CHAPITRE VI
Les dernières années
« C’est ainsi que je fus obligée de quitter en fugitive deux patries, la Suisse et la France », écrit Mme de Staël dans les mémoires de son exil. Mais les persécutés, s’ils vivent assez longtemps, ont leur revanche. Le persécuteur eut son châtiment… En juillet 1814, la châtelaine, venant de Paris, rentrait dans son château de Coppet, fêtée par les habitants « avec des boîtes à tirer*, et des fleurs, et des couplets ».
*Si vous savez ce que sont les « boîtes à tirer », je vous serais reconnaissant de me le dire ?
Que de changements, en elle, autour d’elle, dans cette Europe qu’elle vient de parcourir en un immense voyage circulaire : Vienne, Moscou, Pétersbourg, la Finlande, - la Suède où elle a séjourné huit mois auprès de Bernadotte « le prince Charles Jean », - Londres où elle a passé l’hiver de 1813 à 1814, dans le tumulte d’une apothéose : la cour, les pairs et les communes, la société et les badauds ne se laissaient pas de voir, d’acclamer, d’inviter, parfois de railler un peu, la grande adversaire de Napoléon. L’Allemagne, condamnée au pilon par le despote, reparaît à Londres. Byron dit que les brouillards opaques de cet hiver-là sont des brumes métaphysiques soulevées par cet ouvrage et les dissertations de son auteur ! Bientôt, poursuivant dans sa retraite l’Empereur vaincu par les puissances alliées, le livre de Mme de Staël s’imprime aussi à Genève, puis, après l’abdication et le départ pour l’île d’Elbe, à Paris même. Au milieu de ces succès, - qui font d’elle un des personnages les plus célèbres de l’Europe, avec son adversaire abattu, avec Wellington et le tzar Alexandre, - Mme de Staël a cependant éprouvé une douleur nouvelle. Son fils Albert, enrôlé dans la cavalerie suédoise, a été tué en duel, dans une ville d’eaux allemande où ce mauvais sujet s’était querellé pour une affaire de jeu avec d’autres officiers. De ses trois enfants, ce cadet était celui dont la perte devait être la moins cruelle à la sensible mère. Son autre grand enfant, son compagnon Rocca, lui cause de l’inquiétude ; il dépérit, devient plus mince encore et diaphane. Aussi s’arrête-t-elle à peine quelques semaines à Paris, plein de grenadiers prussiens et de cosaques. Son salon y est le premier, pourtant, le plus puissant sur l’esprit de ceux qui vont refaire l’Europe. « Elle croyait, écrit Sismondi, si elle pouvait jamais habiter Paris, ne pas dépasser les barrières, et voilà que cet attrait de la Suisse qu’elle sentait, quoiqu’elle n’en voulût pas convenir, la rappelle déjà. » Donc Mme de Staël prend ses quartiers d’été à Coppet, en juillet 1814.
Elle n’y souffre plus de la solitude. « Toute l’Angleterre, la prude Angleterre, note un de ses hôtes, a été aux pieds de Mme de Staël pour jouir des charmes de son esprit, qu’elle a déployé avec luxe devant des auditeurs très capables de le bien sentir et juger. »
Il va en être ainsi, durant ces trois derniers étés. Les visiteurs affluent au château de Coppet. Les Anglais, auxquels Napoléon avait fermé le continent, se déversent par milliers sur les routes de France, passent à Genève, paraissent dans le salon de Mme de Staël.
La châtelaine cause, avec la même précision, la même verve chaleureuse, agitant, comme toujours, de sa belle main, un rameau de peuplier frais que remplaçait parfois un mince rouleau de papier. Mais son ton a changé. Elle parlait surtout d’amour et de morale. Maintenant la politique fait le sujet préféré des entretiens du château. Au moment du congrès de Paris, du congrès de Vienne, cette prédilection est assez naturelle. Mme de Staël s’en explique : « S’occuper de politique est religion, morale et poésie tout ensemble ». Ce mot, si caractéristique de cette femme et de ce moment, n’est pas certes un mot de poète ; c’est une maxime d’idéaliste pratique qui croit que tout ce qu’il y a de beau et de grand sera « le résultat d’une bonne organisation sociale ».
La religion ne se sépare pour elle ni de l’ordre social, ni de l’inspiration artistique. La nuit, quand elle ne peut dormir (ses nerfs sont ébranlés, et, depuis des années, elle abuse de l’opium), elle répète l’oraison dominicale… En religion comme en toute chose, son libéralisme (son « latitudinarisme piétiste » dira son gendre) s’oppose à l’esprit de secte, rêve d’une conciliation ; « Je crois dans une réformation de la Réformation, un développement du christianisme qui combinera ce qu’il y a de bon dans le catholicisme et le protestantisme, et qui séparera entièrement la religion de l’influence politique des prêtres ».
Dans ce salon de Coppet, moins livré aux divertissements dramatiques ou frivoles, au milieu des familiers suisses, des étrangers nombreux mais anonymes, des hôtes inattendus paraissent. Ainsi, le roi Joseph, qui s’est établi au château de Prangins ; fugitif du trône d’Espagne, il est vrai que Joseph Bonaparte est pour elle un ancien ami ; en 1803, il avait tenté de protéger Mme de Staël contre les rigueurs du Premier Consul. Du reste, cette femme généreuse ne poursuit pas les vaincus. Apprenant un jour que des assassins, soudoyés par des ennemis de l’Empereur déchu, s’embarquent pour l’île d’Elbe, la dame de Coppet court à Prangins pour avertir Joseph et prétend voler elle-même au secours de Napoléon ! Il est presque certain que, pendant les Cent-Jours, elle ne repoussa pas l’idée d’un ralliement à l’Empire libéral.
Cependant, lorsqu’elle apprit à Paris, où elle avait passé l’hiver, le débarquement de l’Empereur, en mars 1815, Mme de Staël se hâta de revenir chercher à Coppet la sécurité. Elle avait besoin de cet asile. Avant la menace du retour de l’île d’Elbe, elle écrivait déjà à sa cousine : « Je regrette Coppet même pour sa solitude ». John Rocca, miné par sa maladie de poitrine, n’avait plus la force de participer aux réceptions de chaque soir. La campagne convenait mieux à la santé des corps et à celle des âmes.
La prodigieuse aventure des Cent-Jours dénouée par le coup de théâtre de Waterloo ne laissa pas d’ébranler puissamment celle pour qui la forme politique et sociale de l’Europe était la condition de toute vie spirituelle. Le canton de Vaud subissait le contrecoup de ces événements. Obligé qu’il était de se défendre des prétentions de Berne. A Coppet, à Lausanne où elle s’établit quelque temps pour attendre l’issue de la dernière campagne de Napoléon, Mme de Staël ne trouva donc cette année qu’une sécurité troublée. Mais bientôt la vie de château reprit son train, les visiteurs, les voyageurs affluèrent de nouveau, commentant le second retour des Bourbons, l’embarquement pour Sainte-Hélène.
L’automne venu, la santé de Rocca décida la châtelaine à passer la mauvaise saison en Toscane. Ayant obtenu enfin du roi le remboursement partiel du gros capital que M. Necker avait jadis abandonné au trésor de France, Mme de Staël peut exécuter un projet longuement caressé : elle marie sa fille au duc Victor de Broglie. Le mariage mixte est célébré à Pise en février 1816. En juin, toute la famille rentre à Coppet.
Les événements de 1815 avaient resserré les liens de la châtelaine avec le canton de Vaud et ses chefs politiques. En 1816, elle reste à Coppet, elle reçoit surtout des Genevois, elle inspire et groupe les libéraux qui font opposition au gouvernement réactionnaire du nouveau canton. Coppet accueille également tous les hôtes étrangers de Genève. Les Anglais sont plus nombreux que jamais, mais on voit aussi des Allemands, des Russes, des Polonais, des Grecs. Lord Byron fréquente Coppet avec son compagnon Hobhouse.
Georges Gordon lord Byron avait vingt-huit ans, un port de maître malgré sa boiterie qu’il dissimulait de son mieux, le visage superbe d’un jeune héros. Il portait l’auréole du génie avivée par l’éclat du scandale. Sa forfanterie, ses libres critiques de l’Angleterre, le bruit de ses vices réels ou supposés, tous ses torts d’homme exceptionnel avaient soulevé contre lui, à l’occasion de sa récente rupture conjugale, l’opinion de sa prude patrie. Toutes les femmes se déclarèrent ses ennemies, sauf celles qui attachent plus de poids à la poésie qu’au vice et celles qui ont des raisons de ne pas redouter les écarts du cœur. Lorsqu’il entra dans le salon de Coppet, une vieille romancière anglaise, Mrs Hervey, s’évanouit « comme si elle avait vu Sa Majesté satanique ». Byron occupait près de Genève la villa Diodati, voisinait avec Shelley, subissait l’amour de Jane Clairmont. Hautain et timide, il affectait de faire peu de cas de poèmes qu’il composait avec tant de facilité ; il parlait plus volontiers de ses exploits de nageur et de cavalier.
Mme de Staël l’agaçait quand elle parlait politique. L’ayant entendue à Londres, en 1813, endoctriner à table des parlementaires stupéfaits, il redoutait la compagnie de « cette dame qui écrit des in-octavos et parle des in-folios ». Mais, depuis elle avait pris la part la plus généreuse à laquelle de lord et de lady Byron et tenté de les réconcilier. L’égoïste dut reconnaître qu’elle « était la meilleure créature du monde ». Dans les notes d’un de ses poèmes, Byron loua un chapitre de l’Allemagne. Mme de Staël remercia l’auteur de Lara et de la Fiancée d’Abydos en le nommant « le premier poète de son temps ». Sûr, après cet encens, du bon accueil de la châtelaine, il n’eut pas à regretter, malgré la réserve de quelques commensaux, son passage sur le terrain neutre et dans l’atmosphère libérale de Coppet. Il trouva que Mme de Staël avait rendu sa demeure « aussi agréable que lieu sur terre puisse le devenir par la société et le talent ».
Byron put y rencontrer le baron de Stein, qui gagnait l’Italie pour ne pas assister à la réaction en Allemagne, lord Landsdowne, lord Breadalbane, Frédéric César de Laharpe, libéral vaudois et inspirateur du tzar Alexandre, et « un jeune Italien plein d’esprit et de vie » : c’était Pellegrino Rossi, qui devint bientôt citoyen genevois et député à la diète suisse, puis Français chargé d’honneurs par Louis-Philippe, enfin ministre du pape Pie IX, pour le service duquel il fut assassiné.
Le compagnon de Byron, Hobhouse, plus difficile que son ami, fut surpris de ne pas trouver au château de Corinne plus de luxe et de belle ordonnance. Le salon lui paraît en désordre, la salle à manger trop petite. Trop petite évidemment pour tous ceux qui s’y mettent à table, lords et ladies, altesses allemandes, maréchales de l’Empire ; et tous les vieux amis… Rocca doit ménager sa voix défaillante. Mme de Staël et Schlegel discutent et disputent. La duchesse de Broglie découpe le rôti.
L’été suivant, Stendhal qui passe à Genève, recueille l’écho de ces illustres réunions :
« On raconte qu’il y a eu, cet automne, sur les bords du lac la réunion la plus étonnante ; c’étaient les états généraux de l’opinion européenne. Pour que rien n’y manquât, on y a vu jusqu’à un roi, qui peut-être y a pris quelques leçons de savoir-vivre. Ai-je besoin de nommer le personnage étonnant qui était comme l’âme de cette grande assemblée ? A mes yeux, ce phénomène s’élève jusqu’à l’importance politique. Si cela durait quelques années, les décisions de toutes les académies de l’Europe pâliraient. Je ne vois pas ce qu’elles ont à opposer à un salon où les Dumont, les Bonstetten, les Prévot, les Pictet, les Romilly, les de Broglie, les Brougham, les de Brême, les Schlegel, Les Byron discutent les plus grandes questions de la morale et des arts devant mesdames Necker – de Saussure, de Broglie, de Staël.
« Les auteurs écriraient pour être estimés dans le salon de Coppet. Voltaire n’a jamais rien eu de pareil. Il y avait sur les bords du lac six cents personnes des plus distinguées de l’Europe : l’esprit, les richesses, les plus grands titres, tout cela venait chercher le plaisir dans le salon de la femme illustre que la France pleure. »
Au milieu cependant de ces grandeurs de la société et de l’esprit, la châtelaine éprouve de l’angoisse. A la fin de cet été de 1816, brillant pour sa maison, mais pluvieux, glacé, qui condamne les campagnards à la disette, Mme de Staël se recueille. Elle épouse secrètement John Rocca ; elle rédige son testament. Un pressentiment l’anime. Le 16 octobre, elle monte dans sa berline de voyage et, de la route qui franchit le Jura, voit pour la dernière fois les toits de Coppet, les arbres qui dissimulent le tombeau de son père.

Rocca
a suivre...