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ALEXANDRE II, HERMANN ET JOSEPH SEILER
Des seize enfants Seiler, il faut distinguer trois frères brillamment doués, qui poursuivront l’œuvre de leur père.
Tout d’abord Alexandre, dit Alexandre II (très impérial), ou pour les gens du pays : Monsieur Alexandre (plus familier).
Ce jeune homme, à ce que nous disent les biographes, a tout pour réussir. Belle prestance, courage (à l’époque de ses études de droit, à Munich, il entre dans la cage aux lions et met sa tête dans la gueule d’un de ces animaux, pour aider un petit cirque ambulant au bord de la faillite), c’est un chasseur, un alpiniste, et un grand politique. En un mot : un personnage.
Il étend sans cesse l’empire Seiler, qui n’est pas fait que d’hôtels, mais de fermes, de cultures, transformées en domaines modèles qui fourniront la clientèle en vins, fruits, légumes et viande. Avocat à Brigue, député au Grand Conseil du Valais, puis conseiller national, c’est un lutteur qui ne cesse de se battre pour des idées nouvelles l’opposant au parti conservateur : représentation proportionnelle, égalité du clergé devant la loi, référendum populaire et protection ouvrière.
Alexandre II étant à la fois avocat, politicien, hôtelier et agriculteur, il exerce une influence considérable non seulement sur l’histoire du tourisme en Valais, mais sur la mentalité du Valaisan. Il secoue ses concitoyens, les oblige à choisir entre l’isolement traditionnel et le développement. Il n’a guère le choix, d’ailleurs : l’industrie de l’accueil est en passe de devenir la principale activité du canton. Sans routes, sans chemins de fer, sans agriculture rationnelle, permettant un maximum d’autarcie, il serait aussi stupide de jouer la carte touristique que de se tirer par les cheveux pour s’élever dans les airs. Mais ce que l’on nomme des chicaneurs, et qui sont peut-être tout simplement les mêmes montagnards, petits cultivateurs, qui grognaient du temps d’Alexandre I, ne lui font pas la vie facile. Que d’astuces juridiques il faudra pour exproprier ici et là quelques bouts de terrains incultes pour une concession de chemin de fer, celui du Gornergrat par exemple, dont personne aujourd’hui à Zermatt n’aurait l’idée de contester l’utilité communale.
Alexandre II meurt à 56 ans déjà, après avoir lancé l’Office suisse du tourisme, l’organisation « Pro Sempione », destinée à encourager le trafic par le Simplon, cette grande innovation alpine. Devenu président du Grand Conseil valaisan, le fils aîné du marchand de chandelles trouve encore le temps de se battre pour l’entrée de la Suisse dans la Société des Nations.
Hermann est le cadet. Par beaucoup de traits, il ressemble à son frère : avocat, lui aussi, président de la ville de Brigue à 28 ans, pionnier du ski pour lequel il plaide auprès des montagnards, il a le côté entreprenant éclectique si typique du clan Seiler. C’est l’époque du percement du Simplon. Cet ouvrage d’art pose d’innombrables problèmes, notamment sociaux : main-d’œuvre étrangère, surtout italienne, droit du travail, écoles et dispensaires pour les familles d’ouvriers qui s’installent alentour. Jusqu’à sa mort, Hermann Seiler s’occupera de l’hôpital du district et de l’asile de vieillards qu’il a créé. C’est Hermann aussi qui traversera les Alpes en ballon libre avec l’aéronaute Spelterini, ceci pour la petite histoire de la navigation aérienne en Suisse. (Je vous ai déjà parlé ici d’Edouard Spelterini)
Dans l’hôtellerie valaisanne, Hermann Seiler travaille la main dans la main avec Alexandre. Il ne cesse de plaider pour le tourisme hivernal, organise des voyages de presse à Zermatt au plus gros de l’hiver, malgré l’absence de toute route carrossable et l’interruption du trafic par le rail.
Cette grande idée ne sera réalisée qu’en 1927. Sa carrière politique aussi brillante que celle de son frère, puisqu’il est conseillé d’Etat, fondateur de la Banque Cantonale, promoteur de l’Ecole d’agriculture, de la Caisse d’assurance contre l’incendie, semble devoir s’interrompre à la mort d’Alexandre. Les affaires familiales ont traversé la période de guerre en y perdant, comme toute l’industrie hôtelière, pas mal de plumes. Il s’y consacre donc. Il passera un quart de siècle à la direction du groupe des hôtels Seiler. C’est un excellent financier. Il sait consolider et moderniser.
Mais sans l’avoir spécialement cherché ni désiré, il devient un des hommes les plus sollicités de Suisse. Il succède à son frère au Conseil national et poursuit à Berne la défense des populations montagnardes et du tourisme alpin.
En 1927, il voit enfin réaliser son rêve. C’est en décembre. Un cortège de cinquante traîneaux rassemblés dans les villages de la vallée fait son entrée à Zermatt avec quelque deux cent hôtes britanniques reçus en fanfare par les habitants. Les responsables des communications sont enfin convaincus. Pour Zermatt et les Seiler, une grande bataille est gagnée : le chemin de fer Viège-Zermatt, et le train qui monte au Gornergrat fonctionneront tout l’hiver. Pour la saison 1929-1930, Zermatt ouvre dix nouveaux hôtels. Les lits sont au nombre de 1000. Hermann mourra en patriarche, en 1961, à 85 ans, après avoir encore trouvé le temps de remettre sur pied les affaires de Gletsch, dont Joseph, son autre frère, s’occupait, et surtout d’avoir affronté, sans trop de pertes, l’isolement de la Seconde Guerre mondiale.
Joseph Seiler était l’aîné des seize enfants d’Alexandre Seiler I. C’est lui aussi qui, par l’indépendance de son caractère, ressemblait le plus à son père. Né avant la grande prospérité familiale, il ne put faire des études comme les cadets. Il est dans l’hôtellerie en autodidacte, commerçant à Zermatt, puis organisant son fief dans cet extraordinaire endroit découvert par son père : Gletsch, aux sources du Rhône et au pied du glacier.
Le glacier du Rhône, nous le savons, a beaucoup reculé depuis un siècle, et l’Hôtel de Gletsch se trouve bien isolé aujourd’hui, face à la grise et interminable moraine que laisse la patte de glace en se retirant.
On peut le regretter, mais personne ne semble penser à ce qui serait arrivé de l’hôtel de Joseph Seiler si à ce même glacier était venue la fantaisie d’avancer d’un kilomètre.
En réalité, puisqu’un glacier n’est jamais immobile, le recul était bien préférable. Il a permis d’ailleurs la construction d’un second hôtel, bien plus haut, celui du Belvédère sur la route de la Furka, admirablement situé, et d’où l’on accède aux fameuses grottes naturellement creusées dans les séracs.
A l’époque de Joseph Seiler, l’accès à cette curiosité était toute une affaire. La route de la vallée de Conches, qui remonte le cours du Rhône, n’était pas encore un des grands axes des Alpes. On ne pouvait atteindre Gletsch que quelques mois de l’année seulement, et en diligence.
Joseph avait la passion des chevaux. C’était un cavalier excellent, et c’est dans le domaine des transports hippomobiles qu’il orientera les perspectives de son talent de pionnier.
Il lui faut donc créer des écuries, posséder des pâturages pour ses élevages, et des véhicules : phaétons, victoria, berlines, conduits par un personnel de qualité. Il faut combiner des relais, des horaires de repas bien au point, de manière à prendre en charge la clientèle de Brigue ou même de Domodossola. Joseph Seiler est une entreprise de voyage à lui tout seul. Son réseau personnel s’étend sur 250 kilomètres. Ses domaines touchent aux frontières bernoises et uranaises. A Brigue seulement, il possède un manège de trente chevaux pur-sang.
Joseph Seiler est aussi, avec Badrutt, un des pionniers hôteliers à comprendre l’intérêt du mobilier et de l’art populaire montagnards. Il collectionne les objets de valeur et fait de l’Hôtel du Glacier du Rhône un véritable musée du meuble valaisan : bahuts, armoires, coffres anciens, plats et channes d’étain, portraits anciens ornent les halls et les salles à manger. Il faut, même si le bâtiment peut paraître au voyageur quelque peu à l’abandon aujourd’hui, y passer au moins une nuit. C’est une atmosphère tout à fait unique. Sombre, boisé, les murs ornés de quantité de bois de cerfs et de chamois, c’est l’allure d’une sorte de rendez-vous de chasse pour un film d’Orson Welles, ou un roman de Conan Doyle.
Dans l’histoire du droit, citons encore un curieux procès : Joseph Seiler est bien, je crois, le premier citoyen à avoir acheté un glacier, et quel glacier ! Cette propriété lui étant contestée, il réussira à se faire reconnaître propriétaire de ce monstre par le Tribunal fédéral. J’ignore si aujourd’hui l’hoirie Seiler qui gère les hôtels de Gletsch possède encore le glacier du Rhône.
(En réalité, c’est Hermann Seiler qui obtint la confirmation du Tribunal fédéral, de cette propriété.)
[Voilà la fin des pionniers de l’hôtellerie en Suisse, du moins des grands noms, encore en mémoire, dans le collectif de nos concitoyens.]