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Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

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Départ pour les eaux de Baden


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Depuis de nombreuses années, Noble Simon Samuel Scheuchzer, conseiller de Zurich, souffrait d’une goutte opiniâtre. Non moins opiniâtre, son docteur Conrad Wesel, l’oracle de la ville en matière de médecine, lui prescrivait régulièrement la cure des eaux de Baden. Plus opiniâtre encore que la goutte et le docteur, le conseiller ne voulait rien entendre. Enfin dans l’été 1627, la maladie s’étant aggravée, il se résolut à faire le voyage.
Ce n’était pas une petite affaire : à cette époque, un voyage vers ce lointain Baden, dans le comté du même nom, apparaissait comme une entreprise audacieuse. L’on ne s’y décidait que poussé par une inéluctable nécessité. On commençait les préparatifs des semaines à l’avance ; rien ne devait être laissé au hasard. L’élaboration de la liste des « choses à ne pas oublier », à elle seule, nécessitait des jours. Aucun lecteur, souffrît-il d’insomnie, ne supporterait l’énumération du quart des objets que le noble conseiller avait donné l’ordre d’empiler dans sept énormes malles ; vous en aurez une idée quand vous saurez qu’il comptait utiliser pour ce transport les coffres de chêne à lourdes ferrures qu’on employait chaque année pour le déménagement à la résidence d’été. On fit encore venir un menuisier à qui l’on commanda une huitième caisse, à peine plus petite, qui devait renfermer les effets personnels de la perruche et du chien de manchon dont Mesdemoiselles Scheuchzer ne se séparaient jamais.
Le départ fut une affaire d’Etat. Au petit jour déjà, trois lourds carrosses attendaient devant la demeure de belle apparence, si belle qu’on l’appelait « la Maison Royale ». On chargea d’abord les bagages dans la première voiture. Dans la seconde s’entassa la domesticité. Son Excellence enfin se hissa péniblement dans la troisième, où le suivirent ses deux filles, Ursule et Régula, sans oublier le chien Mignonnet et la perruche Chiquita.
Tout était paré et neuf heures sonnaient quand arriva en personne le Très Noble et Très Puissant bourgmestre, escorté du chancelier et du vice-chancelier. Il venait remettre au conseiller son passeport, dûment paraphé et scellé du cachet de la ville. Du fond du cœur, il lui souhaita bon voyage, cure profitable et rapide guérison. Comme ses vœux s’entremêlaient de considérations aimables sur la fatigue de la route, les mérites civiques du conseiller, la gratitude émue de sa ville natale, l’intrépidité de ces demoiselles que seul égalait leur amour filial ; comme le chancelier rougissant et distrait par le sourire malicieux d’Ursule en oubliait de consulter ses feuillets et soufflait tout de travers ; comme le troisième cocher, abruti d’attente et de bière, s’était affalé sur un banc de l’auberge où il fallut vingt minutes pour le découvrir, il était dix heures passées quand le convoi s’ébranla. Mais il n’était pas arrivé sur le pont de l’Hôtel de Ville tout proche qu’il fallut déjà faire halte : le régiment de la ville au grand complet, bannières au vent et cuivres mugissants, le corps pastoral groupé au centre, n’avait pas voulu manquer d’offrir ses vœux. A onze heures, on remontait au pas la pente rapide de la Strehlgasse entre deux haies de bourgeois qui agitaient la main, pour ne rien dire de ceux qui étaient aux fenêtres… Toute roidie sur son siège, Ursule commençait à se sentir les fourmis dans les jambes, Régula bâillait, et Simon Scheuchzer songeait avec mélancolie qu’il ne pourrait vraisemblablement pas s’attabler à la prochaine auberge avant trois heures de temps. Il n’avait jamais vraiment goûté aux joies de la popularité et leur avait toujours préféré ses aises.
Lorsque les cloches de St-Pierre firent résonner les douze coups de midi, l’imposant équipage franchissait les portes de la ville et s’engageait sur le pont. C’est alors que… Une des poutres du tablier, qu’on aurait dû remplacer depuis longtemps, céda brusquement, juste sous la roue arrière gauche du premier véhicule. Et l’essieu cassa net.
Là s’arrêta le voyage de Noble Simon Samuel Scheuchzer. Etouffé sous les jupons de ses filles, étourdi par la cage de la perruche qui lui avait chu sur la tête, assourdi par le caquetage de l’oiseau, les gémissements du bichon, les pleurs de ses filles et les cris des domestiques ameutés qui s’écrasaient à la portière, l’infortuné conseiller jura qu’on ne l’y reprendrait plus. A quoi bon tenter le sort ? Sa goutte ? Eh bien, il la soignerait, comme par le passé, à coups de bains chauds à l’oignon et aux poireaux.
Cette méthode en valait bien une autre, après tout, puisqu’il vécut encore trente ans et mourut octogénaire. Il faut croire aussi que le voyage à Baden n’était pas aussi urgent que le prétendait l’honorable docteur Wesel, et que toute inerte et pourrie qu’elle était, la vieille poutre du pont, finalement, en savait autant que lui. Seule victime en cette affaire, Chiquita la perruche, en bégaya jusqu’à sa mort.
 
**Juste une précision sur l’expédition du brave conseiller, Zurich Baden est séparée de 25 kilomètres seulement.
 
Texte : des chemins d’autrefois aux routes d’aujourd’hui, édité par la Général Motors Suisse S.A. Bienne.
 
Gtell
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