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Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

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Madame de Staël, la suite...

 
CHAPITRE VII
 
Le repos de Mme de Staël
 
 
A la fin de l’hiver 1817, à Paris, Mme de Staël fut brusquement atteinte d’un mal inexorable. Alitée, son esprit lutta contre la paralysie qui, par degrés, s’emparait d’elle. Le matin du 14 juillet, elle ne se réveilla plus. Elle mourait à cinquante et un ans.
Ses enfants exécutèrent ses dernières volontés. On embauma son corps. Puis on ramena, par petites étapes, à Coppet, celle qui avait voulu reposer auprès de ses parents.
Le 26 juillet 1817, la voiture funèbre tendue de noir, escortée d’Auguste de Staël et de Guillaume Schlegel, arriva dans la cour du château. M. et Mme de Broglie étaient là depuis la veille avec Rocca et Mlle Randall, une Anglaise qui avait passé de longues années dans la familiarité de la défunte châtelaine. Le cercueil attendit dans la maison le jour des obsèques.
Elles eurent lieu le 28 juillet, avec une assistance très nombreuse. Il y eut des curieux sans doute, et cette foule de gens qui viennent par convenance ou parce qu’ils se croient nécessaires. Mais les parents et les intimes n’étaient pas seuls affligés. Beaucoup comprenaient la perte que la France et la Suisse faisaient par la mort de cette femme qui tenait à ces deux pays par sa naissance, son talent, sa vie, par les affections de son cœur.
M. Samuel Barnaud, pasteur de la paroisse de Commugny et Coppet, fit le culte mortuaire. Albertine de Broglie et Mlle Randall se tenaient à genoux devant le cercueil. Les parents, les amis pleuraient.
Puis le cortège se forma dans la cour. Le fils et le gendre de la défunte conduisaient le deuil. Les membres de la municipalité de Coppet portaient le cercueil pour honorer la mémoire de la bienfaitrice des pauvres.
Le mausolée est à une minute du château. Le cortège s’arrêta à l’entrée de l’enclos. Auguste de Staël et M. de Broglie, avec quatre hommes qui portaient la bière, pénétrèrent dans le monument et déposèrent la dépouille de Mme de Staël auprès du corps de ses parents.
Des légendes se sont formées autour de ce tombeau. Sans doute parce qu’il est inaccessible aux visiteurs, parce qu’il abrite trois personnes célèbres. Mais les volontés dernières de Mme Necker, exécutées par son époux docile, ont fourni par leur bizarrerie un aliment à l’imagination publique.
On sait que Suzanne Curchod avait voulu être conservée dans l’alcool avec son mari. Nous avons rappelé ses obsèques et celles de M. Necker. Certains racontent qu’on renouvelait périodiquement le liquide de cette sépulture de famille. La verve railleuse du peuple de Genève a même fait, dit-on, de macabre anecdotes sur ce bain et cette eau-de-vie.
Ce ne sont que légendes, d’un goût douteux. Nous n’avons pas de raison de mettre en doute le témoignage du duc de Broglie. Quand il prépara, en 1817, les funérailles de Mme de Staël, il fit percer en sa présence et par un seul ouvrier, la porte murée du monument.
 
« La chambre sépulcrale était vide, raconte-t-il dans ses Souvenirs ; au milieu, la cuve de marbre noir, encore à moitié remplie d’esprit-de-vin. Les deux corps étaient étendus, l’un près de l’autre, et recouverts d’un manteau rouge. La tête de Mme Necker s’était affaissée sous le manteau ; je ne vis point son visage ; le visage de M. Necker était à découvert et parfaitement conservé. Je ne confierai à personne la clé de l’enclos qui entourait le monument et préposai un homme sûr en sentinelle, pour éviter toute indiscrétion curieuse. »
 
Le 28 juillet, on déposa le cercueil de Mme de Staël au pied de la cuve de marbre, puis on mura de nouveau la porte d’entrée, qui ne doit pas avoir jamais été rouverte.
Suivant en tout les minutieuses directions de sa femme, M. Necker, pour empêcher que la sépulture ne tombât un jour en des mains étrangères, avait donné le terrain qui l’entoure à la commune de Coppet, avec une rente hypothéquée, sous la charge d’entretenir le monument à perpétuité. Cette rente enrichit chaque année la caisse des pauvres du lieu. Les descendants de Mme de Staël entretinrent discrètement la petite futaie de charmes, bordée de peupliers, enceinte d’un haut mur rectangulaire, au milieu de laquelle se dissimule le petit bâtiment en blocs de pierre grise, à demi recouvert de lierre. Parfois, après une nuit de tempête, on trouve un des grands arbres, un des derniers sapins mêlés à la futaie, renversé par le vent du lac. Ce sont les seuls événements, les seuls éclats de l’enclos silencieux. Plusieurs tombes de famille sont groupées autour du mausolée : des enfants et petits-enfants de Mme de Staël, qui ont voulu dormir leur dernier sommeil auprès d’elle, au temps où la loi vaudoise, qui interdit les cimetières particuliers, n’était pas encore inflexible.
Le mausolée gris garde son secret, sous la voûte de pierre, derrière sa porte de fer triplement scellée. Au-dessus de cette porte, au fronton de l’édifice, Mme de Staël avait fait placer un bas-relief de marbre blanc que le temps n’a pas dégradé. La tradition attribue à Canova (mais peut-être est-il de l’Allemand Tieck) ce morceau d’une technique élégante et d’une certaine grandeur de dessin. On y voit une femme qui pleure sur un tombeau ; c’est Mme de Staël ; son père, attiré vers le ciel par Mme Necker, se retourne pour lui faire un signe d’adieu. Les visages des parents sont d’assez nobles et fins portraits. Ce rectangle de marbre blanc est la seule part de l’art en ce grave séjour.
Parfois un promeneur, étonné de ce petit bois si sévèrement enclos au milieu des champs cultivés, se hisse au faîte de la muraille en s’aidant du tronc d’un des quelques arbres extérieurs. Au milieu de la futaie et de la masse des buissons, il entrevoit seulement un petit toit fourré de lierre. Il n’entend que l’appel d’un oiseau, que le bourdonnement des insectes dans les rais de soleil…
 
En 1832, Chateaubriand séjournait à Genève, avec sa femme, et Mme Récamier. Il visita Coppet ; au retour, il ajouta aux illustres Mémoires une page mélancolique qui s’achève sur de somptueux accords.
 
« Le château était fermé ; on m’en a ouvert les portes ; j’ai erré dans les appartements déserts. Ma compagne de pèlerinage a reconnu tous les lieux où elle croyait voir encore son amie, ou assise à son piano, ou entrant, ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie ; Mme Récamier a revu la chambre qu’elle avait habitée ; des jours écoulés ont remonté devant elle : c’était comme une répétition de la scène que j’ai peinte dans René… Du château, nous sommes entrés dans le parc ; le premier automne commençait à rougir et à détacher quelques feuilles ; le vent s’abattait par degrés et laissait ouïr un ruisseau qui fait tourner un moulin. Après avoir suivi les allées qu’elle avait coutume de parcourir avec Mme de Staël, Mme Récamier a voulu saluer ces cendres. A quelque distance du parc est un taillis mêlé d’arbres plus grands, et environné d’un mur humide et dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des plaines, que les chasseurs appellent des remises : c’est là que la Mort a poussé sa proie et renfermé ses victimes.
« …Je ne suis point entré dans le bois ; Mme Récamier a seule obtenu la permission d’y pénétrer. Resté assis sur un banc devant le mur d’enceinte, je tournais le dos à la France et j’avais les yeux attachés tantôt sur la cime du Mont Blanc* ( ?!), tantôt sur le lac de Genève : les nuages d’or couvraient l’horizon derrière la ligne sombre du Jura ; on eût dit une gloire qui s’élevait au-dessus d’un long cercueil. J’apercevais, de l’autre côté du lac, la maison de lord Byron, dont le faîte était touché d’un rayon du couchant ; Rousseau n’était plus là pour admirer ce spectacle, et Voltaire, aussi disparu, ne s’en était jamais soucié. C’était au pied du tombeau de Mme de Staël que tant d’illustres absents sur le même rivage se représentaient à ma mémoire : ils semblaient venir chercher l’ombre de leur égale pour s’envoler au ciel avec elle et lui faire cortège pendant la nuit. Dans ce moment, Mme Récamier, pâle et en larmes, est sortie du bocage, funèbre elle-même comme une ombre. Si j’ai jamais senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c’est à l’entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant d’éclat et de renom, et en voyant ce que c’est que d’être véritablement aimé. »
*le Mont Blanc n’est pas visible de Coppet*
 
Celle qui n’avait pas connu le repos pendant le demi-siècle de sa vie, depuis cent ans et plus repose aux pieds de ses parents. En tête du testament que ses enfants ouvrirent le lendemain de ses obsèques, et qui comblait de bienfaits tous ses proches, ses familiers, traitant avec une générosité particulière son mari Rocca et leur fils Alphonse, elle avait écrit :
 
« Je recommande mon âme à Dieu, qui m’a comblée de biens dans ce monde et qui m’en a comblée dans la main de mon père, à qui je dois ce que je suis et ce que j’ai et qui m’aurait épargné toutes mes fautes si je ne m’étais jamais détournée de ses principes. Je n’ai qu’un conseil à donner à mes enfants, c’est d’avoir en tout présents à l’esprit la conduite, les vertus et les talents de mon père, et de tâcher de l’imiter chacun suivant leur carrière et selon leurs forces. Je n’ai connu dans ce monde personne qui ait égalé mon père, et chaque jour mon respect et ma tendresse pour lui se sont gravés plus profondément dans mon âme. La vie apprend beaucoup, mais pour toutes personnes qui pensent elle rapproche toujours plus de la volonté de Dieu ; non que les facultés s’affaiblissent, mais au contraire parce qu’elles s’augmentent. »
 
Par la volonté de la châtelaine qui, à l’heure de mourir, affirmait une fois de plus son amour filial, Coppet devint après elle comme un sanctuaire des sentiments de famille.
 
Son fils Auguste de Staël épousa en 1826 une Genevoise, Mlle Adèle Vernet. Il mourut brusquement l’année suivante, laissant un fils qui le suivit bientôt dans l’enclos du mausolée. John Rocca avait passé sans bruit dans le monde des ombres, quelques mois après son illustre femme. Leur fils Louis-Alphonse mourut sans postérité en 1842. La duchesse de Broglie fut enlevée trop tôt à l’affection des siens et de tous ceux que retenaient autour d’elle son charme et ses pieuses vertus.
Lamartine* avait débuté à Paris dans son salon et se déclarait « fier et heureux de contempler dans la fille de Mme de Staël une émanation de son génie ». *Lamartine par lui-même, page 101 ; c’est un des multiples passages où le poète proclame son admiration pour Mme de Staël dont il a été un des disciples les plus déclarés. Quant à son récit suivant lequel il aurait aperçu Mme de Staël et Mme Récamier passant sur la route de Coppet, en 1815, l est certainement enjolivé, comme tous ses récits, et peut-être inventé de toutes pièces. En attendant de célébrer en 1841 dans le Ressouvenir du lac Léman la glorieuse victime des persécutions impériales (« Mais mon âme, ô Coppet, s’envole sur tes rives… »), le poète des Méditations et des Recueillements déploya toutes les ressources de son lyrisme d’apparat en un Cantique sur la mort de Madame la duchesse de Broglie (novembre 1838) :
 
Elle était née un jour de largesse et de fête,
D’une femme immortelle au verbe de prophète ;
Le génie et l’amour la conçurent d’un vœu !
On sentait, à l’élan que retenait la règle,
Que sa mère l’avait couvée au nid de l’aigle
Sous une poitrine de feu.
 
Les palpitations de l’âme maternelle
Au-delà du tombeau se ressentaient en elle ;
Elle aimait les hauts lieux et le libre horizon ;
Un élan naturel l’emportait vers les cimes
Où la création donne aux âmes sublimes
Les vertiges de la raison.
 
Dès qu’un seul mot rompait le sceau de ses pensées,
On les voyait monter, vers le ciel élancées,
Jusqu’où monte au Très-Haut la contemplation.
Son œil avait l’éclair du feu sur une armure,
Et le son de sa voix vibrait comme un murmure
Des grandes harpes de Sion
 
Peu avant sa mort, Mme de Broglie écrivait à sa fille Mme d’Haussonville :
 
« Coppet, 15 juillet 1837.
« …Il faut que je te dise qu’une phrase de tes lettres m’a fait de la peine. Tu dis : « Je ne trouve pas comme toi que Coppet ait gagné au change »… Comment pouvais-je trouver en totalité qu’il ait gagné au change ? Il est trop sûr que j’en regrette ce qui en faisait l’ornement. Il est trop sûr aussi que si l’on pouvait réunir à Coppet le mouvement d’esprit et d’intelligence le plus animé, avec la piété, ce qui serait certainement arrivé si mon frère avait vécu, et probablement aussi si ma mère avait vieilli, parce qu’elle s’approchait toujours plus de Dieu, il est trop sûr que cela vaudrait mieux que tout. »
 
Et dans ne lettre suivante :
 
« Je crois que le Coppet d’autrefois, bien que disposé au sentiment religieux, était encore bien loin cependant de rendre à Dieu tout ce qui lui appartient. Il y avait beaucoup trop de mélange ; ma mère le sentait plus que personne, car elle me disait : « Ce n’est pas une atmosphère bonne pour ton âge » ; et en effet, je dois à cette vie trop mondaine et trop agitée, la difficulté d’être heureuse que j’ai à peine vaincue à l’heure qu’il est. Ma mère elle-même était bien peu heureuse, parce que ses grandes facultés n’étaient pas encore entièrement réglées et soumises par la foi qu’elle avait. Elle le sentait bien, et je relisais l’autre jour des lettres d’elle à Mme Necker où elle parle du mal qu’elle se fait à elle-même par le besoin de mouvement. Elle s’était de plus en plus calmée, e sûrement, si elle avait vécu, il ne manquerait plus rien à Coppet. »
 
La veuve d’Auguste de Staël partageait le sentiment pieux de Mme de Broglie. Propriétaire du château, Mme de Staël-Vernet fut, jusqu’en 1876, la bonne dame de Coppet, inspirant, par son aimable mérite, à ceux qui l’approchèrent, une sympathie fort différente à coup sûr de l’admiration que son illustre belle-mère faisait naître par ses facultés uniques. Ceux qui ont connu la dernière baronne de Staël ne sont plus fort nombreux, et son souvenir ne tardera pas sas doute à se confondre dans celui de la grande Mme de Staël, qui vécut avec trop d’intensité pour mourir tout entière. Son esprit et son cœur ont jeté tant de flammes qu’elle est comme ces étoiles qui nous éclairent longtemps encore après qu’elles se sont éteintes.

à suivre...
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