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LES BADRUTT ET SAINT-MORITZ
A la fin des guerres napoléoniennes, les Grisons viennent de perdre la Valteline. En échange, ils gagnent la sécurité en se rattachant à la Confédération. Cela, pour l’instant, se traduit par la disette, et la famine. C’est à cette époque, vers 1815, qu’on procède à ces cruels tirages au sort qui désignent une famille sur dix à l’exil obligatoire. Le sort tombe sur la famille de Johannes Badrutt I, modeste agriculteur et muletier du village de Pagig, dans la Schanfigg, entre Coire et Arosa. La petite tribu charge ses biens sur quelques mulets et monte vers l’Engadine. C’est une vallée à l’écart. Les autorités ne savent qu’inventer pour y encourager quelques activités. Elles vont jusqu’à offrir gratuitement des terrains et du bois de chauffage aux audacieux qui prendraient le risque d’y bâtir un hôtel. Mais nous savons bien que le spéculateur se méfiera toujours de ce qui est gratuit.
L’infortuné Badrutt et sa famille sont renvoyés de village en village. On n’accepte pas les mendiants, surtout des mendiants inconnus dans la vallée, qui fournit tout juste de quoi vivre aux indigènes. Le sens du clan est terriblement développé. Chaque vallée considère la vallée voisine comme un pays étranger, ce qui ne facilite guère l’établissement des errants.
Johannes Badrutt vivote comme journalier, à la manière d’un travailleur immigré : il est tourneur ici, peintre en bâtiment ailleurs. Habile maçon, il travaillera à la construction de quelques-unes de ces nobles maisons engadinoises, ornées au rez-de-chaussée de cette salle voûtée nommée Suler, et d’élégants graffiti sur les façades, notamment à Samedan. Il réussit même à monter une petite entreprise, bientôt acculée à la faillite. Johannes et son fils aîné, recommencent à zéro et décident de construire eux-mêmes un petit hôtel que toute la famille tentera de faire marcher. L’hôtel se nomme : « A la Vue du Bernina ».
C’est ce Johannes (il a pu suivre que quelques années l’école primaire à Chiavenna) qui va faire la fortune et le renom de la dynastie Badrutt. Homme de caractère forgé aux difficultés dès l’enfance, il commence par réussir son mariage. Il épouse en 1843, à l’âge de 24 ans, la fille d’un médecin de Coire, Marie Berry, qui lui donnera onze enfants. Il s’intéresse à Saint-Moritz, où il loue la Pension Faller, qu’il souhaite agrandir et transformer en véritable hôtel, après l’avoir achetée. Ce qui ne va pas sans mal, le propriétaire refusant de vendre à un étranger. C’est un landammann, Rudolph de Planta, qui l’aide financièrement et politiquement, persuadé qu’en visant Saint-Moritz, Johannes Badrutt II a vu juste.
C’est tout seul, la truelle à la main, que Johannes bâtit enfin sur ce haut pâturage à moutons l’Engadiner Klum, qui deviendra un des deux ou trois hauts lieux du tourisme alpin. Il lui reste maintenant à faire connaître l’endroit, dont l’accès est infiniment plus long et compliqué que la région d’Interlaken ou de Lucerne.
Le lien d’accès à l’Hôtel Klum à Saint-Moritz d’aujourd’hui, site en Anglais et en Allemand.
L’amorce de clientèle est bien sûr anglaise. Pour la plupart des messieurs, qui se sont entichés des Alpes suisses, après avoir flirté avec tout ce que l’Asie offrait à l’Empire de pics et de neiges éternelles.
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Quelques-uns de ces amateurs ont déjà découvert Saint-Moritz, mais ils ne s’y rendent qu’en été. C’est alors que Johannes impose une idée de génie, qui deviendra ce que l’on nomme aujourd’hui les sports d’hiver. Il sait que l’Engadine jouit d’un microclimat exceptionnel : l’ensoleillement et la sécheresse de l’air y sont uniques, notamment en hiver, qui n’est une saison morte que par l’ignorance et la méfiance du public. Un soir d’arrière-automne de 1866, Johannes boit un whisky au coin du feu, avec six derniers clients, tous britanniques. Il lance alors son fameux pari : « Messieurs, vous êtes mes invités pour l’hiver qui vient. Si le ciel d’Engadine est couvert pendant votre séjour, je m’engage à vous rembourser le voyage Londres-Saint-Moritz et retour. »
En janvier 1867, les six amis débarquent à Coire. Un traineau les attend, ils s’y installent et s’emmitouflent comme pour une expédition au Labrador. Ils remontent au son des grelots les vallées grises, humides et froides. Mais parvenus au col du Julier, le soleil d’Engadine est là, dans un ciel parfaitement pur. Les voyageurs transpirent sous leurs fourrures en descendant sur Saint-Moritz où Johannes les attend, en manches de chemise. L’année suivante, les six touristes ont raconté leur séjour à la moitié de l’Angleterre. Saint-Moritz est lancé. L’attraction dure toujours et n’est pas prête de cesser.
On peut considérer Johannes Badrutt II comme l’inventeur du tourisme d’hiver, mais cet homme complet a poursuivi l’idée bien plus loin. C’est à lui que l’on doit aussi l’introduction des loisirs d’hiver.
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Il lance la luge, la luge de vitesse. En aménageant une piste entre le village et Celerina, il en sortira la fameuse « Cresta Run », cette piste de bob que le monde entier connaîtra. Il fait construire une patinoire, et introduit en Suisse le jeu écossais du curling, aussi populaire parmi les Anglais que la boccia en Italie, ou la pétanque en Provence.
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Il développe les promenades en traîneaux, le long des lacs, pour les dames, qui n’osent pas chausser des skis.
C’est lui aussi, nous l’avons signalé, qui introduit le premier éclairage électrique. Enfin, il lance l’idée des thés-concerts, cherchant des musiciens en Italie. Il offrira à ses hôtes le plaisir d’entendre le meilleur jeune violoncelliste qu’il découvre : Arturo Toscanini.
Enfin, avec l’âge, il se passionne pour la peinture et la sculpture. Son hôtel devient une sorte de musée : toiles de maîtres, tapisseries et statues ornent les halls et les vestibules. Le petit autodidacte, fils de muletier devenu maçon, est un gentleman, un grand seigneur. Et pourtant il s’occupait de ses écuries, de sa porcherie aussi bien que de sa clientèle ; il prenait ses repas au milieu du personnel, et refusait tout avantage dont les autres ne profiteraient pas. C’est lui qui prononçait la prière avant chaque repas. Il mourra à 70 ans, laissant à ses descendants le soin de maintenir un style, une tradition dont il fut réellement l’inventeur.
À suivre, Caspar Badrutt.