le, débitez-le. Le parfum est un crime, Calvin et LL.EE. Vous l’eussent dit.

   Je ne crois pas blesser votre délicatesse, ni toucher aux limites de votre goût et de votre culture, en vous proposant de raser tous les arbres de Montbenon. Il ne faut pas perdre de vue que le Casino et la Palais Mercier ainsi dégagés y gagneraient. Je sais que Derrière-Bourg, première terrasse, ce n’est plus qu’une question de mois : une soixantaine d’arbre qui n’embêteront plus, en se tenant tranquilles.

   Pourquoi ne votez-vous pas une loi d’exception permettant de poursuivre les arbres jusque dans les propriétés privées ? Le scandale n’a que trop duré, de ces arbres non publics qui se permettent d’avoir un charme bourgeois.

 

C. F. LANDRY

 

Édité par H.L. Mermod à Lausanne, juin 1946, tirage : 2000 exemplaires, sous le titre : Lausanne : Une ville qui a mal tourné.

gtell

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